Skip to main content

Full text of "La Chine et l'Europe leur histoire et leurs traditions comparées"

See other formats


Digitized by Google 



GIFT OF 

HORACE W. CARPENTIER 






i 


Digltized by Google 


Digitized by Gfcogle 


LA CHINE 

ET 

L’EUROPE 


* , 

■& • 

'i . 

T, ^^pigitized Ijy Google 



A LA MÊME Ll DH AI RIE 


HISTOIRE 

I*B» 

RÉVOLUTIONS D’ITALIE 

00 

GUELFES & GIBELINS 


M. JOSEPH FERRARI 


4 vol. » 1 - 8 ". — “Prix : 24 fr. 


**'•* ■“ *•»>« U l*Otîl’A*T * l»A% % L . kl-l ü- lut., â*». 


Digitized by Google 



LA CHINE 

ET 

L’EUROPE 


LEUR HISTOIRE ET LEURS TRADITIONS 
COMPARÉES 


JOSEPH FERRARI 

p mjj 


■ KM BR K l>U 



PARIS 

LIBRAIRIE 04 CAD Ê MI QU E 
DIDIER ET C», LIBRAIRES-ÉDITEURS 
35 , 1 >UA! DES A U CE ST I N S , 35 

I SO7 

Tous droit* réservé». 


ê 

Digitized by Google 


Digitized by Google 


K 

ê 

■; 


PRÉFACE 


Les premières études relatives à la Chine cau- 
sèrent une vive impression sur le monde savant 
de l’Europe par la révélation de faits qui blessent 
profondément l’orgueil de la tradition chrétienne. 
On a eu tout à coup une autre tradition, avec des 
dates aussi anciennes que les nôtres, avec la pré- 
tention non moins exclusive de remonter seule aux 
origines de l’humanité, avec des fondateurs, des 
inventeurs, des réformateurs bien supérieurs aux 
patriarches et aux héros de la Bible, enfin avec 
une religion reproduisant tellement nos dogmes 
et nos cérémonies que nos missionnaires en ont 
été réduits à imaginer que le démon avait parodié 
notre religion dans l’intérêt de l’enfer. Le spectacle 
de trois cent millions d’hommes régis depuis 4000 
ans par des philosophes qui laissent passer chez 
eux les rédempteurs et les papes comme les acci- 
dents éphémères de l’ignorance ou les maladies 



40f>31)3 


Digitized by Goflgle 



Il 


PBÉFACE 


incurables de l’esprit achevait d'humilier notre 
vanité. 

Pour s’en délivrer, on a inventé trois mots; 
et en disant que le Céleste Empire est barbare, 
stationnaire et isolé, on l’a livré à la stérile curio- 
sité des antiquaires. 

Mais la Chine est-elle barbare? Il n’y a pas un 
éventail, pas une boîte à thé arrivée de Nan-king 
qui ne démente cette extravagante accusation. De- 
mandons plutôt si l’Europe est civilisée en An- 
gleterre, où l’aristocratie règne sur le sol; en 
Russie, où le peuple est esclave ; à Constantinople, 
où il n’y a ni arts, ni philosophie, ni littérature; 
en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, où 
l’on adore un pontife inutilement combattu par 
tous les hommes éclairés. Demandons plutôt si 
toutes les places mises au concours dans toute 
l’Europe, abstraction faite de tout rang nobiliaire, 
et si les hommes supérieurs mis à la tête des États 
de par la loi ne nous donneraient pas un pro- 
grès qu’on doit encore considérer comme une 
utopie. 

La Chine est-elle stationnaire? Elle nous dit 
au jour le jour la date précise de ses inventions; 
elle nous apprend quand elle a inventé l’écriture, 
quand elle l’a perfectionnée, à quelle époque elle 
a fondé son académie, comment elle l’a depuis 


Digitizad by Google 



PKÉPACB 


III 


étendue, quelles ont été les vicissitudes de ses lois, 
les modifications qu’elle a imposées à la propriété, 
à la pénalité, h l’administration; elle nous dit 
combien de fois elle a réformé sa géographie, dé- 
placé ses capitales, renouvelé son calendrier. L’i- 
dée qu’elle soit stationnaire vient de ce que nous 
croyons nos habits, nos modes, nos gouvernements 
beaucoup plus mobiles qu’ils ne le sont ; nos 
moindres variations nous absorbent; nous y 
jouons la vie et les biens, tandis que les Chinois, 
vus à distance et engagés à. leur tour dans des 
variations et des vicissitudes qui nous échappent, 
nous semblent immobiles comme les astres. Mais 
eux aussi, en nous observant de loin, en voyant 
les Grecs, les Romains toujours habillés de la 
même manière, les Français toujours sous la mo- 
narchie, les catholiques constamment attachés à 
la Bible, pourraient nous croire sinon barbares, au 
moins stationnaires. 

L’accusation d’isolement serait moins injuste, 
car nous n’avons connu la Chine que sous 
Louis XIV ; elle a eu le tort de ne pas se présen- 
ter plus tôt à notre curiosité, de ne pas recevoir 
plus tôt la visite de Cabrai, de n’avoir vu dans nos 
premiers navigateurs portugais ou espagnols que 
des pirates incapables de l’étudier, dans nos mis- 
sionnaires français ou italiens que des bonzes dis- 


Digitized by.G^bgle 



IV 


PBÉFACE 


posés à la tromper, dans nos voyageurs les plus 
ingénieux que des individus dédaignés par leurs 
compatriotes, comme Marco Polo chez les Véni- 
tiens. C’est un tort; mais la distance de Pé-king à 
Paris étant la même que celle de Paris à Pé-king, 
on pourrait avec autant de raison dire à la Chine 
que nous avons vécu isolés, dans un coin du 
monde, que notre politique et notre religion n’ont 
pas eu la force de dépasser Madras et Bombay, de 
se faire connaître à Canton, que dis-je? de rester 
à Constantinople ou à Jérusalem. Si nous avons 
bouleversé plusieurs fois notre continent, si les 
Grecs, les Romains, les chevaliers, les croisés ont 
fait un effroyable fracas, il faut aussi user d’indul- 
gence envers les Chinois qui ont plusieurs fois rasé 
leurs villes, incendié leurs capitales, envahi ou ab- 
sorbé les barbares, subi ou imposé d’affreux dé- 
sastres pendant des siècles, en un mot mis aux 
prises des armées de quinze cent mille combattants 
sans que l’Europe s’en soit aperçue. Ne faut-il pas 
leur pardonner s’ils ne sont venus chez nous ni pour 
inventer le papier-monnaie, qu’ils ont connu deux 
siècles avant nous, ni pour imiter l’imprimerie, 
qu’ils ont fait fonctionner cinq siècles avant nous, ni 
même pour nous dérober la boussole, qu’ils pos- 
sédaient une vingtaine de siècles avant que les Ro- 
mains eussent des barques? Ils n’ont pas été plus 


Digitizad by Google 



PRÉFACE 


V 


isolés que nous, puisque la Perse, le Japon, l’Inde 
et la Tartane recevaient leurs nouvelles. 

Mais si la Chine n’est ni barbare, ni station- 
naire, ni solitaire, si elle mérite toute notre atten- 
tion, si ses ressemblances avec notre civilisation 
nous fascinent, comment comparer son histoire 
avec la nôtre? D’après quelles règles rapprocher 
des révolutions accomplies aux deux extrémités de 
la terre sans se toucher? Quel rapport peut-il y 
avoir entre des héros qui ont vécu en même temps 
dans deux milieux si lointains et sans soupçonner 
l’existence les uns des autres? Je crois avoir résolu 
ce problème dans mon Histoire des Révolutions 
d'Italie, où j’ai montré comment à chaque période 
les républiques de la Toscane, le royaume de Na- 
ples, le duché de Milan, les États les plus variés, 
la papauté elle-même et par l’entremise de la pa- 
pauté victorieuse ou vaincue, tous les États de 
l’Europe marchaient sur la même route, sans le 
savoir, sous l’unique pression de la guerre qui les 
condamnait à se tenir de niveau pour rester indé- 
pendants. Dans mon Histoire de la raison d'Etat, 
j’ai généralisé cette loi et maintenant je m’adresse 
encore une fois au lecteur dans l’espérance de con- 
firmer ces généralisations en expliquant le monde 
par la Chine. Puisque toutes les histoires se res- 
semblent, l’histoire la plus ancienne, la plus con- 


Digitized by Google 



VI 


PRÉFACE 


tinue, la plus explicite servira de guide, et en 
voyant toutes ses révolutions reproduites en Eu- 
rope Tune après l’autre, on comprendra comment 
le jour même où Salomon disait mélancolique* 
ment : « 11 n’y a rien de nouveau sous le soleil » , 
on lisait sur la statue mystérieuse du temple de 
Lo-yang : « Le ciel n’a point de parenté ; il traite 
également tous les hommes. » 


Florence, 1" août 1867. 


Digitized by GoogI 



PREMIÈRE PARTIE 


ART DE COMPARER LES DATES 


1 


Digitized by Google 


Digitized by Google 


CHAPITRE I' r 


LES LAITS IUSTOIUUUES 


L'histoire des nations, d’après î, innée et ItutTon ; — Demande 
des faits réels, — à l'abri des illusions métaphysiques, — certifiés 
par des témoins h charge et U décharge, — poéiiques dans leur 
manifestation , — dramatiques dans leur développement — et con- 
stants dans leur apparition. — Divagations spiritistes d'Herder. 
— Débats sur l'avènement du christianisme, sur les événe- 
ments de la réformation et de la révolution française. — 
Considérations sur les historiens unitaire», fédéraux, conser- 
vateurs, révolutionnaires, patiiotiques, pleurards, classiques et 
autres. 


L’idée de considérer les empereurs de la Chine comme 
des objets d'histoire naturelle ne choquera sans doute 
personne, car on obtient toujours les concessions les plus 
bénévoles quand il s’agit de rabaisser les peuples éloi- 
gnés, bien différents de nos mœurs, fort séparés de 
notre civilisation. Ce sont alors, à nos yeux, des bimanes 
agglomérés, sous de faux empires ou des républiques 
étranges, parodiant la propriété, la famille, la religion. 
Tout ce qui est sacré chez nous devient plaisant chez 
eux, et les convenances sauves, le baptême respecté, le 
gouvernement mis hors de cause, nous rions volontiers 
de ces imitations exotiques de l’Europe , sans nous douter 


Digitized by GcJbgle 



4 


AttT DE COMPARER LES DaÎES 


que nous rions ainsi parfois de nous-mêmes. Parlons donc 
de la Chine d’après les règles de Linnée et de Bufl'on, 
qui sont historiens, mieux encore qu’Hérodote ou Tile- 
Live; et, parce qu’il faut procéder avec ordre, exami- 
nons d’abord quel doit être le caractère des événements 
historiques, quels faits nous offre en général l’histoire 
d’Occident, et sous quels rapports il convient de les 
comparer à ceux de l’extrême Orient. 

Dès que l’on cherche le caractère des faits histo- 
riques, en suivant nos maîtres les naturalistes, la plus 
modeste prétention exige qu’ils apparaissent devant nous 
et qu’ils soient décrits tels qu’ils se sont passés. En 
voyant comment un animal liait, vit, se nourrit, se pro- 
page, on peut commencer son histoire, qui s’arrête à 
l’instant où l’on ignore son origine, ses aventures anté- 
rieures à sa constitution actuelle, et les calamités qui 
l’attendent au milieu des races futures. Veut-on con- 
naître une pierre prise au hasard, on se demande d’01’1 
elle vient, si une éruption volcanique l’a jetée devant 
nous, si un astre l’a lancée sur la terre, si une montagne 
de glace l’a arrachée à son granit primitif, si elle s’est 
formée par voie de lentes filtrations ou soudainement 
par ces brusques condensations qui surprennent la 
mouche dans le cristal de l’ambre. 

Il en est de même de notre propre passé, que les plus 
chétifs historiens s'efforcent saus cesse d’évoquer dans 
toute sa vérité, avec la plus minutieuse description 
des temps, des guerres, des conquêtes, des succès de 
toutes les institutions, lis ne veulent rien oublier, rien 


Digitized by Google 



I,ES FAITS HISTORIQUES 5 

ajouter, et, tout en copiant des légendes, ils parlent en- 
core aux yeux, et ils vous montrent les dieux tels qu'on 
les a vus, tantôt bienveillants, tantôt irrités, parfois, 
indécis ou repentis, faisant des promesses aux mortels ou 
se révélant par des oracles, des miracles, des épiphanics, 
des incarnations qui les détachent de l'étre absolu, égal au 
néant, et où toute religion se perd. Au milieu de ces spé- 
culations, la philosophie elle-même voudrait être la narra- 
tion de l’atome qui compose le monde, ou de l’essence qui 
constitue les êtres, ou de Dieu qui crée l’univers, ou d'une 
faculté de l’homtne qui devient toutes les facultés en 
nous et la nature hors de nous. 

Clio est donc la véritable muse de l’univers, et il est 
inutile de dire que, sévère et positive, elle écarte les lé- 
gendes et les mythes; qu’elle confie à ses sœurs les 
œuvres des poètes; qu’avide de faits évidents et sous- 
traits aux pénombres des transitions comme aux métamor- 
phoses de la scolastique, elle veut suivre l’homme tel qu’il 
parait sur le théâtre du monde, en se gardant de le con- 
sidérer comme le signe d’une chose inconnue ou comme 
le héros d’un roman, dont le commencement et la lin 
dépassent sa portée. Mais, s'il est facile de suivre ses 
injonctions en présence des poètes, il est difficile de lui 
rester fidèle quand la métaphysique se glisse insidieuse- 
ment dans nos phrases, à la suite des traditions, eu donnant 
une tournure hyperbolique aux plus simples narrations. 
Pour citer un exemple, Herder bouleverse la création 
sans s’en douter, sans même s'écarter des faits les mieux 
constatés par les sciences naturelles. « Quand je consi- 


Digitized by Google 



G 


ART DK COMPARER LES DATES 


dère, dit-il, que la place occupée par noire planète dans 
ce temple de soleils, que la ligne décrite par elle dans sa 
course, que sa grandeur, sa masse et toutes les choses 
qui en dépendent sont déterminées par des lois qui 
agissent à travers l'infini , je dois non-seulement être 
content de la place qui m'a été donnée, et me réjouir 
d’être si bien formé pour remplir mon rôle dans ce chœur 
harmonieux des êtres (h moins que je ne veuille me ré- 
volter follement contre la Toute-Puissance), maisde plus, 
ma noble occupation doit être de rechercher ce que 
je peux être dans la place qui m’a été réservée, et ce que, 
selon toutes les probabilités, je ne peux être que là seu- 
lement. s 

Chacune de ces phrases nous jette dans l'impossible. 
Quoi! notre terre serait dans un temple de soleils! 
Qu’est-ce donc qu’un temple de soleils? Un temple? Me 
voilà dans une église, et l’église suppose un dieu, des 
autels, des pontifes, des croyants. Où sont donc les au- 
tels, les pontifes, les croyants éparpillés dans l'univers? 
Il fallait parler plus simplement : la terre est une pla- 
nète, le soleil un astre, voilà tout; et c’est bien assez, 
sans multiplier gratuitement les êtres et les dénaturer. 

Herder ajoute que, déterminée depuis l’éternité, la 
place que j’occupe doit me satisfaire : et pourquoi en 
serais-je content? On a forgé mes fers depuis l’éternité, 
les murs de ma prison sont construits d'après tontes les 
règles de la plus jalouse prévoyance; il n'y a pas moyen 
que je m’évade, et je dois en être heureux ! On le voit, 
Herder bat la campagne. 


Digitizad by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


7 


Et non-seulement, dit-il, je dois être rontent, mais 
je dois me réjouir d'élrc si bien formé. Qu’en savez- 
vous? Qu'en sais-je moi-même? J’ai faim, j’ai froid; à 
chaque instant, je suis fatigué; je dois remonter ma ma- 
chine deux, trois fois par jour; je dois donner les trois 
quarts de ma vie au sommeil, à l’attente, à la prépa- 
ration. Quand je veux jouir des richesses que j’ai con- 
quises, quand je m’assieds au banquet que je me suis 
apprêté, les bougies pâlissent; quand je veux toucher 
aux mets, les ombres de la mort m’enveloppent ; bref, 
les plus vifs plaisirs sont d’un instant, les plus vives 
joies présupposent de longues douleurs. De quoi dois-je 
donc me réjouir? Quel être, quel maître peut sans dé- 
mence m'imposer la gaieté ? 

Je dois me réjouir, continue Herder, pour accomplir 
mon rôle dans le chœur harmonieux des êtres. Quel 
chœur? quelle harmonie? O dérision! Je dispute mon 
existence aux maladies, ma poche au filou, ma caisse 
au percepteur, mon loisir à ma famille, ma liberté 
au gouvernement, à la conscription , h la réquisition; 
mille liens me garrottent depuis le maillot jusqu’au 
tombeau; mille exigences civiles, politiques, sociales, 
religieuses m’étouffent, parce que l’État auquel j’ap- 
partiens est hypocrite et poltron, ou fanatique et guer- 
rier, ou banqueroutier et vantard; les ennemis m’acca- 
blent, les amis se débandent, les traîtres foisonnent , 
et vous voulez que je célèbre le chœur harmonieux 
des êtres? 

Mais voici qui est plus singulier : si je ne me résigne 


Digitized by Google 



8 ART DE COMPARER LES DATES 

pas, suivant Herder, je me révolte follement contre la 
Toute-Puissance, je tombe dans le crime de lèse-ma- 
jesté, je n’ai pas même la plus lointaine espérance de 
succès. C’est encore sortir du fait, c’est encore se trans- 
porter dans un monde qui n’est pas le nôtre. Non, je 
reste où je suis et je ne me résigne pas, je lutte; je 
n'écoute pas le philosophe allemand qui me recommande 
la patience ; je ne dis pas : Dieu le veut ; je m’inquiète, 
je m’insurge, je me livre h d’actives recherches qui sup- 
posent le comble du mécontentement; je descends dans 
les mines chercher du fer ; je m’aventure sur la mer en 
quête de denrées ; je me procure de quoi mieux me dé- 
fendre; car l’essentiel dans ce chœur harmonieux et 
dans ce temple de soleils est d’être armé jusqu’aux dents. 
Mon industrie parvient à apaiser ma faim, à me vêtir 
plus convenablement que n’y avait pourvu la nature, 
à me loger mieux que ne l’avait voulu la Toute-I’uissance, 
et, pour cela, je serais donc un criminel, un fou, un homme 
perdu? Eh bien ! je proclamerai ma folie qui enfante la 
civilisation ; je marcherai en combattant les dieux; au 
lieu de bénédictions, j’entonnerai des hymnes d’impré- 
cations; à la prière, je substituerai le blasphème... 
Illusion ! l’ennemi m’a donné des vertiges : on ne doit 
pas plus blasphémer que prier. . 

Mais, enfin, que dois-je faire, selon Herder, pour être 
agréable au Tout-Puissant? Je dois chercher ce que je 
dois être dans la place qui m'a été réservée. La singu- 
lière occupation ! chercher ma place au milieu des so- 
leils ! Mais c’est m’obliger à étudier l’astronomie à per- 


Digitizad by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


9 


pétuité, c’est m'imposer de prendre le télescope au lieu 
de la bêche, de la charrue, des filets, de la barque; 
c'est me faire perdre mon temps, puisque je ne puis pas 
changer de place; c’est, en un mot, m’obliger d’errer 
en dehors des faits, tandis qu’il faut y rester avec la 
conscience que les faits historiques sont comme tous 
ceux de la nature entourés de contradictions, rayon- 
nants d’antithèses, placés au milieu d’une lumière fausse 
et tremblante qui, du reste, n’altère aucune proportion, 
n’allume aucun incendie. 

Cependant il ne suffit pas que le fait soit pris tel 
qu’il apparait; il faut aussi, et tout le monde l’accorde, 
qu'il soit certain, et qu'on ne le confonde pas avec les 
illusions de notre esprit. Par conséquent, l’historien doit 
explorer à fond son sujet, sous peine d’imiter ces na- 
turalistes de l'antiquité qui faisaient entrer le phénix, le 
minotaure ou le sphinx dans leurs classifications. Kieu 
n’est plus facile que celte méprise. Quel événement plus 
notoire que celui de la révolution française? Presque 
contemporaine nous en connaissons les précurseurs, les 
chefs, les victimes, qui sont encore nos précurseurs, nos 
chefs et nos martyrs, et cependant que de jugements 
contradictoires sur ce fait cunsidéré au point de vue de 
la simple narration ! Si on veut le définir, on rencontre 
de vives oppositions; si on veut l’apprécier, les dissi- 
dences éclatent ; si on veut le circonscrire, ce sont des 
discussions infinies; tous les jours un nouveau livre 
refait le récit, renouvelle la narration et en altère les 
proportions. Tantôt ses héros acquièrent une impor- 


( -M' 



10 


ART DE COMPARER LES DATES 


tance inattendue, tantôt ils perdent la moitié de leur 
auréole. C’est le fait le plus connu qu’on traite comme 
le plus inconnu. 

Mais à quoi bon parler de la révolution française? 
L’événement le plus grandiose, le plus historique, celui 
qui sépare le monde chrétien du monde païen, et qui 
devient le point de départ d'innombrables vicissitudes, 
la naissance du Messie à Bethléem est contestée à Jéru- 
salem par les Juifs, et bientôt les sectes se divisent et 
prononcent sur le fait même deux jugement opposés. La 
scission se reproduit dans le monde romain, et continue 
pendant trois siècles. Étouffés par un parti victorieux, 
les vaincus protestent en Perse avec les philosophes 
exilés, en Arabie avec l’islamisme, en Europe avec les 
libres-penseurs. C’est ainsi que toute grande époque nous 
arrive avec une double série d’historiens se donnant un 
complet démenti sur tous les points. 

En réalité, le fait le plus simple plonge dans un laby- 
rinthe de détails. Le héros traîne à sa suite le confident, 
le traître, la femme, l’enfant; au moment de la bataille, 
il y a les fausses nouvelles, les trépidations, les soupçons; 
chaque victoire est suivie de revers, et quand on mêle 
le possible au réel et qu’on juge, qu’on vit, qu’on lutte 
en même temps, le débat s’éternise. 

C’est pourquoi le fait historique doit être constaté 
d’après les règles des procès judiciaires, qui exigent les 
dépositions de témoins probes, intelligents, instruits et 
désintéressés, car s'ils étaient dans la dépendance ou 
dans la parenté de l’accusé, ils pourraient chercher à 


Digitized by Google 


LES FAITS HISTORIQUES 11 

l’excuser. La décision appartient au juge indifférent et 
silencieux. 

Appliquons ces règles au fait historique, qui est tou- 
jours judiciaire et contentieux , puisqu’il dispose de la 
vie et des biens des citoyens, et qu’il donne lieu à une 
double plaidoirie devant le tribunal de l’opinion, reine 
du monde. Qu'on entende donc les témoins à charge et 
à décharge, les accusateurs et les apologistes, les amis 
elles ennemis; tant qu’ils parlent, le procès est ouvert; 
personne n’a le droit de leur refuser la parole, leur pa- 
role est une partie de l’événement qui se développe par 
la lutte; il s'agit toujours d’une bataille où l'ami sup- 
pose l'ennemi, le tyran répond au tribun, l’hérétique 
combat l'orthodoxe. 

C'est ainsi que la révolution française vit encore; elle 
parle, elle combat; sa cause sera donc subjudice tant 
que l'un de ses partis ne sera pas réduit au silence. 

C'est ainsi que le christianisme combat dès son ori- 
gine une raison profane. Vaincue dans sa forme païenne, 
celle-ci se représente dans le chef de l’empire baptisé 
et le tourne contre l’Église qu’elle force à discuter, h 
philosopher ou à devenir ainsi quasi païenne et, par là, 
à ajourner son apocalypse et à gémir sur l’impossibilité 
d’appliquer ses préceptes. Le juge écoute encore les 
deux partis; ce senties deux éléments de notre histoire. 

Veut-on connaître le grand événement de la réformation 
protestante? Qu’on lise les historiens de l'Allemagne, 
qu'on écoute Luther et Calvin, mais qu’on entende aussi 
les prélats de Rome, le souverain pontife, le concile de 


Digitized by Google 



12 A HT DE COMPARER LES DATES 

Trente, el on comprendra alors que, puisque la papauté 
représente la plus vaste centralisation religieuse, la pro- 
pagande la plus unitaire de l’Occident, le protestantisme, 
h son tour, proclame la plus grande des fédérations. Les 
deux religions se tiennent. 

On ne saurait assez insister sur la nécessité d’entendre 
les deux partis et de se délivrer des habitudes qui nous 
attachent presque toujours à l’un d'eux ; car, enfin, nous 
sommes constamment les hommes d'un pays, d'une 
époque, d'un principe, d’une nation , d’une civilisation 
fondée ou renouvelée par une victoire, et, pour nous 
diriger dans la vie , nous avons besoin d’amis et de 
partisans. Qu’importent au peuple les spéculations inu- 
tiles, les vérités amères, les théories paradoxales, 
les prétentions insociables ! Mais on ne connaît pas le 
Français sans interroger ses ennemis les Anglais et les 
Allemands, sans entendre la critique de ses qualités, la 
révélation de ses scandales, la satire qui exagère scs 
défauts, et qui réduit à ses véritables proportions des 
gestes trop célébrés à Paris. Jamais on ne comprendra 
la croisade sans considérer la tradition musulmane, ses 
griefs, ses gloires, ses héros, qui finissent par expulser 
les chrétiens de l’Orient. Jamais on n'aura une idée 
vraiment historique des Russes sans étudier les Polonais, 
des Guelfes sans les comparer aux Gibelins, des Italiens 
sans entendre les jugements qu’en portent les autres 
nations. 

Le juge n’a qu’à rester dans le débat, à le dégager 
des détails inutiles, à négliger les vues personnelles des 


Digitizad by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


13 


plaideurs, à écarter les témoins suspects, à concentrer 
l'attention sur le point contentieux en lui subordonnant 
tout le reste, à refuser la victoire aux protestants tant 
que le pape reste à Home, à Home tant que la réforma- 
tion subsiste, aux républicains et aux royalistes tant que 
dure la révolution française, aux Guelfes et aux Gibelins 
pendant le moyen âge italien, au christianisme et à l’isla- 
misme tant que la croix s’arrête devant le croissant. On 
domine ainsi les doubles histoires , les doubles épopées; 
on fait taire les mémoires, les chroniques, les biogra- 
phies, le bavardage des voyageurs, les prétendues révé- 
lations des indiscrets, des vantards et des laquais où les 
petites causes se substituent aux grandes, les incidents 
aux événements, les escarmouches aux véritables ba- 
tailles. Que m’importe que lu aies été «à W'agram ou dans 
une antichambre des Tuileries; que ton maître l'ait tiré 
l'oreille ou que, dans un instant de bonne humeur, il 
t’ait décoré par distraction; lu n’es pas dans l’action, tu 
t’occupes de toi, tu n’as pas le droit de parler, et je me 
méfie même de César s’il parle de lui : tel chétif histo- 
rien des Gaules m’en dirait davantage. 

Le troisième caractère du fait historique dans les 
sciences naturelles est d’être imposant par lui-même et 
choisi au milieu d’une foule d’autres faits également 
déterminés et certains, parce qu’il est poétique. L’inspi- 
ration guide la raison dans toutes ses préférences, même 
quand le physicien étudie le soleil plutôt qu’un caillou. 
Charlemagne captivera plus que Tristan notre attention 
si le peuple qu’il représente, si l’idée qu’il fait triom- 



14 


art de comparer i.es dates 


pher, si l’Italie qu’il organise, si le système européen 
qu’il fonde réveillent l'admiration; que si ses exploits 
étaient individuels, sans suite, sans éclat, l’absence de 
poésie le laisserait tomber dans l’oubli. 

L’bisloire dédaigne donc les personnages prosaïques, 
les faits insipides, les aventures insignifiantes et secon- 
daires; comme l’art, elle repousse toute intention étran- 
gère au développement désintéressé de la narration. Cède- 
t-elle à une suggestion de ce genre, son travail calculé 
conduit alors à une véritable falsification. 

Car il n’y a rien de moins historique que le but moral, 
poursuivi si obstinément par certains historiens, qui 
transforment l’histoire en une sorte de catéchisme. Elle, 
au contraire, admet tous les dénoùmenfs : tantôt tra- 
gique , tantôt comique , tour à tour indulgente et 
cruelle, elle ne se charge de punir ou de récompenser 
aucun héros, et demande sans cesse des tyrans, des con- 
dottieri, des martyrs, des dupes, des victimes. Pour- 
quoi voudrait-on ici qu’elle s’inclinât devant un inno- 
cent, là qu’elle s’irritât contre un fâcheux, et qu’elle se 
substituât à Dieu pour récompenser les hommes, selon 
leur mérite; qu’elle fut en un mot, édifiante pour les 
mères de famille et les enfants à la mamelle? Nous ne 
serions plus dans le monde réel, et, parla non plus, 
nous n’apprendrions pas à mieux nous conduire. La 
crainte, l'espérance, la conscience, l'orgueil nous instrui- 
sent mille fois plus que Plutarque, et c’est la poésie de 
son récit, l’importance de ses personnages, le haut inté- 
rêt de leur destinée, qui font de lui le véritable interprète 


Digitizad by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


15 


des Grecs et des Romains, en présence de l'humanité. 

Les préoccupations troublent à leur tour la scène de 
l’histoire et la remplissent de fausses réverbérations, de 
couleurs douteuses, de contrastes factices. De là les his- 
toires larmoyantes où l’écrivain pleure, gémit, se dé- 
sespère à chaque page, s'étonne sans cesse de ce qui 
arrive, et marche au rebours de sa propre narration, qui 
devrait s'expliquer naturellement, suivre sa raison d’étre 
dans la tragédie comme dans la comédie, et garder sa 
teinte solennelle, semblable à la couleur des anciens 
monuments qui certes ne s'étonnent pas d’exister. C’est 
la préoccupation qui fait verser tant de larmes arti- 
ficielles aux historiens actuels des anciennes périodes 
italiennes; ils pensent au présent en regardant le passé; 
ils demandent l’unité politique en parlant de Charle- 
magne, des pontifes, de cent républiques; ils détruisent 
ainsi toutes les soudures des événements; ils dérangent 
l’ordre des temps et des lieux ; ils confondent les villes 
reliées par des chemins de fer avec les communes de 
l’an mil au milieu de la forêt féodale ; ils ne peu- 
vent pas comprendre qu’il y ail eu un pape, eux qui 
ont célébré Die IX; ils ne s’expliquent pas l’empereur, 
eux qui tiennent leur liberté de l’Empereur des Français; 
ils s’attristent eu songeant aux condottieri, aux émi- 
grations armées, aux villes scindées en deux villes, eux 
qui applaudissent aux volontaires, aux deux armées ri- 
vales, à la double politique de l'unité et de la liberté, 
à la poésie de Dante, qui est la plus violente des impré- 
cations contre l’unité du royaume. Uu’on prenne n’importe 



10 A BT DE COMPAREE LES DATES 

quelle part au carnaval de la vie, mais qu’on laisse les 
morts en paix. 

Ce n’est certes pas la perte d'un roi qui afflige les 
Français; ils demandent donc quelque chose déplus, 
comme la république ou des franchises, et puisque la régu- 
larité de la monarchie française et sa force traditionnelle 
ne permettent pas de pleurer, certains historiens s’en 
dédommagent par des narrations épisodiques ou exoti- 
ques, où l'allusion devient une méthode, un principe, un 
véritable tic nerveux qui se reproduit au bout de chaque 
phrase. Ici, il faut que Néron ressemble à tel chef incom- 
mode, là que Brutus soit à notre service, ailleurs que les 
Normands, les Gaulois ou les Francs soient des répu- 
blicains, voire même que de grandes défaites comme celle 
de Waterloo se transforment en triomphes pour la France. 
Sans doute il y a des ressemblances partout, partout les 
révolutions et les réactions se montrent avec des carac- 
tères analogues, mais l’allusion tue les ressemblances, 
les exagère jusqu'à les détruire, et il n’y a certes rien 
de commun entre César qui renverse une république de 
cinq siècles et Napoléon qui rétablit une monarchie mo- 
mentanément interrompue par dix ans d’anarchie. 

Parfois on ne pleure pas , on ne se borne pas à 
l'allusion, mais la préoccupation est si forte, si juste 
dans son temps, si vive dans sa prétention , si militante 
et tellement sûre de sa victoire, que la patience man- 
que pour observer les faits et qu’en dédaignant la 
narration, on l’atrophie par les ellipses de la sa- 
tire. A quoi bon discuter? se dit-on. ïhnt d’erreurs, 


Digitized by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


17 


tant d’ignorance méritent-elles qu’on avilisse la pa- 
role? Puisque les peuples se trompent grossièrement, il 
est bon qu’on s’en moque, et que Voltaire parle de 
l’Église et des saints. El Voltaire a fait des chefs- 
d'œuvre; mais dans sa joyeuse préoccupation, il a 
abandonné au hasard les vicissitudes des cultes et des 
empires, et il a mis au monde une foule de mauvais plai- 
sants, d'esprits taquins, d’écrivains tracassiers qui exploi- 
tent au jour le jour ses phrases pour laisser dans l’ombre 
sa hardiesse et réduire sa raillerie à des proportions 
constitutionnelles et vulgaires. 

Par contre, de faux sages, sous prétexte de corriger 
le voltairianisme, et d’expliquer tout effet par sa rai- 
son suffisante, se sont presque entièrement réconciliés 
avec les erreurs du passé et professent le plus profond 
respect pour tous les préjugés. Ce n’est pas ainsi que 
Tacite donnait l’histoire de Tibère ou de Néron, quand 
il découvrait au fond de la nature humaine assez de bas- 
sesse pour expliquer les tyrannies les plus dépravées, et 
au fond de son cœur assez de force pour s’élever au- 
dessus de tout sans se perdre dans le ciel. 

Il est impossible de signaler toutes les préoccu- 
pations de l’esprit. 11 y en a de gouvernementales à 
tout prix , qui créent les panégyristes des faits accom- 
plis, fauteurs d’une théorie innocente par elle-même, 
mais coupable, captieuse, sophistique quand elle prétend 
enrayer le mouvement, quand elle ne veut pas laisser 
passer tous les faits, quand elle oublie que chacun d'eux 
contient la cause de sa propre dissolution. Il y a les 



18 


l'art de comparer les dates 


émeuliers à tout prix qui mettraient, au contraire, le 
règne de Louis XIV sous les pieds de Guillaume Tell et 
des trois cantons illettrés de la Suisse. 11 y a les écri- 
vains français par excellence, ou allemands de propos 
délibéré, ou anglais quand même ; ils ne conçoivent pas 
que leurs voisins ne se comportent pas exactement d'a- 
près leurs principes, leurs préjugés, leurs intérêts; ce 
sont les pontifes de cette erreur guerrière par laquelle 
chaque peuple se croit le premier de tous les peuples 
et possède des proverbes injurieux à l’adresse de tous 
ses voisins. 

L’admiration de l’antiquité produit un effet analogue 
quand les écrivains donnent une forme classique aux 
événements modernes, quand ils affublent nos hommes 
du casque romain, quand ils entourent de licteurs nos 
rois, quand ils peuplent nos villes de Quirites, quand ils 
transforment nos ouvriers en plébéiens à la suite de Ca- 
tilina et nos prêtres en augures, en pontifes d’Apollon 
ou de Minerve. Leur ton solennel dénature les choses 
les plus simples, et froisse si désagréablement à la lec- 
ture des chroniques latines de la renaissance, que plus 
elles sont élégantes et cicéroniennes, plus elles jettent 
les événements dans un faux lointain qui eu efface les 
contours. Au contraire, les plus grossières chroniques 
en français, en italien, en espagnol peignent de véri- 
tables personnages avec les idées, les dires, les préjugés 
de l’époque à laquelle ils appartiennent, et on les 
bénit d’ignorer le latin. Les historiens qui veulent être 
philosophes de propos délibéré, avec force maximes. 


Digitizad by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 


19 


semences et apophthegmes, ne soin pas moins fastidieux. 
Avec eux, on subit le cahot d'une réflexion à chaque 
pas, comme si le moindre fait pouvait dicter une loi ou 
donner lieu à une oraison funèbre. Semblable à la statue, 
l’iiisloire ne doit servir qu’à elle-même, ne pas chercher 
en dehors de sa poésie un but artificiel, ne prendre 
aucun souci des politiques qui voudraient la consulter ; 
si elle prétendait nous apprendre à faire le roi, le mi- 
nistre ou même le sujet, elle manquerait son rôle et 
n’enseignerait rien. 

Jusqu’ici nous avons considéré le fait historique dans 
son appariliori, dans sa certitude, dans sa poésie; mais 
si sa poésie ne rentrait pas dans le cadre d’une action, 
elle ne saurait nous intéresser réellement. L’animal 
entre dans l’histoire par sa vie, par ses guerres, par 
ses victoires, par ses défaites; le moindre muscle de 
notre corps provoque l'attention par le rôle qu’il y joue; 
quand l’action s'efface dans le végétal ou dans le minéral, 
on soufl're, et on s’en dédommage par des cercles vides 
comme ceux de l'astronomie. C’est pourquoi les grands 
historiens se consacrent toujours au récit d’une action dé- 
terminée, témoin Xénophon qui décrit la retraite des 
Dix Mille, Thucydide qui expose la guerre du Pélopo- 
nèse, Guichardin qui explique le drame de la décadence 
italienne. Aucun homme ne se soustrait d’ailleurs à la 
nécessité de circonscrire son sujet. 

D’après les règles de l’art, on devine aisément à 
quelles conditions une action devient historique. Sa pre- 
mière condition est d’être achevée, de ne pas s’arrêter 



20 


l’art DK COMPARER LES DATES 


capricieusement, de ne pas mutiler son sujet, de ne pas 
autoriser l’artiste à se dédommager par des dénoûments 
arbitraires et par des altérations où tout être déplacé 
perd sa signification dans le drame. C’est ce qui arrive à 
ceux qui cueillent le fruit vert de l’histoire contempo- 
raine, en se hâtant trop de célébrer des révolutions 
dites immortelles, ou des victoires qu'ils croient défini- 
tives; ils écrivent des cinquièmes actes imaginaires, 
bientôt effacés par les événements du lendemain. 

En second lieu , l’action doit être simple : elle ne 
se complique pas sans se perdre. L’avéuement ou la 
chute d’une dynastie, la conquête d’un royaume, la fin 
d’une religion prêtent tellement au récit, que les grands 
poêles, s’en emparant, en transmettent le cadre tracé aux 
historiens. Il faut attribuer la grande célébrité de M. Au- 
gustin Thierry à l’extrême simplicité de son Histoire de 
la conquête des Normands. Un chef, des chevaliers, toute 
une fraction de la France qui passe le détroit, la bataille 
de Hastings qui élève une race sur les ruines d’une race 
antérieure, l’Angleterre qui surgit avec ses lords, ses 
communes, ses richesses : était-il possible de concevoir 
une action plus nette, plus décidée, plus solennelle dans 
sa rapidité, plus grande dans ses résultats ? Les exagéra- 
tions mêmes de l’historien , son parti pris de montrer 
tous les événements ultérieurs comme des protestations 
contre la conquête normande, embellissent son œuvre, si 
bien qu’en la corrigeant au point de vue de la vérité on 
la détruit à celui de l’art. 

II est difficile que l’histoire d’une nation se déve- 


Digitized by Google 


LF.3 FAITS HISTORIQUES 


21 


loppe simplement dans toute son étendue sans se com- 
poser d’une série de drames qui se subdivisent et se 
compliquent. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’un peuple élu, 
d’une nation exceptionnelle, sa mission permet de domi- 
ner la série des événements, et la grande action de la 
conquête romaine peut donner lieu à d’admirables narra- 
tions. Quelle simplicité dans la mission des Romains! Us 
sont déjà sur le plan naturel de la conquête avec Romu- 
lus; ils sont déjà les plus illustres des brigands sous les 
premiers rois; ils sont déjà les ennemis de l’Italie en 
présence de Porsenna, ceux du monde en présence de 
Pyrrhus. A chaque instant les dictateurs font attendre 
César; à chaque guerre les fils de Romulus élargissent 
le cercle de leurs dévastations; chaque année le cercle 
des inimitiés qui les condamnent à combattre recule vers 
les plus lointains confins, et cette épopée incomparable 
montre encore sa grandeur dans les plus misérables 
abrégés. 

La simplicité étant unitaire , on conçoit difficilement 
T histoire d’une nation fédérale, à moins qu’on n’amène 
tous les rois de la Grèce sous les murs de Troie, comme 
dans Y Iliade d’Homère, ou tous les chevaliers des croi- 
sades sous les remparts de Jérusalem, comme dans le 
poème du Tasse. Hors de là, comment faire marcher de 
front, par exemple, les trois cents États du labyrinthe ger- 
manique sans s’y perdre au milieu d’une foule d’édifices 
dont les avenues conduisent de l’un à l’autre d’une ma- 
nière si circulaire, que le fil d’Ariane s’y épuiserait vingt 
fois? Miiller lui-même, qui se borne à la fédération bel— 


Digilized by Google 



22 l’art de comparer les dates 

vétique, s’égare, et son amour de la liberté, l’énergie 
des hommes qu’il peint, leur physionomie accentuée, la 
nature rustique du spectacle, ne suffisent pas à vaincre la 
complication du sujet. Zurich n'est jamais Lucerne, et le 
drame de Lucerne ne peut se confondre avec celui des 
trois cantons primitifs, sans compter que la féodalité, les 
abbayes, les combourgeoisies subdivisent Schwilz, Uri 
et Unterwald en plusieurs compartiments où l’unité même 
de la perspective disparait. 

Les mêmes raisons rendent impossible l’histoire de la 
Grèce , qu’on simplifie d’une manière factice par une 
sorte de Grèce imaginaire qui n’est ni h Sparte, ni à 
Athènes, ni à Corinthe, et qui met les variantes sur le 
compte de la liberté des chefs. En attendant, on n’a ni 
l’histoire suivie des villes, ni la série des drames de 
Sparte ou de Corinthe, ni la succession dramatique de 
l’ensemble, qui échappe sans cesse à Miltiade, à Epami- 
nondas, à Alexandre, à tous ces héros épisodiques. L’Italie 
fatigue à son tour ses historiens, et, les détournant de la 
tâche trop pénible de suivre la marche générale des 
événements, elle les renvoie h leurs villes natales de 
Naples, Venise, Florence ou Milan. Que si depuis la 
chute de l’empire romain ses drames se suivent régu- 
lièrement, si la poésie les idéalise avec tant de force 
dans ses épopées fantastiques, si la philosophie peut les 
analyser facilement, grâce à d’innombrables synchro- 
nismes où les mêmes idées prennent tant de formes, cette 
simplicité tout idéale, toute dans le pacte de Charle- 
magne avec l’Église, toute dans un mouvement qui fait 


Digitizad by Google 



LEP FAITS HISTORIQUES 


23 


éclore les révolutions en coupe réglée dons des périodes 
déterminées, sans que les villes puissent se copier mu- 
tuellement et qu'elles puissent s’affranchir de la néces- 
sité de marcher pas h pas sur la même route , cette régu- 
larité se révèle à l'intelligence et ne se montre jamais aux 
veux, réduits à voir des faits accidentellement entassés 
les uns sur les autres, au-dessus desquels les deux figures 
du pape et de l’empereur dominent constamment, comme 
Jupiter surmontait les rochers à l’aide desquels les Titans 
voulaient escalader le ciel. 

Une autre condition de l’action est d’être bien liée, de 
subordonner les moyens au but et de ne pas admettre des 
soudures factices. C’est ainsi que les Romains arrivent à 
la conquête de Carthage avec des navires préparés dans 
leurs ports, des capitaines enfantés par leurs guerres, des 
soldats dressés à la victoire par leurs propres batailles, 
forcés de les seconder par leur politique. 

Il n’est pas nécessaire que les hommes aient conscience 
de toute leur action: ils peuvent n’être que des instru- 
ments, ne viser qu’à un but inférieur, ne rêver que leur 
repos dans une station intermédiaire, ou même lutter pour 
arrêter le mouvement, en sorte que l’indignation soulevée 
double ensuite l’élan général. Comme la vie des nations dé- 
passe de beaucoup le temps accordé à la vie des individus, 
rien n’est plus naturel que nous ignorions notre œuvre 
dans le monde. Mais les causes doivent être réelles et 
non imaginaires comme dans l’histoire du peuple d’Israël 
chez Moïse, ou du genre humain chez saint Augustin, ou 
de l'univers d’après Bossuet, qui voit tous les peuples en 



24 l'art de comparer les dates 

marche pour arriver l’un après l’autre dans le sein de 
l’Église gallicane. Et pour se méprendre ainsi sur la 
marche des nations, il n’est pas nécessaire d’étre catho- 
lique, chrétien ou juif : une préoccupation suffit comme 
une précipitation dans le jugement, et on ressemble 
alors au fou du Pirée, qui se croyait chargé de recevoir 
tous les navires en route pour Athènes. 

Mais peu nous importe encore qu’une action soit dé- 
terminée, certaine, poétique, et que son drame soit 
simple, complet et lié, si elle reste isolée et si rien ne 
doit la rappeler. Pourquoi s’occuperait-on de la retraite 
des Dix Mille? A quoi bon se souvenir du siège de Troie 
ou de la donation de la comtesse Mathilde h l’Église? A 
quoi sert-il de narrer les exploits de Charlemagne ou 
de Charles Quint? Un cas ne fait pas loi ; qui voudrait 
écrire l’histoire d’un clou? 11 faut donc en dernier lieu 
que l’histoire soit générale et constante comme les des- 
criptions de Linnée et de Bufl'on. Pouvons-nous croire que 
la guerre de Troie etles erreurs d’Ulvsse se répètent dans 
le monde comme les individus d une même espèce, comme 
les ouragans d'une même nature, comme les éruptions 
volcaniques produites par les mêmes feux? Pourquoi pas? 
Lycurgue serait-il sorti d’un moule brisé à sa naissance? 
Alexandre le Grand serait-il unique dans son individua- 
lité? César n’appartiendrait- il à aucun genre destiné 
il se reproduire dans certains moments de l'histoire? 
11 est certain que les ressemblances se multiplient d’une 
manière prodigieuse, qu’elles sont notées dès la plus 
haute antiquité, que Plutarque, après avoir écrit ses 


Digitized by Google 



LK9 FAITS HISTORIQUES 25 

Vies, donna scs Parallèles, où il les accoupla pour faire 
marcher la Grèce de pair avec Home ; il est certain que 
l’imitation des usages, des lois, des cultes, des gouver- 
nements, la propagation des inventions et des découvertes 
supposent un même terrain prédisposant les sociétés îi 
s'imiter mutuellement, les mêmes causes prêtes à donner 
les mêmes effets, les mêmes germes impatients d’aboutir 
aux mêmes éclosions. Enfin il est hors de doute que le 
rôle des paladins, des dames, des rois, des chevaliers 
aux prises avec les musulmans, dure plusieurs siècles et 
captive les générations en les obligeant à répéter les mêmes 
batailles, les mêmes pèlerinages, les mêmes tournois, 
d’une manière périodique comme le sommeil et la veille. 
Les hommes qui appartiennent à ces époques les croient 
éternelles et ne rêvent pas une autre scène : ils se croient 
nés avec la mission de combattre les infidèles ; leurs plus 
lointaines prévisions s’arrêtent dans le monde de la che- 
valerie, le seul qu’ils supposent habitable. Mais ce monde 
n’est que le camp des chrétiens. Dans le camp opposé 
sont les musulmans qui provoquent cette tension de la 
croisade et l’obligent à se fixer par la chevalerie ; ce 
sont eux qui déterminent par contre-coup la vie des Ro- 
land, Roger, Angélique et Bradamante, tandis que leur 
propre vie se développe par des mœurs, des personnages, 
des drames en sens inverse avec le harem au lieu de la 
dame, des esclaves au lieu de vassaux, le despotisme il la 
place des diètes, les habits de soie substitués ù la maille 
de fer. Si ce conflit de la croix et du croissant était éter- 
nel, on pourrait croire que les musulmans et les ehré- 


Digitized by Google 



2G l'art de comparer les dates 

tiens se tiennent comme deux races nécessairement 
hostiles, quoique transitoires, éphémères, semblables à 
celles des forêts de l’Amérique, qui vivent au milieu des 
batailles. Mais le jour arrive où les mœurs changent, où 
Cervantes se moque des paladins, où François I er accueille 
la flotte musulmane dans le port de Marseille, où des 
puissances européennes secourent le Grand Turc contre 
les Allemands, et alors un autre monde remplace le 
monde éteint de la chevalerie sans que personne ait triom- 
phé, sans que la guerre ait été autre chose qu'un tournois 
de plusieurs siècles. Telles sont l'universalité et la cons- 
tance relatives de l’histoire ; semblables à celles des 
sciences naturelles, elles suivent les faits historiques dans 
leur fuite vers l’éternité, en se résignant à la mort parce 
que les historiens sont mortels «à leur tour. 

Pour nous résumer : qu’on nous donne des faits déter- 
minés comme ceux de l’anatomie comparée ; qu’on ar- 
rache les faits aux origines, aux transitions, aux dévia- 
tions rebelles à toute classification; que les faits recueillis 
soient soustraits aux nuages de la superstition et de la 
vanité nationale; qu’ils soient exposés dans toute la péri- 
phérie de leur incertitude ; qu’on entende les deux partis 
opposés, les deux nations qui se combattent, les deux re- 
ligions qui s’excommunient réciproquement; qu’on s’ar- 
rête devant les scènes poétiques inondées de lumière, de- 
vant les drames simples, liés, complets comme les 
tragédies de Shakespeare, ou les comédies de Molière; 
qu’on fixe l’attention sur ce qu'ils représentent de cons- 
tant ou se répète d’une manière périodique d’un bout 


Digitized by Google 



LES FAITS HISTORIQUES 27 

à l'autre de la terre, et alors le prêtre de l'Égypte, le 
républicain d’Athènes, le légionnaire romain, le chevalier 
du moyen âge, le musulman de Saladin se rangeront de- 
vant nous, classés par genres, espèces et variétés, pour 
compléter l’histoire de la nature. 


Digitized by Google 



CHAPITRE II 


RARETE DES HISTORIENS 


Comment paraissent les historiens. — Us ne célèbrent que les 
morts. — Leur nombre singulièrement réduit par les dévas- 
tations révolutionnaires, — par le mutisme des peuples les plus 
imposants, — par le silence des peuples barbares, — par la barbarie 
qui est au fond des sociétés les plus civilisées, — et qui sert a les 
renouveler. 


Les qualités que doit réunir l’historien semblent le 
rendre impossible. Où trouver l’homme qui ne soit pas 
d’une époque, d’une pairie, d’un parti, d’une religion? 
Qui peut se croire exempt de préoccupations, sans haines, 
sans amour pour personne? Ne faut-il pas tenir par un 
sentiment à son sujet, ne fût-ce que pour s’y dévouer? 
On tombe ainsi de tous côtés dans ces catégories d’écri- 
vains que nous avons appelés pleurards, rieurs, apologé- 
tiques, émerveillés, satiriques ou partisans. Et en vé- 
rité, si la charge d’historiographe pouvait se donner, le 
choix de la personne serait difficile. Heureusement ce ne 
sont pas les hommes, c’est l’histoire qui fait l’historien ; 
ce sont les événements qui vont chercher le narrateur 
prédestiné ù les raconter; c’est leur importance drama- 


Digitized by Googl 


RARETÉ DBS HISTORIENS 29 

tique qui inspire quelques hommes supérieurs, et leur 
confie la gloire de faire connaître le passé à un petit 
nombre d’élus. Il en est d’eux comme des généraux que 
les gouvernements nomment par centaines, mais que la 
renommée réduit à un nombre très-restreint sur le champ 
de bataille. Peut-être d’autres auraient été plus capables, 
plus habiles, plus savants, mais aux jours décisifs on ne 
voit paraître que ceux auxquels les nations ont livré leurs 
années, leur fortune, leur nom ; le reste ne compte pas. 

Aussitôt qu’un événement s’accomplit surgit l’écrivain 
qui le raconte. Hérodote se présente après le réveil de la 
Grèce, quand Xerxès est refoulé, quand les héros de Sa- 
lamine, de Marathon, de Platée ont doublé les victoires 
d’Achille et d’Agameinnon, quand la civilisation ouvre 
des voies inconnues aux sociétés de l’Égypte, de l’Afrique, 
de la Perse, quand toute une période grecque est ache- 
vée et que ses tombeaux sont fermés. C’est également à 
la fin de la guerre du Péloponèsc, de cette grande réac- 
tion patricienne contre la propagande démocratique des 
Athéniens, que Thucydide parle et qu’il devient le grand 
témoin des luttes intérieures de sa patrie. Tile-Live ar- 
rive quand la conquête romaine est achevée, quand per- 
sonne ne peut plus ni l’étendre ni la répéter, quand les 
Romains ne craignent plus ni que Porsenna les disperse, 
ni que Carthage les arrête, ni que l’Orient les humilie, ni 
que les Gaulois se vengent; l’ondulation de la marée 
montante a cessé, elle a tout submergé; personne ne dis- 
pute plus, chaque gloire est fixée, chaque querelle vidée, 
la république est morte : on peut eu parler. 11 en est de 


Digitized by Google 



30 


l'aRT DE COMPARER LES DATES 


même de Plutarque : la lutte de Rome et de la Grèce est 
finie, les deux civilisations se sont confondues ; elles ont 
désormais une même litéralure, une même philosophie; 
leurs dieux s’humanisent en même temps en civilisant le 
monde, et les plus grandes biographies qui aient été 
écrites de la main de l’homme expliquent l’association des 
deux plus grands peuples de la terre. 

Pendant les périodes ternes, attristées ou barbares, la 
même loi préside à la naissance des historiens, et il faut 
que le royaume des Goths d'Italie soit vaincu, que ses 
chefs soient humiliés, ses soldats dispersés, ses derniers 
combattants réduits à s’exiler pour ne plus lutter, comme 
ils disent eux -mêmes, «contre la colère réunie des 
dieux et des hommes; « il faut que personne ne puisse 
plus imiter le grand Théodoric, ou répéter les tragédies 
du palais de Ravenne, pour que Jornandès, lin notaire de 
Ravenne, nous transmette celte histoire qui fait encore 
pâlir les rois d’Italie en lutte avec l'Église. Plus tard, le 
royaume des Lombards tombe h son tour fil n’a plus ni 
le désespoir des Goths, ni l’incrédulité des Ariens, ni la 
barbarie de ses fondateurs pour conjurer les foudres de 
Rome et l’invasion de la France , et c’est alors que Paul 
Diacre Warnefried, donne son histoire laconique, mais si- 
gnificative comme l’inscription d’un mausolée. Deux siè- 
cles plus tard encore, un nouveau royaume d’Italie s’é- 
croule tout à fait; après avoir transporté sa capitale de 
Vérone à Spolète, de Spolète à Lucques, à Ivrée, il rend 
son dernier soupir en présence de l’empereur d’Alle- 
magne, et Luitprand le pousse du pied dans le tombeau. 


Digitized by Google 



RARETÉ DES HISTORIENS 


:n 

Il eu chaule le trépas sur le ton le plus joyeux, inspiré 
qu’il est par la jeunesse de cent républiques avec leurs sept 
raille révolutions futures. Quel est le vrai, le seul histo- 
rien de Venise, l’unique que l’on puisse lire sans impa- 
tience, sans s’engouffrer dans des détails inutiles, sans 
tomber dans la prose bavarde, ampoulée, interminable 
des Vénitiens? C’est Daru qui arrive de Paris au moment 
où Venise s’éteint, où l’on fouille son cadavre, où le poi- 
gnard est tombé des mains des sicaires patentés, où les 
Quaranties, les assemblées, lesavogadors ne traitent plus 
chaque affaire à travers un labyrinthe de formes suran- 
nées, où enfin la morale moderne surprend en flagrant 
délit d’impuissance la fourberie byzantine et les équivo- 
ques italiennes. 

Que l’on parcoure les collections monumentales de la 
France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne : 
on ne trouvera pas un État, pas une ville, dont la narration 
n'arrive à point nommé, dont le témoin ne soit un 
homme solennel. Ainsi Joinville ferme 1ère des croisades, 
la Chronique générale de l’Espagne clôt 1ère chevale- 
resque de celte nation, et même, lorsqu’un événement de 
second ordre ligure il son tour comme une médaille dans 
ces musées de statues, la médaille parle une langue que 
personne ne peut plus imiter. Kien n'empêche, à la vé- 
rité, que tout homme n’écrive son histoire des Grecs ou 
des Romains, qu’il ne renouvelle le récit des Évangiles 
ou de Tacite, que ses écrits ne soient des chefs-d'œuvre 
de critique, de polémique, de discussion, d’érudition, et 
qu'à ce point de vue il puisse surpasser Thucydide ou 



32 l'art de comparer les dates 

comprendre Home mieux que Tile-Live ; rien n’empêche 
non plus que les reproductions, les vulgarisations, les 
abrégés se multiplient, et tous les ans le nombre des 
livres augmente à tel point qu’aucun roi, aucune biblio- 
thèque ne peut plus se procurer les meilleurs d’entre eux. 
Mais ces livres sont imprimés sur du papier qui est au 
parchemin comme la paille est au fer, comme le plâtre à 
l’airain; au bout de cinquante ans, la moississure les dé- 
truit, ils n’ont rien de commun avec l’histoire. Que s’ils 
lui appartiennent, ce n’est pas même aux contemporains 
de le savoir; c’est à la postérité de les sauver, de voir le 
diamant au milieu des cailloux, de choisir Tite-Live 
outre les innombrables historiens auxquels il ne se 
croyait pas supérieur. 

Au reste, bien des causes réduisent sensiblement le 
nombre des historiens. D’abord, la tyrannie que l'homme 
exerce au nom des principes, détruit périodiquement le 
passé; les religions, les arts, l’antique civilisation su- 
bissent au bout d’un certain nombre de siècles un véri- 
table arrêt de mort. Tantôt le monde ne veut pas avoir 
été païen, et il anéantit la littérature classique; tantôt il 
ne veut pas avoir été Gaulois, Étrusque, Ibérien, 
Germain, et il ne reste plus une page de l’histoire de Car- 
thage, de Numanee, de Sagonte, des capitales les plus 
florissantes. Hier encore on menaçait le christianisme,’ la 
féodalité, le latin, et en 1)3 la torche incendiaire de la 
civilisation était sur le point de réaliser les vœux des 
philosophes, qui désiraient la destruction de tous les 
livres pour dégager eulin les nouvelles générations de la 


Digitized by Google 



RARETÉ DES HISTORIENS 33 

tyrannie du passé. L’homme est le premier ennemi de sa 
propre mémoire, et si nous pénétrons la vie intime des 
Grecs et des Romains, si nous la saisissons dans ses 
moindres détails à Pompéi ou à Herculauum, si nous con- 
naissons leurs maisons, boutiques, trielines, lampes et 
outils, c’est que la lave et les cendres des volcans les ont 
dérobés pendant des siècles aux dévastations périodiques, 
aux besoins faméliques des générations successives, h l’ac- 
tivité dévorante du paysan, de l’ouvrier, du propriétaire; 
sans cet ensevelissement, pas un clou n’aurait échappé il 
la transformation constante et universelle de toutes les 
œuvres de l’homme. Pourquoi voit-on encore les Pyra- 
mides en Égypte, les ruines admirables d'Agrigentum et 
de Pæstum? Parce qu’elles se composent de pierres 
énormes, inutilement entassées et trop difficiles à dépla- 
cer : le Parthénon pouvait être mis en pièces; qu’en 
reste-t-il? 

Mais il n'y a pas seulement le vide dans le passé : il y a 
l’erreur qui trompe, la fausse histoire qui cache la vérité, 
Un jour on veut descendre d’Énée, l'autre jour on exige 
que tous les vivants sortent de l’arche de Noé; ici Zaïg 
doit fonder la Perse, là des demi-dieux donnent le jour à 
la Grèce, et le passé se remplit de fables. Les meilleurs 
historiens, les hommes les plus savants, les plus positifs, 
commencent leurs récits par des romans, qui font arriver 
la vérité après le mensonge. Il n’y a pas une origine an- 
cienne ou moderne qui ne plonge dans la fable. 

Certains peuples ne parlent pas; ils naissent, vivent et 
meurent muets. L’Égypte ne dit rien de son passé; la 


Digitized by Google 



34 


l’art de comparer les dates 


Chaldée, la Phénicie ne prononcent pas un mot ; l’Assy- 
rie garde un silence absolu ; la plus haute antiquité 
de notre tradition se fonde sur un unique monument : 
la Bible. Mais qu'cst-ce que la Bible? Le livre du 
peuple le plus exceptionnel, le plus obscur, le plus dé- 
daigné parmi les peuples; les Égyptiens, les Assyriens, 
les Mèdes eussent été bien étonnés de se voir relégués 
parmi les nations incapables de parler, tandis que leurs 
voisins déguenillés et presque nomades devaient remplir 
de leur bruit la postérité tout entière. 

Enfin l’histoire suppose des villes, des capitales, une 
terre organisée, des dieux, des rois, des pontifes, des 
lois, des traditions; elle se développe par des révolu- 
tions, des batailles, où les peuples jouent leur existence; 
elle est enfin inséparable de l’industrie, de l’art, de la 
civilisation. Or, ces conditions manquent aux trois quarts 
du genre humain. Si ou supprime l’Asie et l’Europe, si 
on retranche de l’Asie toute la partie méridionale, et de 
l'Europe l’occident ou le midi ; si on efface de l’histoire 
Ninive, Babvlone, les capitales chinoises, l’Egypte, la 
Grèce, Home et les nations modernes, que nous reste-t-il? 
Des peuples qui refusent de s'occuper de leur passé, qui 
le laissent tomber dans l’oubli, qui vivent dans une en- 
fance éternelle h côté de quelques tombeaux it peine fer- 
més et bientôt effacés par la luxuriante végétation du 
lendemain. 

Qu’on passe en revue les terres habitées, ce tiers du 
globe que les eaux de la mer n’ont pas submergé ; 
qu’on suive Cook, Wallis ou Duinont-d’Urvilie dans leurs 


Digitized by Google 



RARETÉ DES HISTORIENS 


35 


explorations île l’océan Pacifique, on verra des des, des 
archipels, un continent encore inconnus un siècle après 
la découverte de l’Amérique, et néanmoins peuplés par 
des races que leurs traits distinguent des autres et dé- 
clarent contemporaines de la création. Quel est depuis 
cinq mille ans au moins leur passé? Personne. ne répond. 
Que dis-je? chez eux, personne ne comprend même cette 
demande si naturelle qu’on se fait en Europe : Quel âge 
avez-vous? On ne compte pas les années. A partir de 
l’archipel de Pomotou, les hommes sont nus et stupides, 
armés de casse-têtes et de bâtons dont une pointe se 
termine par une arête de poisson ou par une flèche en 
pierre - , ils s'entre-tuent et se dévorent mutuellement; 
pour eux notre chair est un mets, notre sang une bois- 
son, le meurtre une friandise. 

C’est le même abrutissement aux îles Marquises, où 
l’on connaît à peine la fronde; aux des Sandwich, où le 
comble de l’industrie est de se faire des couteaux et des 
scies avec des dents de requin ; aux lies de la Société, où 
l’arc et la flèche, à l’état de jouet, ne sont pas encore des 
armes; aux des des Navigateurs, à celles des Amis, à la 
Nouvelle-Zélande, dont les naturels se fourrent des bâ- 
tons dans le liez; aux Célèbes, où l’on mange non-seule- 
ment les prisonniers de guerre, mais aussi les criminels. 
La guerre et l’anthropophagie se retrouvent aussi aux 
Carolines et dans l'archipel Hogoleu, où l’industrie de 
l'homme n’égale pas celle du castor. Voilà toute une race 
qui s’étend mille huit cent soixante-quinze lieues du 
sud au nord, et mille cinq cents lieues de l’est à l'ouest, 


36 l’art DK comparer les dates 

et quine donne pas un seul historien. Pour elle le inonde 
est d’hier, Moïse n’a pas existé ; c’est eu vain que le 
Christ et Mahomet ont voulu convertir le genre humain. 

Cinglez vers les iles Malaisiennes, voilà des hommes 
d’une autre race, d’une autre couleur, d’un autre ta- 
touage; et c’est peut-être pis, car ici non-seulement on 
mange les prisonniers et les coupables, mais on brûle les 
malades, on comprime le crâne des nouveau-nés, on 
empoisonne les arêtes des poissons dont on arme les 
lances. En contact avec les Européens, les Malaisiens 
s’enivrent, s’exaltent, deviennent furieux, assassins; 
il faut les abattre comme des bêtes fauves. A l’inté- 
rieur de Bornéo, les Kavans se logent sur les arbres et 
mangent de la viande crue. Toute cette population pour- 
rit dans une inertie, dans une nudité, dans une misère 
qui donnent des nausées au voyageur., depuis le Madagas- 
car jusqu’il l'ile de Pâques, pendant deux cents pleins 
degrés, embrassant les iles de Sumatra, Java, Ambone, 
Maeassar et les Philippines. 

Au sud, on trouve les Australiens, sales, nus, saus 
abri, à la peau noirâtre, au corps de singe, à l’œil hé- 
bété, se nourrissant de mollusques dégoûtants, de co- 
quilles, de racines, buvant çà et là de l’eau saumâtre, et 
réduits à un tel idiotisme, que pour prendre un écureuil 
ils brûlent un arbre; leur industrie n’arrive pas jusqu’à 
inventer les filets et l'hameçon; le singe qui pêche les 
écrevisses avec sa queue leur est supérieur. Ces malheu- 
reux sont trop faméliques pour ne pas s’entre-dévorer au 
besoin. Même stupidité chez les nègres mélaniens, qui 


Digitized by Google 



RARETÉ DES HISTORIENS 3T 

habiter^ Viti, les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calé- 
nonie, Vanikoo, Vilendi, la Nouvelle-Bretagne, les îles 
Salomon, la Nouvelle-Islande. Les plus avancés d’entre 
eux, les Vittiens, entoureut de murs leurs villages; ils 
vendent des casse-tétes et des lances à leurs voisins, mais 
ils les dépassent en cruauté, et ils ne manquent jamais 
de briller leurs parents malades. Enfin, à la Nouvelle- 
Guinée, on voit le Papou, le dernier de tous les êtres à 
figure humaine, ayant l’angle facial du gorille et du chim- 
panzé, espèce d'orang-outang avorté, qui croque avec 
avidité les insectes qui pullulent sur sa tête. 

Nos archéologues ont découvert au fond des lacs et des 
cavernes, au milieu de terrains d’une époque cosmique 
antérieure à la nôtre, des ossements humains et des cou- 
teaux de pierre mélés à des restes d’animaux qui ont dis- 
paru. Ces crânes, d’une race évidemment inférieure, ces 
couteaux, grossiers rudiments d’une industrie qui se 
laisse encore vaincre par celle des animaux, sont à peu 
près les crânes et les couteaux des habitants de la cin- 
quième partie du monde. 

Que dire de la jeune Amérique? Découverte et détruite 
il y a trois siècles, c’est par un effort de la science que 
l'on connaît ses quatre cents nations et qu’on les classe 
dans l’histoire naturelle. Quelle était leur ancienne civili- 
sation? Que nous a-t-elle laissé? Des tertres sacrés qui en 
attestent la stérile antiquité, des ruines qui n’ont pas plus 
de signification historique que les soixante-huit forêts 
ensevelies les unes sous les autres dans le delta du Missis- 
sipi. Presque tous les habitants du continent américain 


Digitized by Google 



38 


LART DH COMPARER LES DATES 


découvert par les capitaines de Charles Quint étaient nus, 
sauvages, bornés aux occupations de la chasse, delà pêche, 
livrés à l’anthropophagie comme les Mélanienset les Aus- 
traliens, sans outils de 1er, sans armes solides; ils n’avaient 
pas de passé, quoiqu’ils fussent presque aussi anciens que 
l’Europe. Les civilisations exceptionnelles du Pérou et 
du Mexique comptaient à peine quelques siècles d’anti- 
quité : tous les efforts des voyageurs et le zèle des 
commissions n’ont abouti qu’à déterrer des noms, à ra- 
masser des hiéroglyphes enfantins, à découvrir des mo- 
numents de terre cuite. Le continent américain, en un 
mot, en était, en 1500, aux flèches d’os, aux couteaux de 
pierre, aux sabres de bois, aux lances aiguisées avec le 
feu, à l’industrie de cet âge de pierre oublié en Europe, 
et vivant encore dans l’Océanie. En cinq mille ans pas 
un poème, pas une narration, pas une légende, pas une 
statue digne de l’Europe. Ce sont nos poètes qui célèbrent 
les Natchez ou les Algonkins; c’est Chateaubriand qui 
peint Attala et l’habille en nonne: c’est Ercilla qui célèbre 
les Araucaniens après les avoir attaqués à coups de fusil; 
les Peaux-Rouges n’ont pas plus d’historiens que les 
Malaisiens, les Polynésiens ou les Papous. 

Prendrons-nous les Africains pour nous consoler? En 
nègre, disait-on en Amérique, vaut quatre Indiens: mais 
ces hommes qui peuplent le continent central de l’Afri- 
que, Yoloffs, Mandingues, Fellah, Call'res, Boschmans ou 
Hottentots, présentent les traits de la brute; leur visage 
s’allonge en museau, leur crâne s’efface, leur télé ac- 
quiert une force bestiale, ils peuvent trousser comme des 


Digitized by Google 


RARETÉ DES HISTORIENS 


39 


moutons, et leur intelligence s'éteint si bien que la ser- 
vitude est leur lot depuis les temps les plus anciens. Les 
habitants de Tyr, de Sidon, de Carthage les achetaient et 
les vendaient comme les achètent et les vendent les né- 
griers d’Europe. Rome et l'Assyrie les châtraient pour en 
faire les gardiens de leurs beautés, comme aujourd’hui on 
les mutile pour garder les harems de l’Orient. Trois siècles 
avant notre ère, Hannon ne savait pas les distinguer des 
singes, et l’histoire naturelle hésite encore à les séparer de 
l’orang. Le Hottentot est si bas placé dans l’échelle des 
êtres, qu’on n’en veut même pas pour esclave; sans 
villages ni maisons, il s’abrite comme il peut dans des 
cavernes, et ne connaît le feu que pour allumer sa pipe. 

Là Homère et Virgile seraient de trop, et on doit 
considérer comme un véritable ouvrage de luxe celui 
que l’abbé Orégoire imprima avec le titre de Traité sur 
la littérature des nègres. Avec la meilleure volonté, l’il- 
lustre philanthrope n’a pas découvert un seul poète, un 
seul écrivain indigène de l’Afrique; ses Vassa, Othello, 
Sancho sont des célébrités inédites, des affranchis que 
l'Europe a élevés dans ses collèges, façonnés dans ses 
bureaux, sans pouvoir en faire plus que des employés, 
des militaires ou des curiosités; ils soupiraient tous après 
la liberté, mais à peine délivrés ils se hâtaient d’aller s’é- 
tablir à Londres ou ailleurs, et ils auraient frémi à l’idée 
de retourner dans leur pays, qui n’avait plus rien de 
commun avec eux. 

Mais l’ancien continent indo-européen est-il acquis à 
la civilisation? L’a-t-il toujours été? Ce serait bien se 



40 LART DR COMPARER LES DATES 

méprendre que de le supposer. Écartons d’abord toutes 
les régions boréales, où les Lapons, les Samoyèdes, les 
Ostiaques, semblables aux Esquimaux de l’Amérique, 
vivent plongés dans un froid horrible, dans des ténèbres 
continuelles pendant trois mois de l'année, sauf à s’aveu- 
gler l’été au milieu de la fumée pour se préserver des 
moustiques. Ces hommes ne sont pas même au niveau 
des nègres et des Australiens. Écartons tous ces Tar- 
tares, ces sauvages qui dorment à cheval et s’abritent 
sous des tentes si nauséabondes que l'Européen n’y peut 
entrer. Écartons tous les demi-sauvages de la Russie, de 
la Scandinavie, et çà et là des pays mêmes les plus avan- 
cés, car on n’en voit pas un qui ne renferme ses clans, 
ses montagnards isolés, ses peuplades sacrées, ses ori- 
ginaux d’outre-tombe avec des lois, des mœurs, des 
usages qui résistent à tous les efforts de la législation; 
écartons ces peuplades écossaises que Walter Scott a 
trop bien peintes pour qu'on puisse les admettre dans 
notre giron, ces brigands kurdes ou autres, qui résistent 
trop héroïquement pour qu’on puisse espérer une con- 
version complète; écartons tous les barbares qui pul- 
lulent au fond de nos États, que la misère rend sauvages, 
que les gouvernements enchainent et conduisent au com- 
bat sans qu’ils devinent les principes professés à Paris, à 
Londres on à Florence; écartons enlin tous les hommes 
que l'industrie condamne à labourer la terre ou à tra- 
vailler dans les ateliers, ou à passer leur vie sur les na- 
vires, ou à transporter des poids, ou à continuer sous des 
formes nouvelles l’esclavage des anciens, et l’histoire 


Digitized by Google 



RARETÉ DES HISTORIENS 


41 


proprement dite s’amoindrira singulièrement entre nos 
mains, réduite à une vingtaine de nations, ou plutôt de 
grandes coteries dirigeant les masses à travers les siè- 
cles, les poussant, les torturant, les excédant de ma- 
nière à les rendre folles dans la résignation comme dans 
l’insurrection. 

La barbarie, qui est au fond de tous les empires, expli- 
que leur fragilité; elle rend facile leur chute. Il est plus 
aisé de les détruire que de les réformer. La multitude n’a 
qu'à rester inerte quand ils sont attaqués, à fraterniser 
avec le conquérant quand ils tombent, et alors les palais, 
les statues, les monuments, tout ce luxe de l’intelligence 
et de l’art s’évanouit; les constructions les plus gigan- 
tesques n’ont plus de but, on perd jusqu'au souvenir de 
leur destination. Toute civilisation est ainsi comme un 
navire dans l’océan de la barbarie; la force de l'huma- 
nité est dans la force de cet océan qui peut faire sombrer 
tous les vaisseaux. 

On conçoit qu’on ait mis en doute la civilisation, qu’on 
l’ait accusée d’étre un fléau de notre race, une dégéné- 
ration de l’état de nature, une maladie de l'entendement 
humain, rongé par la fièvre des passions et des inven- 
tions. Ou conçoit que le dix-huitième siècle célébrât 
les sauvages ; que, parmi les Romains, Tacite vantât les 
vertus barbares des Germains; que des saints Pères mis- 
sent les Gotlis et les Vandales bien au-dessus des Ro- 
mains; que tout poème interrompe la série de ses ba- 
tailles par la description de la vie pastorale. La civili- 
sation est trop artificielle, trop semée de ruines pour que, 



42 l'art de comparer les dates 

dans les moments solennels de l’humanité, on ne se 
demande pas comme Cinéas s’il n’eût pas été mieux de se 
reposer avant de s’engager dans une voie où l’on 
trouve tant de défaites. Et on parcourt avec un mouve- 
ment d’impatience ces apologistes de la société qui se 
plaisent à réfuter ce qu’ils appellent le paradoxe de l’état 
de nature, sans voir qu'il y a dans ce paradoxe une telle 
fierté, une si puissante protestation, une rébellion si. 
vaste, que personne sur la terre ne saura jamais la ré- 
duire au silence. Certes la civilisation est fatale; elle 
nous emporte, elle nous comprime, elle nous transforme, 
elle nous arrache notre moi, elle nous pousse vers un 
but inconnu, elle nous donne des besoins, des passions, 
des fureurs dont nous ne connaissons pas l’origine, elle 
nous force h travailler à son œuvre avant de la connaître, 
elle est nécessaire comme le mouvement du globe ; mais 
on ne la comprend que quand on en doute, quand on sait 
braver ses vanités, ses erreurs, ses fantômes, ses religions, 
ses divagations, sa raison d’étre, qui est toujours une rai- 
son d’État, une raison grecque, romaine, égyptienne, une 
manière de se tromper. 


Digitized by Google 



CHAPITRE III 


QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 


La civilisation ne s’explique ni par notre corps, — ni par l'analyse île 
nos facultés intellectuelles, — ni par celle de nos facultés morales. — 
Supériorité ironique du singe sur l’homme, — de la fourmi sur le 
lion. 


La civilisation n’a pas d’origine et parait tout à coup, 
sans qu’on puisse connaître l’instant oit elle nous sépare 
des animaux. 

C’est en vain qu’on chercherait la cause de notre su- 
périorité dans notre organisation physique, dans notre 
stature droite, dans notre démarche assurée, dans notre 
main intelligente, dans notre bras qui demande des 
armes, dans nos besoins qui nous poussent à la chasse, 
à la guerre, à nous construire des cabanes, des villages, 
des capitales; tandis que nous faisons notre apothéose 
comme si nous étions seuls dans le monde, le singe se 
dresse devant nous pour se moquer de nos prétentions. 

Comme nous, il a la face nue, la tête en équilibre sur 
la colonne vertébrale, les épaules larges et aplaties, les 
mamelles à la poitrine, les mains avec les doigts aiti- 



44 I.ART DK COMPARER LES DATER 

culés, lu bouche avec des dents omnivores, les pieds 
avec des doigts semblables à ceux de la main, et sa con- 
formation est si analogue à la nôtre dans toutes ses par- 
ties, qu'il imite nos gestes, notre démarche, nos actions, 
notre manière de nous asseoir, de manger, de nous cou- 
cher. Sa station quasi droite, les organes de la géné- 
ration qu’il a libres, les menstrues de la femelle, la ges- 
tation de sept mois, l'instinct qui pousse ses petits à se 
cramponner à la femelle comme les négrillons à la mère, 
le placent de vive force dans notre famille, où il demande 
à être reçu par la plus caractéristique de toutes les affi- 
nités, sa passion pour la femme. 

Au reste, il vit au sommet des arbres en s’y construi- 
sant des cabanons, comme certains sauvages de l’Aus- 
tralie; continuellement excité à l’amour, il tend, comme 
l’homme, à la monogamie; il idolâtre sa progéniture, 
l'embrasse, la caresse, la mord, la choie sans cesse. 11 se 
réunit par troupes, obéit à des chefs, vole, fait la ma- 
raude, envahit les vergers, pille les blés, le millet, les 
fruits, mettant des sentinelles, qu’il punit de mort s’il le 
faut, et fait la chaîne, en sorte qu’en un clin d’œil la ré- 
colte est enlevée et à l’abri des poursuites. Des singes 
rencontrent-ils des voyageurs : leurs rapports avec eux 
sont encore ceux d’une race amicale et goguenarde : ils 
les imitent et les persiflent, les irritent et les tourmen- 
teut, les entourent et leur font la moue, gambadent , 
s’enfuient, s’approchent. En Asie, ils suivaient les pha- 
langes d’Alexandre au pas militaire, serrés en batail- 
lons. En Amérique, l’astronome La Condamine les voyait 


Digitizad by Google 



QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 45 

pointer son télescope et courir regarder l’heure à la pen- 
dule. El le voyageur qui les vise et les tue n’est pas 
content de lui; il voit des agonies humaines, des yeux 
intelligents lui reprochent sa barbarie; il comprend alors 
le respect sacré des Hindous pour cette race. 

Mais elle n’a ni inventions ni découvertes, et ne garde 
pas le souvenir de son passé; elle reste sans traditions, 
ne bâtit ni villes ni palais; elle vit même sans prêtres et 
sans cathédrales. D’où vient donc notre supériorité? Ce 
n'est pas certes de toutes les nuances physiques qui nous 
caractérisent et qu'on voudrait transformer en autant de 
privilèges. 

La première de toutes est dans le cerveau, plus volu- 
mineux chez l’homme que chez les autres animaux. Ce- 
pendant on ne saurait en tirer aucune conclusion par la 
raison péremptoire que le crâne est fermé, le cerveau 
muet, sa forme mystérieuse; et si toutes nos sensations 
s’animent et deviennent des idées, des raisonnements, 
des inventions dans la boite osseuse du front, si ses pro- 
tubérances sont les signes de nos penchants ou de nos 
vocations, ces signes restent sans suite, sans explication, 
étrangers à la pensée, en dehors des liassions, et n’an- 
noncent que de vagues possibilités dans un monde inac- 
cessible à l’œil. L’aiguillon de l’abeille, les ailes de 
l’oiseau, la trompe de l’éléphant révèlent leur desti- 
nation ; mais des bosses plus ou moins multipliées ou 
irrégulières ne sont pas des données positives. Au reste, 
la même description s’applique également bien au cerveau 
de l’homme et à celui du singe; les différences de quantité 



46 


l'art DK COMPARER LES DATES 


se réduisent à un pli de passage et à un opercule incomplet, 
elles différences de quantité donnent lieu à des discus- 
sions encore plus embarrassantes. Si on les mesure par 
l’angle facial, on voit des nègres au-dessous du saïmiri ; 
si on les mesure par le poids absolu, l’homme cède la 
place à la baleine et h l’éléphant ; si on les évalue par le 
poids relatif au corps de l’animal, les petits singes amé- 
ricains seraient très-supérieurs à nos plus grands génies. 

La différence de stature est plus remarquable ; on 
peut du moins la mettre en rapport avec nos actions, 
car elle tient au système entier des muscles et des os. On 
dirait que la fermentation mystérieuse qui agite le crAne 
nous oblige h nous lever, et nous tenons notre tête ferme 
par le cou, nos jambes par les mollets, nos pieds par 
les talons; nos cuisses, fortement développées, nous 
permettent de rester absolument droits sur nos pieds. 
Nous n’avons ni le trou de l’occiput reculé comme le 
singe, ni ses cuisses et ses jambes décharnées, ni ses 
pieds sans talon, ni sa station transversale, ni sa dé- 
marche bondissante et ondulée. Notre stature fait l’or- 
gueil des humanistes, et les théologiens se livrent aux 
plus consolantes réflexions sur le port magnifique de 
notre tête. Mais ce port suffit-il pour constituer notre su- 
périorité? Est-ce vraiment un privilège de l’homme de 
tenir la tête haute? Le pingouin, le plongeon ne riva- 
lisent-ils pas avec nous? Le singe ne se dresse-t-il pas 
presque autant que nous? Le cygne, l'oie, la girafe de- 
vraient-ils monter en rang à cause de leur cou flexible? 
Rien de moins concluant que cette partie de notre orga- 


Digitized by Google 


QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 47 

nisalion. Supposons que nous possédions des ailes, que 
nous puissions planer dans l’air comme l’aigle, que nos 
prédicateurs pussent entrer dans les églises par les fenê- 
tres et aller se percher en chaire sans gravir l’escalier, 
quelles merveilleuses périodes ne nous feraient-ils pas 
entendre sur les ailes données à l’homme, sur son sort 
infiniment supérieur à celui des autres bipèdes et qua- 
drupèdes de la terre ! Avec quelle pitié ne les verraient- 
ils pas ramper sur le sol, grimper avec des peines infinies 
sur les arbres, monter de marche en marche de petites 
échelles de quelques mètres, et risquer la vie au moindre 
faux pas? 

En vérité, la station droite et la tête levée ne valaient 
pas tant de panégyristes, et on pourrait leur opposer les 
éloges qu'Adrien Spiegel donne à notre derrière, dont 
les muscles, épais comme des coussins, nous permettent, 
dit-il, de nous asseoir et de nous mettre ainsi dans la 
posture la plus propre à la méditation. 

Depuis Anaxagore, on n’a cessé d’attribuer la supé- 
riorité de l’homme à la main, et les Athéniens cou- 
paient le pouce aux Eginètes, leurs esclaves, pour s’as- 
surer de leur soumission. Le pouce s’oppose aux autres 
doigts; atrophié dans le singe, il lui ôte la possibilité 
de bien manier les objets , et on ajoute que chez nous le 
bras, doué d’un mouvement de rotation plus ample, nous 
donne de plus grands moyens d’attaque, de défense et 
d’action. On oublie pourtant que le bras du singe est 
plus long, plus agile, plus fort; il porte tout son corps 
avec aisance, il lui permet d’imiter les tours de force, de 



48 


l’art de comparer les dates 


nos baladins sans apprentissage, sans efforts, presque 
sans y songer. Si ses deux mains sont imparfaites, il en 
a quatre; il grimpe mille fois mieux que nous, il s’élance 
d’un arbre à l’autre , il fait des lieues comme l’écureuil 
en se jetant de brandie en branche, il se pend aux arbres 
avec sa queue , il s’en sert pour prendre les objets. La 
queue prenante ne vaut-elle pas les talons et les mollets 
qui, au reste, manquent au nègre? Si quelques mouve- 
ments sont interdits au singe , il s’en dédommage par 
l’agilité, par l’adresse, par la force. Peut-on se mesurer 
avec le gorille, que dix hommes peuvent à peine tenir, 
qui tord de ses mains le canon du fusil déchargé contre 
lui et qui emporte une tille à la cime d’un palmier? 

Puisqu’on fait appel à l'anatomie comparée pour 
prouver notre supériorité, qu’on la suive jusqu’au bout; 
et dès qu’on vante si haut notre stature droite, nous 
demandons aussi si nous ne lui devons pas les palpita- 
tions, les anévrismes, les concrétions polypeuses au 
cœur et cette pression des humeurs qui surexcite nos 
désirs vénériens et nous place si souvent au-dessous des 
animaux. C’est encore à la stature droite que la femme 
doit les menstrues, la structure du bassin qui rend l’ac- 
couchement difficile et provoque la naissance de l’enfant 
avant que l’ossification du crâne soit achevée. De là notre 
longue enfance, nos pas incertains, notre faiblesse qui 
dure une dizaine d’années, la nécessité où nous som- 
mes d'apprendre à marcher, à sauter, à penser. Enfin, 
notre peau nue nous livre à la variole, à la rougeole, aux 
pétéchies, à la milliaire, à la scarlatine; toute notre 


Digitizad by Google 



QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 49 

organisation nous porte aux dispositions cancéreuses, à 
la tègne, aux maladies syphilitiques, à l’obésité, à l’apo- 
plexie, aux hystérismes, aux appétits dépravés. En nais- 
sant , nons sommes des infirmes, en vivant des malades; 
nous n’avons ni l’oeil de l'aigle, ni l’ouïe du lièvre , ni 
le loucher de la chauve-souris, ni l’odorat du chien, ni 
les cornes, les défenses, la course rapide de certains 
animaux. Sans plumes, sans écailles ni téguments, sans 
armes offensives ou défensives, nous sommes le plus dis- 
gracié de tous les êtres, et le singe ne doit ses imperfec- 
tions, sa lubricité, sa légèreté et son tic imitatif qu’à son 
trop de ressemblance avec nous. 

Tel est l’homme de la nature, l’Adam, qu’on ren- 
contre dans les bois, triste, fatigué, décharné, travail- 
lant sans cesse pour conquérir une chétive nourriture 
et passer la nuit à l’abri des bêtes féroces. Voulez-vous le 
voir de plus près? Suivez le capitaine Ross, au moment où 
il découvre les Esquimaux ; ils sont là sur une montagne 
de glace : c’est avec peine qu’on les approche, qu’on 
leur montre que les Européens sont des hommes comme 
eux; ils se croient les Seuls habitants du inonde qu’ils 
se figurent rempli de glace comme le pôle. On leur 
montre le navire, ils le prennent pour un animal, puis 
pour un dieu; ils lui font des révérences, ils se tirent le 
nez pour le saluer : on les fait monter à bord, alors ils 
veulent emporter les mâts sur leurs épaules; ils n'ont 
aucune idée du poids relatif des objets. Comparez ces 
brutes à figure humaine avec la chimpanzé femelle, que 
le capitaine Duprez observe à bord d’un navire en traite. 


Digitized by Google 



50 


l’art de comparer les dates 


Elle chauffe le fuur, elle veille à ce qu’aucun charbon ne 
tombe, elle vire le cabestan, elle envergue les voiles, elle 
se chargerait de l’empoinlurc, la partie la plus difficile et 
la plus périlleuse, si le matelot de service le lui permet- 
tait. Elle amarre les rabauds, elle dégage sa main enga- 
gée entre les relingues et la vergue sans cris, sans 
contorsions, sans grimaces. Un jour, le capitaine lui fait 
donner le fouet : elle le subit sans résister ; à chaque 
coup elle tend la main d’un air suppliant pour qu’on 
cesse de la frapper, et depuis, elle refuse toute nour- 
riture et se laisse mourir de faim. Où est la supériorité de 
l’homme ? 

Elle sera, certes, dans les facultés intellectuelles ou 
morales; mais si on les analyse d’après les traités de 
psychologie, si on démonte pièce par pièce la raison en 
comparant ses diverses formes avec les formes de la rai- 
son chez les animaux, si on reste dans l’homme indivi- 
duel, antérieur aux faits historiques, à la tradition, à la 
religion, on reste au point de départ. 

La première faculté qui se présente, la sensation, ne 
nous donne aucun avantage sur les animaux. Ils regar- 
dent, ils touchent, ils écoutent, ils jouissent, ils souffrent 
comme nous, et parfois ils nous surpassent tellement, 
qu’ils nous semblent vraiment douésde facultés magiques. 
Nous ne pouvons pas même lutter avec le nègre, qui 
approche du singe : il voit le vaisseau que le blanc 
aperçoit h peine avec la lunette; il flaire la piste du 
blanc là où notre odorat reste insensible. Réduits h la 
statue de Condillac, nous tombons au-dessous de l'animal. 


Digitized by Google 



QUAND COMMENCE LA CIVIL13AÎI0N 51 

Passons h la mémoire. La refuserons-nous au cheval, 
que nous prenons pour guide dans les miues? Sans lui 
nous nous perdrions dans nos propres souterrains. L’oi- 
seau de retour d’Afrique découvre dans la forêt, au mi- 
lieu d’arbres tous semblables, la branche où il a couvé 
ses petits : nous en croyons h peine nos yeux. Avec, la 
mémoire, il faut admettre ses lois, ses jugements mnémo- 
niques, ses cercles qui renferment la prévision dans le 
passé, enfin son résultat, l’expérience qui se développe par 
la société. Cent espèces marchent par troupeaux, forment 
de véritables républiques, ont un gouvernement, des 
guerres, des conquêtes, des migrations; elles punissent 
les sentinelles négligentes, les individus qui compromet- 
tent la sécurité publique : chaque membre de la tribu a sa 
femelle, ses petits, sa famille; il doit y pourvoir, et, 
quel que soit l'instinct, comment vivrait-il sans associer 
ses idées et sans prévoir, d’après la veille, les événe- 
ments du lendemain? Aucune différence entre l’expé- 
rience de l’animal et celle de l’homme : un général visite 
sa forteresse avec l’attention d’un lion qui examine sa 
caverne. 

Dès qu’on accorde la sensation, la mémoire, l’associa- 
tion des idées et un certain degré d’expérience, le juge- 
ment suit cette concession, car on le trouve dans la per- 
ception qui affirme les objets, dans la mémoire qui les 
reconnaît, dans l’analogie qui les enchaine, dans les cer- 
cles des habitudes intellectuelles, et, une fois admis que 
l’animal juge, on est forcé de lui octroyer toutes les caté- 
gories, toutes les conditions sans lesquelles le jugement 



52 


l’art de comparer les dates 


ne saurait se produire. Nous voilà amenés à lui accorder 
des idées, car on a trop bien démontré que sans idées on 
ne juge pas, que chacun de nos jugements suppose une 
idée générale, qu’ils se développent en attribuant l’être 
à des objets, les qualités à des substances, les effets à des 
causes, pour qu’il soit permis de refuser les catégories de 
la raison aux animaux. Puisque le jugement entraine à sa 
suite le principe de contradiction, déclarant qu’une chose 
ne peut pas être et n’être pas en même temps, il faut leur 
accorder aussi le principe exclusi tertii , par lequel une 
chose ne peut pas avoir en même temps deux qualités 
opposées; c’est là-dessus que les animaux se fondent 
pour ne pas se contredire. 

Qu’on cesse donc de vanter notre grand privilège de 
concevoir les idées nécessaires et universelles : le der- 
nier insecte les possède comme nous; il perçoit les ob- 
jets dans l'espace qui est, comme on dit, une idée néces- 
saire et universelle, dans le temps qui conduit à l’infini ; 
il ne confond certes pas la coûleur avec l’objet coloré, il 
voit donc la substance au fond des objets, il en voit l’êtie 
premier qui les soutient, il le voit actif, il connaît la 
cause, et on ne dira certes pas que le chien de chasse 
ignore la cause et l’effet dans le coup de fusil, qu’il ne re- 
doute pas la raison suffisante du fouet, qu’il n’a pas la 
notion de la cause finale quand il tombe en arrêt devant 
sa proie pour qu’elle soit saisie; qu'il n’ait aucune notion 
ni de l’espace à parcourir, ni du temps à employer pour 
le parcourir, ni des cachettes qui donnent à l’être l’ap- 
parence du non-être. Ces notions une fois supprimées, 


Digitized by Google 


QUAND COMMENCE LA CITILISATION 53 

la chasse est impossible. Mais quel animal n'est pas 
chasseur, ne cherche ou ne broute pas sa nourriture, ne 
s’agite pas dans le temps ou dans l’espace, au milieu des 
causes ou des substances ? Et, comme il est convenu de 
distinguer nettement ces notions de leur analyse, de la 
réflexion qui les domine et les décompose dans les traités 
de philosophie ; comme il est entendu que le pétre ne 
cesse de juger avec toutes les catégories de Kant ou d’A- 
ristote, quoiqu’il ne sache pas qu’il les possède, il faut bien 
appliquer le même principe à l’animal, qui juge, doute, 
affirme, nie, distingue la qualité de la substance, la 
couleur de l’objet coloré, l’effet de la cause qui le pro- 
duit, le signalement de la chose signalée, sans avoir 
suivi aucun cours de philosophie. Eufin, le raisonne- 
ment est dans toutes ses actions : il ne peut passer d’un 
jugement à l’autre sans s’engager dans la filière de la 
déduction et de l’induction, sans obéir aux cinq cents 
modes syllogistiques dénombrés par Aristote, sans appli- 
quer les règles de l’Organon de Bacon, qui compare 
toute recherche à une chasse, en un mot, sans que le 
raisonnement lui donne la raison, quoi qu’en disent Leib- 
nitz et Buffon. 

Si du catalogue des facultés intellectuelles on passe h 
celui des sentiments, on les trouve tous dans la nature 
animale; la joie, la tristesse, la crainte, le suicide, la fo- 
lie, le rêve, l’amour, la haine, la jalousie, la justice, la 
rage. Quelle impulsion manque à l’animal? Il connaît la 
famille, la société, la république, la monarchie, la guerre, 
tous ies objets que nous connaissons, et ici encore la va- 



54 


I.’aRT DR COMPARER LES DATES 


riété iridctinic des goûts et des penchants nous défend de 
nommer la passion ou l’impulsion par laquelle l'histoire 
commence. Pour indiquer une faculté spéciale à laquelle 
on attribue notre supériorité, on a été réduit à la chercher 
dans la religion, dans la tradition, dans le langage. Mais 
avec la religion on est déjà bien loin d’Ève et d’Adam, 
en pleine civilisation, avec des temples, des autels, des 
pontifes qui nous imposent de croire à un paradis, à un 
enfer, dont ils donnent une description minutieuse, dé- 
montrant les dieux et racontant l’histoire du monde 
avant son origine ou celle de l’homme avant sa nais- 
sance. 

La même réflexion s'applique à la tradition qui, à son 
tour, est déjà de l’histoire, déjà une partie de la civilisa- 
tion dans sa condition la plus essentielle de ne pas ou- 
blier le passé. Nous demandons précisément pourquoi 
l’homme est un être historique? pourquoi il se souvient 
d’hier? Pourquoi ajoute-t-il toujours des inventions 
nouvelles aux anciennes? Pourquoi ses guerres, ses gou- 
vernements, ses dieux dépendent-ils de la foi de ses 
pères? Comment se sépare-t-il, à un moment donné, de 
ses frères dans la création, les animaux, condamnés à 
vivre dans un présent perpétuel? Enfin le langage n’ex- 
plique rien : car naturel, il est commun à tous les ani- 
maux, et la cigogne parle comme l’homme ; artificiel, il 
se perfectionne de siècle en siècle, il suit la pensée dans 
sa course, la réflexion dans ses retours, la société dans 
ses élaborations. Tout dictionnaire est un véritable ré- 
sultat de la vie historique d’un peuple, un recueil de ses 


Digitized by Google 


QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 55 

idées disposées par ordre alphabétique, un formulaire où 
l’on voit réunies toutes les abstractions auxquelles il est 
arrivé. 

Une dernière considération interdit toute conclusion 
d’après l’analyse de nos organes, ou de nos facultés; 
c’est qu’en suivant les physiciens on arrive à des ré- 
sultats en contradiction directe avec ceux de la psycholo- 
gie. D’après les physiciens, on peut suivre les progrès de 
la vie dans ses manifestations extérieures; on passe au 
moins ainsi du mollusque au ver, au reptile, à l'oiseau. 
11 est certain que les organes s’ajoutent progressivement 
aux organes, et qu’en arrivant aux mammifères on peut 
parler avec Linnée des primates de l’animalité. Tant qu’on 
regarde le corps, il est certain qu’en montant les degrés 
de l’échelle, certaines facultés s'atrophient pour céder la 
place à des facultés supérieures, et que, par exemple, 
l’odorat, si puissant dans le chien, et l’amour physique, 
si prépondérant chez le nègre, diminuent dans les races 
supérieures, afin que l’esprit s’élève. Si on donnait à 
l’homme les ailes de l’aigle, il perdrait ses bras et scs 
mains, il planerait dans les airs, mais son industrie s’é- 
vanouirait. Tant que la physique reste seule, on peut la 
suivre, on peut lui laisser combler à sa manière les vides 
de l’échelle ; on acceptera avec résignation ses assertions 
gratuites qui les attribuent à une perte de certaines es- 
pèces ; on acceptera avec attention ses explications sur les 
développements parallèles, car dans mille cas la lutte 
et l’équivalence des forces se substituent au progrès. 

Malheureusement la psychologie révèle dans l’abeille, 


Digltized by Google 



56 


l’art de comparer les dates 


la puce, la mouche, le moustique, une supériorité hors 
de proportion avec l’exiguïté de leur corps. Ou serait 
épouvanté en voyant des abeilles de la grosseur de l'élé- 
phant : quelle force, quel art, quelle bataille aurions-nous 
devant les yeux ! Mais pour la science, le grand et le petit 
n’existent guère ; la psychologie se soucie fort peu du 
corps, elle regarde l’esprit, et au lieu d’admirer le lion 
ou l’éléphant, dont le travail stupide se réduit à errer 
dans la forêt à la chasse d’une proie et à dévaster des 
arbrisseaux, elle admire les travaux infiniment plus com- 
pliqués et plus ingénieux des insectes. Ici les études de 
MM. Réaumur, Latreille et Huber placent la fourmi au 
plus haut de l’échelle animale, bien au-dessus de l’orang 
et du chimpanzé. On sait comment elle construit son ter- 
rier, les soins infinis qu’elle donne à son asile, de quelle 
manière elle dispose cet immense édifice de cellules, de 
salles, de corridors, de souterrains, de magasins. Son in- 
dustrie met tout à contribution, la terre, la paille, les 
herbes et jusqu’à la pluie qu’elle attend pour fortifier la 
voûte de son habitation prête à s’écrouler si la terre 
reste arida. Tous les soirs elle se barricade, le matin 
elle se débarricade ; la fourmilière a ses soldats, ses sen- 
tinelles, ses patrouilles, ses gardiens, son langage, qu’on 
a appelé antennal, son association, qui distribue les tâ- 
ches et les entreprises, et on ne finirait pas si on vou- 
lait décrire la ponte des œufs, la fête de l'éclosion, le 
moment où les fourmis nouvelles s’élancent dans l’air, 
où elles s'accouplent, celui où la femelle fécondée re- 
tombe sur la terre et s’arrache les ailes pour accomplir 


Digitized by Google 



QUAND COMMENCE LA CIVILISATION 5T 

ses devoirs de mère. Mais deux faits la placent à côté de 
l’homme. D’abord elle est le seul animal qui élève des 
animaux à son usage. Avide d’une liqueur sucrée qui 
coule de deux trous de l’abdomen de la chenille, elle va 
la prendre sur les arbres, la presse, la caresse, la suce, 
et la transporte délicatement sur les arbrisseaux de gra- 
raen qui entourent son terrier, et là elle en tient des trou- 
peaux à sa portée, en sorte que toute fourmilière se 
trouve ainsi entourée de pâturages naturels et de trou- 
peaux artificiellement groupés et surveillés de près. Voilà 
la vie pastorale avec ses travaux, sa richesse, ses dé- 
lices. 

Le second fait par lequel la fourmi nous imite est ce- 
lui de la guerre. Vaillante et disciplinée, elle marche ré- 
gulièrement à l'attaque des fourmilières ennemies, les 
combat à outrance, leur livre des batailles rangées où 
l’on voit tous les épisodes des batailles en rase campagne, 
toutes les ruses de la stratégie ; et, au moment de la vic- 
toire, elle s’empare de l'ennemi, l'extermine, lui enlève 
ses œufs, et la race conquise naît dans l’esclavage, des- 
tinée à servir la fourmilière conquérante. Rien de plus 
curieux que ces fourmis guerrières habituées au comman- 
dement; elles ne descendent plus aux travaux domesti- 
ques : la nourriture, le soin des œufs, le transport des 
poids, tout est livré à leurs victimes, surveillées par des 
patrouilles; si on bouleverse le terrier, les conquérants 
meurent de faim et délaissent tout, à moins qu’on ne 
leur rende leurs domestiques, bientôt empressées de re- 
prendre leur travail subalterne. La fourmi a donc des 


Digitized by Google 



58 I.’aRT DK COMPARER LES DATES 

troupeaux et des esclaves à peu près civilisés. Nous ne 
comptons pas les autres combats, où elle pousse l’audace 
jusqu’à attaquer l’homme. Dans la Guyane, on évite ses 
terriers, hauts de dix pieds sur trente de base; on ne les 
démolit qu’à coups de canon en les entourant d’un cercle 
de feu. S’en approcher serait s’exposer à l’invasion d’un 
million d’étres exaspérés, héroïques, sans aucun souci de 
leur vie. En Afrique, Adams remarqua une espèce de fourmi 
qui minait et recouvrait sournoisement quelques toises de 
terrain fréquenté pour guetter et envelopper les passants. 
En les traversant à la course on ne risquait rien , mais un 
enfant, un infirme, un animal blessé y aurait laissé la vie. 

Or, que l’on compte les actes d’entente, d’hésitation, 
d’exploration, de délibération; que l’on note les raison- 
nements inductifs et déductifs impliqués par la vie de la 
fourmi; qu’on tienne compte de son industrie, de ses 
luttes, de ses guerres, de sa richesse pastorale, de sa 
domination sur les vaincus; qu’on dénombre les amours, 
les haines, les affections domestiques, belliqueuses ou ré- 
publicaines supposées par un terrier, et on trouvera le 
lion bien vulgaire en présence d’un insecte. Ainsi, tandis 
que uotre supériorité ne s’explique ni par l’anatomie, qui 
compare pièce à pièce notre corps avec celui des animaux, 
ni par l’analyse qui compare pièce à pièce notre intelli- 
gence avec celle des fourmis, la psychologie se met en 
contradiction avec la physique et renverse son échelle des 
êtres et son organologie progressive pour compléter la 
confusion. Il en faut conclure que le problème de l’his- 
toire s'explique d’une autre manière. 


Digitized by Google 



CHAPITRE IV 


I.A DIVISION DES RACES 


Chaque nation soumise h l'instinct comme une espèce animale. 

— Ses actions fatales, imprévoyantes et néanmoins fatidiques. 

— Corrélation magique entre sa civilisation et la terre qu’elle 
habite. — Persistance de cette corrélation depuis la plus haute 
antiquité jusqu'à nos jours. — I.es naturalistes condamnés à 
classer les races d'après les divisions géographiques. 


L’homme se distingue des animaux comme ceux-ci se 
séparent les uns des autres par la force de l’instinct, par 
ce fait primitif dont personne ne rend compte, qu’on 
appelle spontanéité, inspiration, vitalité, ou d'un seul 
mot, nature, mais qui certes ne se révèle que par ses 
effets. Toute notre action obéit à ses lois. 

Lapremièred’entreelles.rinstinct.condamneàraction, 
d’une manière fatale, prophétique et divinatoire, l'animal 
qui atteint son but à son insu, et les anciens adoraient 
les animaux comme des êtres surnaturels, parce que leur 
sagesse silencieuse devance la réflexion, l’enseignement, 
l'exemple. Dès qu’une action est enseignée, cela seul 
l’exclut de la classe des instincts. Or, le miracle do l’in- 
stinct se trouve dans nos besoins, dans nos passious, 


Digltized by Google 



60 


l’art DR COMPARER LES DATES 


dans l’inquiétude divinatoire qui demande l’action avant 
d’en connaître le but, qui demande l’instruction avant 
de la soupçonner-, ce mot seul de recherche, qui s’ap- 
plique à la chasse, à la guerre, à la science, suppose 
qu’on cherche ce qu’on ignore, qu’on attend l’inconnu, 
qu’on obéit, en un mot, à l’attente mystérieuse d’une 
destinée. 

L’instinct protège l’espèce, il suggère les actes les plus 
utiles, et il pousse aveuglément aux travaux que conseil- 
lerait la science la plus initiée aux mystères de la na- 
ture. Il choisit les nourritures, les boissons, les mouve- 
ments nécessaires pour éviter les dangers soudains; il 
éclate surtout dans l'instant de la génération, et il protège 
tellement l’espèce, qu’il lui sacrifie l'individu et que la 
mission de la mère est un délire continuel au protit de 
l’enfant. Là-dessus encore nulle différence entre l’homme 
et l’animal, tous deux également poussés à se propagere: 
à se multiplier, également heureux sur toute terre où ils 
peuvent s’étendre davantage à chaque nouvelle généra- 
tion, également attristés en présence des disettes, des 
miasmes, des inondations, de toutes les misères qui dé- 
peuplent le monde et montrent l’image de la mort. 

Une fois en action, l’instinct entraîne tout, le jugement, 
le raisonnement, l’intelligence, ce qu’on appelle la rai- 
son, et celte expérience de l’oiseau, qui approprie son nid 
aux angles des murs, aux sinuosités des rochers, aux 
branches des arbres, quelquefois au bout des branches 
pour éviter les serpents, se retrouve dans l’homme, mi 
aiguise le bâton, en fait une lance, et fortifie ainsi ses 


Digitized by Google 


LA DIVISION DES RACES 


61 


membres par sesoulils et ses outils par son industrie. Rien 
n’est en dehors de l’impulsion primitive, tous les progrès 
ne font que la développer : l’architecte abrite, l’armurier 
protège; chaque besoin enfante sa profession, sa voca- 
tion que l’industrie subdivise à l’infini. L’art ne fait que 
l’embellir, et si les industries des animaux ont leurs élé- 
gances, leur beauté, leurs rhythmes, si la vipère déroule 
ses spirales avec grâce, si le paon étale avec orgueil 
son admirab e plumage, le cygne sa forme ravissante, de 
même l’homme s’embellit naturellement, et si on le con- 
temple dans les tableaux de la vie chinoise, indienne, 
africaine, on comprend que ses usages, ses mœurs, 
ses lois forment autant de cristallisations où la nécessité 
géométrique des molécules obéit aux lois de l’art. 

Là où l’instinct cesse, l’animal tombe dans une sorte 
d'atonie d'où rien ne l’arrache. Chaque espèce vit ainsi 
dans sa sphère d'efficience, sans communication avec les 
autres, barricadée par une invincible insouciance dans sa 
vocation, dans un somnambulisme éternel. Ce somnambu- 
lisme nous enchaîne à notre tour à notre espèce, nous 
sépare de toutes les autres espèces, nous isole dans notre 
destinée, et toute notre supériorité réside dans nos im- 
pulsions plus variées, dans nos actions plus vastes, dans 
nos corrélations plus diversifiées, dans nos attroupements 
plus compliqués, dans notre éducation plus longue, plus 
pénible, plus difficile, et dans la facilité avec laquelle 
elle devance l’instinct, le débauche, lui donne des désirs 
précoces, des satisfactions anticipées, des curiosités ma- 
ladives jusqu’à nous jeter dans cette indécision qui nous 



62 


l’aET DR COMPARER LES DATES 


fait croire que nous sommes raisonnables. Mais nous 
restons toujours à la merci de la nature; elle tire de 
la confusion de nos souvenirs grecs et romains un homme 
toujours nouveau ; elle tire de la foule les hommes pré- 
destinés réclamés par le monde; elle fait jaillir en nous 
cette poésie qui nous anime, sans même nous permettre 
de compter nos penchants, dont les psychologues et les 
phrénologucs ne peuvent fixer le nombre ; elle tire de ces 
notes primitives toute la musique de nos actions, sans que 
nous connaissions son but ; elle nous met de vive force en 
harmonie avec le spectacle magique qu’elle fait paraître 
devant nous. Nos religions la suivent en dépit de nos 
yeux, certaines que la Providence perfectionnera la terre 
par le ciel afin de mieux répondre à nos attentes. Nos 
sciences économiques prêchent la liberté du commerce, 
de l'industrie, du travail, en se confiant aveuglément 
au libre essor de nos intérêts, et nos utopies s’insurgent 
contre l’économie politique, parce qu’elles la trouvent 
trop timide; il ne leur suffit pas de laisser libres le 
travail, l'industrie, le capital, le commerce, les colonies, 
toutes les nations, il leur faut le règne de la nature, de 
ses élus, de ses forces primitives, sans que la tradition 
de la propriété pèse sur le génie des inventions et sur 
les attraits des créations. 

Livré à l’enchantement de ses corrélations avec le 
monde, l'homme varie quand la scène du monde varie. 
Telle est l’exigence générale de l’instinct. L’Afrique 
nourrit le lion, le tigre, l’éléphant; on voit d’autres vi- 
vants au milieu des lianes et sur les prairies tremblantes 


Digitized by Google 



LA DIVISION DES RACES 


63 


de l’Amérique; l’Océanie a ses espèces, l’Asie les siennes, 
el il n'y a pas de naturaliste qui ne devine h première 
vue la partie du inonde à laquelle une faune appartient. 
Chaque atmosphère a ses oiseaux, chaque iner ses pois- 
sons; la haleine du Nord n’est pas celle du Sud, bien 
que ses formidables moyens de locomotion lui permet- 
tent de sc jouer des distances. L’homme que nos idées 
rendent invariable, typique et omnivore, fléchit sous le 
climat comme l’oiseau, la baleine et l’insecte, et son 
corps porte le premier l’empreinte du milieu où il vit. 
I/Apollon du Belvédère et la Vénus des Médicis, que 
nous admirons comme des modèles, perdent leur sens 
aussitôt qu’on s’éloigne de l’Europe. Ailleurs on aime 
des femmes à embonpoint hideux, au teint jaune, noir 
ou noirâtre, aux yeux écartés ou de travers, aux ma- 
melles pendantes, aux laideurs les plus variées. L’air, la 
terre, le climat, la nourriture modifient le corps, et avec 
le corps les goûts, les penchants, les passions ; la modifi- 
cation s’étend peu à peu aux parures, aux habitations, 
aux mœurs, aux fêtes, à toutes les industries, et la vie 
sociale finit par présenter les tableaux les plus opposés. 

Ainsi au pôle on a des nuits de trois mois, des jours 
de la même durée, une terre prise par les glaces de la 
mer, des fontes où des montagnes s’entre-choquent et s’é- 
croulent avec un fracas épouvantable, presque point de 
végétation, et à ce climat répondent des hommes rabou- 
gris, hauts h peine de quatre pieds, les Lapons, les 8a- 
moyèdes, les Groenlandais, les Esquimaux au visage 
large, plat, à l’œil jaune, au nez écrasé, aux paupières 



64 L’aBT de comparer les dates 

retirées vers les tempes, au corps trapu. Approchez de 
l’Esquimau ; son haleine vous chauffe comme si elle sor- 
tait d’un four, son odeur de lard vous donne des vertiges; 
certes, vous ne partagez pas son pain de farine d’os de 
poisson mêlée avec de l’écorce de pin ou de bouleau, ni 
sa boisson favorite d’huile de phoque ou de baleine. Et 
cependant, très-heureux, il vit dans les délices de la 
chasse, il guette le phoque, il harponne la baleine, il 
glisse sur la glace, il passe ses nuits de trois mois sous 
terre, dans des souterrains ensevelis sous la neige, il se 
fraye un passage, la pioche h la main, dans les souter- 
rains de ses amis; il a ses fêtes, ses joies que nous ne 
comprenons pas. Mais ne croyez pas qu’il porte envie à 
Paris ou à Londres; il les abhorre, il y mourrait d’ennui; 
le spectacle de notre nature ne parle plus à ses ins- 
tincts. 

Quittons ces climats effroyables, transportons-nous 
sous la zone torride, en Afrique, sous un soleil que notre 
tête ne supporte pas, sur un sol brûlant où la Portugaise 
avorte; là nous voyons d’autres hommes en harmonie 
avec le sol, les nègres avec le tronc court, le cou égale- 
ment raccourci, le crâne simien, les cheveux de laine, le 
pied plat, la démarche incertaine, les parties génitales 
monstrueuses. Ils exhalent une odeur de chair morte ; 
leur sang, leur bile, toutes leurs humeurs présentent une 
teinte plus foncée que chez nous, enfin les penchants, les 
instincts, les passions ne sont plus les mêmes. Quelle 
fougue dans leurs combats ! Quelle fureur n’ont-ils pas 
pour la danse ! Toutes leurs fibres remuent au son de la 


Digitized by Google 


LA DIVISION DES RACES 


65 


musique la plus grossière; terribles dans les vengeances, 
ineptes dans les batailles; chez eux, tous nos objets 
changent de prix, et ils vendraient un homme pour une 
paire de bottes. 

Tournons-nous vers l’Amérique; c’est, dit-on, un con- 
tinent nouveau, une création récente, où les Andes s’a- 
baissent à vue d’œil, où le feu central fait entendre sous 
les pieds les explosions de l’artillerie. Ancien ou nou- 
veau, c’est le monde de la race cuivrée, ou, d’après 
l’expression vulgaire, des Peaux-Rouges, une race faible, 
reflexive, mélancolique, apathique, paresseuse, orgueil- 
leuse et fortement nuancée, jusqu’à présenter chez elle 
des géants et des hommes au thorax colossal. Les noms 
seuls de Caraïbes, d’Araucains, de Patagons, de Péche- 
rais rappellent que nous sommes au milieu d’autres ca- 
banes, d’autres industries, d’autres habitudes; une 
autre chasse poursuit des animaux inconnus à l’ancien 
monde, et d'autres chants, d’autres fêtes, d’autres ba- 
tailles animent ces peuplades d’après les langues que 
la statistique évalue jusqu’à quatre cents. Rien qu’à voir 
une idole du Mexique ou le costume d’un Incas, on rêve 
un monde fantastique, et aucune histoire ancienne ou 
moderne ne ressemble aux dernières scènes où s’arrêtent 
soudainement, au quinzième siècle, le mouvement 
inconnu de ces peuples, insensibles à la douleur, incapa- 
bles d'arriver à la gloire, héroïques dans la souffrance, 
nuis dans la résistance. Ces caciques d’Ana-Caona, qui 
fêtent Christophe Colomb; ce Montezuma, qui voit des- 
cendre chez lui les demi-dieux de l’Espagne ; ces hommes 



66 ART DB COMPARER LBS DATES 

qui se laissent égorger à Cassamalca, au nombre de six 
mille, sans lever la main, sans qu'un seul Espagnol soit 
blessé; ces insulaires qui se laissent déporter au nombre 
de quarante mille à Saint-Domingue, où ils espèrent 
voir les ombres de leurs pères dans un paradis hispa- 
nique, ne vivaient, ne sentaient, n’agissaient pas comme 
nous, n'avaient pas dans leurs veines le sang du nègre ou 
de l’Européen. 

A l'orient de l’Asie, on découvre un autre peuple au 
milieu d'une végétation si bizarre et si pittoresque que 
longtemps elle a passé pour un caprice des artistes chinois. 
C’est une autre famille de vivants, la race jaune du 
Mongol sans coloration sanguine, sans nuances vives au 
visage; sa taille est ordinaire, son ossification forte, 
sa chevelure rude, lisse, épaisse, presque toujours noire, 
sa tête quasi européenne se dessine en losange et linit 
au sommet en pyramide. L’angle externe des yeux su- 
rélève, les paupières se brident, le front s’aplatit, le 
nez s’élargit, la face se développe. Cette race embrasse 
une foule de nuances, depuis les Kalmouks, les plus hor- 
ribles des hommes, jusqu’aux Chinois, les plus adroits, 
les plus vigoureux, les plus prolifiques des mortels. Les 
usages, les mœurs, les traditions, tout s’harmonise dans 
le monde tartare-chinois; un singulier mélange de naï- 
veté et de ruse, de raffinements et de puérilités, de 
convoitise et de fourberie, de réflexion et d’imbécillité, 
varie les combinaisons ici pour créer de hordes errantes 
qui révent la conquête de la terre en parcourant à cheval 
leurs steppes démesurées, lit pour construire l’empire iu- 


Digitized by Google 



LA DIVISION DUS RACES 


67 


destructible qui surpasse depuis des milliers d'années les 
plus grandes centralisations d’occident, ailleurs pour 
imiter Venise à force d’espionnage, de cruautés, de mé- 
fiances d’ailleurs si heureuses, que jamais l’étranger n'a 
foulé l’ile du Japon. Aucune des merveilles de l’Europe 
n'étonne ces peuples; s’il le faut, ils les copient, mais 
d’une manière si originale, qu’ils nous déroutent ; aucune 
de nos gloires ne rév eille leur jalousie, car au besoin ils 
nous surpassent par des conquêtes inopinées, par des in- 
ventions qui nous humilient; aucune de nos séductions 
ne les arrache à leurs habitudes, et ils savent au con- 
traire nous faire aimer leurs singularités. Ils sont nos 
seuls rivaux sur la terre, mais le mur d’airain de la race 
les sépare de nous avec une force proportionnée à la dis- 
tance de l’Europe ii la Chine. 

Dès que les naturalistes ont essayé de classer les races, 
leur premier soin a été de les considérer dans leurs rela- 
tions avec les climats, et Linnée les divisa d’après les 
quatre continents; Butfon les porta «à six eu tenant 
compte de deux races des pôles et de l’Australie; 
Leibnitz s’attacha à faire ressortir l’opposition entre 
les Lapons et les nègres, entre l’Orient et l’Europe. 
Mais la race n’est pas seulement dans la couleur, elle est 
dans les instincts, dans les passions, dans le caractère, et 
même pour la classer physiquement il faut noter des 
signes organiques. Ainsi Camper, Blumenbach, Virey, 
Cuvier donnèrent d’autres classifications d’après le crâne 
diversement conformé, les cheveux soyeux ou laineux, 
lisses ou crépus, la barbe riche ou indigente, les yeux 



68 ART DB COMPAREE LES DATES 

bleus, gris ou noirs, les dents droites ou obliques, le nez 
camus, écrasé ou aquilin, le pied avec ou sans talon, 
les mamelles ovales ou en forme de poire, la stature 
haute ou rabougrie, svelte ou épaisse, le thorax ample ou 
ordinaire, les jambes, le bassin, l’occiput, la couleur du 
cerveau, du sperme, de la bile, une foule de détails anato- 
miques ont fourni d’autres différences. Que résulte-t-il 
cependant de toutes les recherches? Que les nuances se 
multiplient à chaque pas, qu’elles échappent désormais à 
la plume comme au pinceau; que le crâne, les traits du 
visage, les formes du corps se combinent avec une mobi- 
lité qui confond les voyageurs. Combien de différences 
entre le Français et l’Allemand, entre l’Allemand et l’Ita- 
lien, entre le Sicilien et le Napolitain! Il n'y a pas une 
région dont les habitants noirs, noirâtres, rouges ou 
jaunes ne se subdivisent indéfiniment, et pour ne pas 
tomber dans une foule de signalements vagues , indécis , 
confus, on les indique encore, d’après le pays, et sans le 
nom des localités le discours même serait impossible. 

La persistance des races dans leurs corrélations avec 
le sol est le fait le plus constant de l’histoire. En Grèce, 
les hommes ressemblent aux statues de leurs anciennes 
divinités, et leurs assemblées actuelles, leurs armées, 
leurs insurrections contre le sultan rappellent sous des 
formes nouvelles l'audace, le fractionnement et le génie 
des aventures qu’ils montraient jadis en combattant 
Xerxès. Leur poésie antique revit sans cesse même chez 
leurs pirates. Plus loin on dirait que les Tadjik sont des 
Persans détachés des bas-reliefs et des monuments les 


Digitized by Google 


LA DIVISION DES RACES 


69 


plus antiques. Qu’on parcoure les rues de Rome, on ren- 
contrera des hommes semblables aux statues des Césars ; 
même visage large, même crâne carré, le front borné, 
la face courte, le nez séparé du front, courbé à l’origine 
et s’abaissant en ligne droite pour se terminer sur une 
base horizontale. La majesté du port se retrouve chez les 
derniers gueux, la dureté des traits est générale et la 
beauté des matrones se reproduit sans cesse chez les 
dernières femmes de la plèbe. 

On sait que les Français d’aujourd’hui portent les têtes 
rondes et ovoïdes de leurs ancêtres les plus reculés, et 
les chevelures des Gaulois donnent maintenant à Paris 
les premiers coiffeurs du monde. Quand César les a visités, 
il en a parlé comme s’il avait vu les révolutions de 
France; légers et terribles, prodigues de la vie et faciles 
à la démoralisation, tournés au merveilleux, mais trop 
exposés à passer les contins du sublime, leur caractère 
reste encore aujourd’hui dans les lignes, on dirait presque 
ostéologiques, des Gaulois constamment aimables chez 
eux, intolérables à l’étranger. A leur tour, les Germains 
ont-ils varié ? Les voilà toujours avec leurs têtes blondes, 
leurs mœurs virginales, l'obstination intelligente, la rai- 
deur de la machine, et aujourd’hui encore ils ne pourraient 
être libres sans méthode, ni philosophes sans scolastique, 
ni héroïques sans pédanterie. Qui habite la Russie? 
Toujours le Scythe aux cheveux blonds, au teint blaDc, 
aux yeux bleus, aux mœurs sauvages. Qui habite l’Es- 
pagne? Toujours l’ibère, aussi fier que sobre : Sagonte 
résiste comme Saragosse, le cid Carapéador fait trembler 


Digiti 



70 art de comparer les dates 

l’ennemi comme les capitaines de Charles Quint, et l’âme 
des premiers combattants contre les Romains se retrouve 
tout entière dans le peuple qui repoussait l'invasion de 
Napoléon 1 er . 

La corrélation de la race et du climat se montre avec 
une merveilleuse exactitude chez les Arabes, dont l’his- 
toire répète sans cesse le drame d'Abraham avec ses 
tentes, ses troupeaux, son Dieu toujours adoré avec une 
exaltation exccptionuelle, et ses brigandages où le vol 
devient poétique. Les populations libyennes, de la Bar- 
barie, de l’Algérie, du Sahara, de Barca ne changent 
pas, et l'expédition d'Alger les retrouve en 1830 telles 
que les avaient vues les Romains à la prise de Carthage. 
L’Inde ne met pas même de dates à son histoire; à quoi 
serviraient-elles? Ses hommes comptent des milliers de 
millions d’années, certains de ne jamais quitter leur sol, 
leurs traditions, leurs dieux, leur indolente et poétique 
méditation. Sous tous les conquérants ils vivent inaltéra- 
bles avec leurs castes et leurs éléphants et ils respectent 
le singe aujourd’hui comme au temps de Brama. Les An- 
glais en parlent maintenant comme les Grecs du temps 
d’Alexandre. Il est inutile de citer les nègres, les Poly- 
nésiens, les Lapons, les Peaux-Rouges, les habitants de 
l’Océanie; sans industrie, asservis h la vie animale, qu’v 
aurait-il derrière eux? Ils sont à zéro, ils viennent du 
néant; quand même ils se diraient anciens d’un million 
d’années, ils n’en seraient pas moins les témoins éter- 
nels de l’immobilité des races. 

On pourrait facilement ajouter bien des exemples, mais 


Digitizad by Google 



LA DIVISION DES RACES 




les noms seuls de la Tartarie, de la Chine, du Japon 
rappellent les civilisations et les races les plus obstinées 
dans leur autonomie, et on doit conclure que l'étude 
comparée des langues, des monuments, des traditions, 
confirme l’immobilité des races sur les lieux où l’histoire 
les signale pour la première fois, et que les innombrables 
nuances des peuples affinés montrent, par leur constance, 
la séparation décisive des grandes familles du genre hu- 
main. On ne peut dire s’il y en a quatre, six ou quinze, 
les deux grandes races des peuples jaunes et blancs 
sont les seules prédominantes, mais toutes sont filles de 
la terre, enchaînées à leur climat par la magie de l’ins- 
tinct, et dans l’impossibilité de se déplacer sans se dé- 
naturer complètement. 



CHAPITRE V 


LA GUERRE UES RACES 


Les blancs visent à exterminer les autres races. — C'est la le 
premier mouvement du cœur. — C’est aussi le dernier résultat 
de la réflexion, — d’après les idées de la propagande chrétienne 
— témoin Las Casas; — d'après les idées de la philanthropie philo- 
sophique — témoin ftaynal. — Comment on arriverait a l'unifi- 
cation des crânes. 


La guerre des races,, tout animale, massive et impla- 
cable, n’a rien de commun avec les guerres politiques. 
Celles-ci glissent, pour ainsi dire, à la surface des na- 
tions, se réduisent à des irruptions, h des promenades 
militaires, à des interventions armées; elles sont plutôt 
funestes aux gouvernements qu’aux masses, elles se bor- 
nent à remanier les sociétés en dissolution, h délivrer des 
multitudes opprimées, à subalterniser des peuples raf- 
finés, des nations séparées par d’imperceptibles nuances, 
et les plus remarquables invasions depuis Xerxès jusqu’à 
nos jours ne se composent que d’à peu près cinq cent 
mille intrus au milieu de populations de dix à cent fois 
supérieures. Les plus grandes conquêtes se limitent à 


Digitized by Google 



LA GUERRE DES RACES 


73 


fixer quelques légions, quelques phalanges, quelques 
corps d’ariuées dans des pays incapables de se défendre. 
Les Romains laissaient les populations à elles-mêmes, les 
Lombards n’apportaient pas six cent mille hommes à l'I- 
talie, Clovis n’en donnait pas deux cent mille à la 
France, et bientôt les conquérants se dispersaient, se 
fondaient avec les vaincus, subissaient tous les attraits du 
climat, toutes les conditions imposées par la terre. Mais 
l'invasion des races s’avance par l’extermination en fai- 
sant table rase, à tel point que les survivants doivent 
disparaître, et que les voisins doivent demander à la na- 
ture des barrières infranchissables pour se rassurer. 

Notre race, en marche depuis quatre siècles, sillonne 
toutes les mers, visite toutes les côtes pour attaquer 
toutes les races, et notre intérêt nous dit que nous 
visons à les détruire, que nous ne les croyons pas de 
notre espèce, que tout nous est permis coutre elles. 
N’interrogeons pas le sentiment du Parisien ou du Romain 
non plus que le dire des savants ou des philosophes, mais 
l’instinct des marins portugais, espagnols, hollandais, 
anglais, qui vont dans ces lointains parages où l'homme 
étant en présence de l’homme, sans le frein des lois, 
retourneà l’état de nature. Prenons au hasard un contem- 
porain de Christophe Colomb ou de Cortez, l’un des té- 
moins de la première conquête, Pigafetta qui suit Magel- 
lan chez les Patagons. La première idée du capitaine est 
d’en enlever deux comme on ferait de deux singes; il les 
appelle à bord, les charge de ciseaux, de couteaux, de 
sonnettes, de rosaires de cristal, et leur fait présent en 


Digitized by Google 



74 


ART DK COMPARER LRS DATES 


même temps d’une couple de cliaines destinées à leurs 
pieds. Charmés de voir ce singulier ornement, ils se lais- 
sent enchaîner, et c'est ainsi qu’ils se trouvent entre les 
mains des blancs qui éclatent de rire en les voyant se 
gonfler, dit Piga lutta, comme des taureaux. Ils mouru- 
rent au bout de quelques jours. Trois siècles plus tard, 
apres la réformation de Luther, après la Révolution 
française, à l'époque des théories philanthropiques, le 
capitaine Ross découvre au pôle les Esquimaux, et il 
en enlève un, qui meurt à son tour au bout de huit jours. 
On trouve la même insensibilité chez tous les chroni- 
queurs, chez tous les historiens contemporains des con- 
quérants de l’Amérique, de l’Asie et de la Nouvelle- 
Hollande; personne ne se croit l’égal de l’homme cuivré, 
personne ne se promène avec le nègre, personne ne 
cherche des amis parmi les Papous, personne ne veut 
s’épancher avec des Malais ou des Polynésiens. Croit-on 
qu’un nègre soit un homme pour une créole? Elle qui 
rougirait de se laisser surprendre par le dernier des 
blancs, se fait masser, pétrir au sortir du bain par son 
esclave; elle qui tomberait en défaillance en voyant cou- 
ler le sang d’un homme de sa race, donne des ordres 
sanguinaires îi son commandeur. On croit que le nègre a 
la peau dure, que sans les coups on n’en viendrait pas à 
bout, que le battre c’est le nourrir, c’est perfectionner 
son éducation, qu’au besoin on le récompensera, et que 
pour un verre d’eau-de-vie il recevrait volontiers une 
volée capable de tuer l’un des nôtres: cela le regarde; 
en attendant on va au plus pressé; s’il s’enfuit on le pu— 


Digilized by Google 



LA GUERRE DES RACES 


75 


nit, s'il sp révolte on le pend. En Amérique, c’était une 
partie de plaisir que d’aller à la chasse des Esquimaux ; 
dans la Nouvelle-Zélande c'était un amusement pour les 
marins du capitaine Cook que de tuer les indiens, et il 
n'y a pas de capitaine qui n’ait dri contenir l'instinct 
meurtrier de son équipage. D’après cette impulsion, la 
politique des capitaines de Leurs Majestés catholiques 
et chrétiennes au milieu des autres races a été celle des 
négriers en Afrique, des chercheurs d'or qui massacrent 
leurs concurrents, des chauffeurs qui surprennent une 
maison isolée, avec la différence qu’ils procédaient sain- 
tement, méthodiquement, naturellement, avec la per- 
suasion de délivrer la terre de gens qui ne méritaient 
pas de vivre. 

Cette guerre d’extermination se fonde sur le principe 
constamment professé par notre race qu'elle a droit à 
l'empire du monde, parce qu’elle est la règle de l’univers. 
Si les Grecs évoquaient le souvenir d’Hellen , et les Romains 
celui d’Énée, les chrétiens, plus raffinés, ont trouvé la 
formule encore plus singulière qu’on lit chez Herrera, et 
qui a dirigé toutes lesopérations des capitaines portugais, 
espagnols et, en général, européens, dans la prise de 
possession des terres découvertes. Ces capitaines, en 
arrivant au milieu des peuples les plus inconnus, leur 
déclaraient que Dieu avait créé une seule race, que cette 
race s'était divisée par suite de calamités très-anciennes, 
que le pape s’était chargé de réunir de nouveau toutes les 
nations, que, dans ce but, il avait chargé les rois de 
les visiter, que le souverain dont ils portaient le drapeau 


Digitized by Google 



76 ART DE COMPARER LES DATES 

était spécialement chargé derétablirla véritable religion : 

< Si vous obéissez docilemcut, concluait le capitaine, 
vous agirez avec sagesse; mais si vous résistez à mes or- 
dres ou si vous tergiversez, alors je vous combattrai, je 
vous réduirai en esclavage avec vos femmes et vos en- 
fants; je m’emparerai de vos biens, je vous ferai tout le 
mal possible, et je vous en imputerai toutes les consé- 
quences. » 

Cette déclaration, lue par-devant notaire h la face du 
ciel, en présence de l’équipage et des naturels, que la 
curiosité attirait sur le rivage, et qui ne pouvaient la 
comprendre, traçait la ligne de conduite de la race con- 
quérante. Sans doute l’Église était bien criminelle, mais 
Alexandre VI, en donnant l’Occident h l’Espagne, et 
l’Orient au Portugal, se bornait à sanctionner le sen- 
timent général des blancs, qui se croyaient inspirés par 
le zèle de la plus bienveillante fraternité. Pouvaient-ils 
douter des injonctions de la Bible, de l’autorité du pape 
et de la tradition des croisades sans se renier? Dès qu’on 
avait intimé l’ordre de se rendre, la résistance devenait 
malicieuse, elle était une rébellion. Dès qu’on la réprimait, 
qu’on jugeait avec toutes les formes de la jurisprudence 
européenne appliquées h des Incas, à des Caciques, à des 
hommes qui devaient la considérer comme un honneur, 
la peine était la conséquence nécessaire du jugement, et 
l’extermination celle de la peine. 

En vain voudrait -on enlever ce débat sur la des- 
tinée des autres races au cercle fatal de nos sentiments. 
Lincoln ne s’y dérobe pas plus que Las Casas, les mission- 


Digitized by Google 



LA GUERRE DES RACES 


77 


naires catholiques pas plus que les biblistes. Ils y plaident 
sans doute la cause des vaincus, mais ils servent les 
maîtres; le Mexicain, le Péruvien, le nègre ne se mê- 
lent pas à la discussion; nous nous constituons leurs 
juges, accusateurs et défenseurs, en confirmant ainsi leur 
éternelle minorité. Une sorte de question préalable les 
condamne à jamais. 

Au reste, que demande Las Casas, certes le plus noble 
partisan de la race cuivrée? En principe, il ne demande 
rien, il ne peut rien demander. Sujet de Sa Majesté 
Catholique , l'un des délégués du successeur de saint 
Pierre, il arrive en Amérique avec la formule sacrée des 
blancs, avec les idées de Christophe Colomb, de Fernand 
Cortez, de François Pizarre, de tous les capitaines euro- 
péens. Sa mission se limite donc aux détails où il s’agit 
de savoir comment on gouvernera les nouveaux sujets 
du roi, de quelle manière on les convertira, si on usera 
de douceur ou de rigueur, si on les prendra par les bien- 
faits ou de vive force, si on les tiendra par l’amour ou 
par la terreur, s’il faudra les ménager ou les rudoyer, et 
toujours dans l’intérêt de la couronne. Telle est la ques- 
tion que pose Las Casas, et il n’est point facile de la ré- 
soudre à son avantage. C’est une question d’opportunité, 
d’équité, d’à-propos ; or de pareilles questions se déci- 
dent en présence des faits en subissant le joug des évé- 
ments, en obéissant aux nécessités de la guerre. Que 
faire donc quand tout un continent s'agite, quand la 
conspiration est dans la religion, les mœurs, les tra- 
ditions, quand l’insurrection est dans la couleur, quand 



78 


AKT DK COMPAREE LES DATES 


la force est dans le nombre, quand le capitaine qui recule 
d’une semelle glisse dans son sang, quand un instant 
d’oubli peut rendre la victoire aux vaincus ? Las Casas 
proposait de fonder une colonie nouvelle sous un nou- 
veau régime, et il en avait obtenu le terrain; mais ce 
terrain était un champ de bataille où ou entendait le 
sifflement des balles espagnoles, où chaque buisson ca- 
chait un guet-apens indien, et Las Casas, réduit à cher- 
cher un secours en dehors de l’Amérique et de l’Es- 
pagne, pensa que les nègres d’Afrique, plus vigoureux, 
plus insensibles aux injures, pourraient remplacer les 
Indiens dans la tâche de l’esclavage. Une question d’op- 
portunité le conduisit ainsi à un expédient, et un à-propos 
vaste comme un continent donna pour résultat la traite 
des nègres, la plus épouvantable iniquité, contre laquelle 
s’est liguée la civilisation moderne. Et la traite suggérée 
par Las Casas, décrétée par le roi catholique, orgaidsée 
par les Génois, n’est encore qu’une démonstration écla- 
tante de la guerre d'extermination des blancs contre les 
autres races également opprimées, guerre faite par notre 
cupidité et continuée par nos attendrissements hypocrites 
sur la servitude que les vaincus subissent. 

La philosophie n’a pas été plus heureuse que la théo- 
logie, et c’est le cas de dire qu’elle en est restée l’humble 
servante. Raynal, certes un homme libre, disciple de 
J. -J. Rousseau, en pleine révolution contre la civili- 
sation, prit fait et cause pour les autres races, et sa cé- 
lèbre plaidorie historique des deux Indes se fonde sur 
l’apologie même de l’état de nature. Voici comment il 


Digitized by Google 



LA GUERRE DES RACES 79 

excite les Hottentots contre les Hollandais établis au 
cap de Bonne-Espérance : « Prenez vos haclies, leur 
dit-il, tendez vos arcs, faites pleuvoir sur ces étrangers 
vo» flèches empoisonnées : puisse-t-il n'en partir aucun 
pour porter à leurs compatriotes la nouvelle de leur dé- 
faite! * Et il ne manque pas de leur en donner les rai- 
sons. « Vous ne les connaissez pas, ajoute-t-il. Ils ont 
la douceur peinte sur leur visage. Leur maintien promet 
une affabilité qui vous en impose... La vérité semble 
habiter sur leurs lèvres. En vous abordant, ils s’incli- 
neront ; ils auront une main placée sur la poitrine, ils 
tourneront l’autre vers le ciel ou vous la présenteront 
avec amitié. Leur geste sera celui de la bienveillance, 
leur regard celui de l'humanité; mais la cruauté, mais la 
trahison sont au fond de leur cœur. Ils disperseront vos 
cabanes, ils se jetteront sur vos troupeaux, ils séduiront 
vos femmes, ils corrompront vos tilles, ils vous plieront 
à leurs opinions ou ils vous massacreront sans pitié. » 
C’est parler clair, mais les invectives de Baynal s'éva- 
porent en paroles contradictoires. N'est-il pas l'historien 
de la conquête des deux Indes? N'est-il pas l’apologiste 
involontaire de son sujet? Pourquoi l’a-t-il choisi s’il 
était inique, immoral, déshonorant pour l’homme? Pour- 
quoi s’est-il embarqué avec les Espagnols, les Portugais, 
les Hollandais dont il connaissait à l’avance les exploits? 
Pourquoi donne-t-il de grands éloges aux capitaines 
éclairés et humains qui découvraient les deux Indes? Leur 
humanité, leurs lumières n’étaient-elles pas plus funestes 
aux races que la férocité de quelques agents secondaires ? 



-80 AET DE COMPARER LES DATES 

Kenonce-t-il à leurs conquêtes? sort-il de sa race? s’iden- 
tifie-t-il réellement avec les autres races? Non certes; 
ici il donne des conseils aux Hollandais pour qu'ils se 
gagnent les habitants de Ceylan et les tournent contre 
leurs anciens maitres; là il veut que la France civilise 
Madagascar, lui donne des mœurs honnêtes, une police 
exacte, des lois sages, une religion bienfaisante, des 
arts utiles et même agréables. Partout il ne cesse d’ap- 
pliquer ses idées, de propager sa philosophie; mais com- 
ment améliorer les peuples, leur apporter une nouvelle 
religion et une police exacte sans les dominer, sans 
prendre possession du sol, sans les mettre dans l’impos- 
sibilité de se révolter, en d’autres termes, sans les sub- 
juguer, sans faire la conquête des deux Indes avec les 
navigateurs de l’Espagne et du Portugal? Et que faire 
en présence de ces Indiens paresseux, obtus, de ces Ca- 
fres, de ces Hottentots, de ces Papous presque dépourvus 
de raison, incapables de compter jusqu'à vingt et très- 
friands de la vermine qui les couvre? La philanthropie 
retombe dans le système de Las Casas, qui retombait par 
le système chrétien dans la guerre d’extermination contre 
toutes les races. 

Si notre civilisation s’empare des autres races, elles 
seront plus heureuses; on peut l’admettre par hypo- 
thèse; elle les améliorera. On peut accepter les espé- 
rances des utopistes les plus bénévoles, mais ce sera 
notre œuvre ; nous imposerons nos lois, nos dogmes, nos 
traditions; nous serons les maitres dans les deux sens 
de la domination et de l’enseignement. Mais confondrons- 


Digitized by Google 



LA GUEBBE DES BACES 81 

nous les lois que nous nous imposons dans notre propre 
intérêt avec celle d'une véritable fraternité? Nous pou- 
vons nous interdire d’acheter, de vendre les esclaves, 
comme nous nous interdisons de battre les chevaux, 
comme nous proclamons des lois très-utiles aux animaux 
dans l’intérêt de la chasse, mais notre action sera tou- 
jours meurtrière. Elle ressemblera toujours aux soins 
que le maitre donne à l’esclave, que le négrier donne à 
ses captifs. Il pousse la prévenance jusqu’à les obliger à 
danser deux fois par jour au son du fifre et de la clarinette 
pendant toute la traversée; il les distrait, les nourrit 
au mieux; il voudrait les rendre heureux : ils n’en se- 
raient que plus gras au jour de la vente. 

En attendant, hors de sa périphérie, le blanc paralyse 
tout, arrête tout; son marteau, sa hache, ses outils, ses 
fabriques, ses toiles, sa quincaillerie abêtissent les au- 
tres races et les appauvrissent chaque jour. Les Mexi- 
cains ne peuvent relever leurs édifices, les Péruviens 
entretenir leur ancienne canalisation; les Haïtiens ne 
construisent plus ni leurs élégantes pirogues ni leurs 
maisons originales; les voyageurs avouent la nécessité 
où se trouvent certains pays de se barricader contre 
nous, de fermer leurs frontières ou de se méfier de notre 
insidieuse amitié, et il est heureux pour les nègres qu’ils 
nous opposent les barrières infranchissables de leur 
climat. Si l’Afrique avait été plus accessible, depuis 
trois mille aus, ses indigènes auraient disparu. 

Dans nos sociétés nous pouvons concevoir une 
démocratie illimitée; mais à quoi sert l’égalité là où 

• 


Digitized by Google 



82 A HT DE COMPARER LES DATE? 

les intelligences sont si inégales, où renseignement, 
le travail , l'industrie donnent des résultats si divers; 
là où, enfin, il faut confier le gouvernement à des 
peuples élus, les sciences à des nations privilégiées, les 
arts à des hommes dont la supériorité condamne le nègre 
à l’esclavage. Prêchez si vous voulez des dogmes sans 
distinction de race et de nation; mais en dehors de 
notre agglomération, cette phrase de 1 Évangile condui- 
rait à imposer une même organisation au nègre, au La- 
iton, au Chinois, au Kalmouk, au Malais, au Polynésien, 
au Papou; il s’agirait d'unifier les crânes, d’identifier 
les couleurs, de rectifier les visages, de donner le pied 
du blanc au nègre, la force du nègre à l’Américain, l'ac- 
tivité du Chinois à l’Australien, au Polynésien, la poésie 
de l’Hindou au Papou. Il s’agirait de croiser les races, 
d’égaliser les climats, de trouver une nouvelle terre édé- 
nique, d’établir un drame uniforme pour tous les vivants, 
dans un milieu sans variétés. Le temps requis pour cette 
fusion universelle nous jette tellement en dehors de notre 
action et de notre jour cosmique, que nous pourrions 
certes plus facilement et en moins de temps voir les 
coulinents s’abaisser comme les Andes ou la Suède, la 
terre submergée par la mer ou d’autres montagnes sortir 
de ses entrailles avec d’autres continents, peuplés par 
des animaux supérieurs à l'homme et nous imposant bien- 
tôt la même servitude que nous imposons aux animaux 
domestiques. 


Digitized by Google 



CHAPITRE VI 


I.ES RACES DANS LE TEMPS 


Les époques séparées l’une de l'autre comme les races. — Nous 
sommes plus loin d’Achille et d’Agamemnon que des Chinois de 
Pékiog. — Toule époque est une épopée dont les poètes sont les 
interprètes, — un système que les savants seuls expliquent — et qui 
domine U géographie, — le gouvei m inent , — le» lois , — les insti- 
tutions, — les inspirations des hommes supérieurs, — les hasards de 
la guerre, — les caprices de l'industrie, — les mystères des religions. 


Ce n’est pas sans effort que nous nous sommes tenus 
dans les limites de l’animalité on aux premières impres- 
sions que l’homme reçoit de la nature. La civilisation 
entraîne tout, emporte tout dans sa course. Partout elle 
efface les premières suggestions île la nature, partout nous 
sommes fils de l'art. De là une objection. On conçoit que 
l’homme varie partout où la scène du monde varie et où 
son travail doit changer de nature pour corriger les cor- 
rélations défaillantes entre ses besoins et les êtres qui 
l'entourent. On comprend que la vie de l’Américain 
au milieu des forêts ne soit pas celle du Lapon au milieu 
des neiges ou du nègre brûlé par le soleil. Mais comment 



84 ART DE COMPARER LES DATES 

attribuer à l’instinct le mouvement des sociétés hu- 
maines si changeantes dans le temps, si inconstantes à 
travers les siècles , si diverses d'un jour à l'autre ? Les 
actions des animaux se réduisent à l’éternelle répéti- 
tion des mêmes actes, à un mouvement isochrone, à 
une fastidieuse redite, sans but préconçu, sans préoc- 
cupation arrêtée, sans liberté apparente; or la variabilité 
continuelle du progrès ne semble-t-elle pas en contradic- 
tion avec la fatalité de l’instinct? 

Pour répondre, il suffit d’observer que la fatalité de 
l'instinct ne consiste pas dans son insipide monotonie , 
mais dans sa magique corrélation avec le spectacle de la 
nature. C’est ce qui le modifie sans cesse d’après le mi- 
lieu, c’est ce qui donne à chaque période cosmique scs 
espèces, ses variétés à chaque terre et ses races à chaque 
climat. Mais, pour changer de milieu, il n’est nulle- 
ment nécessaire de se transporter de l’équateur au pôle : 
l’homme transforme lui-même la région qu’il habite, et 
sou travail le place sans cesse dans un nouveau milieu. 
11 abat la forêt, il fertilise le sol : au bois impénétrable 
succède la terre labourée, au désert le village, à la ca- 
bane ouverte aux quatre vents le palais, la forteresse, la 
ville, la capitale, et l’on vit dans un autre monde. De 
nouveaux fantômes nous entourent : on les dirait surgis 
du sillon tracé par la charrue, détachés des forts qui 
nous protègent, sortis comme des miasmes pestilentiels 
de l’agglomération des peuples et des armées, des ri- 
chesses et des misères, et ils grandissent, ils s’élèvent 
jusqu’à se mêler aux nuages pour former un ciel factice 


Digitized by Google 


LES RACES DANS LE TEMPS 85 

au-dessus de nos têtes. Un homme nouveau naît alors 
dans le vieil homme : ses progrès l’obligent à marcher, 
et il faut qu'il accepte les travaux d’Hercule, qu’il s’a- 
venture à la conquête de la Toison d'or, qu'il assiste aux 
tragédies de Médée, qu’il paraisse au banquet des 
Atrides, qu'il prenne part aux luttes fratricides des Thé- 
bains. 

Le premier pas décide de tout : Ulysse , Achille , 
Philoctète devraient rester dans leurs palais : le père, 
la mère, l’épouse voudraient empêcher leur départ. Que 
de troupeaux dans leurs prairies ! que de trésors dans 
leurs greniers ! Comment se décideraient-ils à quitter la 
patrie ! Mais ils sont trop heureux , leurs épouses sont 
Irop belles. Hélène est ravie, la Grèce outragée : il faut 
partir, passer dix ans sous les remparts de Troie, et 
quand on l’a incendiée, quand les Troycns sont extermi- 
nés, la vie antique n’a plus de sens : sa scène a disparu, 
une sorte de nuit enveloppe les héros : l'un tombe sous 
le poignard qui l’attend dans son palais, l’autre ne dé- 
couvre plus la voie du retour; celui-ci est maudit des 
dieux, celui-là trouve ses peuples insurgés; Ménélas 
s’attriste d’avoir conquis son Hélène ; un nouveau monde 
l'accable et de nouveaux héros recommencent la guerre 
de Troie à la suite de Miltiade contre Xerxès, d’Alexandre 
contre Darius, de Constantin contre Rome, de Photius 
contre les pontifes, tandis que tous les peuples ont leur 
Jérusalem à bâtir ou à délivrer, leur grand œuvre, qui 
les entraîne, peu à peu, par la disparition de l’ennemi, à 
d'autres entreprises. 



8fi ART DE COMPARER LES DATES 

Telle est notre destinée, telle est l’épopée de l'huma- 
nité. La fatalité qui enchaîne chaque peuple à sa terre et 
le rend étranger à l’histoire des autres races, ce som- 
nambulisme qui voue l’Esquimau, le nègre, l’Européen, 
l’Asiatique h ses travaux, sans qu’ils puissent se mélanger, 
se reproduit dans le temps pour séparer une époque de 
l’autre, car nous donnerons désormais ce nom aux divers 
drames de la vie historique. Nous différons plus de nos 
devanciers de la guerre de Troie que des peuples jaunes 
de l’Asie. A la seule vue de leurs images, de leurs 
armes, de leurs costumes, nous sentons qu’ils ont vécu, 
qu’ils ont rempli leur destinée. Nous les admirons comme 
on admire un tableau de la nature, l’éléphant dans la 
forêt, la baleine sous les Ilots; mais Achille appartient h 
un monde qui n’est plus : il n’y a pas un article de nos 
codes, pas un précepte de nos catéchismes qui ne le re- 
foule parmi les espèces d’un autre temps. Nous ne par- 
lons plus de la sagesse d’Ulysse ou de la justice de ses 
dieux ; nous n’en voudrions pas dans nos écuries , et , à 
leur tour, ils ne daigneraient pas nous adresser la parole ; 
nous serions pour eux trop vulgaires, trop humbles, trop 
dégénérés et leur muse refuserait de chanter nos héros 
de l’obéissance passive. On ne déplace pas plus les 
hommes dans le temps que dans l’espace. 

Essayons de mêler les époques : supposons-nous un 
instant au milieu des héros de l’Iliade. Soudain, le ta- 
bleau poétique qu’on admirait se remplit de contre- 
sens : Achille va à la messe, Ulysse voyage en chemin de 
fer, on passe du sublime au ridicule, et toutes les paro- 


Digitized by Google 



LES RACES DANS LE TEMPS 87 

(lies se fondent ainsi sur le mélange do l'ancien et du 
moderne , sur le grotesque des phrases qui commencent 
dans le ton homérique, pour finir avec des tournures bour- 
geoises, enfin sur la mascarade continuelle qui affuble de 
nos habits les héros antérieurs h l’ère des pantalons. 

C’est en vain que vous voudriez parfois vous sous- 
traire à la civilisation, retourner à la nature primitive, 
oublier les soucis de la ville, et vous retirer au milieu des 
champs, dans l'innocence de l’ère des bergers. Votre 
champ est près d’un embarcadère, sous la garde des 
gendarmes, h deux pas de la préfecture; votre jardin 
est en communication avec la Chine, qui le pare de ses 
fleurs, avec l’Amérique , avec l’Afrique qui l’ornent de 
leurs productions; votre civilisation est en vous, qui ne 
pouvez oublier ni la religion qui vous froisse, ni la poli- 
tique qui vous insulte, ni les hommes qui vous trahissent, 
et votre retraite devient une protestation ou une faillite. 
Le Florentin d’aujourd’hui pourrait se croire aux temps 
de la république : ce sont bien les mémos palais qui se 
dressent devant lui, ce sont les mêmes meurtrières, les 
mêmes tours, les mêmes églises, les mêmes couvents qui 
étonnent sans cesse avec leurs caprices athéniens. Ici on 
a poignardé Iluondelmonte , là on a brûlé Savonarole, 
voici la petite habitation de Dante Alighieri, voilà les 
maisons des Strozzi, des Albizzi, des Pazzi, mais ce 
n’est plus la même ville; elle ne s'arrête plus devant les 
remparts de Fiesole, elle ne tremble plus sous les me- 
naces de Lucques ou de Sienne ; elle connaît la mer de 
Livourne, les voyages d’Espagne, de Gibraltar, d'Amé- 


Digitized fc Google 



88 


ART DK COMPARER LES DATES 


rique, de l’Océanie; une autre ère l'anime, et cette éner- 
gie concentrée , qui jadis construisait des cathédrales ou 
éclatait dans des tragédies guelfes et gibelines, fait main- 
tenant de Florence l’une des stations de la révolution 
italienne. 

Fille de l’instinct, toute époque s’explique avant 
tout par les poètes , auxquels on ne demande ni pré- 
cision , ni vérité , ni vraisemblance , afin de les laisser 
entièrement au délire de l’inspiration. Qu’ils créent 
un univers imaginaire, des êtres fantastiques, des 
aventures impossibles! peu importe, la raison se taira 
devant eux; ils découvrent la source mystérieuse d’où 
viennent les grandes pensées, les réponses soudaines que 
la logique voudrait inutilement combiner. Avant de con- 
naître, il s’agit de sentir, d’être prêt, en arrêt, avec la 
certitude de trouver les éventualités que la fantaisie dé- 
chaîne sous des formes romanesques pour que le possible 
renferme le réel. 

C’est ainsi qu'Homère nous met en présence de Troie 
et des Grecs, qu’il nous fait comprendre leur civilisation 
mieux que les plus diligents historiens; c’est ainsi que 
Virgile nous révèle Rome et ses destinées, Dante, l’Ita- 
lie et ses révolutions, l’Arioste, les condottieri et leurs 
joyeuses profanations. Si nous n’avions pas le Roland 
furieux, toute une série de scènes historiques se présen- 
terait comme un effet sans cause, comme un tableau sans 
couleurs, comme une représentation dont on ne connaî- 
trait pas le sujet , et il importerait fort peu de savoir par 
cœur tous les exploits des seigneurs, des tyrans et des 


Digitized by Google 



LES RACES DANS LE TEMPS 


89 


condottieri, si on ignorait celte puissance d’ironie, de 
gaieté et de ruse qui se moquait alors du ciel, de la terre 
et de l’enfer avec le plus profond respect pour l’imbécillité 
universelle. On conçoit donc que chaque nation divinise 
ses poètes, qu’elle vante ses épopées, que les Espagnols 
répètent sans cesse le romancero, que les Français sachent 
par cœur Corneille, Molière, Voltaire ; que l’Angleterre 
sojt fière de Shakespeare; ce sont les vrais témoins des 
nations, et chaque enfant, en les lisant, connaît toutes les 
situations idéales, tous les personnages typiques de son 
milieu, toutes les divinités tutélaires qui l’assisteront au 
moment où il défendra sa patrie contre des ennemis réels 
ou dans des situations déterminées. 

Après l’inspiration arrive l'action, et alors c’est au sa- 
vant d’interpréter la société. Il laisse de côté l’inconnu, 
le miracle; il surprend l’instinct au moment où il devient 
pensée, travail, industrie, civilisation; il ne s’occupe que 
du fait, le décrit et l’oblige à se mettre d’accord avec 
es autres faits, et il est le premier ennemi du poète, 
car chez lui une erreur, une fiction, une contradiction se- 
raient la mort d’une nation. On conçoit son rôle si on 
réfléchit que toute action suppose une force, et que tout 
calcul sur les forces est constamment mécanique. En 
effet, quand un homme dit ; « Je vous aime », on n’ap- 
précie ce mot que par le résultat qu’il promet, par les 
choses qu’il déplacera, et, appliqué à la femme, à l’ami, 
à la patrie, il ne sera agréable, ridicule ou terrible que 
d’après le mouvement qu’il déterminera, les obstacles 
qu’il brisera, les tragédies qu’il traînera à sa suite. Le 


Digitized by Google 



90 ART DB COMPARER LBS DATES 

raisonnement mesure et coordonne les effets sur la scène 
du inonde; il les considère mécaniquement, extérieure- 
ment, et les idées dont il se sert ne sont que les classes 
et les genres de nos forces et de nos mouvements. Le 
mécanicien transporte un obélisque , le politique écrase 
un parti, le général une armée, le novateur une époque; 
toutes les qualités finissent par subir le joug de la quan- 
tité. 

L’historien connaît les poètes, mais il suit les poli- 
tiques, les généraux , les novateurs, les réformateurs; il 
les tient îl sa merci par les faits qu’il voit, qu’il louche, 
qu’il mesure à l’équerre et au compas et que de plus il 
sent. Une fois coulée dans le bronze, la statue reste, 
Promélhée est enchaîné à une forme, et cette forme, 
dans la société, s’appelle un système qui coordonne tous 
les faits et toutes les idées. 

Qu’on décompose la civilisation en autant de parties 
que l'on voudra, on la verra toujours systématique. 

S’agit-il du sol? Ce n’est plus le sol naturel, c’est la 
terre labourée, avec les fleuves domptés, les routes tra- 
cées, les communications établies, les villes bâties, la 
capitale organisée de manière :i éviter tonte contradic- 
tion économique. Partout, la direction des travaux pu- 
blics vent que la capitale puisse transmettre ses ordres à 
la frontière, que la frontière soit fortifiée, que les villes 
soient en harmonie. Si elles étaient rivalisées, si la capi- 
tale, au lieu d'être un point de ralliement, était hors de 
route; si elle ne pouvait connaître, les dangers des pro- 
vinces, si elle avait moins de population que les centres 


Digitized by Google 



LES RACES DANS LE TEMPS 


91 


de second ordre, si les routes manquaient, si les inonda- 
tions séparaient une partie du royaume des autres par- 
ties, si les forteresses étaient faibles, en contradiction 
avec le principe de la défense, la nation serait comme en 
délire, elle ne formerait pas un système. 

On applique les mômes idées au gouvernement. Dès 
qu’on proclame, par exemple, la monarchie absolue, il 
faut qu'on inculque la plus profonde vénération pour le 
roi; qu’on soumette tout à son action; qu’on considère 
la république comme le plus grand des crimes, la liberté 
comme la sortir germaine de l’anarchie, que l’on propose 
les césars à l'imitation du roi, les satrapes h l'édification 
des fonctionnaires, et l’obéissance passive comme le 
chef-d’œuvre de la civilisation. Admettre dans un pareil 
état l’éloge de Brutus, des apologies républicaines, un 
catéchisme d’indépendance individuelle, ce serait dé- 
truire l’édifice que l’on veut construire. Dans l’hypothèse 
opposée, c’est le même raisonnement interverti, et tous 
les discours politiques, tous les débats, depuis les clubs 
jusqu’aux parlements, ne sont que des discussions pour 
faire concorder les institutions , de telle sorte que la folle 
contradiction soit vaincue. 

Dans nos codes, on ne cherche qu’à coordonner les 
lois de manière que le mariage, la famille, la propriété 
se tiennent, qu’il n’y ait aucun conflit entre les droits et 
les devoirs du père, du fils, de la femme, de l’État et 
des citoyens. Que de cas douteux! Que de froissements 
entre les diverses lois! Que de contradictions entassées 
par les siècles! Que de contrastes entre les anciennes lé- 


92 


A BT DK COMPARER LES DATES 


gislations et le nouveau milieu où l’on vit ! C’est aux Pa- 
pinien, aux Tribonien, aux Bartole, aux Cujas de dissi- 
per les ténèbres, de dominer les antinomies, de mettre 
l’ordre, l’harmonie dans la jurisprudence, de faire que 
les tribunaux soient d’accord avec la loi et la loi avec la 
politique ; c’est là ce qu’on appelle le travail de la rai- 
son : il n’a d’autre but que d’anéantir la contradiction. 

Mais le milieu où nous vivons n’est pas seulement 
constitué par la terre, les villes, les édifices, le gouver- 
nement, les lois. On croit au ciel, à l'enfer, à des divi- 
nités invisibles; on peuple le monde de fantômes ; ici les 
morts attendent le jour de la résurrection, ce sont 
presque des vivants; là ils nous assistent miraculeuse- 
ment dans nos entreprises; ailleurs les dieux descendent 
sur la terre et se montrent ou se cachent dans les tem- 
ples, dans les fleuves, dans les forêts, même dans le 
pain et dans le vin; parfois tel individu n’est pas un 
homme, mais un représentant de Dieu, une divinité tra- 
vestie. Notre véritable milieu est la religion, qui dépasse 
le monde, s’étend au passé, à l’avenir, jusqu’à l’infini ; 
et ici encore, le pontife, le prêtre, le théologien n’ont 
d’autre mission que de résoudre les problèmes de ce mi- 
lieu fantastique. Ils se demandent si le monde a com- 
mencé, s’il a toujours été tel qu’il se présente, s’il dis- 
paraîtra, s’il est sous la domination d’un dieu ou de 
plusieurs dieux, si ce sont eux ou leurs serviteurs ailés 
qui donnent le mouvement aux fleuves, à la terre, qui 
déchaînent les flots de l’Océan, qui éclairent les astres du 
ciel, qui nous inspirent les meilleures pensées, qui nous 


Digitized by Google 



LES BACES DANS LE TEMPS 


93 


assistent dans les combats, qui nous livrent ou nous en- 
lèvent les victoires, et toutes les réponses qui se font sur 
les miracles, les oracles, les prophéties, les auspices, les 
enchantements, les épiphanies, les incarnations, etc. , coor- 
donnent les plus importantes révélations sur notre desti- 
née. Le physicien qui découvre les éléments de l’eau ou de 
l’air, le géologue qui compte les siècles nécessaires à la 
formation des terrains, le législateur qui entoure de garan- 
ties l'administration de la justice ne mettent pas plus de 
sagesse dans leurs recherches que le théologien dans ses 
divagations. Que de subtilité ne voit-on pas prodiguée dans 
la formation de l’Église catholique ! Tout y est prévu, ana- 
lysé, combiné, depuis l’arbre de la science du bien et du 
mal jusqu’aux peines du purgatoire, au degré des péchés, 
aux canonisations des saints, à la valeur de la moindre 
prière dans tous les cas possibles; la contradiction entre 
la réalité et l’ hypothèse éclatait à chaque pas, mais la so- 
lution arrivait sur-le-champ, et l'ensemble des solutions, 
toutes prises à la fausse lumière de la foi, étaient à leur 
tour coordonnées par les décisions des pères, des doc- 
teurs, des papes et des conciles. Un même travail rendait 
harmonique le paganisme en Occident, le brahmanisme 
dans l’Inde, la métempsycose en Égypte, le sabéisme 
en Asie. 

Une illusion fait opposer l’individu à la société comme 
s’il était d’une autre nature. D’après certains philosophes, 
le genre humain, enchaîné au sort de quelques hommes 
supérieurs, serait leur jouet, et s’ils réclamaient de lui 
ce qu’ils lui ont donné, tout, les inventions, les décou- 



94 


ART DK COM TARER LES DATES 


vertes, les lois, les religions, la civilisation même, dispa- 
raîtrait. On ôterait aux Romains Romulus, aux Spar- 
tiates Lycurgue, au bouddhisme Bouddha, au christianisme 
le Christ, il ne resterait rien à l'humanité. On tend ainsi 
à présenter l’histoire comme une série de coups de dés al- 
ternés, les uns heureux, les autres malheureux; les jours 
de bouheur prennent le nom des inventeurs et durent des 
siècles; la foule passive vit alors de l’aumône des grandes 
pensées que le génie a bien voulu lui prodiguer; dans 
les jours de malheur, un marche au hasard, on mendie, 
ou cherche d’autres chefs. Dans cette hypothèse, le génie, 
la force, le système serait dans les individus et non pas 
dans la société, et Descartes, qui méprisait la foule, com- 
parait les œuvres individuelles à des villes régulières bâ- 
ties d’un coup par un seul homme, avec des places aérées, 
des maisons alignées, des carrefours droits, des formes 
géométriques, tandis que celles construites lentement pen- 
dant le cours des siècles se réduisent à un amas des mai- 
sons avec des rues tortueuses, des ruelles rabougries abou- 
tissant à des places obscures, à des carrefours bizarres. 

Mais c’est au contraire par l’analyse du génie que se 
confirme la force systématique de la société. Qu’ est-il 
par lui-même? Dirons-nous qu’il est une bosse, une né- 
vrose, de l’attention surexcitée, une raison supérieure? 
Ce sont des mois; nous connaissons le génie par les œu- 
vres et les œuvres par la gloire, nous n’avons pas d'autre 
guide pour nous diriger. Vous pouvez vous croire l’égal 
d’Homère; mais comment vous croire sur parole? Avez- 
vous écrit llliadt ? Avez-vous enchaîné l'admiration des 


Digitized by Google 



LES HATES DANS LE TEMPS 95. 

peuples à votre suite? Pouvons-nous de notre chef vous as- 
surer trois mille ans de renom, vous certifier que pendant 
cet intervalle il ne paraîtra aucun poêle supérieur ni au- 
cun événement pour éveiller de plus grandes inspirations? 

La capacité, le mérite, l’œuvre même ne suffisent pas 
pour proclamer la supériorité d’un homme, il faut la dé- 
cision de l’histoire que personue ne devance. Et qui dicte 
celte décision? La société. C'est elle qui donne à Maho- 
met la place qu’il doit occuper dans la tradition ; par 
lui-raéme le Corau n’est qu’une brochure : les vante- 
ries, les absurdités, les lieux communs y fourmillent; 
dans une bibliothèque, le lecteur intelligent ne le met- 
trait certes pas avec la République de Platon ou la 
Métaphysique d’Aristote. Mais ses paroles ont remué 
le monde, elles ont trouvé la voie de tous les cœurs, 
elles ont suscité des saints, des dévotes, des pèlerins, 
des capitaines, des conquérants par milliers. Il y a donc 
là un succès, une gloire, une œuvre à côté de l’œuvre 
même ; c'est là que se révèle le génie, il est tout entier 
dans le monde qui lui donne un sens. On applique le 
même raisonnement aux quatre Évangiles. Que sont-ils, 
en effet? Quelle brochure philosophique ne les dépasse 
pas? Ce sont quatre légendes, mais elles touchent les 
plébéiens du monde ancien, elles désarment la conquête 
romaine; l’Église les développe, les commente, les am- 
plifie, et le système chrétien, qui demandait le génie du 
Christ, interprète ce génie et donne la célébrité aux quatre 
évangélistes, qui, certes, ne s'attendaient pas à un si mons- 
trueux succès : Habenl sua fata libelli. Un cite Chris- 



Ofi 


ART DE COMPARER LES DATES 


tophe Colomb comme le type des inventeurs; il a donné 
un monde à l’Espagne, et d’après Schiller, si ce inonde 
n’avait pas existé,, il aurait dû jaillir des ondes pour justi- 
lier la prévision du génie. Mais d'où vient l'Amérique? 
Elle est fille de toutes les explorations des navigateurs 
précédents à la recherche depuis un siècle de nouvelles 
terres. Christophe Colomb n’est pas libre d’en empêcher 
la découverte, il n’est pas même libre d’en disposer à 
loisir! Il ne la peut donner à sa patrie qui la refuse, il 
doit la livrer à la puissance qui l’accepte, qui possède un 
surplus de navires au service d'une idée et qui est à la 
veille de régner en même temps sur l’Italie, sur l’Alle- 
magne, sur l’Angleterre, à la puissance enfin qui offrira 
le nouveau monde à la papauté défaillante pour contre-ba- 
lancer le monde des idées qui jaillit du fond de l’Alle- 
magne en opposition avec la tradition latine. C’est à Fer- 
dinand et Isabelle, c’est à Charles Quint, c’est au protec- 
teur de la papauté et de l'Empire que le Génois livre sa 
découverte, sans savoir ce qu’elle deviendra, sans en de- 
viner la portée; se méprenant même sur son entreprise, 
puisqu'il cherchait l'Inde, il laissait un faux nom à l’Amé- 
rique ; et l’Amérique conquise par une foule de capitaines 
espagnols est à Colomb comme l'Église est à l’Évangile, 
comme l’islamisme au Coran, une œuvre sociale, collec- 
tive, systématique, réunie à toutes les traditions euro- 
péennes par les mille liens de la géographie, de l'histoire, 
de l'industrie, du droit, du culte. 

Les phénomènes que présente le génie confirment l’es- 
clavage qui l’enchaine à la société. En premier lieu il est 


Digitized by Google 


LES RACES DANS LE TEMPS 


91 


bienfaisant parce qu'il lui est impossible d’étre malfai- 
sant, il ne travaille jamais pour lui, il ne songe jamais a 
sa personne, il vit hors de lui, dans son invention, à la- 
quelle il peut toujours appliquer le mot du Créateur, il 
voit qu elle est bonne. En effet, sa découverte est hors 
de lui meilleure qu’elle n’était dans son esprit. Qu’on se 
rassure donc, le génie du mal n’existe pas, il n’est qu’une 
illusion de notre esprit, barricadé dans un parti, une na- 
tion, une religion foudroyés par le génie du bien, et 
même nos démons sont condamnés h nous êtres propices. 

Le génie parait à des moments funestes, pour la 
religion s’il est réformateur, pour la société s’il est po- 
litique, pour la finance s’il est économiste, pour la science 
s’il est philosophe; sans calamités point de héros; si le 
système n’était pas en défaillance, aurait-il besoin d’une 
main qui le secoure? 

Les contemporains méconnaissent le génie et le mé- 
prisent. En effet, comment changerait-il tout à coup la 
société? Comment triompherait-il soudainement de l’iner- 
tie universelle? 

La légende, l’histoire le grandissent , en ce sens que 
le temps lui donne raison, déduit les conséquences de ses 
principes, dépasse sa prévision, voit dans Charlemagne le 
fondateur du pacte de l’Église avec l’empire, et fait 
du Christ, de Moïse , de David , autant de dieux ou de 
demi-dieux. 

Hors de sa mission il n'est rien; la plume, le pinceau, 
l’épée à la main, il est supérieur à sa nature, il découvre 
des ellipses et des courbes qui étonnent le monde; mais 



98 


ART DE COMPARER LES DATES 


une fois en dehors de sa mission le dieu redevient homme, 
il est accessible h toutes les erreurs, à tous les ridicules, 
et Pétrarque devenu philosophe fait bâiller, Cicéron écri- 
vant des vers fait rire, Vico rimant des sonnets fait pitié. 

Enfin l’apparition des poètes obéit à une loi opposée à 
celle qui régit l'apparition des génies de la science-, de la 
guerre ou de la politique. Dispensé de s’en tenir à la 
réalité, libre d’imaginer des dieux qui n’existent pas, de 
les nourrir d'air et de lumière, de leur donner la béati- 
tude en leur enlevant les sens, tout lui est permis : la 
métaphore, l’invective, la colère, l’invention, de person- 
nages merveilleux qu’il transportera chez Armide, chez 
Pluton, au ciel, parce que son rôle est de peindre la vie, 
de rendre visible ce qui est ineffable, l’harmonie des ins- 
tincts dans leurs satisfactions intimes. Or, tandis que les 
génies de la raison naissent dans les temps de désordre, 
les poètes, au contraire, paraissent dans les temps de 
paix, de calme, quand les guerres cessent, quand les agi- 
tations s’apaisent, quand une sorte de silence permet 
d’entendre leur voix magique, quand la lyre garde toutes 
ses cordes, quand l’ordre fixé permet que le délire de 
l’inspiration éclate dans toute sa force sans tomber dans 
la démence. Dans d’autres temps l’ordre manque et l'ins- 
piration manque à son tour, le désordre fait appel aux 
génies positifs des inventions, des découvertes, de l’ac- 
tion, mais l’art languit, et il regrette aujourd’hui les siè- 
cles heureux d’Auguste, de Léon X, de Philippe II et de 
Louis XIV. 

Si le génie ne détermine aucune crise , si loin d’y 


Digitized by Google 



LES RACES DANS LE TEMPS 


99 

céder il la dompte , on devine que le hasard se réduit à 
un vam mot. En apparence il règne sur la société, il nous 
touche sur tous les points, depuis l’instant où nous nais- 
sons jusqu'au dernier moment de la mort; il est tour à 
tour heureux ou malheureux; il sert ù nos desseins ou 
les renverse; il peut être une calamité comme le déluge 
ou un bonheur comme les inventions de la boussole, 

I imprimerie ou la vapeur. Toujours est-il que par lui- 
même il n est qu un fait, un accident inopiné, une sur- 
prise quelconque, et, semblable à l’apparition d’un 
homme supérieur , il n a que l’expression du système qui 
le domine. La boussole, découverte il y a quatre mille 
ans en Chine, n’accélère pas la marche du Céleste-Em- 
pire; l’imprimerie, retardée de cinq cents ans en Europe, 
ne retarde pas notre civilisation; tous les faits sont com- 
parables à des atomes qui vont d’eux-mêmes prendre la 
place et la direction nécessaires à l’ordre du monde 
auquel nous appartenons. 

Peu importe donc que la société soit plongée dans les 
hasards de la guerre, ou que, entourée d’ennemis, elle 
soit condamnée h vivre en combattant; que, toujours as- 
siégée, ses confins soient marqués par des batailles, et 
qu'ils varient sans cesse, livrés à des victoires alternées 
de revers. On sait d avance qu elle est une oeuvre de 
guerre, et que, destinée à tenir tête aux voisins, son 
gouvernement, ses lois, ses institutions, sa tradition sup- 
posent l’ennemi et n’ont d’autre but que de disposer des 
hommes et des biens pour repousser à tout instant 
des invasions armées, des irruptions désespérées. Le 


Digitized by Google 



100 


ART DE COMPARER LES DATES 


jour où elle aura cessé de combattre, elle aura cessé 
d’exister. Quand l’empire romain est envahi, dépecé, 
subjugué, son système est perdu. Mais les nouvelles so- 
ciétés forment à leur tour des systèmes et constituent des 
gouvernements, proclament des lois, arment les peuples, 
fortifient les confins pour recommencer d’autres guerres, 
qui dureront autant que leur existence. 

Les guerres intérieures suivent la même loi. Toute 
république se scinde en deux partis : les patriciens et 
les plébéiens; tout parlement met aux prises la droite 
avec la gauche ; tout conseil compte ses dissidents, toute 
cour a ses mécontents, et, dans les monarchies les plus 
despotiques, le vizir attend toujours son cordon; le roi 
lui -même est tel parce qu'il a le droit de se dédire, 
habeo diclum et dediclum , il représente les alterna- 
tives d’une guerre intérieure où les tribuns, les ora- 
teurs, les conspirateurs, les favoris se disputent la direc- 
tion des affaires en multipliant les surprises des minis- 
tères, des insurrections, des régicides. C’est la donnée 
même de la société qui l’exige; semblable à un champ 
clos, elle admet tous les hasards du tournoi; semblable 
à la flamme, elle suppose les éléments de la combustion ; 
semblable au marché, elle admet d'avance les chances 
de l’achat et de la vente; semblable à l’Église, elle doit 
vivre avec ses hérésies, et, à l’heure du triomphe, l’hé- 
résie victorieuse sera aussi logique que l'Église contre 
d’autres hérétiques. 

Il est facile de faire la critique des sociétés , et 
d’imiter Érasme faisant l'éloge de la folie. On n’a 


Digitized by Google 



I.ES RACES DANS LE TEMPS 


101 


qu’à se placer au point de vue de nos idées, de nos 
connaissances, de notre science moderne, de nos lu- 
mières personnelles; il suffit d’oublier l’ignorance des 
multitudes, leurs préjugés traditionnels, leurs données 
religieuses; dès lors l’histoire fourmille de contre-sens. 
Le peuple croit à l’enfer, à ses tourments infligés par un 
feu perpétuel. Mais où est l’enfer? Le plaçons-nous au 
centre de la terre? ou plus loin, dans les abîmes de la 
création? Ce feu brûle-t-il notre corps? Mais s’il le brûle, 
comment pourrait-on l’endurer? Comment la chair se 
reproduirait-elle toujours exprès pour se laisser brûler à 
l’infini? Et qui la reproduirait? Un miracle encore pour 
le supplice de l’homme ! Ces doutes peuvent arrêter les 
physiciens, affliger les théologiens, niais le peuple n’y 
songe pas; les miracles, les prophéties, toute une his- 
toire surnaturelle, depuis la chute de Lucifer, l’assurent 
que Dieu saura bien trouver du feu pour tourmenter ses 
ennemis. Il reste dans ses données; la physique est notre 
affaire, elle ne le touche pas, elle crée un autre système 
étranger au sien. De même les premiers chrétiens mou- 
raient dans l’attente de la fin du monde, de la ré- 
surrection des morts et du jugement dernier, et ils se 
voyaient ensuite à la droite de Dieu, et leurs ennemis les 
Romains à la gauche. Mais en attendant le jugement de 
Dieu, où allait leur âme? où demeurait-elle? que faisait- 
elle? Errait-elle au milieu des vivants? s ahimait-elle au 
fond de la terre? allait-elle s’endormir au sein d’ Abra- 
ham? Qu’est-ce que le sein d’Abraham? Vaines questions 
d’une curiosité inquiète, qui voudrait marchander les 



102 


ART DE COMPARER LES DATES 


moyens avec un Dieu qui a créé le inonde, les Juifs 
et les Romains tout exprès pour préparer le drame de 
l’Apocalvpse. Plus tard l'Église divinise les martyrs, le 
peuple les adore, il leur demande des grâces, et jette leurs 
ennemis au fond des enfers, où il les voit entourés de 
flammes éternelles. Mais, pouvait-on dire, le monde 
était- il incendié? Les morts étaient-ils ressuscités? Le 
jugement dernier élait-il arrivé? Pourquoi adorer des 
gens qu’on n’a pas encore jugés? Pourquoi condamner 
d’autres qui ne sont pas ressuscités? Ces objections ne 
devaient pas arrêter les catholiques, déjà certains du sa- 
lut des saints, de la punition des incrédules, de l'exis- 
tence du purgatoire, de l’enfer, du paradis, et les cano- 
nisations, les indulgences, les prières pour les âmes des 
trépassés laissaient derrière elles cette contradiction entre 
l’Apocalypse et le jugement immédiat de l’âme au mo- 
ment de la mort. Prenons un autre exemple : on dira 
peut-être que la matrone romaine n’est pas d'accord avec 
elle-même quand elle entre dans le temple de Vénus, où 
elle adore la déesse des orgies, quand elle respecte dans 
le ciel les aventures qu’elle s’interdit sur la terre, quand 
elle admire une nudité qui la ferait mourir de honte. 
Mais pour elle Vénus est une des forces élémentaires de 
la nature, qu’elle invoque comme elle invoque en même 
temps Neptune, Vuleain ou les dieux des bois et des ma- 
rais, elle ne se voue pas exclusivement à son culte, elle 
sait que le monde appartient à toutes les divinités régies 
par le destin, et sa vie s'écoule entre les bacchantes et les 
vestales, d’après le système de sa patrie. 


Digitized by Google 


LES RACES DANS LE TEMPS 


103 


Parfois les pontifes font adorer des contradictions sur 
les autels, et la foule se prosterne devant un Dieu un et 
triple, devant une hostie à double forme, devant un 
homme à deux natures opposées. Le règne de Ja lo- 
gique semble alors suspendu; mais c’est, au contraire, 
le moment où il arrive à sa plus haute perfection; car 
la contradieliou est partout dès qu'on perce la surface 
des choses. Dès qu'on dépasse le fait matériel, on trouve 
le fini dans l'infini, le temps dans l’éternité, le monde 
dans l'immensité; la discorde éclate dans les éléments, 
la chaîne des causes et des effets se brise sur tous les 
points, on ne lui voit aucune origine, aucune fin; et puis- 
qu’on coordonne les faits logiques comme les faits illo- 
giques, et qu’on s’efforce toujours d’arriver à un système 
et que s’il ne répond pas à toutes les interrogations, il cesse 
d'exister, chaque religion doit avoir son chaos, ses œufs 
embryonnaires, ses origines miraculeuses, ses dieux con- 
tradictoires comme la nature. Sa dialectique à demi ébau- 
chée , encore incapable de comprendre que tout est 
contradictoire en dehors de la simple apparition des 
phénomènes, mêle naïvement à l'histoire les plus visibles 
contre-sens qu’elle découvre. Et qu’on ne s’étonne pas si 
la religion demande la foi, si elle donne des préceptes 
que le croyant suit ù moitié et viole à chaque instant, 
au risque de se perdre. C’est encore que nos actions 
toujours flottantes, toujours ondoyantes, mi-parties de 
vices et de vertus, dans l’impossibilité d’être absolument 
bonnes ou absolument mauvaises, se montrent dans la 
religion comme dans la vie où nous voudrions être 



1 04 ART DK COMPARER LES DATES 

héroïques, mais où la peur, l’espérance, les tentations, 
les distractions, la lassitude, l’enjeu couvert de brouil- 
lards nous jettent sans cesse dans la foule régie par les 
tribunaux, la police, l’inquisition, la routine, l’esprit 
d’imitation et toutes les erreurs qui nous enchaiuent au 
système régnant. 

Ainsi, poétique dans son inspiration , la civilisation 
devient mécanique en se réalisant ; dès lors elle se déve- 
loppe en combattant la contradiction, et elle reste tou- 
jours un système en dépit de tous les hasards, des guerres 
extérieures qu’elle suppose, des guerres intérieures où 
elle puise sa vie et des petites causes qui influent sur ses 
grandes vicissitudes, mais qu’elle dompte par l’arithmé- 
tique de ses lois. Les contradictions qu’elle fait adorer 
sur les autels ne sont que des contradictions qui déchi- 
rent tous les êtres; les mystères de la foi, qui flottent 
entre le paradis et l’enfer, ne sont encore que des phé- 
nomènes de l’incertitude inséparable de l’action, et 
l’homme de génie, ce hasard merveilleux qui semble 
nous tenir k sa merci, comme si la foule errait sur la 
terre sans inventions, sans recherches, sans direction, 
trouve, au contraire, dans la tradition le gage et la 
preuve de sa grandeur. 


Digitized by Google 



CHAPITRE VII 


LES PÉRIODES EN QUATRE TEMPS 


La période historique divisée en quatre temps, d'après les quatre 
moments de l'erreur. — Premier moment : de l’explosion ou 
de l’innovation. — Second moment : de la réactiou ou de la 
réflexion. — Troisième moment : de la solution ou transition 
de l'erreur à la vérité — Moment de préparation, conuu 
le dernier, quoiqu'il soit le premier en date. — Caractère des 
diverses phases. — Sens affirmatif et négatif qu'elles donnent 
aux formes alternées de la politique. — Leur durée. — Arithmé- 
tique des périodes sociales. 


Puisque les races sont toujours clans un système qui 
est leur providence, leur inonde, leur Dieu, nous pou- 
vons désormais les suivre dans le temps et compter 
leurs pas sur la roule de l’histoire. Il ne nous reste plus 
qu’à découvrir l’unité de mesure qui s’applique à tous les 
systèmes, la période et, pour ainsi dire, le jour dans lequel 
se décompose la grande année des gouvernements, des 
traditions, des religions. Rien qu’à regarder le passé, on 
le voit confusément subdivisé en époques; à chaque 
instant, ce sont des religions qu’on inaugure, des réformes 
qui séparent les peuples de leur passé, des fêtes natio- 


Digitized by Google 



106 


ART DE COMPARER LES DATES 


nalcs qui fixent certaines dates, des fondations, des libé- 
rations, des rédemptions , qui sont comme des grandes 
pierres milliaires sur la voie du genre humain. 

Or, on déterminé la période historique par celte 
simple réflexion que tous les commencements supposent 
une action dont le résultat est de donner une lumière nou- 
velle «à la société. Quand l'action est accompli*? et qu’on 
regarde en arrière, on voit que les peuples se réveillent 
comme d’un sommeil, qu’ils repoussent leurs dieux au- 
pafavant vénérés, qu’ils considèrent leur ancienne gloire 
comme un songe, qu’ils croient à peine it son existence. 
On passe ainsi d’époque en époque en sortant des 
erreurs qui avaient captivé les générations antérieures, 
et on s’explique partant le mouvement de l’histoire 
d’après le procédé par lequel tout homme, tout animai 
corrige ses propres jugements. 

Acceptons les exemples de l’erreur qui figurent dans 
tous les traités de logique : on sait qu'une tour carrée 
vue de loin semble ronde, qu'un bâton plongé dans l’eau 
parait brisé. Tant que ces illusions durent, elles tien- 
nent la place de la réalité; il n’y a pas moyen de s'en sé- 
parer, et nos plus fausses pensées nous dominent avec au- 
tant de force, d’attrait ci de séduction que les plus belles 
découvertes; il n’v a pas d'absurdité qui ne puisse nous 
arracher de grands sacrifices. 

On commence à douter quand, en approchant de la 
tour, sa rondeur apparente laisse poindre les angles du 
carré, quand le bâton retiré de l’eau se montre droit. 
C’est ce qu'on doit dire des illusions nationales en con- 


Digitized by Google 



LES PERIODES EN QUATRE TEMPS 107 

sidérant la société comme un individu, non pas par mé- 
taphore, mais parce qu’elle n’est vraiment la société 
que dans les principes, les idées, les croyances officiel- 
lement inaugurées dans ses institutions, écrites dans ses 
lois, proclamées dans ses livres sacrés, professées par 
sou sacerdoce, identifiées avec sa vie. Hors de là, il n’y 
a que caprices, opinions, désagrégations : on perd de 
vue le système. Quand parait donc l’erreur dans la so- 
ciété? quand voit-dh poindre la double apparence qui 
nous secoue et nous jette dans le doute? Lorsque nous 
voyons deux gouvernements, deux religions, deux so- 
ciétés, deux États, deux armées décidées au combat 
dans l’impossibilité de coexister. 

C’est le cas du christianisme naissant; d’abord on ne 
le connaît pas, le paganisme lient lieu de vérité ; per- 
sonne ne doute de Jupiter, de Mars ou de leur puissance, 
et Home demande encore son éternité aux oracles; mais 
quand on voit deux cultes, deux armées, deux capitales, 
deux générations d’hommes qui s’accusent mutuellement 
d’impiété et de folie, alors le ciel est double, la terre 
dualisée, le milieu ondoyant; on ne peut vivre dans la 
contradiction, et on cherche une issue dans une société 
nouvelle, dans une autre civilisation. C’est le cas aussi 
du protestantisme quand il fait son explosion; alors seu- 
lement la société doute du pape, de l’Église, de la tra- 
dition, des indulgences, des sacrements, des saints, des 
couvents, des rosaires, des reliques; alors l’Europe est 
double, deux apparences contradictoires se la disputent. 
Faut-il obéir au pape ou lire la Bible? La question est 


Digitized by Google 



108 


A HT DE COMPAKKR I.ES DATES 


posée. Même déchirement dans la société française, 
quand, en 1789, toute la tradition catholique et féodale 
est mise en doute par la philosophie, en sorte que depuis 
lors il y a deux mondes aux prises sur le champ de 
bataille, deux sectes qui se vouent mutuellement à l’exé- 
cration de la postérité, s’accusant mutuellement de dé- 
truire la famille, la propriété, la religion, la civilisation. 

Cependant la contradiction n’est que le doute entre 
deux apparences opposées, et pour revenir à nos exem- 
ples, tant que nous voyons la tour ronde de loin et carrée 
de près, le bâton droit hors de l'eau et brisé dans l’eau, 
nous comparons, nous délibérons, nous sommes dans 
l’incertitude ; nous savons qu'il y a une erreur, mais où 
est-elle? en quoi consiste-t-elle? comment se rectifie- 
t-elle ? On ne le sait pas encore, et on cherche une issue. 
Cette phase de recherches, de combinaisons et de ré- 
flexions se montre dans l'histoire au moment des réac- 
tions. L’histoire en est pleine. A toute explosion succède 
constamment une répression, un retour vers les insti- 
tutions détruites, un effort pour ramener sur la scène les 
rois exilés, les patriciens expulsés, les prêtres sacrifiés. 
On conçoit qu'une croyance ait soulevé les multitudes, et 
qu’elle ail surpris la nation ; mais explique-t-elle le passé 
de l’ancienne croyance? a-t-elle le droit de la considérer 
comme une erreur folle? Après s’être affirmée, est-elle 
arrivée à s’établir avec l'autorité des anciens pouvoirs? 
Cette apparence de la vieille tradition ne subsiste-t-elle 
pas au fond des campagnes ou dans les palais, semblable 
à la tour ronde, an bâton brisé, ne conserve-t-elle pas 


Digitized by Google 



LBS PÉRIODES EN QUATRE TEMPS j09 

son illusion d;ms son milieu? Longues et douloureuses, 
les réactions durent autant que les révolutions; celle de 
Frédéric Barberousse en Italie s’établit pendant trente- 
deux ans; celle de Frédéric II ne compte pas moins 
d’aunées, et la restauration de 1814 a pesé sur l’Europe 
jusqu’en 1848, pendant trente-quatre ans, comme les 
phases les plus néfastes de l’histoire italienne. Cependant 
ce sont là des retours superficiels, factices, impuissants; 
on ne rétablit jamais les régimes détruits, on ne fait 
jamais oublier les révolutions aux peuples qui les ont 
vues; mille ans de répression ne les effaceraient pas de 
la mémoire des hommes. D'ailleurs, moins sanguinaires 
que les explosions, les réactions se bornent à contenir 
les hommes nouveaux, en les forçant à discuter officiel- 
lement au jour le jour toutes les questions, à légitimer 
leurs prétentions, à reconquérir les positions surprises, 
à s’emparer des postes oubliés, à se mettre à la tête 
du commerce, de l'armée, de l’art, de la science, et à 
dépasser les apôtres de l’ère antérieure. Ils poussaient 
aveuglément au martyre ; ils s’attendaient à des mira- 
cles, à des transformations soudaines; ils ne se doutaient 
pas de la force de l’ancienne société barricadée dans 
toutes les forteresses de l’erreur, de l’ignorance, des 
mystères, des contradictions naturelles, de l'esprit et de 
la nature ; mais la nouvelle génération connaît tout, sait 
tout ; elle compare tout, et elle laisse la naïveté unila- 
térale aux hommes du vieux temps. La plus grande réac- 
tion, celle de l'empereur Julien , arracha subitement la 
victoire aux chrétiens. En relevant des dieux qu’on 



110 AKT DE COMPARER LES DATES 

croyait sans vie, une philosophie qu’on avait insultée, 
une sagesse qu’on supposait folie, sans pour cela persécu- 
ter les chrétiens ni les supprimer, elle les obligea à mon- 
trer ce que pouvait leur orgueilleuse ignorance, quelle 
était la force de leur misère affichée, et ce fut alors que 
le christianisme apprit h combattre les fausses appa- 
rences du paganisme. 

Enfin le mouvement de l’erreur s'achève quand l’er- 
reur est remplacée par la vérité, quand le doute est 
vaincu, quand on voit que la distance rend la tour ronde 
de loin, que l’eau brise le bâton dans ses flots, quand 
on découvre enfin le terme intermédiaire (la distance de 
la tour, la réfraction de l’eau) qui produisait la double 
apparence de la contradiction. Alors on arrive aux so- 
lutions célébrées par des fêtes nationales. Ainsi, à la 
mort de Julien, le christianisme triomphe pour toujours 
en discréditant à jamais le paganisme, désormais exploité 
au profit de l’Église, en sorte que les anciens prêtres ne 
peuvent plus restaurer leurs temples, ni relever leurs 
autels, ni rappeler leurs traditions. Ce fut le même spec- 
tacle quand la réformation religieuse de Luther reçut 
enfin sa solution après la guerre de trente ans, qui la 
dégagea de la restauration forcée de l’Autriche, et rassura 
h jamais toutes les Églises protestantes. Quand on a 
traversé les deux phases de l’explosion et de la réaction, 
on arrive toujours aux solutions. 

Mais il n’y aurait ni explosion, ni réaction, ni solution 
si la poésie intérieure ne les cherchait pas, si les prédis- 
positions de l’esprit ne les demandaient pas. Dès que 


Digitized by Google 



LES rémODKS EN quatre temps 


111 


l’inspiration manque, tout s’arrête, on reste même dans 
le doute qui devient notre oreiller, dans la contradiction 
qui nous berce par ses oscillations, dans l’incertitude 
où se plaît la partie indolente et aléatoire de nos ins- 
tincts, dans la somnolence qui est l’état habituel des 
masses occupées par le travail, les affaires, les affections 
domestiques, le btato vivere. Aussi, que d’idées dou- 
teuses et contradictoires, que de pensées oubliées et né- 
gligées dans les recoins de notre intelligence! On n'y 
songe pas, on ne s’en soucie guère, quand tout à coup 
une illumination soudaine, un éclair de l’instinct nous 
agitent et nous imposent une recherche. Cette prédispo- 
sition à la recherche devient visible dans l’art, dans le 
style, dans les modes à certains intervalles, dans les 
poèmes poétiques ou satiriques qui lévèlent une modifi- 
cation profonde dans le rhythme de la vie. Cette prédispo- 
sition forme le quatrième moment de l’erreur. Mais la pre- 
mière, en réalité, elle précède tous les autres moments, 
et, semblable à l’amour naissant, elle entraîne à sa suite 
un cortège d'inquiétudes nouvelles, de méfiances étranges, 
des exigences impatientes de se traduire en succès posi- 
tifs. De là, au temps d’Auguste, l’ancien monde discré- 
dité avant même qu’on l’eût mis en cause, et le nouveau 
inonde invoqué par la poésie de Virgile, par les méta- 
morphoses d’Ovide qui avilit les dieux, par l'incrédulité 
dissimulée des historiens et des philosophes qui se déta- 
chent sournoisement de l’ancienne tradition. De là aussi, 
quand le moyen âge finit, les poètes italiens Pulci, Bo- 
jardo, l'Arioste, qui donnent une tournure comique aux an- 


Digitized by Google 



112 A BT DE COMPARER LES DATES 

tiens romans de chevalerie en attendant que Luther et 
les rois combattent la tradition de Charlemagne et de 
l’Église. 

La période actuelle de la révolution française montre 
les quatre phases aussi nettement dessinées qu’ou peut le 
désirer. La phase de la prédisposition est évidente dès la 
seconde moitié du dix-huitième siècle, dans ie style des 
écrivains, dans les nouvelles formes de la satire, dans 
l’incrédulité qui trouve enfin ses apôtres, dans la fami- 
liarité nouvelle qui confond les rangs, dans les questions 
qui arrivent pleines de nuages sur le trône et sur l’autel, 
et tout le monde connaît Voltaire, Rousseau, les ency- 
clopédistes, tous ces hommes qui vivent sous Louis XV 
et qui alarment Louis XVI. Cependant rien n’est altéré 
dans la société, dont les lois restent les mêmes. 

En 1789, c’est le moment de l’explosion; il y a deux 
sociétés dans la société, deux États'dans l’État; le dogme 
nouveau triomphe par la république, forme éphémère, 
tyrannie momentanée, véritable arme de combat contre 
l’ancienne monarchie, aboutissant à une monarchie re- 
nouvelée pour envahir l’Europe. 

La phase de la réaction succède bientôt avec les deux 
restaurations de Louis XVIII et de Louis-Philippe : c’est 
une discussion continuelle, croissante et visiblement tran- 
sitoire entre la république et l’absolutisme, entre le temps 
de 89 et la monarchie antérieure. 

La solution arrive en 1848, quand on proclame la 
république pour que la volonté générale librement inter- 
pellée donne sa conclusion définitive et arrive à l’empire 


Digitized by Google 



LES PKBIüDES EN QUATUE TEMPS 


113 


qui accepte la révolution et la transporte dans la forme 
traditionnelle de la monarchie française. 

La monarchie et la république sont à la société comme 
les catégories à la pensée individuelle, où l’affirmation 
et la négation s’alternent sans cesse. Si le gouvernement 
est monarchique, sa négation devient républicaine; s’il 
est républicain, elle devient monarchique; aucun peuple 
ne se soustrait à la nécessité de donner à son non la 
forme opposée aux affirmations régnantes. A défaut île 
réflexion, la parole toute seule devient républicaine 
contre les rois. Le spectacle des affaires concentrées dans 
un cabinet, les arrêts qui ressemblent à des caprices, les 
prodigalités princières où s’engouffrent les ressources de 
la nation, l’impossibilité de mettre en accusation les 
grands coupables, font désirer les assemblées, la liberté, 
la tribune ; tandis que sous les tribuns, quand le parle- 
ment est aux avocats, quand les débats s'emprisonnent 
dans des fictions constitutionnelles, quand la vérité ne 
peut se faire jour, quand la clameur universelle étouffe 
la parole des sages, quand on passe de délire eu délire 
au milieu des déroutes et que la raison périt, alors l'at- 
taque prend une forme monarchique et on invoque un 
dictateur redoutable, une action silencieusement sérieuse, 
un ennemi de la parole menteuse. 

La force des choses nous condamne ainsi à élever et à 
détruire l'un après l'autre les gouvernements auxquels 
nous attribuons une bonté ou une sévérité qu’ils n’ont 
pas par eux-mêmes; l'heure de notre naissauce nous 
rend irrésistiblement républicains ou monarchiques. Le 


Digitized by Google 



114 


ABT l)B (JOMPÀRKK LliS DATES 


lieu nous oblige h aimer les tribuns ou les despotes 
suivant qu’on combat des rois obstinés ou des peuples 
attardés; et tandis que le révolutionnaire français est 
enchaîné à la forme républicaine, avec les ligues, les 
frondes, les émeutes et les parlements pour renverser 
la monarchie, le révolutionnaire anglais suit les Tudor, 
les Cromwell, les despotes pour renverser le parlement 
traditionnel. De même, la république romaine comptait 
ses explosions et ses réactions par les dictatures; sous 
les césars, au contraire, les séditions, les régicides, les 
conspirations du sénat et des généraux Interrompaient à 
chaque instant la domination despotique. 

Chaque tradition traîne donc A sa suite une guerre ci- 
vile dont les victoires alternées déterminent les quatre 
phases de ses mouvements. Qu’on prenne au hasard une 
chronique, un abrégé de l’histoire d’un peuple, le nom 
seul de ce peuple dira s’il est monarchique ou républi- 
cain. La simple indication des événements les plus con- 
sidérables suffira à vérifier la loi de ses explosions et de 
ses réactions en sens inverse des traditions. Sous la 
monarchie, on aura des révolutions de palais, des émeutes 
formidables, des insurrections dans les provinces, des 
décompositions momentanées, des abdications volontaires 
ou forcées, des favoris disgraciés, envoyés à l’échafaud, 
de nouveaux rois congédiant tous les ministres du règne 
précédent, des princes se succédant avec toutes les vertus 
de la couronne, d’autres princes formant des séries né- 
fastes comme si une influence malfaisante pervertissait 
leur esprit, et tous ces accidents dégagés du luxe de la 


Digitized by Google 


LES PÉRIODES EN QUATRE TEMPS 


115 


narration, des circonstances fortuites, des hasards exclu- 
sivement personnels se traduiront aisément en phases 
officiellement constatées par leur influence sur les lois 
de la monarchie. Que s’il s’agit d'une république, les 
sénats envahis par la plèbe, les consuls paralysés par la 
peur, les capitaines enlevés ou exécutés, les libertés 
violées, parfois l’invasion de l’ennemi, car souvent les 
partis s’associent avec l'étranger et triomphent grAcc à 
une défaite, marqueront les inévitables intervalles des 
quatre temps. Plus la société est vaste, terme par sa 
base, vivante par ses idées, plus ses phases sont régu- 
lières, isochrones, solennelles : témoin l'ancienne Rome. 
Que si la société chancelle, si de nombreux ennemis 
l’entourent, si elle est forcée de répéter plusieurs fois 
ses essais avant d’aboutir, on lira l'histoire de Gênes ou 
de Sienne, qui multipliaient tellement les redites et les 
avortements que souvent elles comptaient plusieurs révo- 
lutions dans une même année. 

Les fédérations suivent la loi des Etats unitaires, avec 
cette seule différence que, faute d’une capitale, elles 
livrent leurs batailles en rase campagne. Mais chaque 
bataille est la préparation, l'explosion, la réaction ou la 
solution d’une époque nationale. L initiative part de 
l’État le plus avancé, et quand ses impatiences éclatent, 
il subjugue la fédération par une explosion unitaire, par 
une conquête qui efface les confins intérieurs, qui sus- 
pend la liberté des centres, qui expulse les rois obstinés, 
les patriciens insensés, les chefs aveugles, les héros 
d’outre-tombe, sauf à sc laisser vaincre ensuite par les 



11b 


ART DK COMPARER LES DATES 


réactions à demi unitaires, à demi fédérales, jusqu’à ce 
qu’on arrive aux véritables solutions fédérales voulues par 
la préparation. Un divise ainsi la grande époque de la Grèce 
dans les quatre temps de l'effervescence athénienne qui 
prépare l’explosion unitaire de Périclès, à laquelle suc- 
cède la réaction Spartiate connue sous le nom de guerre 
du Péloponèse, et déjouée par la solution thébaine qui 
rend la liberté à la Grèce. 

Par la même raison, les guerres de l’Allemagne pré- 
parent la réforme avec Luther, la font triompher avec 
l’explosion qui menace Vienne, et subissent ensuite la 
réaction de Walleustein , pour arriver avec Gustave- 
Adolphe et Richelieu à la grande liberté des traités de 
Westphalie. Hier le canon tonnait sur le continent amé- 
ricain, et une formidable guerre semblait menacer la fé- 
dération des États-Unis, dont on voyait le Nord livré 
aux dictateurs, le Sud à une conquête : cette guerre n’é- 
tait qu’une révolution, cette conquête qu’une explosion ; 
il ne s’agissait que de supprimer l’esclavage. 

Les fédérations ne se bornent pas aux États réunis par 
un pacte catégorique, par une diète permanente, par des 
traités éternels; partout où les idées sont communes à 
plusieurs centres, la fédération est sous-entendue, quel 
qu’en soit le trait d’union. Un temple suffit aux républi- 
ques de la Phénicie, l’amphictyonie aux Grecs, et il y a 
des fédérations si vastes que parfois leur pacte se dérobe 
aux yeux des plus illustres historiens. C’est ce qui arrive 
à l'Italie, réunie depuis Charlemagne par une fédération 
pontificale et impériale sur la base d’un pacte sous-en- 


Digitized by Google 



' r.KS pémor«RS en quatre temps 117 

tPnclu, sous l.i présidence honoraire d’un pape désarmé el 
d'un empereur absent, et toutes les guerres italiennes 
n’ont été que des révolutions, des réactions, des solu- 
tions, si bien qu'anjourd’hui encore, quand on parle de 
l’Italie, on se demande s le pape est réellement désarmé, 
si l’emperenr restera absent, si les deux chefs accepte- 
ront le royaume unitaire, s’il est une explosion mo- 
mentanée destinée à se résoudre de nouveau dans une fé- 
dération soit républicaine, soit prinrière sous la prési- 
dence des deux chefs du moyen âge, ou si les temps de 
l’Église touchant à leur tin comme ceux de l’empire, la 
géographie italienne dans sa mobilité prépare à Rome un 
avenir qui réponde aux vœux de la philosophie. Enfin 
l'Europe forme à son tour une fédération contre les 
autres peuples du globe : elle avait ses symboles à Rome 
du temps de Charlemagne, ses espérances à Jérusalem 
à l’époque des croisades; en présence des autres races, 
ses navigateurs sont associés, et nos guerres sont en 
quelque sorte des guerres civiles où l’on note les révolu- 
tions, les réactions, les solutions sur une échelle plus 
vaste ; en sorte que nous avons nos Périclès, nos 
Alexandre, et que Paris joue le rôle d’Athènes à la tête 
de la démocratie universelle. 

* Le théâtre chinois divise ses drames en quatre actes; 
de même on doit diviser toute action historique en 
quatre phases, soit qu’elle se développe dans un Étal, 
soit qu’elle se déroule au milieu des plus vastes fédéra- 
tions. La période de quatre temps est donc l’unité de me- 
sure de toutes les histoires; partout où les hommes pen- 


Digitized by Google 



118 


A BT DE COMPARER LES DATES 


sent, agissent, combattent et triomphent, ils tombent 
fatalement dans une sorte de drame chinois qui permet 
de comparer les uns aux autres les peuples les plus loin» 
tains, les plus opposés. Peu importe que l'un proclame 
la monarchie et l’autre la république, l’un l’unité, l’autre 
la fédération ; semblables à l'affirmation et à la négation, 
ces formes n’ont de sens que relativement à l’erreur mise 
en doute, combattue, discutée ou résolue, et l’incendie 
de Troie peut répondre à l'avènement d’une dynastie à 
Lo-Yang. 

On fixera les années de la période en remarquant que 
chaque phase demande le travail d’une génération, à 
peu près trente ans, le temps où tout homme supérieur 
parait, se connaît, se fait connaître, accepte sa mission, 
et l’accomplit. Avant l'âge de trente ans, il n’est pas 
homme public. Livré aux tâtonnements de l’adolescence, 
aux épreuves de la jeunesse, aux accidents de la famille, 
à l’inexpérience des affaires, aux entraînements de l’a- 
mour, de la colère, aux aveuglements qui conduisent aux 
fautes irréparables, les parlements le refusent, les états- 
majors le croient incapable; dans la guerre, il n’est 
qu’un soldat, dans la science qu’un apprenti, dans les 
hureaux qu’un subordonné, dans la ville qu’un homme 
remuant, sur les marches du trône qu’un présomptif. 
Après soixante ans, ses facultés s’affaiblissent, le désar- 
ment ; d'autres idées, d’autres usages, une autre généra» 
tion le chassent de la scène du inonde, son étoile pâlit, 
et, semblable aux femmes, la fortune tourne le dos aux 
cheveux blancs. 


Digitized by Google 



119 


LBS PÉRIODES EN QUATRE TEMPS 

D’après quelques physiologues, l'homme arriverait sur 
la scène à l'âge de quarante ans et y resterait jusqu'à 
soixante-dix ans; telle est aussi l’opinion exprimée par 
le üu'-ÀÏ, le grand livre de l'éducation chinoise : a A 
quarante ans, dit-il, l’homme s’appelle capable, il entre 
dans les fonctions publiques; à cinquante ans, il s’ap- 
pelle grisonnant, il a l’expérience des choses politiques; 
à soixante ans, il s’appelle sage, il dirige ceux qui sont 
chargés d’agir; à soixante-dix ans, il s’appelle vieillard. » 
Et ailleurs : * A quarante ans, on commence à remplir 
les fonctions publiques, on discerne les choses, on trouve 
des expédients, on fait des prévisions, on marche d’ac- 
cord avec le souverain ; à cinquante ans, on est chargé 
de l'administration supérieure ; à soixante-dix ans, on se 
retire des affaires. » Toujours est-il que nous sommes 
amenés» compter les phases par générations, et les gé- 
nérations par des intervalles d’à peu près trente ans, le 
temps de toute action personnelle. Si on veut signaler nue 
phase historique, on nomme un homme comme Maho- 
met, ou David, ou César; si on veut indiquer une action 
politique, on se trouve encore réduit à un intervalle de 
trente ans. La grande guerre de l’indépendance grecque 
contre Xerxès dure de 510 à 480, la réaction de Sparte 
contre la démocratie d’Athènes s'accomplit en vingt-six 
ans, la guerre Sacrée occupe la Crèce pendant trente ans. 
Toutes les phases des révolutions et des réactions ita- 
liennes restent dans la même latitude pendant le moyeu 
âge; la décadence italienne s’accomplit à son tour 
de 1496 à 1550, et l'Amérique, découverte eu 1492, 



120 ART DK COMPARER I.ES DATES 

est subjuguée, dévastée, anéantie en 1525. Mêmes in- 
tervalles dans l’histoire de la réformation qui se fait re- 
connaître de 1517 à 1555, et qui surmonte sa dernière 
réaction par la guerre de Trente ans. La vie de Jésus-Christ, 
la vie moyenne des sept rois de Rome, la prédication 
des apôtres qui commence en 33 et finit en 68 avec la 
réaction de Néron, la prédication des petits pères qui lui 
succède, toutes les périodes successives répètent le même 
intervalle tout aussi bien que les grands siècles d’Au- 
guste, de Philippe II, de Léon X et de Louis XIV, tous 
bornés à une génération, en sorte qu’on voit, immédiate- 
ment après, le style s’alourdir, les couleurs se faner, la 
poésie disparaître. 

Or, puisque toute action historique s’accomplit en 
quatre temps, ou en quatre générations, toute période his- 
torique se compose donc d’au moins cent vingt ans, juste 
le temps de toutes les grandes périodes italiennes les plus 
accentuées dans l’histoire de l'Europe. Ainsi la révolution 
des évêques dure de 1000 à 1122; celle qui traverse 
les phases des consuls, de la réaction de Frédéric Bar- 
berousse, de la guerre aux châteaux et des citoyens aux 
prises avec les concitoyens, finit exactement en 1250, 
au jour du grand interrègne. Successivement les guerres 
guelfes et gibelines, les tyrannies alternées, la réac- 
tion qui les attaque et les seigneurs qui donnent la 
solution finissent en 1372, le jour du grand schisme. La 
tourmente ultérieure des condottieri et la liquidation des 
seigneuries ne cessent qu'en 1194, au commencement de 
la décadence. Hors d’Italie, la réformation n’embrasse- 


Digitized by Google 



I.F.S PÉRIODES BN QUATRE TEMPS 121 

l-elle pas au moins cent vingt-cinq ans? Les concentra- 
tions et les monarchies modernes nous portent avec 
Louis XIV en France et Pierre I er en Russie de 1650 
à 1775; c’est ensuite la révolution française qui débute 
avec la prédication des philosophes et qui touche main- 
tenant chez tous les peuples à sa dernière solution. 

On remarquera qu’en général les périodes citées dé- 
passent légèrement la durée de cent vingt ans. La pre- 
mière, de 1000 à 1122, compte deux années de plus; la 
période successive, de 1122 à 1250, montre un excédant 
de huit ans; on arrive encore, avec la troisième période 
des seipeurs, à 1572 avec un nouvel excès de deux ans 
qui se reproduit dans la période ultérieure des condottieri 
qui finit en 1494. Si on suit les autres périodes, soit en 
Italie, soit hors d’Italie, chez tous les autres peuples de 
l’Europe, le même excédant se répète constamment, 
comme on pourra le voir dans notre Histoire des révo- 
lutions d’Italie; et la nécessité de donner une forme 
précise, un chiffre exact qui représente la durée moyenne 
des périodes les porte à cent vingt-cinq ans, en élevant le 
temps moyen de chaque génération à trente et un ans et 
trois mois. Cette augmentation se confirme par l’observa- 
tion que tous les cinq cents ans, c’est-à-dire toutes les 
fois que quatre périodes s’épuisent, le monde subit une 
transformation sensible. Ainsi, l’an mil avant Jésus- 
Christ, la Grèce se détache visiblement de l’ère des héros, 
cl on dirait qu’elle sort des nuages mythologiques de 
Y Iliade et de V Odyssée. Prenons-la en 500, la voilà ré- 
publicaine, civilisée, aux prises avec la Perse, à la veille 



122 


ART DR COMPARER I.KS DATES 


d'enfanter Hérodote, Thucydide, Périclès, ses poètes, ses 
philosophes. Transportons-nous à l’an 1 de notre ère : 
tout l'Occident change de forme, et Auguste tourne à la 
paix la société précédemment organisée d'après l’unique 
principe de la guerre. Cette fois Miltiade, Thémislocle, 
le premier Brutus, deviennent aussi impossibles au milieu 
du monde chrétien qu’auparavant Achille, Diomède, 
Hector et Andromaque l'auraient été à Salaminc, à Pla- 
tée, à Marathon. Encore cinq cents ans, et les barbares 
envahissent l'empire pour fonder d’autres royaumes, 
d’autres sociétés, une nouvelle civilisation. L’an 1000 de 
notre ère, l’Europe parait avec les capitales actuelles, 
avec les dynasties que nos rois continuent, avec la reli- 
gion qui règne encore, enfin avec la géographie, qu’au- 
cun événement n'a ébranlée. Arrivons en 1500 et nous 
demandons si la découverte de l’Amérique et si la prédi- 
cation de Luther ne changent pas de nouveau la face 
delà terre? si les chevaliers du moyen âge peuvent se 
renouveler? si nous ne sommes pas dans le monde que 
les historiens appellent moderne, parce que rien ne lui 
ressemble dans le passé et que la révolution française 
elle-même modilie légèrement? Nous demandons si 
avant d’arriver à un changement équivalent à celui de 
l’an 1500 ou de l'an 1000, ou des barbares qui détrui- 
sent en 500 l'empire romain, ou de César et de Jésus- 
Christ qui le fondent cinq siècles plus tôt , ou de la 
Grèce qui se civilise et de Home qui débute en 500 
avant l’ère, il ne nous faudra pas des mutations, des 
perfectionnements, des innovations capables de remplir 


Digitized by Google 


LES PÉRIODES EN QUATRE TEMPS 123 

encore une période de cent vingt-cinq ans avec ses 
quatre phases et de toucher ainsi à l’an 2000? Le temps 
d’une génération évaluée à trente et un ans et trois mois 
est donc l'unité, le jour qui mesure les époques dans 
toutes les histoires. 


Digitized by Google 



CHAPITRE VIH 


ÉQUIVALENCE DES NATIONS 


Variantes <le la civilisation ; — Toujours dominées par 1rs ressem- 
blances; — Toujours soumises b la nécessité de mettre les peuples 
de niveau. — L’infériorité d’une nation en présence de l'ennemi 
serait sa mort. — Comment les peuples se rachètent de leurs de- 
fauts. — Pourquoi ils s’organisent en sens inverse les uns des 
autres. — l)e quelle manière toute période en quatre temps fait le 
tour du monde. 


Ce qui frappe d’abord l'esprit des historiens est la di- 
versité des nations, leur opposition réciproque, leur 
guerre éternelle, qui semble sortir des profondeurs de 
la création avec une tradition de combats, de contrastes, 
de railleries, de malédictions répétées de siècle en siècle 
depuis le commencement du inonde. C’est ainsi que la 
Bible raconte l’histoire des Juifs, constamment inspirés 
par leur haine contre les Égyptiens, les Assyriens, les 
Perses, les Mèdes et une foule de peuples qui les étonnent, 
les uns par leurs dieux, les autres par leurs institu- 
tions, d’autres par les villes cyclopéennes qu’ils cons- 
truisent. C'est ainsi que V Iliade nous laisse une impres- 


Digitized by Google 



équivalence des nations 


125 


sion indélébile, parce qu’elle oppose le camp des Grecs 
à Ja ville des Troyens, où l’on voit Hector, Andro- 
maque, Paris, Priam, avec des idées, des alliés, des 
traditions qu'Agamemnon combat et qu'Achille méprise. 
Quelle variété dans la revue de l’armée des Grecs, quand 
Hellène nomme à Priam les capitaines et les troupes qui 
se massent autour de Troie ! Ce sont des hommes que de 
longues guerres ont déjà séparés, façonnés de cent ma- 
nières diverses, soumis à des divinités qui les protè- 
gent ; les uns sont voués à Mars, les autres à Minerve, 
chacun d’eux a choisi dans le ciel son étoile polaire, et 
la variété des casques, des boucliers, des lances, des 
costumes, annonce qu’ils sont tous fils de terres entou- 
rées d’ennemis. 

Cette diversité éclate plus saisissante encore dans 
l’Odyssée, où l’on observe les peuples dans leur foyer 
domestique, et où l’on ne passe de l’un à l'autre qu’à tra- 
vers les aventures, les surprises, les combats, les pro- 
diges de l’art, de l’industrie, de la religion. Calypso ne 
peut naitre chez les Phéaces, pas plus que Méuélas en 
Égypte. 

D’où vient entin la grandeur d’Hérodote, avec qui 
nous touchons à la véritable narration historique? De ce 
qu’il traduit en prose et transporte de Priam à Xerxès la 
guerre des Grecs contre l’Asie. D'un côté on voit le grand 
roi, ses satrapes, une armée aux innombrables combat- 
tants, un mouvement rapide qui concentre tout à coup 
une foule de peuples sur l'Hellespont, le faste de la ci- 
vilisation, les larges et cruelles justices de l’Orient, une 


Digitized by Google 



126 AKÎ DE COMPARER LES DATES 

sagesse qui prend toujours des proportions gigantesques, 
un profond mépris pour les petites villes, les peuplades 
républicaines, les ligues microscopiques soudées et des- 
soudées h chaque Instant, les discordes qui prennent le 
riOtn pompeux de franchises, de libertés, de discussions; 
de l’autre côté ce sont des villes suppléant au nombre par 
la force de l'enthousiasme, des citoyens que leur génie 
élève au-dessus des ruis, de petites armées qui se jouent 
de masses stupides marchant aveuglément au car- 
nage, des combattants doués d’une opiniâtreté surhu- 
maine, d'une intelligence capable de découvrir une 
puissance dans leur propre impuissance. Hérodote peint 
lesdeux camps, en comprend tous les drames, et quand 
il les décompose, on voit encore dans son histoire, qui de- 
vient universelle, les peuples diversifiés par les milieux 
o(t de longues guerres : des épreuves séculaires, des lois, 
des mœurs, des traditions désormais indélébiles en ont 
fait Comme des races distinctes, même quand ils offrent 
les mêmes traits. 

Quelle différence entre les Assyriens et les Égyptiens? 
Comment comparer les Égyptiens aux Éthiopiens, qui ne 
peuvent comprendre les ambassadeurs des Perses? Quel 
rapport entre les Perses si civilisés et les Scythes nomades, 
traînant après eux leurs maisons, leurs troupeaux, leurs 
devins, au milieu d’un climat affreux, où ils se retranchent 
et se défendent par la dévastation; en sorte que Darius 
peut h peine se sauver, lui qui leur reprochait de fuir. 
Chaque peuple a sa loi bizarre : les Adyrmacides livrent 
leur fiancée au roi avaDt d’y toucher, les Nasamons la 


Digitized by Google 



éQUlVALExNCE DES NATIONS 


121 


livrent aux convives ; entre les Âuliens et les Agathyrs, 
les femmes sont communes; les Marantes maudissent le 
soleil qui les brûle, les Massagètes au contraire l’adorent; 
chez les Indiens, chez les Thraces, la femme suit son mari 
dans le tombeau; quelques Indiens tuent leurs vieillards 
et leürs malades, d'autres les laissent mourir dans la soli- 
tude ; les Assyriens exposent au contraire leurs infirmes 
dans les carrefours; jamais un Grec ne mangera son 
père, jamais un Galatien ne se décidera à le brûler. Tout 
peuple tient obstinément à sa loi. « Si on proposait, dit 
Hérodote, il tous les hommes de faire un choix parmi les 
meilleures lois qui s’observent dans les divers pays, il est 
certain qu'aprfes un examen réfléchi chacun se détermi- 
nerait pour celles de sa patrie; tout homme est persuadé 
qu'il n'en est point de plus belles. » 

Au milieu de cette diversité, les civilisations restent 
équivalentes, car la guerre force tous les peuples à ne pas 
s'attarder d’un jour, et celui qui reste eu arrière voit ses 
provinces envahies, sa capitale menacée. S’il ne répare pas 
sur-le-champ ses défaites, il disparait à jamais. Ile là les 
nations sont obligées de s'imiter, de se copier, de se voler 
les idées, les découvertes, les inventions, les religions. 
Vous voyez les mêmes dieux en Égypte, à Tyr, en Grèce; 
les oracles à Dodone comme à Thèbes d’Égypte ; le deuil 
et les cérémonies funèbres de Bubytone sont celles de 
Thèbes et de Memphis; les Perses empruntent l'habille- 
ment aux Mèdes, la cuirasse aux Égyptiens, l’amour des 
gart-ons 'aux Grecs, le culte de Vénus aux Assyriens, et 
chez Hérodote toute la terre est déjà pleine d'habitants 



128 


ART DK COMPARER LES DATES 


en communication les uns avec les autres, en sorte que 
les sauvages sur les confins de l’Égypte ne peuvent rester 
étrangers aux combats de Darius contre les Scythes, et 
aucun homme de la Grèce ne s’arrache à la fatalité qui 
l’oblige à combattre ou à défendre le despote de la Perse. 
Puisque tout est force dans le monde, la beauté de Vénus 
comme la vigueur d’Hercule, la lyre d’Amphion comme 
les dix mille ouvriers du temple de Salomon, la boussole 
comme le canon, la religion comme l’armée, cet équi- 
libre qu’on trouve aujourd’hui entre le schisme russe, la 
papauté catholique, la philosophie protestante, la liberté 
anglaise et la monarchie française est le fait constant de 
toutes les époques les plus reculées de l’histoire. 

Il en résulte qu'une période en quatre temps ne peut 
se réaliser à Memphis sans se reproduire à Athènes, sans 
devenir italienne, ibérienne, assyrienne, sans faire le 
tour du monde, sans tigurer dans toutes les histoires. 
Kien n’est donc plus naturel que de comparer les peuples 
entre eux en dépit de leurs différences, et le langage 
même nous y entraine avant qu’on y réfléchisse. En parlant 
de Home, on dira qu’elle est supérieure par sa constance 
à la république d’Athènes, mais que les Athéniens surpas- 
sent les Romains dans les arts et dans les sciences, que 
les Spartiates , en présence des Athéniens , sont moins 
civilisés, mais plus héroïques. En général on tend à sou- 
mettre à une mesure unique les événements les plus 
variés et à chercher les héros d’un peuple chez les au- 
tres peuples. On dit à chaque instant que Romulus est 
le Thésée de Rome, qu’Aristide est le Galon d’Athènes, 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCE des nations 


129 


que Calvin est le Luther de la France , Knox le Calvin 
de l’Ecosse, Albuquerque le Christophe Colomb du Por- 
tugal, Pierre I er le Louis XIV de la Russie, et que Fir- 
mian, Dutillot, Tanucci, sont lesTurgot de l'Italie, dont 
Joseph H est le pendant en Autriche, Frédéric U en 
Prusse et Catherine II à Saint-Pétersbourg. Il est in>- 
possible de ne pas reconnaître que la manie des cathé- 
drales, la fureur des croisades, la violence des guerres 
civiles, la constitution des monarchies modernes, se mon- 
trent l’une après l’autre, presque aux mêmes jours dans 
l’histoire des nations, aujourd'hui toutes sécularisées, 
comme vers l’an 1000 toutes dévouées à l’Église. 

Mais il y a plus : les différences des civilisations 
s'expliquent par leurs ressemblances. En effet, portons 
les ressemblances à l’excès, imitons les géomètres qui 
facilitent leurs calculs en se figurant des surfaces sans 
profondeur , des lignes sans étendue , des points sans 
dimensions. Supposons les deux mille nations qui habi- 
tent la terre, toutes égales depuis le commencement du 
monde; admettons que, par hypothèse, elles possèdent 
toutes le même nombre de lieues carrées, le même chiffre 
de soldats, des chefs également habiles, les mêmes dispo- 
sitions à la science, aux arts, à l'industrie; qu'en un mot 
la pluie, le soleil, le climat, les lleuves, l’air, la mer, la 
végétation s'accordent miraculeusement il leur assurer 
la plus parfaite égalité, et supposons-les toutes dans la 
première phase de leur civilisation : quelle en sera la 
conséquence? Chacune aura son histoire, qui passera 
d’une période à l'autre avec La régularité îles mathéma- 



130 ART DK COMPARER LES DATES 

tiques; chaque peuple donnera les mêmes représenta- 
tions à Paris et à Constantinople, à Bombay et à Yeddo; 
et l’histoire de tous les peuples étant la même, le monde 
n’aura eu réalité qu'une seule histoire commune à tous 
les États. A une époque donnée, ils se construiront des 
capitales : l’époque suivante, ils bâtiront des tem- 
ples grecs; plus tard, ils les remplaceront par des basi- 
liques romaines, par des cathédrales gothiques; plus 
tard encore, par des hôtels de ville, par de riches pa- 
lais , et enfiu les palais des rois ou des embarcadères 
merveilleux feront oublier le luxe suranné des cathé- 
drales. L’impossibilité de remporter des victoires ré- 
duira les guerres à des tournois , mais chacune d’elles 
traversera les cycles du siège de Troie, des conquêtes 
d’Alexandre, des croisades catholiques réduites à des 
fêles nationales, dont les Homère, les Virgile, les Dante 
seront comme autant de Pindares aux jeux Olympiques. 
Dans cette hypothèse, chaque peuple se verra dans son 
voisin comme dans un miroir, et les deux mille his- 
toires seront autant de redites. 

Il n’y a, certes, aucune égalité entre les nations, et 
on ne trouverait pas plus deux Frances dans le monde , 
que deux gouttes d’eau semblables dans l’univers; mais 
la guerre universelle condamne les peuples à exploiter le 
soi, le climat, la population, les dispositions naturelles 
dans toute leur variété , pout en tirer des forces équiva- 
lentes à celles de leurs adversaires. L équivalence doit 
être exacte , sous peine de mort : il suffit que deux 
peuples vivent à côté l’un de l’autre pour qu’on puisse 


Digitized by Google 


ÉQUIVALENCE DES NATIONS 


131 


les dire égaux au point de vue du mécanisme politique. 
Si l'un d’eux était doué du moindre avantage, du plus 
faible privilège, il subjuguerait son voisin ; dès lors, deux 
fois plus fort, il ne trouverait aucune résistance en pré- 
sence d’un troisième peuple, et de proche en proche, les 
autres disparaîtraient sous sa domination sans cesse dou- 
blée par cette supériorité croissante qui étendait si rapi- 
dement les conquêtes des Grecs, des Romains, des bar- 
bares, des Arabes, des Tartares, de toutes les nations 
assez heureuses pour changer un moment l’équilibre d’un 
continent. Mais, loin d’arriver à la domination univer- 
selle, leurs conquêtes, toujours arrêtées h moitié che- 
min, n’ont jamais occupé le quart de la terre connue, 
duraient à peine quelques siècles, et se dissolvaient au 
premier choc des nouvelles invasions. Toutes les civili- 
sations se nivèlent tellement, qu’on peut en quelque 
sorte justifier la vanité qui porte invariablement chaque 
peuple à se croire le premier de la terre. Quelle que soit 
sa misère, il supplée à ses défauts ou par le climat, ou 
par les armes, ou par l’industrie, ou par la navigation, 
ou par l'agriculture, ou par les expédients insaisissables 
de la race, des mœurs, des idées, des traditions, des 
alliances. Malheur à lui s’il devait se dire inférieur à un 
autre peuple 1 

L'équivalence des peuples explique ainsi la variété des 
formes politiques, toutes tournées, les unes contre les 
autres, comme les instruments de leurs éternelles riva- 
lités. Ils savent à merveille que le moindre surcroît de 
force donne la conquête , que la moindre infériorité 



ART DK COMPARER LES DATES 


132 

conduit à la servitude , que vivre c’est utiliser les acci- 
dents du sol, du climat, des produits, de la race, de 
manière à tenir tète au plus proche voisin , et à rendre 
inutiles tous les avantages qu’il obtient de la nature. Le 
sol permet-il à l’ennemi de s’organiser par la centralisa- 
tion , de siéger dans une capitale formidable, de diriger 
une armée aguerrie ? On lui opposera la ressource des 
fédérations, on l'entourera de républiques, de petites 
principautés, de barbares quasi - nomades , dépeuples 
pasteurs qui le harcèleront , le harasseront et le fati- 
gueront par le nombre des combattants, par la variété 
des résistances, par l’inertie la plus sournoise qui déjouera 
son besoin d’agir, de civiliser, de séduire, d’entraîner. 
L’ennemi se rend-il formidable par la liberté? On l’ob- 
servera et on tâchera de conquérir les avantages du si- 
lence mystérieux, de l’obéissance passive, des armées 
permanentes; on s’habituera à endurer les caprices du 
despotisme, compensés par des victoires en rase cam- 
pagne, par la gloire de la monarchie, par la richesse «lit 
territoire étendu, et la monarchie parviendra ainsi à 
rendre vaine la sagesse des peuples condamnés aux dis- 
cussions, aux parlements, aux révélations scandaleuses, 
à la discorde étalée en plein* jour, érigée en système. 

Il en résulte que les peuples s'organisent en sens in- 
verse l’un de l’autre, qu’à côté de la tradition unitaire des 
Perses on voit sans cesse la fédération républicaine des 
Grecs; la libre Angleterre combat constamment l’abso- 
lutisme français, et la monarchie française rivalise depuis 
des siècles avec la fédération germanique, avec les Liais 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCE DES NATIONS 133 

de Hollande, des Flandres, du Brabant, de la Suisse. Au 
sein même de chaque fédération, on découvre une foule 
de subfédérations, de ligues entourant des royaumes. 
Enfin chaque ligue subalterne contient aussi son ver 
rongeur, sa ville menaçante, comme Thèbes, qui sub- 
juguait la Béotie, comme Zurich, où Guillaume Tell 
était déclaré traitre à la Suisse. Les formes tendent à 
s’alterner avec la régularité du blanc et du noir sur le 
damier; les montagnes, les fleuves, les déserts, les 
golfes, les accidents du sol ne font que multiplier les 
contrastes dans les détails, toujours dominés d’ailleurs 
par la loi générale qui nous fait passer de la France 
unitaire à l’Allemagne fédérale, à la Hussie encore 
unitaire, à la Tartarie livrée aux ligues, à la Chine 
organisée par le despotisme, en présence du Japon, terre 
de liberté. Quand le commerce déplace les richesses et 
quand les gouvernements se transforment, alors les con- 
trastes se transforment à leur tour. Les unités devien- 
nent des fédérations et les fédérations des unités. Alors 
l’empire romain, décomposé, laisse paraître l’unité au 
nord chez Attila, chez Charlemagne, tandis que la Pologne 
unitaire jette les Bussies dans des conditions fédérales. 

Ainsi, la terre est couverte de peuples organisés en 
sens inverse l’un de l'autre. Albuquerque, en arrivant 
au Ceylan, y découvre deux peuples ; les Bedas, établis 
au nord, nus, partagés en tribus obéissant chacune à un 
chef, liguées, libres, ennemies de tout étranger; et les 
Chingalais, au midi, petits, policés, avec des prêtres 
bouddhistes, fourbes, faux, cérémonieux et unitaires. Au 


Digitized by Google 



134 


A HT DE COMPARER LES DATES 


Bengale, Bismapore fait opposition aux antres régions. 
Les Péruviens, doux jusqu'à la lâcheté, incapables d’op- 
poser la moindre résistance aux forbans titrés de l’Es- 
pagne, confinaient avec les Chiliens intrépides, dit 
Pietro Martire, habitués au travail, indépendants, et 
non-seulement ils se défendirent, mais ils attaquèrent les 
Espagnols, si bien que le Portugais Ercilla, leur ennemi, 
au service de l’Espagne , les célébrait dans son poème, 
véritable jeu de lumière, incontestable reflet de la haine 
de Lisbonne pour Madrid, transportée dans les scènes delà 
vie américaine. Pietro Martire signale le même contraste 
à la Havane, où le peuple était peureux et affable, tan- 
dis que les îles voisines appartenaient à d’affreux anthro- 
pophages. 

Les navigateurs découvraient une foule de rivalités 
dans les Archipels de l'océan Pacifique ; fêtés à Othaïti 
et aux îles des Amis, une race cruelle et sanguinaire les 
attaquait à Sandwich. Ils trouvaient des habitants sales, 
pauvres et pudiques à la Nouvelle-Zélande, propres, 
attrayants et voluptueux à Taïti. La Nouvelle-Calédonie, 
aux terres hostiles et désolées, s'opposait également aux 
Nouvelles-Ébrides, luxuriantes et hospitalières, mais 
livrées à l’anlropophagie. 

On dit assez souvent que l’Asie et l'Afrique sont les 
régions du despotisme, mais on voit la liberté dans les 
diètes lartares, dans la fierté de la Corée, dans les fédé- 
rations de l’Inde, dans le conseil du Japon. En Afrique, 
Loango, le pire des royaumes, est électif, avec un roi qui 
peut tuer ou vendre ses ministres, mais qui n’oserait pas 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCE T>B8 NATIONS 


135 


toucher îi ses vassaux île Cahendc, Malerabo, Sogora et 
Magouba. Qu’on lise Cadainoste. « De mon temps, dit-il, 
le roi du Sénégal, nommé Zucolin, avait été élu par des 
seignetirs habitués à chasser leurs rois dès qu’ils leur dé- 
plaisaient. Son pouvoir n’est ni sur, ni durable comme 
celui du Soudan du Caire... Les Barbacini et les Sereri, 
ajoute-t-il, n’ont aucun roi, aucun maître; ils se bornent 
à honorer tantôt l’un, tantôt l'autre, d’après les qualités 
et la fortune des hommes. » Enfin, d’après Virey, les 
peuples chez lesquels on faisait la traite obéissaient à des 
gouvernements les uns despotiques, les autres libres 
comme l’État aristocratique d’Alchantie. 

La nécessité des équivalences est telle que les races 
aboutissent aux plus extravagantes juxtapositions. Les 
Circassiens, les Carhemiriens, les Géorgiens, qui sont les 
plus beaux des peuples, confinent avec les hideux Kal- 
mouks; les Tartares Nognis rabougris, avec les Lapons; 
les Samoièdes sont en présence des grands et lymphati- 
ques Finnois , les stupides Groënlandais des blonds Irlan- 
dais. « Rien ne surprend plus l’émigrant européen, dit 
le docteur Pichéring, que la différence physique entre les 
habitants de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, deux 
régions situées entre les mêmes parallèles. » L’Inde réu- 
nit sous le même climat les Rohillas blonds, les Népau- 
liens à la peau jaune et les Bengalais brun foncé ; h 
Bornéo, les Malais habitent la côte, et les Rurvaks l’inté- 
rieur. « La plupart des voyageurs qui ont parcouru 
l'océan Pacifique, dit Jacqueminot, témoignent de la sur- 
prise qu’ils éprouvent en voyant deux peuples aussi voi- 


Digitized by Google 


136 


ART DR COMPARER I.ES DATES 


sins et aussi différents que les Rougans et les Vit- 
tiens. 

La juxtaposition la plus frappante est celle des Péche- 
rais et des Patagons sur la terre du Feu. Les premiers, 
petits, maigres, vilains, avec des femmes hideuses, 
presque nus et teints en rouge et en blanc; les seconds, 
hauts de plus de six pieds, carrés, vigoureux, avec des 
membres épais, un caractère doux et hospitalier. La 
première fois que Magellan les découvrit, en 1519, l’Eu- 
rope les connut il travers les exagérations de Pigafetta, 
qui parlait de perles grosses comme des œufs et d’oi- 
seaux qui entraient dans la bouche des baleines pour leur 
manger le cœur. Un siècle plus tard , les voyageurs 
donnaient aux Patagons des palais corinthiens et la sta- 
ture des Titans, en réservant aux Pécherais leurs enne- 
mis la taille des pygmées. Toujours est-il qu’après toutes 
les rectifications, le contraste ne saurait être plus consi- 
dérable, ni conduire à deux genres de vie plus opposés. 
Les Patagons chaussent des bottines, montent 5 cheval, 
se couvrent de manteaux de peau, font des esclaves, les 
traînent avec eux, s’abritent sous des tentes, rôtissent 
leur viande, endurent un froid insupportable, aiment le 
jeu avec frénésie, croient aux sorciers et à l’esprit des 
Andes, et se ressemblent tous comme si c’étaient des 
frères jumeaux. Les Pécherais leur résistent évidemment 
par la montagne, ou par un esprit plus intelligent, ou par 
une ruse plus développée, bref par des'qualilés qui nous 
échappent, mais que leur survivance met hors de doute. 

L’équivalence protège encore les peuples les plus ur- 


Digitized by Google 


ÉQUIVALENCE DES NATIONS 


137 


riérés quand le sol ou le climat les barricadent contre la 
civilisation et les dispensent du pénible travail qui l’en- 
fante. Pourchassé, assiégé, écrasé par les blancs, le nègre 
se retranche sous les tropiques où personne ne peut atta- 
quer la mystérieuse Tomboctou. L’hyperboréen se cache 
aux pôles, où personne ne veut sa place. 

L’océan Pacifique a protégé avec ses eaux la malheu- 
reuse race des Papous, la race incapable des Polynésiens, 
celle des Malais évidemment chassés de l'Inde. Partout 
les montagnes, les déserts, les steppes, les fleuves, 
les golfes ont été les forteresses, les fossés, les remparts 
des nations; et, pour citer un dernier exemple, le Mada- 
gascar doit son indépendance à la mer qui l'entoure, à 
ses forêts d’une végétation extravagante, à ses deltas ma- 
récageux et infects, et son royaume prospère avec ses 
Hawas (la race conquérante), ses Sakalaves (le peuple 
conquis), sa capitale Atanarive, son port Tamava, et sa 
religion justement hostile au christianisme qui ouvrirait 
les frontières aux blancs. 

L'Amérique doit sa catastrophe au défaut d’équiva- 
lence avec l’Europe qu’elle avait ignorée, et l’Europe 
doit ses conquêtes dans les autres parties du monde au 
progrès de la navigation qui rend désormais inutile la 
grande défense de l’océan, si favorable à la barbarie des 
archipels et des continents détachés. Encore nos con- 
quêtes auraient-elles été bien difficiles, si nos capitaines 
n’avaient pas profité des hostilités établies entre les peu- 
ples qu’ils visitaient, et Cortez aurait été massacré avec 
ses neuf cents Espagnols s'il ne s’était mis à la tête d’nne 



138 ART DE COMPARER LES DATES 

foule de caciques et surtout de la république de Tlaseala, 
qui lui fournissait une armée de deux cent à quatre 
cent mille liommes contre la grande monarchie du 
Mexique. Tous les voyageurs s’accordent à dire que les 
frères Pizarro n'auraient pu s’emparer du Pérou si, par 
un bonheur inopiné, ils n'étaient arrivés dans un mo- 
ment où deux prétendants se disputaient l’empire. Une fit 
Yasco Nunez h l’isthme de Panama? Il imita Cortez et les 
Pizarro en se mettant ù la tête de tous les caciques que 
Pacra avait domptés: il le trahit, le fil lier, voulut en- 
tendre tous ceux qui se plaignaient de lui, et il fit justice. 
Quel royaume d’Europe dont le chef serait pris, lié, mis 
au pilori, livré h ses ennemis, ne tomberait pas à la 
merci d’un imitateur de Nunez? Lorsque Cabrai attaqua 
le Zamorin de Calicut , maître du Malabar, il se mit h la 
tête de ses vassaux, les rois de Cochin, de Cananor, 
d'Onor, de Cular. Les Portugais opposent Goa à Cali- 
cut; et les négriers ne font leur capture qu’en se mêlant 
aux effroyables guerres des nègres. 

Le niveau des nations se prouve donc par les ressem- 
blances des drames que tous les historiens remarquent, 
par la guerre qui condamne les nations h s’imiter sans 
cesse, par les différences mêmes qui les séparent l’une de 
l’autre et qui les montrent organisées de manière à éter- 
niser leurs combats, enfin par les religions toujours hos- 
tiles l’une à l’autre, mais toujours obligées de se tenir 
tête sur tous les points. Toute découverte fait le tour du 
monde, toute période historique se reproduit d’un bout h 
l’autre de la terre, bien que ses formes varient, bien 


Digitized by Google 



équivalence des nations 


139 


que la France accepte l’explosion protestante avec la 
quasi république de Coligny, et l’Angleterre avec le des- 
potisme des Tudor, en un mot bien que les affirmations 
et les négations s’alternent d’un pays à l'autre comme les 
dents des roues engrenées. L’équivalence ainsi assurée 
nous permet de comparer les nations d'époque en époque 
sur la mesure des périodes en quatre temps. 


Digitized by Google 


CHAPITRE IX 


LA CHINE A L IMACE HE l/EUROPE 


Sa tradition. — La seule qui s’oppose à la nôtre. — Se développe 
par l’unité contre les fédérations tartares ; — Par le génie positif 
des inventions contre la poésie de l’Inde ; — Par la force du despo- 
tisme contre la linerté du Japon. — Sa richesse nous confond. — 
Ses singularités nous déroutent. Mais son extrême simplicité nous 
permet de la dominer. 


Nous remontons vers le passé avec la tradition chré- 
tienne, la plus ancienne, la seule qui nous inspire. Les 
autres traditions se réduisent à des fragments histori- 
ques, à des narrations détachées, à de courts commen- 
taires sur des périodes de quelques siècles, à des lé- 
gendes poétiques, où la fable bouleverse les données de 
la vie réelle, et encore ces narrations, ces fragments, 
ces légendes sont éclairés par notre civilisation, qui en- 
traîne dans son courant et les souvenirs de l’Égypte, et 
les arts de la Grèce, et la conquête des Romains, et la 
barbarie du moyen Age. Les Assyriens, les Rahyloniens, 
les Perses ne semblent revivre dans le passé et se tenir 
sur leur base que grâce au regard que leur accorde notre 
religion. Mais si le christianisme embrasse le tiers des 


Digitized by Google 



la chine a l’image de l’eükopk 


141 


vivants, si l’islamisme qui en embrasse un autre tiers se 
fonde encore sur la tradition chrétienne et remonte à 
son tour vers le passé grâce à l’Évangile de Jésus-Christ 
et au Pentateuque de Moïse, nous trouvons à la Chine 
352 millions d’habitants avant d’autres lois et une tradi- 
tion qui garde ses souvenirs depuis quatre mille ans avec 
une précision merveilleuse, sans passer, comme nous, à 
travers quatre langues, sans offrir aucune interruption, 
sans violer un instant la série de ses deux cent trente- 
trois empereurs, dont les règnes, minutieusement décrits 
par les statistiques, ont exercé une influence décisive sur 
les deux tiers de l’Asie. Si nous ne comparons pas notre 
tradition avec celle de la Chine, où chercherons-nous 
d’autres points de repère dans le monde? 

De race jaune ou mongole, les Chinois retournent 
contre nous toutes nos prétentions. Comme nous, ils se 
croient le premier peuple du monde. Suivant eux, nous 
sommes les barbares, et si nous voulons tout soumettre 
au pape, ils déclarent que tous les hommes doivent obéir 
à leur empereur, fils du ciel. Aussi inflexible que les 
cérémonies catholiques en présence des autres religions, 
jamais l’étiquette chinoise n’a fléchi devant aucune puis- 
sance de l’Europe ; aucun ambassadeur de notre race n'a 
pu se vanter d’avoir parlé au chef du Céleste Empire: 
il faut dire, à notre honneur, qu'aucun d’eux n'a ac- 
cepté l’humiliation des trois génuflexions et des neuf 
prosternations jusqu’à toucher la terre avec le front. A 
la vérité, lorsqu’il le faut, nous imitons les inventions et 
jusqu'aux moeurs de la Chine, nous ne cessons de lui 



142 AKT DE COMPAHKB LES DATES 

demander des traités, des libertés, des exemptions; mais 
ici encore, s’il y a une invention à imiter, à retourner 
contre nous, aucun préjugé n'arréte les Chinois, et ils 
donnent la direction de l'artillerie au père Verbiest, celle 
du tribunal de l'astronomie au père Pcrennin, quoique 
tous deux appartenant a un culte proscrit. Que si les 
Chinois ne fréquentent pas nos ports, s’ils ne nous de- 
mandent aucun traité, c’est là encore une manière de 
nous tenir tête, et ils disent ouvertement qu'ils n'ont 
aucun besoin de nous. 

Au milieu des peuples de l’Asie, la Chine est au 
moins aussi bien assise que l’Europe au milieu de ses 
voisins, et elle forme la plus ancienne et la plus graude 
des monarchies, parce qu’elle combat les Tartares, qui 
forment la plus vaste et la plus ancienne des fédérations. 
Chez eux aucune capitale, aucune centralisation, tout se 
fait par des masses mobiles comme le sable du désert 
emporté par le vent; leurs révolutions toutes géogra- 
phiques jettent de véritables tourbillons d’hommes sur 
d’autres hommes, et c’est ainsi qu’aux Lao succèdent les 
Kin, aux Kin les Mongols, aux Mongols les Mantchoux. 
Leurs conquêtes s’accomplissent souvent à l’insu du 
khan, que par erreur l’Europe croit un despote et dont la 
liberté ouvre les frontières aux cultes les plus variés. Par 
contre-coup, la Chine est donc centralisée, avec une 
énorme capitale, une armée régulière, une bureaucratie 
terrible, un despotisme solennel, une vie essentiellement 
agricole, une industrie on ne peut plus sédentaire et une 
civilisation excessivement littéraire et rafiinée. 


Digitized by Google 


LA CHINE A L IMAUE DE l'eüKOPE 


143 


On ne saurait pousser plus loin les contrastes avec 
les Tartares, qui sont de la même race. Mais à l’Oc- 
cident parait une autre race fédérale et fractionnée 
dans les royaumes de l’Inde; c’est la race de la 
poésie, de la philosophie, des mythes merveilleux, des 
créations fantastiques, des divinités éblouissantes, des 
traditions aux mille épisodes, des narrations aux innom- 
brables variantes, où le torrent des images enveloppe la 
réalité, où l’extase se mêle au raisonnement, le rêve h la 
veille, où l’artiste, le prêtre et le philosophe se confon- 
dent toujours, où enfin la civilisation est un enchante- 
ment et la nature un miracle. En vain y chercherait-on 
une époque fixée, une ligne en prose, un mot qui réponde 
à l’exactitude requise par les lois du temps et de l’es- 
pace. Eh bien, que fait le Chinois? Il cherche tout ce que 
l'Inde évite; il fuit tout ce qu’ elle recherche; il lui oppose 
son prosaïsme à toute épreuve, ses dates péremptoires 
ses statistiques assommantes, un positivisme universel, qui 
dégrade les cultes, qui brutalise les prêtres, qui détruit 
les castes, qui n’admet aucune consécration hormis celle 
de l’empereur; et, pour sceller tous les contrastes, la 
secte la plus abhorrée dans l’Inde, celle qui en minait la 
tradition, les castes, les divinités, les mœurs, tout, le 
bouddhisme en un mot, proscrite comme un crime dans 
toute celle région poétique, devient la religion des 
Chinois. 

Un nouveau contraste protège la Chine contre le Japon, 
où la liberté réparait sous des formes quasi vénitiennes, 
pour élever les grands et en faire des Tartares ingénieux 


* 

Digitized by Google 


144 ABT DE COMPAREE LES DATES 

et sédentaires, avec des diètes non plus nomades, mais 
permanentes, et avec un empereur, le daïri, qui ne peut 
ni donner des ordres, ni disposer de l’armée, ni s’em- 
parer du trésor, ni proposer aucune des lois qu’il sanc- 
tionne, ni même vivre, se promener, se livrer aux 
distractions indispensables à sa santé, en sorte que 
l’obligation de se laisser adorer immobile comme une 
statue, de se laisser habiller, nourrir, soigner comme 
une divinité de bois, le pousse à un désespoir qui multi- 
plie les abdications. Au contraire, l’empereur de la 
Chine exerce un pouvoir réel, entouré de ministres obéis- 
sants, de généraux à genoux, de conseillers prosternés, 
de prêtres qu'il réduit à l'immobilité, il craint telle- 
ment de déroger et de donner prise à la critique par de 
vaines cérémonies que, maître des génies de l’air comme 
le daïri, il défend de parler de son influence mystérieuse 
sur le monde des esprits. Au reste, puisque le Japonais 
est fier, le Chinois veut être très-humble; il n’accepte pas 
les duels où les deux combattants s’ouvrent le ventre; 
ses femmes ne se montrent jamais dans la rue comme à 
Yeddo, et sa langue même reproduit les contrastes des 
caractères en s'interdisant l’énergie de l’r dans toute 
l’étendue de l'empire, où s'effacent en même temps une 
foule de désinences japonaises. 

Ou le voit, depuis un temps immémorial, la Chine, toute 
à ses luttes contre les Tartares, les Hindous, les Japonais, 
les insulaires de ses mers, ne pense, certes, pas à nous ; 
mais en débarquant à Canton en arrivant à Pé-king, on 
trouve tout à coup l'Europe sous une forme bizarre, 


Digitized by Google 



LA CHINE A LIMAGE DE L EUROPE 


145 


riche, variée, d’une inépuisable fécondité. Voulez-vous 
entrer dans une église? voilà des temples, des autels, 
des cierges allumés, des reliques, des divinités, des pro- 
cessions, des prêtres en surplis, et si vous avez du goût 
pour la vie monastique, d'admirables couvents tout prêts 
à accueillir tous les caprices de l’ascétisme. Avez-vous 
des affaires? voilà le mandarin, le tribunal, la police, les 
boutiques, la banque, la monnaie, le papier-monnaie, les 
fabriques, tous les travaux subdivisés, réglés aussi mi- 
nutieusement qu’à Paris ou à Londres. Faites-vous des 
visites? voilà vos cartes, l’étiquette fixée, les compli- 
ments arrêtés, proportionnés aux rangs; vous vous 
croiriez à Vienne on à Saint-Pétersbourg. Bref, si l’Eu- 
rope vante ses musées très-riches, où l’on voit tous les 
débris du passé, le Chinois, qui n’en soupçonne pas 
l’existence, montre dans ses musées, dans ses biblio- 
thèques, dans ses archives, tout un passé vaste comme 
le nôtre; si vous citez Platon, il vous parle de Con- 
fucius; si vous suivez le Christ, il adore Bouddha; si 
vous êtes spirite, il vous confie à ses tao-pins, il vous 
magnétise, il vous exorcise, il vous fait paraître les 
ombres qu’il vous plait d’évoquer. Vous étudiez Hérodote. 
Polybe, Tite-Live, c’est bien; mais il lit Ssé-ma-kuen, le 
Tong-kienkang-mou, une foule d’histoires, de romans, 
de traités anciens, modernes, d’âge moyen, pris sur l’é- 
tendue de quatre mille ans, dans un monde deux fois 
plus peuplé que la Grèce, Rome, l’Assyrie, la France. 

Sans doute vous tenez peu à ses vieux magots; mais 
que lui importe votre antiquité aux statues indécentes, 

10 


Digitized by Google 



146 A BT DE COMPAUEB LES DATES 

au phallus impertinent? Vous vous moquez de sa robe, 
mais votre habit le fait rire; il vous semble le singe 
de l’Europe, mais il vous croit le sapajou de la Chine : 
où est la différence? Vous lui cédez la droite par poli- 
tesse, il vous cède la gauche suivant lui plus respec- 
table ; vous ôtez votre chapeau pour le saluer, il enfonce 
le sien sur sa télé pour vous honorer ; vous vous habillez 
de noir pour porter le deuil, lui il s'habille de blauc; 
vous lisez eu passant de la première page à la dernière, il 
commence par la dernière pour liuir à la première. En 
attendant, il a ses langues, sa littérature, ses classiques, 
ses encyclopédies, ses libraires, ses marchands de pa- 
pier, d’encre, ses écoles, son académie des quarante, sa 
musique, ses musiciens, son théâtre, ses tragédies, ses 
comédies, sa mythologie, son industrie, ses usages, son 
commerce, et la porcelaine, le thé, la soie, le riz nous 
eu disent là-dessus plus qu’un volume. 

Mais à l’instant même où les ressemblances de la 
Chine avec l’Europe se multiplient le plus, sa fastidieuse 
indépendance semble la dérober à nos études, ne fût-ce 
que par l’ampleur du sujet. Sa langue nous déroute, son 
écriture nous confond, ses fastes nous accablent, sa géo- 
graphie, sa statistique, ses livres nous écrasent par la 
masse des détails bizarres, exotiques, extravagants. Une 
terre d’une latitude de six cents lieues sur ceut vingt 
lieues de longitude, horizontalement traversée par deux 
énormes fleuves, avec la plus grande variété de climats, 
cinq mille deux cent soixante-dix montagnes, deshouilles, 
des mines, des feux éternels, des volcans, des accidents 


Digitized by Google 


LA CHINE A L’IMAGE DE L EUROPE 


14-7 


en tous genres, et une agriculture depuis la plus haute 
antiquité aidée par une canalisation prodigieuse, com- 
ment se familiariser avec ce spectacle? Oui se vantera de 
connaître les Chinois? 

Leurs quarante siècles d’histoire sous vingt-deux dy- 
nasties fourmillent de héros, de guerres, de vicissitudes 
dont les noms n’ont pas de rapport avec nos langues; on 
s’y trafne à travers une interminable série de luttes sans 
liaison, sans analogie apparente avec nos idées. Leurs 
Bossuet célèbrent des victoires inconnues contre des peu- 
ples qui n’ont pas de nom dans notre tradition, et ils 
parlent de l’univers avec la même autorité et la même 
présomption que nos orateurs sacrés. Leurs érudits s’en- 
gagent dans une foule de discussions, cent fois plus dé- 
taillées qne les nôtres, sur des événements qui ont remué 
des populations égales en nombre à celles des Assyriens, 
des Mèdes, des Égyptiens, mais complètement inconnues 
à notre Occident; ces débats sur des énigmes perpétuelles 
fatiguent notre mémoire avant même que nous puissions 
y réfléchir. 

Autre difficulté. Les époques, ces grandes classi- 
fications des faits historiques, sont toutes tracées dans 
notre esprit; les mots seuls de Romains, de Grecs, de 
Gaulois, de Goths ont acquis une telle force, grâce à 
notre éducation, que l'homme le moins instruit tient ses 
à-peu-près dans une latitude raisonnable de ressem- 
blances. On sait toujours à quelle période appartiennent 
Socrate, Hector, Moïse ou Salomon ; chaque nom est une 
histoire, une explication, et au moment où l’on cite que 



148 


A BT DK COMPARER LES DATES 


chronique de Saxe ou d’Angleterre, les événements se 
rangent d’etix-mémes sous la domination de quelques 
grands souvenirs. On devine aisément des peuples clas- 
sés d’avance, et on se fait une idée de la religion qu’ils 
professent, des principes qu’ils représentent. Mais com- 
ment se diriger au milieu d’une tradition qui célèbre les 
Tcheou, les Tsin, les Hàn, qui discute les bonnets jaunes 
ou les cils rouges, qui reste toujours dans une autre race, 
dans un autre monde, soit qu’il s’agisse de Vou-vang ou 
de Tsin-chi-hoang-ti, dont les ordres mettent en mou- 
vement des millions de soldats et détruisent des villes 
supérieures à l'ancienne Rome en grandeur? 

Il s’en faut bien que la Chine soit toujours restée à la 
même place, dans les mêmes centres, avec les mêmes ca- 
pitales, avec la même étendue de territoire. En partant 
de Chen-si, anciennement elle s’arrêtait dans les pro- 
vinces entre les deux fleuves; elle ne passa le Kiang, au 
sud, qu'au temps des Romains; elle ne s'étendit au nord 
qu’au temps des Mongols; ces trois régions du sud, du 
milieu et du nord se sont disputé plusieurs fois la domi- 
nation de l’empire ; dans cette lutte, pleine de succès, de 
revers et de flottements en tous genres, la capitale s’est 
déplacée cinquante-neuf fois; des villes subjuguées sont 
devenues dominantes, des États opprimés ont conquis les 
autres États, des villes grandes comme Niuive et Baby- 
lone se sont éteintes, la fédération et l’unité se sont al- 
ternées plusieurs fois, la fédération a donné à chaque 
État sa dynastie, ses armées, ses fastes, sa tradition, et 
on ne dira pas qu'un Européeu puisse s’y orienter faci- 


Digitized by Google 



LA CHINE A I.’lMAOK DF, L’EUROPE 149 

lement comme s’il s’agissait de Vienne, Berlin, Londres 
ou Paris. 

Il y a plus : pour nous, l’histoire chinoise est lettre 
morte, sans relation avec nos sentiments; et quelle 
que soit notre érudition, nous ne trouverons jamais pour 
la comprendre ces ellipses, ces intuitions, ces lumières 
soudaines que nous donne notre inspiration européenne» 
quand nous pensons aux docteurs, aux pères qui ont prê- 
ché notre religion, iaux Romains qui ont préparé nos lois, 
aux Grecs qui ont donné des modèles à nos artistes, aux 
juifs qui ont tracé le drame de la rédemption. Ici on ad- 
mire ou on combat sérieusement; l’ironie même de Vol- 
taire part d’une conviction sincère ; mais comment 
prendre au sérieux Yao et Chun ? On n’arrive pas au bout 
d’une page chinoise sans qu’une singularité vous déroute, 
qu’une bizarrerie vous force de sourire. Il y a là une 
autre vie qui traine à sa suite une autre série de senti- 
ments, d’admirations, d’extases, où notre antique Vénus, 
au visage pâle, aux pieds plats, aux yeux droits, 
aux cheveux blonds et bouclés, devient une véritable 
monstruosité. 

Le foyer domestique du Chinois, avec son appartement 
intérieur, ses secondes femmes, ses délicatesses compas- 
sées, son obéissance filiale, ses interminables révérences 
avant de parler, de remuer, de rire, de pleurer, nous 
jette de surprise en surprise. Voici un jeune homme 
amoureux d’une jeune fille qu’il n’a jamais vue, cas im- 
possible chez nous, cas naturel en Chine : une entremet- 
teuse honnête se charge de lui en dessiner le front py- 



150 ART DE COMPARER LES DATES 

ramidal, les yeux de travers, la calligraphie élégante, 
les connaissances musicales, l’obéissance filiale, et les 
révérences lentes, rondes, faciles et complètes. L’amou- 
reux l’adore sur parole, lixe le mariage et ne la voit 
qu’au lit. — Un autre exemple : M. Lou veut épouser 
mademoiselle i*é, qui voudrait bien accepter sa main, mais 
qui ne peut se séparer de sa cousine; son amitié, sa fa- 
mille, ses affaires, car il y en a partout, le lui défendent. 
Est-ce une difficulté? Nullement. M. Lou épouse les deux 
cousines le même jour, les reçoit très-gravement dans 
sa maison sans les regarder, et quand les parents se re- 
tirent, l’une se couche dans un pavillon à gauche, l’autre 
dans un pavillon à droite, et l’époux va les complimen- 
ter l’une après l’autre en commençant par la plus Agée. 
Le romancier nous fait assister à ce dénomment sans 
plaisanteries, sans railleries, sans prononcer un mot qui 
enlève au tableau le ton de la solennité nuptiale. — 
Voici encore une autre scène entre le mari et la femme : 
« Monsieur, dit-elle, vous quittez la maison pour fréquen- 
ter cette trainée de Lou, vous négligez vos affaires, vous 
les remettez toujours au lendemain, vous vous ruinez, 
vous ne rentrez jamais que fort avant dans la nuit. > Il 
n’y a pas de mari parisien qui ne devine le reste. Mais le 
mari chinois trouve un expédient dont jamais on ne s’avi- 
serait en Europe. « Madame, répond-il très-humblement, 
soyez indulgente, j’aime cette femme, je l’adore, je l’é- 
pouserai. » Ce mot change le ton de la conversation, et 
après une nouvelle explosion méléc de prières, de ca- 
resses, de sages réflexions sur les terres, les pièces de 


Digitized by Google 



LA CHINE A L’IMAGE DE l’eDHOPE 151 

soie, l'argenterie, le mobilier, on arrive à celte conclu- 
sion : que mademoiselle Lou fera quatre révérences h 
madame, qui recevra la première, se lèvera à la seconde, 
rendra les deux autres; et la cérémonie du second ma- 
riage se trouvera ainsi accomplie. Si nous nous élevons 
plus haut, nous voyons le mandarin nourri par la lec- 
ture des livres canoniques, passé au fil de tous les exa- 
mens, grave, fourbe, clairvoyant. Mandé auprès de l’em- 
pereur, il se prépare par le jeûne et par les ablutions; 
avant de sortir, il édifie toute sa maison par son air béat; 
il marche lentement en faisant résonner les breloques 
de jade qui pendent de sa ceinture , il récite mentale- 
ment l’ode Mai-Kin, qui lui inspire des idées édifiantes, 
et il s’incline légèrement, de manière que ses breloques 
s'entre-choquanl donnent des sons harmonieux pour 
adoucir les coeurs : c’est ainsi qu'il arrive dan? la salle 
du trône, où il tourne et manœuvre en traçant les courbes 
larges d’une voiture à six chevaux. 

Les tragédies succèdent vite aux comédies, et ce né- 
gociant calme, sérieux, honnête, tout absorbé par ses 
affaires, exact aux échéances, infatigable au travail, aimé 
de tout le monde, se trouve soudainement enlevé par le 
mandarin, qui lui fait donner cinquante coups de bam- 
bou. Quel crime a-t-il commis? Aucun sans doute; mais 
l’un de ses neveux a violé la loi, donc il est coupable 
d’avoir négligé son éducation, de ne lui avoir pas suffi- 
samment inculqué les cinq devoirs, le respect pour les 
parents, la crainte de l’autorité compétente. Supposons- 
le ôgé de quatre-vingts ans, alors on lut pardonnera, 


Digitized by Google 



152 


ART DK COMPARER LES DATES 


mais la volée passe à son héritier direct, tenu de la re- 
cevoir sans bénéfice d’inventaire. Les femmes, les en- 
fants perdent ainsi la liberté, la fortune, la vie sous le 
joug d’une loi où les malheurs de la vie domestique pren- 
nent les proportions de calamités publiques dont les con- 
séquences s’étendent jusqu’il la cinquième génération. 
Ces coups de foudre passent du code dans la hante poli- 
titiquc et dévastent des provinces grandes comme des 
royaumes, exterminent des capitales démesurées, por- 
tent la désolation au loin sans que l'Européen puisse s’y 
habituer. L'Orphelin de la maison de Tchao pousse la 
terreur si loin, qu’elle produit l’effet opposé : le premier 
acteur se tue dans le prologue, sa femme se pend à la 
première scène; bientôt on ordonne l’extermination de 
tous les nouveau-nés du royaume dans l’espoir que l’or- 
phelin succombera avec eux, mais un général s’ouvre le 
ventre pour le laisser passer sans violer la consigne, 
un ministre expire sous le bâton pour ne pas le trahir, 
et quand le tyran reçoit à la dernière scène un coup de 
poignard, il faut bien que la toile tombe, car il ne 
reste plus qu'un acteur. Sans doute on entend dans celle 
pièce des mots que, depuis Sophocle jusqu’à Corneille, 
aucun poêle d’Üccident n’aurait trouvés, mais ces coups 
de tonnerre éclatent au milieu d’événements si étrange- 
ment combinés et si en dehors de nos mœurs qu’on n’é- 
prouve aucune émotion. 

Quelle peut élre la religion de ces familles, de ces tri- 
bunaux, de cet empire? Quel rapport peut-elle avoir avec 
les nôtres? Comment nous répond-elle d'époque en 


Digitized by Google 



LA CHINE A l’iMAOB DE L’EUROPE 153 

époque, depuis Abraham jusqu’au pontife régnant? Il y 
a là toute une science à déterrer, une tradition à rani- 
mer, une histoire curieuse à classer et une humanité à 
refaire. 

Ou ne se fait pas une idée de l'énorme masse litté- 
raire que charrie la tradition chinoise. Ses sciences re- 
montent jusqu’aux temps les plus anciens, avec d’innom- 
blables traités presque intégralement conservés sur l'as- 
tronomie, la physique, la médecine, et sur les moindres 
détails, comme le pouls, les moxas, les saignées, l’ura- 
nologie, les aérolithes. Elle nous présente de vastes 
études géographiques où l’on compte des ouvrages tels que 
la collection imprimée il y a quatre siècles en deux cent 
cinquante grands volumes, accompagnés de cartes, de 
plans, de statistiques, de biographies, de bibliographies 
comme l’Europe n’en possède aujourd'hui sur aucune 
de ses contrées les mieux connues. Nous ne parlons pas 
des études historiques proprement dites, de leurs mono- 
graphies, des travaux philologiques sur des langues étran- 
gères, des encyclopédies multipliées depuis des siècles, 
des efforts pour établir les synchronismes japonais, tar- 
tares, indiens, etc. Nous dirons seulement que depuis 
deux mille cinq cents ans les religions des Chinois, aussi 
processives que les nôtres, ne cessent de commenter 
Confucius, de discuter Bouddha, de réunir des conciles, de 
lancer des excommunications, de réformer leurs Églises, 
de rédiger des Sommes bouddhiques ou confuciennes tra- 
duites dans toutes les langues de l’Asie ; que le gouver- 
nement, non moins explicite, ne se lasse pas d'imprimer 


Digltized by Google 



154 


ART DE COMPARER LES DATES 


édits sur édits, lois sur lois, que la seule collection des 
statuts administratifs de la dynastie régnante embrasse 
plus de trois cents volumes; que l’imprimerie fonc- 
tionne à la Chine depuis dix siècles, en s'appliquant à 
un empire au moins deux fois plus grand que l'Europe 
par la population et par l’influence ; qu'elle y dessert des 
communautés religieuses, des académies, des universités, 
qui surpassent vingt fois les nôtres sous le rapport des 
chiffres, et on comprendra que dans un empire où tous 
les emplois, toutes les charges, toutes les dignités, de- 
puis l'huissier d’un tribunal subalterne jusqu'au premier 
ministre, depuis le lieutenant de l’armée jusqu’au géné- 
ral en chef, sc donnent par voie d’examen, h la suite 
d'une série d'épreuves savantes, les livres écrasent de 
toutes les manières notre érudition. 

La collection des meilleurs ouvrages chinois, décrétée 
vers 1790 par l'empereur Kien-long, devait comprendre 
près de cent quatre-vingt mille volumes; son catalogue 
raisonné est de cent vingt volumes; son abrégé, bonté 
au seul titre des ouvrages, en nomme plus de dix mille 
et se compose de dix tomes. Un homme qui en lirait un 
volume par jour n'en viendrait pas h bout en cinq cents 
ans. Si Louis XI en avait commencé la lecture, il ne l’au- 
rait pas encore finie, et il ne connaîtrait ni les légendes 
populaires, ni les livres de dévotion , ni les recueils 
des sectes dédaignées, ni la variété extraordinaire des 
contes, des épigrammes, des jeux de mots laissés au vul- 
gaire, ni même les trente mille caractères imprimés il y 
a deux mille ans sous la dynastie des Han , sur les deux 


Digitized by Google 



LA CHINE A L’iMAOE DE I.’EUROPE 


155 


premiers caractères du Chou-king , quand la discussion 
sur ce livre n’était encore qu’au début. 

Heureusement ces difficultés disparaissent devant la 
considération que la Chine ne forme qu’un empire soumis 
à un seul chef, avec une série unique d'empereurs, avec 
des révolutions régulièrement marquées par les dynas- 
ties, avec des mouvements qui ne se répètent pas cent 
fois comme en Europe, où les populations fractionnées, 
séparées par les mers, les langues, les littératures, les 
mœurs, s’interrompent à chaque instant par des gloires 
opposées, par des succès contradictoires, et se laissent 
entrecouper ou disperser par de longs intervalles de bar- 
baries, et par des invasions qui déplacent sans cesse les 
foyers de la civilisation. La simplicité du sujet en dé- 
truit h moitié les obstacles. Trois siècles de découvertes 
sinologiques nous apportent des secours indispensables; et 
comme l’herbier de Chin-kongou le traité sur le pouls ne 
sontpas nécessaires pour suivre la succession des grandes 
équivalences; comme, d’un autre côté, il n’est pas non 
plus nécessaire de connaître toute l’érudition européenne 
pour parler de l’Europe, nous croyons que les matériaux 
ne manquent pas quand on se limite aux faits les plus 
saillants des périodes historiques. Il est certain que les 
Chinois existent, qu’ils se défendent, qu’ils exploitent 
leur terre, qu’ils repoussent les invasions, qu’ils savent 
les absorber; il est également hors de doute qu’ils nous 
ignorent, mais qu’au besoin ils nous copient. Devons- 
nous nous effrayer s’ils ont commenté les moindres inci- 
dents de leur tradition, perfectionné la moindre particu- 


Digitized by Google 



156 


art de comparer les dates 


larité de leur écriture, abordé tous les problèmes de la 
religion, de la législation, de l'industrie, de la guerre? 
L’important pour nous est de fixer l’attention sur des faits 
si évidents qu’on ne peut les ignorer. 


Digitized by Google 



CHAPITRE X 


ÉQUIVALENCES GÉNÉRALES DE LA CHINE 


Unité. — Démocratie. — Philosophie des Chinois. — Qui ne con- 
naissent ni le droit de propriété, — Ni les droits héréditaires, - 
Ni 1rs institutions féodales de l'Europe. — Mais ils sacrifient tout 
a la monarchie. — Et ils restent saos liberté, — Sans responsabi- 
lité, — Sous le bâton, — Avec des codes absurdes. — Réduits à 
l’unique franchise du suicide. 


Considérons avant tout les avantages par lesquels la 
Chine confond notre orgueil. Cette réunion des peuples 
sous un seul pasteur que rêve notre religion, cette domina- 
tion de la terre que poursuivent les successeurs de César, 
cette suppression des guerres, des rebellions, des bar- 
rières qui séparent les royaumes, des langues qui isolent 
les nations, ces vœux de tous les utopistes modernes s’ac- 
complissent dans le Céleste-Empire, où tout le monde 
obéit à une législation uniforme, où la justice n'admet ni 
exceptions, ni privilèges, ni immunités, où une seule ju- 
ridiction fait main basse sur toutes les prétentions, où 
enliu le passé ne lègue jamais aucune impertinence au 
présent. Là, pas de guerres féodales, pas de Fueros 



158 


A BT DE COMPARER LES DATES 


d’Aragon qui allument la guerre civile, point de châteaux 
italiens qui menacent les villes, aucune maison anglaise 
qui rende inviolable l’assassin ou le voleur, mais tous les 
sujets, depuis le premier ministre jusqu’à l’homme le 
plus malheureux, obéissent à un chef qui parle une langue 
universelle, qui représente la science de l’empire, qui 
adopte toutes les inventions, qui ordonne des travaux gi- 
gantesques pour fonder des villes, endiguer les fleuves, 
canaliser la terre, fortifier les confins, et qui ne connaitque 
le mérite, sans que la naissance, la noblesse, les droits hé- 
réditaires, l’obligent à choisir ses ministres et ses fonc- 
tionnaires dans une caste. Aussi la science règne-l-elle en 
Chine sans oracles, sans miracles, sans fictions d’aucune 
espèce; les savants décident de toutes les nominations, et 
leur académie suprême, loin d’être une réunion de beaux 
esprits ou de grands seigneurs occupée à disserter sur 
des riens, règne au contraire sur les cultes et forme par- 
tie intégrante du gouvernement. 

Rien de forcé, rien de militaire dans l’empire : n'est-il 
pas universel? Donc il exclut d’avance le principe de la 
guerre et se fonde sur le principe opposé de l'autorité pa- 
ternelle. L'empereur veille sur ses sujets comme s'ils 
étaient ses fils. Loin de lui conseiller l’emploi de la force, 
les écrivains ne cessent de lui prêcher la bienveillance, 
l'humilité, l’absence de toute mesure conquérante. Sui- 
vant eux, il ne cherchera pas à reculer les frontières de 
l’empire par les armes, et s’il rend heureux ses peuples, 
les barbares se soumettront d’eux-mêmes à sa domina- 
tion. « L'humilité, dit l’Y-king, surmonte tout ; soyez 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCES GÉNÉKALES DE LA CHINE 159 

humble, et personne ne se méfiera de vous; que votre or- 
gueil soit haut et ferme comme une montagne, mais que 
cette montagne soit cachée sous la terre, et l’amour en- 
gendrera l’obéissance. » 

Les livres chinois multiplient les exemples, les contes, 
les maximes dictés par la plus sincère horreur de la 
force ; les héros mêmes de l’unité chinoise ne trouvent 
pas grâce quand ils marchent les armes à la main. Il y en 
a deux à qui la Chine doit ses plus rapides concentra- 
tions : Tsin-chi-Hoang-ti, qui réunit toutes les provinces 
en $49 avant Jésus-Christ, et Souy, qui enchaine l’anar- 
chie vers l'an 600 de notre ère; mais on les censure tous 
deux à cause de leurs violences, et les historiens notent 
qu’ils passent comme l’éclair sans laisser la couronne $ 
leurs descendants. 

Dans leurs variations indéfinies à travers les siècles, 
les lois chinoises relèvent du principe unique qui impose 
le plus profond respect (mur le père; elles ne connaissent 
aucune autre religion que celle qu’inspire la nature à 
la famille. Là le père est le maître ; son fils doit le véné- 
rer; même coupable, il ne le peut dénoncer aux tribu- 
naux sans subir une peine. A sa mort, il vénère son 
tombeau comme un autel devant lequel toute la famille 
se réunit chaque aunée pour célébrer sa mémoire. Cette 
religion inspire un calme, une fraternité, des attache- 
ments, des délicatesses qu’on ne soupçonne pas si on ne 
pénètre dans l’intérieur de la maison chinoise avec le 
guide du théâtre et du roman ; chaque personne y occupe 
ie rang déterminé par la nature, le garde avec les céré- 



160 


ART DE COMPARER LES DATES 


monies traditionnelles, manifeste ses sentiments d’après 
les règles de l’étiquette; les préséances, les révérences, 
tout est compté avec la précision qu'on trouve dans nos 
monastères. 

L’égalité n’aurait été qu’un vain mot, si l’idée de faire 
de l’empereur le père de ses sujets n’avait conduit à le 
proclamer le maître unique du sol contre toutes les pré- 
tentions de la propriété personnelle. C’est ainsi qu’il se 
charge de protéger les pauvres contre les riches, que ce 
principe subsiste au milieu de toutes les vicissitudes de 
la législation, et d’après l’article 89 du code mantchou, 
(le dernier connu), les veuves, les orphelins, les orphe- 
lines, les infirmes, ceux qui manquent de secours sont 
nourris par le magistrat du lieu où ils sont nés, et s’il 
manque à cette injonction il reçoit le plus sévère châti- 
ment. On ne reconnaît à personne le droit monstrueux 
d’user et «l’abuser de la terre, de la laisser tomber en 
friche, de la stériliser à loisir, de la livrer à une végéta- 
tion d’apparat , de la soustraire à ses fonctions natu- 
relles. Le propriétaire travaille, l’empereur le contrôle, 
l’espionne, et l’article 91 du code mantchou rend le 
principal propriétaire responsable de l’agriculture de tout 
le district ; si on néglige des champs, si les mûriers et le 
chanvre ne sont pas assez bien cultivés, il subit une peine 
qui s’étend aussi au mandarin et à l’inspecteur trop in- 
dulgent Et, si la Chine prospère, si ses plantations sur- 
passent celles de nos plus riches nations, si le voyageur 
s’étonne de voir que pas un rocher n’échappe à l’iufali- 
gable industrie des Chinois , c’est que la législation 


Digitized by Google 


équivalences générales de la chine 161 

exclut ce droit d’abus, qui stérilise nos terres et livre la 
masse au hasard de la charité privée. 

Le règne de la science, de l égalité et du mérite avec 
une langue universelle et une législation uniforme, voilà 
donc les avantages de la Chine. Notre infériorité ne sau- 
rait être plus honteuse. Qu’on compte les massacres que 
coûterait la destruction de la féodalité survivante depuis 
Lisbonne jusqu’à Saint-Pétersbourg, les guerres néces- 
saires pour effacer les barrières qui séparent les nations 
de l’Europe, les luttes indispensables pour supprimer la 
diversité de nos codes, de nos langues, de nos religions 
dominantes, qu’on suppute les victimes immolées par la 
Convention pour donner les places au mérite, le gouver- 
nement aux plus dignes, et qu'on les multiplie par le 
nombre des États de l’Europe, qu’on les proportionne 
aux forces aristocratiques de l’Angleterre et de l’Alle- 
magne et aux préjugés de toutes nos églises, et on verra 
l'immense route qui nous reste à parcourir avant d’égaler 
la Chine et combien nos gloires féodales nous coûtent 
cher. 

Cependant, puisque les Chinois n’exercent aucune do- 
mination, aucune fascination sur nous, il faut bien que 
leurs avantages soient compensés par des sacrifices qui les 
replacent à notre niveau. Voyons donc à quel prix ils 
ont réalisé leurs propres progrès. 

En fondant le plus grand des empires, ils lui ont im- 
molé toutes les libertés, et, à cette condition seulement, 
ils out pu fondre tant de peuples variés, divisés, hostiles 
les uns aux autres. 

n 


Digitized by Google 


162 


A HT DE COMPARER I.KS DATES 


Qu'on suppose toutes nos capitales soumises à une 
seule capitale, à Varsovie, par exemple, tous nos royau- 
mes réduits à l’état de provinces comme le Clien-si 
ou le Clian-si, tous nos rois abaissés au rang de manda- 
rins, les mandarins pris indistinctement dans toutes les 
classes, nommés par un même conseil, contrôlés par la 
même bureaucratie, l’administration de l’Europe relevant 
d’un chef qui contre-signe tous les arrêts de mort et qui 
met seul en mouvement les armées depuis Lisbonne jus- 
qu'à Moscou ; qu’on détruise les différences de nos lois, 
de nos linances, de nos cultes pour mettre à ses pieds 
toutes les traditions, on concentrera nécessairement sur 
la personne de ce chef unique la vénération des catholi- 
ques pour le pape, le respect des protestants pour leur 
roi et la terreur qu’inspire le czar à ses sujets. 

Partout la monarchie deviendra une religion. Le pa- 
lais impérial se transformera en un temple, l’étiquette en 
un culte avec ses mystères, sa politique et ses terreurs. 
Dans cet empire, voir le chef ce sera influer sur des déci- 
sions qui remuent des millions d’hommes. Le moindre 
mot, la plus humble prière pourra déranger, pour ainsi 
dire, la machine qui dirige le monde, et les lois les plus 
cruelles menaceront l’homme assez téméraire pour trou- 
bler son roi. On pourra dire de lui comme d’Ainan sur- 
pris aux pieds d'Çslher : Le malheureux pousse l’audace 
jusqu’à violer la reine en présence du roi. Aman fut 
crucifié pour avoir violé le cérémonial. De même la C.liine 
entoure l’empereur de cérémonies si difficiles à suivre 
dans leurs minuties compliquées, que le courtisan, lelel- 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCES GÉNÉRALES DE LA CHINE 163 


tré, le mandarin se trouvent toujours h ses genoux, à sa 
merci , dans les transes de la peur. Une révérence man- 
quée, une préséance violée, une rencontre fortuite qui 
mette à même de voir une impératrice sont des crimes 
qui servent de prétexte à d’effroyables vengeances. Quand 
l’empereur sort du palais, on ferme les boutiques, les 
profanes s’enfuient : c’est la foudre qui passe. 

Une loi terrible détruit toute sécurité en punissant les 
fautes de l’indivitlu dans toute sa parenté jusqu’à la cin- 
quième génération. Ici encore il nous faut remonter 
aux Assyriens, aux peuples les plus barbares de l’an- 
tiquité pour trouver cet arrêt de malédiction qui viole 
tous les principes de la responsabilité humaine ; et si nous 
ne l’adorions pas dans le ciel tandis que la Chine l’applique 
à la terre, si notre Dieu n’était pas Jéhovah, qui con- 
damne éternellement le genre humain pour la faute d’un 
seul homme, si ce Dieu ne renouvelait pas tous les jours 
son anathème en acceptant le sacrifice de son lils qui se 
substitue à tant de victimes innocentes, nous n’aurions 
pas assez de mots pour flétrir la raison d’État du Céleste 
Empire. Mais nous avons dit qu’il nous montre notre 
image renversée, et tant d’innocents sacrifiés depuis des 
milliers d’années à la solidarité de la famille représen- 
tent le nombre des morts que demanderait à l’Europe le 
règne de l’égalité et de la science. 

Bien plus, toute mécanique et extérieure, la loi chi- 
noise ne s’enquiert même pas de l’intention de l’accusé, 
et si l’acte le déclare criminel, elle punit l'homicide par 
imprudence comme un assassinat, la blessure faite au 



164 


A HT DK COMPARER LES DATES 


hasard comme un crime prémédité; elle refuse toutes les 
excuses, dans la crainte que, si elle les admettait, la fa- 
mille, la parenté, les ententes domestiques, les faux témoi- 
gnages ne sauvassent tous les coupables. Ce n'est certes 
pas l'intelligence qui manque à l’habitant de la Chine pour 
connaître les lois de la responsabilité. Si le nègre, le Pa- 
pou et le singe distinguent le meurtre par accident du 
meurtre prémédité, le fils coupable du père innocent, on 
accordera au moins autant de capacité au peuple du plus 
grand empire du monde. Mais la civilisation, les arts, la 
science, l’égalité l’obligent à donner celle nouvelle mois- 
son de victimes pour arriver h l’égalité que refuse l’Europe 
avare de son sang. 

Le despotisme se reproduit dans l’organisation même 
de la famille, par la loi qui accorde à l'homme le droit 
d’épouser quatre femmes. On ne saurait dire si la race 
justifie la polygamie des Chinois, si leurs femmes méri- 
tent la réclusion et les humiliations de l'appartement 
intérieur, ni d’où vient cette déviation des instincts 
qui les amène à doubler leur faiblesse en se tordant les 
pieds pour les faire entrer dans des souliers d’enfant. 
N’est-il pas évident que l’homme en dégradant sa com- 
pagne se mutile volontairement? qu’il remplace une amie 
fidèle par une servante suspecte? Dira-t-on que l’escla- 
vage est juste tant que l'esclave ne se révolte point? l’ar 
toutes les voies, on arrive à cette conséquence que les fem- 
mes chinoises supportent à leur tour ce sacrifice de la li- 
berté repoussé parl'Europe.etàce prix, la polygamie, par- 
tage exclusif des riches, dissipe leur fortune, dépèce leurs 


Digitized by Google 


équivalences générales de la chine 165 

champs, disperse leurs biens el rend impossible la féoda- 
lité en multipliant les enfants. Une fois le principe de l’hé- 
rédité affaibli, le mérite se fait jour, et sa force est telle que 
le musulman époux de quatre femmes, comme le Chinois, 
nous résiste en dépit de son ignorance. Les descendants 
mêmes des familles impériales sont trop nombreux pour 
exercer une influence ; personne ne se soucie de vérifier 
leurs titres inutiles, et les princes mêmes du sang, acca- 
blés par les exigences du service, pauvrement rétribués, 
n’ont que la consolation de parader dans le palais le jour, 
pour se voir cloîtrés chez eux la nuit. 

Enfin toutes les lois chinoises reçoivent la sanction du 
hàton, l'instrument le plus paternel, le plus monarchique, 
le plus despotique, le plus sûr contre l’héroïsme. Dès son 
premier article, le code mantchou définit le bambou 
destiné à frapper le patient, en détermine le poids, la 
longueur, la forme, el son coup devient l’unité de mesure 
de la pénalité tout entière. Dix coups constituent le pre- 
mier degré, vingt le second, et ainsi de suite on arrive 
jusqu’à cent, le dixième degré de la peine, qu’on dépasse 
ensuite, évaluant à cinquante coups un an de bannisse- 
ment. D'après ce calcul, un homme condamné à cent dix 
coups expie la peine avec soixante coups, plus un an de 
bannissement; cent vingt coups se compensent par 
soixante-dix coups et un an de bannissement, et on s’ar- 
rête à deux cent cinquante coups, c’est-à-dire à cent coups 
et à trois ans de bannissement. On ne se figure pas la dili- 
gence avec laquelle les coups sont numérotés, proportion- 
nés aux fautes, diminués ou augmentés par les circons- 


Digitized by Google 


166 


A HT DE COMPARER LK3 DATES 


tances atténuantes ou aggravantes, et des tableaux synop- 
tiques en facilitent l’évaluation, la traduisent en amendes 
proportionnées au rang du coupable, et donnent la notion 
la plus exacte du coup de canne au triple point de 
vue moral, politique et pécuniaire. Personne ne se sous- 
trait au bambou : fait-on une fausse inscription hypo- 
thécaire, des coups; la marque du timbre est-elle à 
moitié effacée par la négligence de l’employé, des coups; 
un ouvrier est-il en retard, une adoption est-elle dédite, 
un mariage est-il contracté sous l’empire de causes diri- 
mantes, manque-t-on à une promesse de mariage, en- 
core des coups, toujours des coups, comme au plaideur 
téméraire, à l’impie qui commet un sacrilège, au courti- 
san qui ne se courbe pas assez, au ministre qui viole une 
forme de l’étiquette. Quelquefois la marque ou le carcan 
s’ajoutent à la correction corporelle; d’autres fois les 
soufflets ou d’autres tortures remplacent le bambou; an- 
ciennement on mutilait, on châtrait les coupables et on 
leur impose encore l’esclavage. Au-dessus du vingt-cin- 
quième degré, on trouve la décapitation, la strangula- 
tion, le supplice des couteaux par lequel on coupe le 
criminel en cent vingt-cinq morceaux. Mais la baston- 
nade est l’âme de la pénalité chinoise, tandis que les 
codes de l’Europe se fondent plutôt sur la prison, ce long 
supplice qui tue et qui respecte la liberté, cette torture 
qui pénètre au fond de la pensée sans effleurer le corps. 
Cependant, si on réfléchit que chez nous la suppres- 
sion de la peine du bâton est récente, partielle, étran- 
gère h tout notre passé (le seul qui nous occupe), bien 

* 


Digitized by Google 



ÉQUIVALENCES GÉNÉRALES DE LA CHINE 16T 

inconnue à l’Égypte, à l'Assyrie, à la Grèce, à Rome, 
et même aujourd’hui à la Russie, à l'Autriche, à la Tur- 
quie, à l'État de l'Église, un mandarin pourrait nous dire 
que le droit de punir ne se discute pas avec les idées du 
duel, et qu’un châtiment rapide, douloureux et sans 
suite vaut bien la clôture qui abrège ou stérilise la vie. 
Accusé de barbarie, le mandarin pourrait répondre que 
la démocratie européenne a fait fausse route en voulant 
imiter les comtes et les marquis, et qu’au lieu de verser 
des torrents de sang, elle aurait mieux atteint son but en 
soumettant les hommes des anciens régimes au niveau 
du bâton . 

L’esclavage du Chinois éclate bien plus encore quand 
son tribunal subordonne le code civil au code criminel, 
en renversaut ainsi notre jurisprudence, qui considère le 
code criminel comme une sanction des lois civiles. Quand 
en Chine on s’adresse au mandarin pour obtenir justice, 
on intente une action plutôt pénale que civile, et le de- 
mandeur lui-méme ignore s’il ne s’expose pas à un simple 
échec ou à une reconvention criminelle. Ses preuves peu- 
vent paraitre fausses, ses déclarations malicieuses, com- 
binées pour surprendre le juge, et son procès peut retom- 
ber à coups de canne sur son dos. Triste dérision de la 
liberté qu’à son tour notre jurisprudence trompe d’une 
manière opposée, par les interminables délais, les excep- 
tions dilatoires, les frais accablants, les plaidoiries des- 
tinées à se jouer des droits les plus sacrés et b transfor- 
mer les cours de justice en tournois, avec des chevaliers 
en robe et un auditoire galant. Pour créer les Papinien, 



Digilized by Google 



168 


ART DE COMPARER LES DATES 


les Ulpien, les Cujas, les Grotius, on crée l’art <le con- 
tredire par métier, de multiplier les chicanes, et une 
légalité bâtarde, aveugle, matérielle, qu’on ne saurait 
détruire sans nous détruire, mais contre laquelle la phi- 
losophie et l’Église ont toujours protesté. 

Par une dernière interversion, le code chinois définit 
la peine avant de parler du crime; il s’adresse aux fonc- 
tionnaires, aux conseillers, aux assesseurs, aux exécu- 
teurs plutôt qu’au citoyen ; il spécifie la correction qu’ils 
subiront, s’ils ne punissent pas le vol, l’escroquerie, 
l’assassinat, crimes dénoncés ; l'abus de pouvoir s’y 
trouve si minutieusement détaillé qu’une moitié des arti- 
cles est consacrée aux dispositions qui le frappent. L’em- 
pire songe surtout à terrifier les hommes chargés de 
régner par la terreur. A tout instant, il les oblige à des 
comptes rendus, les fait inspecter; parfois il les examine 
annuellement pour vérifier s’ils n’ont pas perdu la capa- 
cité requise, et quand ils se rouillent, on les réveille à 
coup de bambou. Un vice-roi s’avise-t-il de nommer un 
fonctionnaire de son chef, on le décapite (§ 61 ) ; nomme- 
t-il quelques surnuméraires, deux ans de bannissement, 
cent coups de bambou; refuse-t-il une nomination, 
cent coups; demande-t-il des honneurs qu’il ne mérite 
pas, il perd la tête, et il entraine sur l’échafaud ceux qui 
l'ont appuyé. Malheur à lui s’il trouve un panégyriste, si 
on lui dresse un monument, s’il achète des terres, s’il 
épouse une femme sous sa juridiction! Malheur au com- 
missaire de police qui ne dééouvre pas le voleur, l'incen- 
diaire, l’assassin dans le délai prescrit ! à chaque mois 


Digitized by Google 


ÉQUIVALENCES GÉNÉRALES DK LA CHINE 169 

de retard sa peine augmente. On ne conçoit même pas 
qu’on puisse l’appliquer; mais on voit que l’empereur, en 
représentant la plèbe, se méfie de tous ceux qu’il élève. 

Les antinomies qui déchirent toute jurisprudence au 
moment où elle touche aux derniers confins du possible 
soulèvent chez nous les contradictions de la liberté, et 
les législateurs, par exemple, voudraient respecter le cou- 
pable qui ne respecte personne, ou rendre le fils aussi 
libre que le père, le citoyen que le ministre. Ces contra- 
dictions interverties torturent la jurisprudence chinoise, 
qui voudrait au contraire imposer le respect pour toutes 
les injonctions en ne respectant personne. Sa vénération 
pour la famille la conduit à permettre aux domestiques, 
aux esclaves de s’entr’aider impunément devant le juge, 
tandis qu’elle les livre sans merci au fouet domestique; 
elle intervient et dénombre les coups, suivant les degrés 
de la parenté ou de l'affinité; puis elle s’arrête capricieu- 
sement, en permettant tout au père, à la femme pre- 
mière, qui peut tuer les secondes femmes, pourvu qu’elles 
ne meurent pas le jour même où elles ont été frappées. 
On frémit en voyant cette effroyable grêle de coups régie 
par le mécanisme de l’arithmétique en délire. Ce sont là 
les dernières conséquences de l’autorité paternelle, com- 
battant toutes les rebellions de la famille, de la propriété 
et des préjugés contre le règne de l’égalité et de la 
science. 

Chassée du palais, des tribunaux, de la famille, la 
liberté se réfugie dans le suicide, si facile à la Chine, que 
les grands portent des houles empoisonnées dans leurs 


Digitized by Google 


nO ART DR COMPARER LES DATES 

colliers. Comme la loi respecte les morts, quand un 
accusé veut sauver sa famille , il n’a qu’à se tuer ; quand 
il veut se venger, s’il se donne la mort, la justice pour- 
suit son ennemi; quand un ministre, un censeur, un 
lettré veut résister au gouvernement, il se présente au 
palais avec son cercueil. Alors il est sur le point de de- 
venir un ancêtre, alors l’étincelle sacrée de la liberté le 
divinise en quelque sorte sous la forme de la paternité, 
alors le Chinois le redoute comme un spectre et n’ose 
plus le frapper, ou du moins il hésite, il réfléchit, il se 
sent dominé par une force surnaturelle, que la force du 
martyre enduré n’aurait pas à ses yeux. Certes, il respec- 
tera Socrate qui boit la ciguë, Jésus-Christ sur la croix; 
il voudra reviser leurs sentences, destituer leur juges, 
les vouer à l’exécration de la postérité ; mais il réserve 
sa vénération pour l’homme encore officiellement res- 
pecté, sur le bord du tombeau, pour faire entendre une 
dernière fois sa parole aux vivants. 

Si on réfléchit au nombre des illustres suicidés de la 
Chine, à leur cortège d’innombrables victimes des ac- 
cidents de la vie vulgaire, à la facilité avec laquelle on 
prodigue le sang dans les batailles et dans les insurrec- 
tions chinoises, aux massacres qui se reproduisent même 
de nos jours, on comprendra toute la force de cet em- 
pire que nous pouvons accuser de barbarie, à la condi- 
tion de recevoir patiemment à notre tour la même accu- 
sation, à cause de notre légalité remplie d'illusions et 
d’exceptions, et de notre philosophie continuellement 
vouée nu martyre. 


Digitized by Google 



CHAPITHE XI 


l.t'S UISTOP.IKXS IIK !.A CHINE 


Comment ils n'accueillent que îles faits vrais, fermes et positifs. — 
nomment leur tribunal arrive à donner des narrations certaines, — 
Et intéressantes ; — Sans que toutefois elles puissent devenir poé- 
tiques. — Prosaïsme des Chinois. — Conséquence de leur servi- 
lisme. — Mais leur histoire commence en même temps que la 
nôtre et n'est pas moins explicite. 


Consacrés au culte de la science, les Cliinois surpas- 
sent tous les peuples par la religion avec laquelle ils ont 
conservé leurs souvenirs les pins anciens sans aucune 
interruption. Les moindres doutes, les moindres lacunes 
ont exercé pendant des siècles leur infatigable sagacité, 
sans qu’aucun homme parmi eux se soit permis de don- 
ner ses décisions comme des solutions. 

Tous les caractères nécessaires aux faits historiques 
donnent à leur histoire la précision de l'arithmétique et 
l’évidence des sciences physiques. 

D’abord ils n'accueillent que des faits vrais, fermes, 
positifs, li l'abri de toute indécision qui puisse les ébran- 
ler et les faire paraître ce qu'ils ne sont pas réellement. 


Digltized by Google 



172 


A HT DE COMPARER LES DATES 


Pas de mythes, pas de divinités tutélaires se mêlant aux 
batailles, pas d’augures, pas d’aruspices, d’oracles trou- 
blant la marche naturelle des événements, pas de suppo- 
sitions qui ouvrent les portes du ciel ou de l’enfer pour 
faire de la terre un péristyle fantastique où se joue un 
drame dont le commencement et la fin se trouvent ail- 
leurs. On ne pourrait certes accepter le Koran ou le Zend- 
A-Vesta, les livres de l’Inde ou les traditions des Grecs, 
des Romains, des Juifs, sans s’engager à croire, sur pa- 
role, à des genèses eu dehors de toutes les données de 
l'histoire naturelle. Mais Newton et Galilée mettraient 
leur signature au bas du Chou-king et des Grandes An- 
nales sans compromettre une seule des vérités conquises 
par la science moderne. 

On comprend l’importance de cette histoire véridique 
quand on pense à l’influence qu’exerce sur un peuple sa 
tradition nationale. Elle parle à son orgueil par le récit 
de ses gloires, à sa prudence par l'expérience des dan- 
gers traversés, à ses intérêts par les épreuves auxquelles 
les ennemis et les amis l’ont exposée, à sa raison quelle 
force à réfléchir sur les défauts et les ressources de son 
caractère, sur les succès, les revers de ses diverses entre- 
prises et sur les droits qu’il doit poursuivre en évitant les 
tentations de la vanité ou l’entrain des passions. Nous 
sommes Italiens, Français ou Allemands à cause de noire 
passé continuellement répété de génération en généra- 
tion, sans cesse rajeuni par notre éducation et constam- 
ment rappelé par les poèmes, les romans, les proverbes, 
les monuments qui frappent nos yeux. Or, taudis «pie 


Digitized by Google 


I.ES HISTORIENS DK LA CHINE H3 

tous les peuples connus débutent au milieu de calamités 
ou de félicités impossibles dans un monde qui n’est pas le 
nôtre, tandis qu’ils imposent à chaque génération des 
faits qui sont h l'esprit comme est la compression du crâne 
chez les sauvages, les Chinois, depuis la plus haute anti- 
quité, gardent l’intégrité de leur raison au milieu de la 
nature, et leur littérature officielle professe un tel dédain 
pour les traditions fabuleuses, qu elle ne daigne ni les 
rapporter ni le réfuter, et qu’elle refuse jusqu’à son es- 
time aux compilateurs qui se bornent à les recueillir 
comme de simples curiosités philologiques. A ce point de 
vue notre infériorité ne saurait, pendant quatre mille ans, 
être plus constante ni plus accablante. C'est à peine si 
nous nous rachetons depuis deux ou trois siècles; mais 
comment? En séparant l’histoire sacrée de l’histoire 
profane, et il en résulte que la première continue de ré- 
péter ses contes discrédités, par elle défendus avec une 
foule d’artifices, dans le but tantôt de mettre en doute les 
faits découverts, tantôt de leur donner un sens absurde 
et toujours de multiplier les impossibilités factices sur les 
transitions les plus naturelles de l’esprit humain, d’une 
langue à l'autre, d’une histoire à l’autre. Et l’histoire 
profane , forcée de la tolérer dans les États où l’ancienne 
religion règne sans partage , erre au hasard à travers 
une forêt de faits sans signification pour notre destinée, 
sans enseignement pour notre avenir, sans autorité pour 
corriger nos erreurs. 

En second lieu, les Chinois cherchent des faits cer- 
tains mis hors de doute par une exploration solennelle, 


Digitized by Google 



abt de cjompahbr les dates 


1T4 

et ils savent (|u'aucun fait n’est certain devant le tribunal 
de l’histoire qu'après avoir été constaté par une double 
série de témoins à charge et à décharge, attendu sa na- 
ture de fait contentieux. De là leur tribunal de l’histoire 
fondé depuis un temps immémorial, composé de hauts 
fonctionnaires chargés d’enregistrer tous les événements, 
choisis d'après les règles dictées par la haute légalité 
d’une nation qui attend les décisions de la postérité. On les 
veut d'une probité h toute épreuve, d’une science con- 
sommée, rompus aux affaires, complètement désintéres- 
sés, à l’abri de toute intimidation. L’idée qu’ils sont 
comptables devant la postérité la plus reculée de leurs 
relations, le sentiment du sacerdoce qu’ils exercent, l’as- 
surance que leurs rapports, jetés dans le trou d’un secré- 
taire, ne seront lus qu’à la lin de la dynastie, quand 
toutes les haines seront éteintes, toutes les passions as- 
soupies, les persécutions impossibles, et que, les faits ac- 
complis auront montré la juste valeur des espérances, des 
craintes et de toutes les prévisions, garantissent à la na- 
tion que jamais ils ne manqueront à leur ministère. En 
849 avant J.-C., sous King-Kong, prince de Tsi, on mas- 
sacrait les historiens parce qu’ils avaient noté le crime 
auquel ce prince devait son élévation ; mais les historiens 
nommés à leur place se déclarèrent, prêts à subir le 
dernier supplice plutôt que de céder. Douze cents ans 
plus tard, un empereur de la dynastie des Tang voulait 
voir ce que le tribunal disait de lui : « Je ne sache pas, 
lui répondit le président, qu’aucun empereur ait jamais 
vu co qu’on écrivait sur son compte. » El il lui annonça 


DigitLzed by Google 


les histokiens de la chine 


115 


que même son désir inutile de connaître les feuilles ac- 
cusatrices serait fidèlement enregistré. 

Le débat requis entre les témoins ne manque pas au 
tribunal, se subdivisant en deux sections : celle des histo- 
riens de la droite, qui uotentles faits, et celle des historiens 
de la gauche, qui enregistrent les discours de l’empereur. 
Ainsi placé entre ses actes et ses paroles, on sait jusqu’à 
quel point il fléchit tantôt devant la force des choses, 
tantôt devant celle de ses propres penchants; les paroles, 
au reste, d’un aussi grand empereur sont des actes et se 
traduisent en guerres, en insurrections, eu révolutions, 
«lout il est aisé de voir l’harmonie ou le désordre. 

Si notre débat est plus ouvert, si les feuilles éparses de 
nos historiens sont entre les mains de tout le monde, si 
le premier venu accuse, défend, excuse, où est cepen- 
dant l’unité du fait? On la trouve au hasard, on ne l’ob- 
tient pas avant la chute des gouvernements séculaires, 
pas avant que le tribunal chinois ait ouvert son secré- 
taire des relations entassées depuis cinq ou six siècles. 
Et les Chinois ue laissent pas le passé au sacerdoce 
comme les Égyptiens, les Juifs et presque tous les peu- 
ples; et quand leur tribunal rédige enfin ses Annales, il 
ne lit pas, comme Hérodote, Tite-Live et nos plus grands 
historiens, des relations fabuleuses, il ne se fie pas à ces 
courtisans que les gouvernements de l’Europe décorent 
du titre d’historiographes, mais il se fonde sur des actes 
notariés. 

L’intérêt général, ce troisième caractère que nous 
avons demandé à l’histoire, est assuré par le lait même 


Digitized by Google 



n6 ART DE COMPARER LES DATES 

de l’empire, par son unité qui le soumet il un chef, par le 
point de vue nécessairement général de la cour, placée au 
centre des provinces devant le grand jury des historiens. 
Ils ne peuvent lui substituer un autre point de vue sans 
commettre des erreurs trop impossibles, car en dehors 
du centre, toute lumière disparait, et personne ne devine 
la situation des provinces si éloignées les unes des autres, 
qu’à Nan-king on ignore si Lo-yang est insurgée, et à 
Lo-yangsi l’empire est en guerre avec les Tartares. De 
là, les préoccupations personnelles écartées, les histoires 
à allusions, à satires, à préceptes, à monomanies poli- 
tiques ou philosophiques, écrasées d’avance par l’impor- 
tance colossale de l’empire, où personne ne peut se van- 
ter d’un triomphe, abstraction faite de l’empereur. Un 
pourra exagérer son influence en supposant que ses vices 
ou ses vertus décident du sort des peuples; on se figurera 
peut-être une liaison trop étroite entre la politique et la 
morale ; mais ce seront des déviations plutôt verbales que 
réelles, puisque la masse des faits ne subit pas comme en 
Europe l’arrangement arbitraire d’une foule des formes 
individuelles, contradictoires et variables. 

Nous avons déjà vu que l’histoire de la Chine ne pou- 
vait pas être plus dramatique, et, que simple, à cause de 
son unité, elle ne saurait être plus liée sous un chef qui ne 
laisse errer aucun épisode en dehors de sa juridiction, et 
sous un tribunal qui ne livre pas son secret avant la chute 
de la dynastie régnante. -Mais il est temps d’ajouter que 
les sacrifices prodigués par les Chinois au règne de l’éga- 
lité et de la science se reproduisent pour immoler chez 


Digitized by Google 


J. ES HISTORIENS DE LA. CHINE 1T7 

leurs historiens la poésie, les arts, tout ce que l'Europe 
chérit. Après avoir détrôné les divinités de la mythologie, 
pourraient-ils respecter Homère qu’elles inspirent? Ils 
l’exilent de l’etnpire d’après le vœu de Platon, et ils lui 
défendent d’abandonner le baccalauréat et la licence pour 
chanter des dieux imaginaires. Ils exilent Virgile, qui de- 
mande au génie d’Homère et aux divinités de la Grèce 
l origine et l’avenir de Home; chez eux il n’y a pas d’É- 
Ivsée où Énée puisse interroger l’ombre d’Anchise. Ils 
exilent Dante qui parle du ciel, du purgatoire et de l’en- 
fer en évoquant l’ombre de Virgile, pour qu’il anime 
toutes les légendes du moyen dge et leur donne l’immor- 
talité de l’art au moment même où la religion déconsi- 
dérée les condamne à mourir dans le feu des guerres 
guelfes et gibelines. Ils exilent Milton, dont le grand 
mérite est de transporter dans un ciel vide et livré aux 
calculs de l’astronomie la chute du premier homme, con- 
çue aux temps où le paradis était sur la terre. Ils exilent 
enfin tous les poèmes chevaleresques de l’Espagne, de la 
France, de l’Italie, les uns tragiques, les autres comiques, 
mais tous issus de la croisade qui poussait l’Occident tout 
entier à la conquête d’un tombeau. Dès que le souffle de 
la foi ne donne plus la vie aux magiques apparitions de 
l’épopée, la tragédie, la comédie, l’ode, toutes les formes 
de la poésie tombent inanimées, et la dévastation s’étend 
à la peinture, à la sculpture, à l’architecture, car tout se 
tient dans l’art. Si on supprime Homère, Phidias ne peut 
naitre ; si on détruit la Divine Comédie, Michel-Ange 
et Kaphaël perdent les types de leurs madones; l’art, sé- 

n 


Digitized by Google 



aht de comparer i.ks dates 


118 

paré de la religion, s'éteint. Dès que la science règne, 
on ne reste plus dix ans sous les murs de Troie pour con- 
quérir Hélène; on ne marche plus pendant deux siècles à 
la recherche du tombeau de Dieu; il n’y a plus ni cheva- 
liers, ni paladins, ni pontifes visitant le ciel ou l’enfer 
dans leurs pérégrinations trausmondaines. 

Même nos romans tiennent à notre habileté dans le 
maniement de l’impossible, et transportent dans des ta- 
bleaux apparemment simples, vraisemblables, très- 
naturels, la liberté du rêve octroyée parle culte. Leurs 
héroïnes sont encore des madones éplorées, qui éprou- 
vent les douleurs de l’enfer avant de touchera des délices 
que leur vulgarité relègue à la dernière page quand la 
poésie cesse. La réalité s’y arrange à chaque pas, de ma- 
nière à provoquer des sentiments pour ainsi dire surna- 
turels, en poussant àl’exeès toutes nos passions surexci- 
tées, comme si nous vivions au milieu des anges ou des 
démons. Mais transportons la nouvelle Héloïse en Chine. 
Jamais sa mère ne lui aurait donné pour précepteur un 
homme plein de vie et de force; jamais elle ne l’aurait reçu 
dans son appartement intérieur; jamais on ne lui aurait 
refusé sa main, puisque son talent lui promettait un succès 
au concours; jamais son père ne lui aurait préféré un ba- 
ron allemand; jamais ce baron devenu son mari ne serait 
tombé eu extase en lisant la correspondance avec Saint- 
Preux; au grand jamais il ne lui serait venu à l’esprit 
d’appeler cet amant chez lui et de l’engager à passer le 
reste de sa vie avec sa femme comme précepteur de ses 
enfants. La nouvelle Héloïse a du souffrir plus de douleurs 


Digitized by Google 



LES HISTORIENS DK LA CHINE 


no 


qu'il n'en fallait pour tuer vingt femmes, et les autres 
romans créent également l’héroïsme avec les pré- 
tentions illimitées de la liberté en présence du gen- 
darme, du prêtre, du baron, du marquis, qui leur barrent 
toutes les issues comme autant de magiciens, de géants 
ou de chimères ailées. Mille caprices, qui s’envoleraient 
de la jolie tête d’une Chinoise au premier soufflet mater- 
nel, prennent ainsi les proportions de Y Iliade. Mille idées 
perdues, que le prosaïsme chinois écraserait sous la pe- 
santeur de ses écoles, deviennent d’admirables féeries et 
font battre tous les cœurs sensibles, habitués au mysti- 
cisme européen. 

Loin de là, le Chinois se sert de l’art pour orner sa 
maison, pour varier ses loisirs, pour donner une tournure 
agréable à l’expression de sa pensée; il aime le contraste, 
le trait, le pastiche qui l’amuse; ses romans ressemblent 
à sa vie, aux courtes agitations, sous un empire où la 
loterie des décisions impériales se résout vite par l'ex- 
traction d’un numéro. 

Le théâtre chinois est au nôtre comme l'éventail de la 
Chine à nos tableaux. Le dialogue y est d'une grossièreté 
primitive; les acteurs entrent en scène en déclinant leurs 
nom, prénoms, qualités et le rôle qu’ils jouent ; ils diront, 
par exemple : Je suis Pé, de nom honorilique Yen, mi- 
nistre de la guetTe du roi de Tchao; je viens de faire mas- 
sacrer trois cents personnes de la famille de Tchéou, et 
je me propose maintenant de faire assassiner aussi ie 
prince lui-même. Le reste est sur ce ton de procès-ver- 
bal. Les grands traits éclatent presque à l’insu du poète 



180 


A HT DE COMPAKElt LES DATES 


au milieu d'une t'ouïe de crimes et des supplices où la 
bastonnade, donnée avec toutes les formalités requises, 
est aussi inévitable que le songe dans la tragédie an- 
tique. Rien n'empêche que les ombres et les esprits ne 
paraissent au milieu des personnages réels, mais à la 
condition de se comporter décemment comme des êtres 
raisonnables, soumis aux lois de l’empire, obéissant 
aux injonctions des mandarins et sans trop parler de 
l’autre vie. 

Quelle que soit la grossièreté de ce théâtre, on ne re- 
monte pas au delà du sixième siècle de notre ère sans le 
voir réduit à des danses, à des pantomimes, à des ballets 
inférieurs au char de Thespis. On conçoit que les Chinois 
préfèrent les marionnettes aux acteurs; il nous répugne- 
rait trop, en effet, de voir Talma jouer le rôle d’un prince 
qui se tue à la première scène, ou Lekain représentant 
l’ex-ministre Kong-sun sous le bâton, ou mademoiselle 
Rachel chargée de recevoir trois tours de verges dans 
la personne de Ten-ngo devant le tribunal des crimes. 
Les comédiens restent sur les tréteaux, mêlés aux 
acrobates, aux baladins en concurrence avec les ombres 
chinoises. 

Le prosaïsme envahit toute la civilisation de l'empire, 
toute la tradition de la race. Conseillers, insurgés, man- 
darins ou brigands, ce sont toujours des êtres mécani- 
ques arrivant à la grandeur par la masse, par l’action 
cyclopéenne, par des massacres épouvantables. Moïse, 
Mahomet, c’est-à-dire ces créations poétiques de notre 
histoire, n’existent pas dans la Chine, où les hommes 


Digitized by Google 



LES HISTORIENS DE LA CHINE 181 

vivent tous sous une loi insouciante de leurs intentions, et 
où personne ne se soucie de savoir ce que César pensait 
au moment dépasser le Rubicon. Partant, les biographies 
chinoises, ù peu près illisibles, sans accentuations, sans 
caractères, présentent des physionomies vagues, placées 
dans les cadres pédantesques de l’école, des bureaux, 
des emplois; elles donnent des éloges avec une magnilo- 
quence indécise qui ôte toute valeur h la parole ; elles ne 
soupçonnent pas les conditions du portrait et l’analyse de 
la pensée. Que sait-on de Confucius lui-même quand on 
apprend qu’il a été sage, morigéné, bien pensant, qu’il a 
merveilleusement fait ses classes, pris le doctorat et mé- 
rité la place de mandarin due à ses talents? On devine 
la sécheresse des historiens chinois; ce serait insulter 
Tacite ou Robertson que de les comparer avec eux. 

Ainsi les habitants du Céleste Empire, après avoir sa- 
crifié au règne de la science et de l’égalité la liberté, la 
famille, la responsabilité, la femme, après avoir donné 
des milliers de victimes à leurs lois de solidarité et h 
l’héroïsme du suicide , lui sacrifient l’art tout entier 
jusque dans ces derniers instants où il inspire la philoso- 
phie et où il pénètre au fond de laqiensée avec la liberté 
de l’hypothèse. A ce prix, la Chine acquiert l’avantage 
d'une histoire véridique et certaine, d’une éducation 
simple et naturelle. Que ce sacrifice soit l’effet d’un cal- 
cul effroyable ou plutôt le défaut d’une race inférieure qui 
se rachète d’elle-même par sa ruse instinctive, le sacri- 
fice de l’art chez les artistes, les philosophes et les histo- 
riens est certain, et on le doit comparer à un autre sacri- 


Digitized by Google 


182 


ART DE COMPARER I,ES DATES 


fice qui compense l'avantage d’une langue universelle. Au 
moyen de signes graphiques, tous les Chinois, sans dis- 
tinction de langue et de dialecte, communiquent entre eux 
comme nous nous communiquons nos calculs écrits en 
chiffres arabes ou en lettres algébriques. Un sinologue 
parle aisément avec un Chinois, la plume à la main, sans 
savoir un mot de sa langue. Mais comment arrive-t-on h 
cette prodigieuse simplification* On le découvre en consi- 
dérant à quel prix, en Europe, le latin devenait la langue 
universelle du moyen âge. En supprimant les langues par- 
lées, il privait tout le monde du droit d’écrire, à moins 
d’avoir fait le trivium et le quadrivium. A cette époque, 
madame de Sévigné n’aurait pas publié ses lettres, pas plus 
que Benvenuto Cellini ses mémoires. L’intime union de la 
pensée et de la parole une fois détruite, l'inspiration 
manquait, et si la tyrannie du latin avait triomphé, tous 
nos grands poètes auraient disparu avec l’innombrable cor- 
tège de leurs imitateurs, avec l’influence qu’ilsont exercée, 
avec les peintres, les sculpteurs, les architectes qu’ils ont 
inspirés. On connaît la misère de la littérature latine pen- 
dant le moyen âge et même au milieu des splendeurs de 
la Renaissance, quand elle pouvait néanmoins s’aider de 
tant d’exemples. Maintenant supposons que la classe 
des latinistes fût condamnée non pas à se servir de 
phases déjà élaborées par Virgile et Cicéron, mais dp si- 
gnes graphiques muets, de véritables rébus enchaînés les 
uns aux autres par des clefs bizarres et empruntant leur 
précision aux traits de la plume, à la position des lignes, à 
la force d’un geste écrit, ce seront autant de sourds-muets. 


Digitized by Google 



I-ES HISTORIENS DE LA CHINE 


183 


et celle fois ou rendra impossibles jusqu’aux efforts de nos 
illustres latinistes comme Valla ou Sannazzaro. Telle est 
la littérature des Chinois, telle est leur histoire : une 
chronique remplie de détails et sans la moindre colora- 
tion, une statistique de faits où l’on désire inutilement 
un éclair de génie. 

Mais en venant aux résultats, quelle humiliation pour 
nous de nous trouver, ici encore, à peine au niveau des 
Chinois ! Nous ne remontons pas plus loin qu’Abraham, 
que l’on suppose avoir vécu vers 2200 avant J.-C. A leur 
tour, les temps historiques de la Chine commencent avec 
Yao et Chun, qui paraissent, d’après Sse-ma-tsien, en 
3000 avant J.-C., d’après Pan-kou en 2303, d'après le 
tribunal des mathématiques en 2330; d’autres flottent 
de 2132 à 2326. Les deux histoires de l’extrême Orient 
et de notre Occident débutent donc en même temps, h 
quelques siècles de différence dont on ne saurait tenir 
compte au milieu d’une antiquité aussi nébuleuse. Après 
l’histoire d’Abraham, Isaac et Jacob, nous restons sans 
détails, et les récits sont encore à la merci de la tradition 
orale. C'est aussi le cas des Chinois, avec la différence 
que la série de leurs empereurs n’est jamais interrompue 
comme l'est dans la Bible la série des successeurs 
d' Abraham, et que le calcul des dates chinoises pendant 
les deux premières dynasties donne h peine une variante 
de quatre-vingts ans sur neuf cent soixante-cinq ans. 

Chez nous on passe de la tradition orale à la tradition 
écrite avec Ksdras vers 450 avant J.-C. C’est ce (fui ar- 
rive également dans le Céleste Empire, où Confucius 


Digitized by Google 


J 84 ART DF. COMPARER LES DATES 

nous devance d’un derai-siède et fixe les dates anté- 
rieures avec trente-six éclipses. 

Nos historiens prennent plus tard, sous Auguste, leur 
Mécène, une forme savante, et le christianisme nous 
donne cette seconde vue qui nous rend familiers et do- 
mestiques tous les événements comme s’ils étaient contem- 
porains. De même à la Chine nous devons les premiers 
travaux sur l’histoire à Sse-ma-tsien, appelé le restaura- 
teur de l’histoire, à Pan-piao son successeur, à Pan-kou, 
fils de Pan-piao, et à Isao-ta-kia, sœur de Pan-kou. Or, 
Sse-ma-tsien vivait vers l'an 25 de J.-C.; la lettrée 
Isao-ta-kia, vers l’an 89 de notre ère; et à partir de cette 
époque, en Chine aussi les détails se multiplient, les 
faits s’enchaînent, les personnages perdent cet air de 
mausolée qui auparavant les rendait étrangers à l’ère 
actuelle. 

Enfin, si les historiens de la Chine sont arides, si la 
lecture de Tong-kien-kang-mou ne saurait être plus fas- 
tidieuse, si cette pesante narration, traînée d’année en 
année, semble, à première vue, une éternelle répétition des 
mêmes faits et des mêmes dires, une fois l'ennui sur- 
monté et l’habitude faite, on obtient sur la Chine tout ce 
que donnent nos chroniques sur l’Europe, c’est-à-dire les 
faits, les dates, des actions, des périodes de la civilisa- 
tion, et de plus le dénombrement exact des grands 
drames historiques. 

Quant à la constance de l’histoire que nous cherchons 
à tout prix, elle échappe également à l’Occident et à l'ex- 
trême Orient. Nous ne la découvrons ni dans les pages 


Digitized by Google 


LES HISTORIENS DE I,A CHINE 


185 


(le Herder ni dans celles de Hégel ; tous deux, loin de 
montrer les peuples semblables, s’obstinent à leur cons- 
tituer des différences imaginaires. Le dernier pousse son 
erreur jusqu’aux confins du possible en élevant les Euro- 
péens au-dessus des Chinois de toute la hauteur des 
progrès conquis par le travail de quarante siècles. Mais si 
les Chinois ont le tort de ne pas comprendre notre philo- 
sophie, toujours est-il que nous n’avons trouvé ni la pa- 
role qui puisse les émouvoir, ni l’épée qui puisse suppléer 
à la parole, ni le Moïse capable enfin de parler à l'Orient 
et à l’Occident en dominant les deux histoires sans leur 
donner une origine fabuleuse ou un but chimérique. 



1 


Digitized by Google 


SECONDE PARTIE 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


CHAPITRE I er 


LCS PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


Les premiers dieux de la Chine. — Transformés en inventeurs. — 
D'après la chronologie probable des inventions. — Les neuf in- 
venteurs des grandes Annales. — Leurs luttes contre les magi- 
ciens. — Leur corrélation avec les rois de l’Égypte. — Descrip- 
tion de la magie chinoise. — Vaincue sur le fleuve Jaune et 
victorieuse sur le Nil, — Où clic organise le règne des morts, en 
opposition avec l’empire chinois. — Explication des ressemblances 
et des contrastes entre la Chine et l'Égypte. 


Les premiers Chinois ne purent se soustraire à la fata- 
lité, qui troubla la vue de l'homme primitif en lui mon- 
trant les objets défigurés, les proportions altérées, les 
perspectives doublées par une sorte de strabisme qui 
place un dieu à côté de chaque chose. Leurs temps les 
plus anciens gardent le souvenir confus d'une mythologie 
antéhistorique, et leurs prêtres de Bouddha et de Lao-tsé 
s'efforcent sans cesse de grandir ce faste surnaturel et 
de le ranimer dans le peuple. Ils parlent de Pan-kou 
qui agitait le chaos, des dix Ki ou périodes qui em- 
brassaient 2,650,000 ans, de trente-six empereurs ma- 
giques qui remplissaient une période de 180,000 ans, 


Digitized by Googjf 



190 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

de personnages chimériques qui arrivaient jusqu’à l’âge 
de 84,000 ans, d’un premier homme qui de son souffle 
créait les vents, de sa voix le tonnerre, de ses yeux le so- 
leil et la lune, de ses membres les quatre parties de la 
terre. Les variantes de ces traditions et les théories qui 
leur donnent un sens philosophique ne peuvent se démon- 
trer. Mais l’histoire chinoise, la véritable tradition de 
l’empire, au lieu de se prosterner devant les divagations 
primitives de l'espèce humaine, débute par les combattre 
résolument, et le tribunal de l’histoire représente par sa 
fondation une victoire remportée sur les légendes. 

A peine daigne-t-il prendre quelques-unes de ces 
ombres errantes de la mythologie eu déroute pour en 
faire des chefs bienfaisants, des inventeurs des arts, des 
fondateurs de l’empire, puisqu'il fallait bien, faute de 
renseignements, lui supposer une origine. Les premières 
notions historiques qu’on donne ainsi sans responsabilité 
forment dans le Iong-kien-kang-mou une série de neuf 
empereurs semblables à des Mercures sans ailes ou à des 
Hercules civilisés, mais rangés de manière à expliquer 
la succession naturelle des inventions les plus néces- 
saires. 

Le premier, Yeou-tfao-chi, parait dans le Chen-si,où il 
trouve les hommes’ à l’état de brutes, dispersés dans les 
forêts, nourris avec les fruits des arbres et la chair crue 
des animaux. * S'étant consulté avec son conseiller, di- 
sent les Annales, il leur (it rompre les branches des ar- 
bres et leur enseigna à s'abriter sous des cabanes. » Ils 
passent ainsi de la vie nomade à la vie sédentaire. 


Digitized by Google 


LES PRKMIEBS TEMPS DE LA CHINE 191 

A l’inventeur tle la cabane succède son eonlident Soui- 
gin-chi, <[ui joue le rôle de Prométhée. « Ayant remar- 
qué , continuent les Annales , qu’en construisant des 
huttes, certain bois avait donné du feu, il enseigna h en 
faire et à cuire la chair des animaux. » Cette découverte 
jeta les peuples dans l’admiration, et le maitre en pro- 
fita pour monter sur un théâtre, pour donner une longue 
série de leçons sur la tnarche des saisons, sur le Tien 
qu’il faut adorer, sur le commerce indispensable h la 
société, sur les cordelettes, première ébauche de l’art de 
fixer les idées, et sur le gouvernement qu’il développe 
avec ses quatre conseillers. 

Iou-hi, son successeur, entouré de quinze conseillers 
et proclamé maille absolu, introduit le mariage, aux 
grands applaudissements de tout le monde, disent les 
Annales. Il invente en tnéme temps la flèche, l’art de 
soigner les animaux domestiques, la nouvelle écriture 
des Kouas qui remplacent les cordelettes, et le cycle de 
soixante ans, qui dure encore aujourd’hui. La musique 
lui doit des instruments , la religion le rite de sacrifier 
des fruits au ciel, l’empire de voir ses frontières reculées 
dans le llo-nan, où surgit Ichin-lou, la première capi- 
tale de la Chine. On dit que, fils de l'arc-en-ciel, il avait 
le corps d’un dragon et la tête d’un bœuf, et que sa sœur, 
douée des mêmes agréments, devint sa femme, tout en 
gardant sa virginité. 

Chin-nong , quatrième demi-dieu , engendré par un 
dragon, doué de la force du taureau, parla trois heures 
après sa naissance; en cinq jours il marcha, en sept 



192 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

mois il eut ses dents, et en trois ans il devint agriculteur. 
En jouant impérialement le rôle de Cérès au milieu de 
son peuple, il lui enseigna à cultiver le grain , le ri/, le 
millet, les petits pois et à se servir de la charrue pour 
labourer la terre. 11 connut les simples, les goûta, en dis- 
tingua les qualités ; en un jour seul il dénombra jus- 
qu’à soixante-dix espèces de plantes vénéneuses aux- 
quelles il opposa soixante-dix contre-poisons, et il 
transporta la capitale, à Kio-feou, dans le Cban-tong, 
pour mieux dominer toutes les terres de l’empire. 

L’empire, ainsi étendu du Chen-si au Ho-nan et au 
Chan-tong, bordé par les deux grands fleuves du nord et 
du sud, nous montre une rébellion qui substitue à Chin- 
nong son général Hoang-ti. C’est ici l’époque des villes 
qui succède à l’ère de Cérès, et qui multiplie les inven- 
tions du nouvel empereur. Les maisons bâties avec des 
briques, des temples pour la première fois élevés au 
Tien, l’écriture enrichie de cinq cents nouveaux carac- 
tères, le tribunal de l’histoire qui fixe la mémoire du 
passé, la hiérarchie introduite parmi les officiers, le 
peuple divisé en dix provinces, chacune de 360,000 fa- 
milles, toute province divisée en dix départements, tout 
département en dix districts, tout district en dix villes; 
de plus le char, la barque, l’arc, la flèche, le sabre, 
la pique, les drapeaux, les monnaies, les poids et les 
mesures, l'orgue, l’art de fondre les métaux, la boussole 
pour se diriger au milieu des brouillards, le calendrier 
perfectionné et d’autres inventions déjà attribuées à ses 1 
prédécesseurs, nous obligent presque à recommencer 


Digitized by Google 



LES PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


193 


l'histoire avec Hoang-ti. Non-content de tant d’inven- 
tions, il ordonna à sa femme de devenir inventrice et 
digne de porter son nom. Elle cultiva sur-le-champ les 
vers à soie, mit à la mode les habits de soie et de toile, 
et les Chinois portèrent enfin leur costume national, où 
l’on admire les images du ciel et de la terre, du soleil, de 
la lune, des fleurs, de tout ce qui peut encourager la 
vertu. Les démons, aussi envieux alors qu’aujourd’hui, 
en voyant les bienfaits semés à pleines mains, versèrent 
des larmes amères , mais le ciel lit pleuvoir des cou- 
ronnes, et Hoang-ti perfectionna son œuvre en inven- 
tant l’art, jusqu'alors ignoré, de couper la tête aux re- 
belles. 

L’ère des villes rencontre^ son tour des obstacles. Cliao- 
hao, qui déplaçait encore une fois la capitale, aperçut 
neuf magiciens évoquant des spectres affreux et jetant 
l’épouvante dans les populations. D'où venaient ces 
spectres? Quels étaient ces magiciens? Appartenaient-ils 
aux peuples nouvellement subjugués? Sortaient-ils des 
anciens tombeaux avec le culte antérieur? Voulaient-ils 
ramener l’empire aux demi-dieux abolis, à la transmigra- 
tion des âmes, aux mystérieuses communications entre 
le ciel et la terre? 

L'histoire passe vite sur celle scission pour arriver à 
Ichuen-hio, qui, d’après la phrase énergique des écrivains 
chinois, coupa les communications irrégulières entre le 
ciel et la terre , remit l’ordre dans les cérémonies, in- 
struisit le peuple de ses devoirs et rétablit l'équilibre et 
la paix dans tout ce qui est sous le ciel. Il fortifia le 

is 


Digitized by Google 



194 


LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


culte de la raison par le droit exclusif de faire des sacri- 
fices, par la fondation d’une nouvelle capitale, et son 
triomphe fut certes bien positif, car les Annales men- 
tionnent, pour la première fois, sous lui, les confins de 
l’empire, qui touche au nord la Tartane, aü midi la Co- 
chinchinc, à l’occident le désert de sable, à l'orient la 
mer. 

Ti-ko, neveu de (chuen-hio, arrive avec le visage noir et 
une mère qui accouche de lui dix mois après la mort de 
son mari. Des chants très-anciens attaquent et défendent 
la vertu de l’Ève chinoise, et, en voyant que son tils in- 
vente le rite des morts pour l’honorer et la polygamie 
pour se consoler des désagréments du mariage , on 
devine encore une révolution inconnue, d’autant plus 
que Li-ko perfectionne les écoles et introduit le tambour 
« pour récréer les peuples et les dresser à la vertu. » 

Les découvertes épuisées au bruit du tambour, la my- 
thologie cesse, et après un prince insignifiant qui règne 
neuf ans, on entre avec Yao dans l’ère de la véritable 
histoire. 

Suivant les Annales, les empereurs qu'on vient de 
nommer régnent les uns soixante-dix ans, les autres 
cent, et jusqu’à cent quarante ans; quelques historiens 
font varier leur série. Sse-ma-lsien place Tthi-yeou, roi 
magicien, avant Hoang-li, qui le détrône; Chi-tse, cinq 
siècles avant Jésus-Christ, donne à Chin-nong, roi de 
l’agriculture, une dynastie de soixante-dix rois; d'autres 
lui donnent sept successeurs, mais il suffit de noter la ré- 
gularité avec laquelle les empereurs mythologiques se 


Digitizad by GoogI 



LES PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


195 


succèdent. L’un invente b cabane, l’autre le feu, le troi- 
sième les arts de la paix, le quatrième l’agriculture, le 
cinquième la ville et les armes , le sixième voit paraître 
les spectres de l’antique liberté, le septième les dompte, 
te huitième les honore dans le néant du tombeau, et le 
neuvième se présente avec le rbythme du nombre qu’il 
répète dans le nombre des années de son règne. 

Il est évident qu’une antique religion pleine de vita- 
lité, de liberté et d’erreurs, a été détrônée et foulée 
aux pieds par la doctrine qui a soumis ses divinités à la 
domination impériale. 11 est encore plus évident que 
! eriipire se constitue par son triomphe, qui sera souvent 
contesté, mais que jamais on ne pourra détruire. Au- 
jourd’hui encore, les idoles tombées il la merci des man- 
darins reçoivent parfois la bastonnade quand ils man- 
quent à leurs fonctions, et le peuple obéit à l’empereur 
avec la persuasion que, favorisé par le ciel (puisqu’il 
règne), il représente l’ordre de l’univers sur la terre. 

A l’époque de la guerre chinoise contre les spectres et 
les magiciens, tous les peuples de l’Asie, le Japon, le 
Thibet, l’Inde même, ne se laissent pas entrevoir : 
l’Àssyrie n’est pas née, la l*erse non plus, la Grèce 
n’existe pas encore; il faut arriver jusqu’en Égypte pour 
établir une comparaison. Et qu’y trouvons-nous? L’image 
de la Chine avec ses caractères graphiques. 

L'an2500 avant l’ère, quand l’Europe n’existepasencore 
et que ses traditions sont à peine ébauchées sur les bords 
du Nil ou dans les chants des Juifs, l’Égypte vante la 
Chine pour ses observations astronomiques, sa supersti- 



196 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


lion qui rattache le gouvernement de la terre à la marche 
des astres, sa foi que l’univers matériel est en harmonie 
avec le monde des nations, que le ciel règne sur la terre 
dans notre intérêt, qu'il faut regarder le moment où le 
soleil et la lune se lèvent ou s’effacent, se montrent ou 
s'éclipsent, pour régler les affaires des hommes. Une 
même forme solennelle règne dans les deux pays, une 
même majesté enfantine y trace des ligures sottement 
mystérieuses, où l’on prétend représenter la raison divine 
des choses. Une foule de ressemblances dans les mœurs, 
les usages, les armes, une même préoccupation d’arra- 
cher la terre aux inondations, là du fleuve Jaune, ici du 
Nil, une même passion pour rendre le sol fertile à force 
d’industrie, un même respect pour le génie de l’architec- 
ture, qui commande au cours des fleuves et aux saisons 
de l’année, un même effort également vénéré et flottant 
entre l'adoration de dieux inconnus et la science des 
choses naturelles, pour élever des monuments, des digues, 
des palais, des autels, des tombeaux, toute une création 
artificielle, où l’on défie le chaos des éléments, se mêle 
enfin dans les deux régions à une foule de dissemblances, 
qui deviennent des corrélations encore plus étonnantes 
dès qu’on se place au véritable point de vue qui les 
domine. 

Puisque les Égyptiens sont aux antipodes des Chinois, 
suppose/ que les magiciens de la Chine, ces hommes 
continuellement méprisés par les empereurs chinois, 
soient les maîtres du Nil, qu’ils y méprisent à leur tour 
les rois, les mandarins, les guerriers, les fonctionnaires 


Digitized by Google 



LES PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


197 


de toutes les nuances, qu’au lieu d’être relégués dans les 
solitudes, ils triomphent dans les villes, ils s’emparent 
du gouvernement, ils tiennent sous leur tutelle la société, 
ils évoquent librement leurs spectres, les mêlent effron- 
tément aux armées dans les batailles, aux précepteurs du 
roi dans le palais, aux magistrats, aux pères dans toutes 
les familles : dès lors vous aurez le sacerdoce tout-puis- 
sant, la capitale h Thèbes sous sa domination, le roi forcé 
d’obéir, de subir ses arrêts ou de se réfugier à Memphis, 
de régner eu sous-ordre; la science, les arts, tous les 
mystères de la nature, tous les secrets de l’industrie, sous- 
traits à sa puissance, seront entre les mains des pontifes ; 
ce sera b eux d’offrir les sacrifices, de veiller sur le cours 
des astres, de faire concorder le ciel avec la terre, d’orien- 
ter les pyramides, les temples, les palais, les tombeaux, 
de déterminer la marche des saisons, de devenir les inter- 
prètes de l’ordre universel. 

Libres de rêver, libres de soumettre la raison à leurs 
rêves, laisseront-ils le Chang-ti endormi au fond de la 
nature? Non, certes, ils lui donneront des aventures, en 
feront un homme, un esprit planant sur le chaos primitif 
et prédéterminant la création par sa sagesse. Cet homme, 
Theuth, aura une vie, une histoire; sa sagesse sera dépo- 
sée dans des livres mystérieux, révélée dans une langue 
inaccessible aux mortels. Les cinq esprits qui entourent 
le Chang-ti resteront-ils dans une éternelle et silencieuse 
immobilité? Non, certes, ils sortiront de leur immobilité 
pour s’aimer, pour engendrer d’autres esprits, pour vivre 
d’une vie nomade pleine d’aventures et de péripéties; 



198 LA CHINE DANS I.E MONDE ANCIEN 

ils s’appelleront Osiris et Isis; il engendreront Orus; ils 
liront les livres de Theulli, les traduiront dans la langue 
des demi-dieux, des prêtres; ils deviendront les maîtres 
des maîtres v ils enseigneront à cultiver la. terre, à tisser 
le lin, à endiguer les fleuves, à transporter d'énormes 
blocs de pierre, à construire des navires, à forger des 
armes, à bâtir des villes. 

Ce culte des anciens, réduit en Chine à un respect 
énigmatique pour les morts et soumis à la surveillance 
des mandarins, gardera-t-il sa réserve? Restera-t-il dans 
les limites d’un acte de déférence envers nos pères 9 De- 
meurera-t-il dans les limites du bon sens? Nullement, 
puisque les magiciens régnent sur les mandarins : les 
anciens seront des demi-vivants, des ombres errantes 
heureuses ou malheureuses, des âmes qui reçoivent les 
récompenses méritées ou qui expient leurs fautes; on les 
verra au ciel, aux enfers, au purgatoire, au milieu des 
flammes, dans des chaudières bouillantes, enchaînés, 
tenaillés, le cœur séparé du corps, et tout un drame 
souterrajn invisible dédoublera le monde visible. Enfin 
cette métempsycose si discrète des magiciens chinois, si 
peureuse de se montrer au grand jour, si épouvantée de 
sa propre hardiesse, si rapide dans ses transformations, 
de crainte d’attirer les regards, fera circuler librement 
les Hein, les Chir et les Kouei à travers les cercles de la 
vie, donnera une fixité solennelle à leurs stations trans- 
mondaines, un nom spécial h leurs formes diverses; les 
âmes des hommes transmigreront dans le corps des ani- 
maux, celles des animaux dans les corps des hommes, et 


Digitized by Google 



LES PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


199 


Ums les spectres tourneront dans les cercles d’une cos- 
mogonie générale. Faites que le dogme de la résurrection 
des morts ait force de loi ; laissez-le paraître au grand 
jour avec ses prétentions surnaturelles; ne l’exilez pas; 
mettez à ses ordres des maçons, des architectes, des 
artistes, et il dressera des pyramides, des tombeaux, des 
mausolées à garder les décédés pendant l’éternité. L’in- 
dustrie sera plus fastueuse pour les morts que pour les 
vivants; on ne saura pas manier la poulie, maison trou- 
vera des secrets à nous confondre sur l’art d'embaumer 
les rois, de les transmettre à la postérité la plus reculée 
comme s’ils venaient.de fermer les yeux, en faisant con- 
naître leur dge, leur dignité, leur vie, tout ce qui ne 
compte pas, et on n’aura pas un enseignement vraiment 
historique et utile sur la marche du temps ; bref, on sacri- 
fiera la réalité aux chimères, la vie réelle aux songes ; on 
vivra au milieu de monuments qui seront comme des 
rêves en granit, et puisque partout où se montre la vie 
il y a une àme errante, peut-être un Dieu, les animaux 
seront respectés comme les hommes, quelquefois plus. 

Quoi! dira-t-on, il n’y aura pas uu lettré, pas un man- 
darin, pas un magistrat pour protester au nom de la 
raison? Serait-elle exilée de l’Égypte? Sans doute, comme 
la magie l’est de la Chine : le sacerdoce veille h toutes les 
avenues pour qu’elle ne se montre nulle part. Il entoure 
le roi, l’élève, le proclame, le tient par les femmes, les 
fils, les multitudes; s’il bouge, toutes les forces bestiales 
de la nature et de la nation se révoltent contre lui. Les 
prêtres lui permettent au reste toutes les licences qu’ils 



200 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


s’interdisent ; libre à lui de se livrer aux délices de la paix 
ou à celles de la guerre ; on ne lui demande nullement 
d’être humble, puisqu'on ne le charge plus du poids de 
l’univers, et on ne le rend pas non plus responsable des 
calamités physiques qui affligent son peuple. A la rigueur, 
le peuple n’existe pas; il n’y a que des castes, de vastes 
associations héréditaires, où l’on se transmet de père en 
fils les métiers, les professions, les outils, les privilèges, 
les terres, et le .sanctuaire réunit toutes les libertés 
contre les rois. Que si la raison se revèle par quelque 
découverte accidentelle, par quelque invention bienfai- 
sante, alors le sanctuaire l'adopte , la prend à son ser- 
vice, l'ajoute au système de ses erreurs, l’inscrit dans sa 
loi souveraine, et elle devient une partie intégrante de 
sa folie. 

Une dernière différence atteste encore la corrélation 
des contrastes, quand on compare les documents histo- 
riques de la Chine avec ceux de l’Égypte. Les magiciens 
de la Chine ont-ils des historiens? Nous font-ils con- 
naître le passé d’une manière positive, certaine, docu- 
mentée? Notent-ils fidèlement les événements de la terre 
en restant sur la terre? Non, certes, pour eux un fait 
n’est jamais un fait; c’est un signe, une manifestation ; 
il vivent dans l'inconnu; ils voient le mort d’hier à la 
tête des armées; tels prennent les vivants pour des 
esprits; le temps, l’espace n’existent pas pour eux; ils 
soumettent tout à une idée, à un dogme, à des dieux; en 
racontant les événements ils en font des miracles, qui 
se multiplient, éblouissent, passent et ne laissent une 


• Digitized by Google 


LES PREMIERS TEMPS DE LA CHINE 


201 


trace que dans les cadres vides des périodes astronomi- 
ques, où paraissent au hasard les royaumes, les empires, 
les catastrophes séculaires comme des phénomènes mo- 
nfentanés. Qu’on confie donc les sciences, les arts, le 
gouvernement de la Chine aux magiciens, on aura encore 
l’Égypte, dont l’histoire se réduit aux trois âges des 
dieux, des demi-dieux et des hommes; le tribunal de 
l’histoire se réduira aux quarante-deux juges qui pro- 
nonceront leurs arrêts devant le cercueil de chaque roi 
décédé; rien au delà de ces arrêts; de simple noms, par- 
fois pas même les noms : telle est l’histoire de l’Égypte. 
Un catalogue de trente-trois dynasties, qui remontent à 
cinq mille ans. avant Jésus-Christ; une nomenclature si 
aride qu’on en est à deviner ce qu’était une dynastie 
égyptienne et comment un fils en succédant au père 
s'intitulait chef d’une famille nouvelle. La prétention de 
compter les années avec l’exactitude de l’astronomie 
laisse les époques dans le vide, sans que rien sépare 
l’une de l’autre, sans qu’on puisse hasarder aucune con- 
jecture sur les périodes historiques ou soupçonner même 
de loin un drame régulier. On sait que Nilocris s’étouffe 
dans un cabinet rempli de cendres, que de temps à autre 
les rois sont sacrifiés, que des familles tragiques donnent 
des rois presque tous immolés, que d’autres familles sont 
conquérantes, heureuses, bénies; mais aucune parole vi- 
vante ne révèle le véritable mouvement, et on ne lit 
qu'une série d’inscriptions mortuaires. Comme les Chi- 
nois, les Égyptiens notent solennellement les déplace- 
ments de leur capitale, qui passe de Thèbes à Memphis, 


Digitized by C^ o ile 



202 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

à Saïte, h Éléphantiue, à Tanis, mais le silence le plus 
absolu règne sur les motifs des déplacements, et pour tout 
résumer d’un mot, Thèbes, qui reste la capitale des magi- 
ciens, impose tellement que les trente-six mille ans de 
son ère sacerdotale ne cessent de peser sur les rois, cam- 
pés ailleurs et forcés d’avancer en posant leur pouvoir 
en dehors du véritable pouvoir, comme une usurpation 
éphémère. 

Le contraste dans les analogies entre la Chine et 
l’Égypte est tel qu’on les dirait aussi voisines l’une de 
l’autre que la France de l’Angleterre. Ces deux régions se 
sont-elles connues? Dans des époques reculées, se sont- 
elles touchées par le commerce ou par la guerre ? Il est 
incontestable que, dès la plus haute antiquité, la porce- 
laine mettait en communication ces peuples placés aux 
deux bouts de la terre. Mais ces communications directes 
ne sont rien comparées à la communication bien plus 
décisive, attestée par les peintures et les bas-reliefs des 
plus anciens temps de l’Égypte, qui montrent les Pha- 
raons aux prises avec les peuples voisins, armés comme 
les Égyptiens. Ces peuples avaient donc des villes capables 
de tenir tête à Thèbes et k Memphis’; ils avaient des 
gouvernements, des administrations, des ateliers, toute 
une organisation équivalente à celle des assaillants. S’ils 
n’ont pas laissé de monuments, c’est que peut-être leur 
raison plus forte n’avait pas besoin d’entasser blocs 
sur blocs pour s’expliquer, et, en définitive, puisque 
les Égyptiens ont été refoulés dans leurs confins, leurs 
adversaires auraient pu peindre et sculpter les victoires 


Digitized by Google 



LES PREMIERS TEMPS DE LA. CHINE 203 

qui réparaient leurs défaites. De l’Égypte à l’Arabie, de 
l’Arabie à la Perse, à la Tartarie, à la Chine, la chaîne 
des guerres ne permettait donc à aucun peuple de rester 
en arrière. Si les uns s’élevaient par le despotisme, les 
autres se révoltaient par la rebgipn. Quoi donc de plus 
naturel que de trouver dans l’extrême Orient la philoso- 
phie victorieuse de la métempsycose, tandis que dans 
l’extrême Occident les revenants tuent les vivants! 


Digitized by Google 



CHAPITRE 11 


DES PREMIERS PERSONNAGES RE I.A CHINE 


Histoire de Yao. — De Ctmn. — De Yu, — Fondateurs du Céleste 
Empire, — Comparables aux rois-pasteurs de l'Égypte, — et surtout 
aux patriarches historiques de la Bible. — Déplorable infériorité 
des juifs. 


(2337 — 2205) 


Aux empereurs mythiques succèdent l’un après l'autre 
Yao,ChunetYu, les grands hommes des temps historiques. 
Ce ne sont plus des inventeurs. Ils n’improvisent plus 
les diverses parties de la civilisation , ils n'offrent plus 
aucune analogie avec Orphée ou Hercule, ils n’établis- 
sent plus les conditions élémentaires de la société, mais 
ce sont des hommes de notre stature, et ne gardant plus 
de l'Age antérieur que le merveilleux d’une sagesse qui 
les rend les véritables maîtres de la Chine. 

Les dires de Yao rapportés par Confucius se réduisent 
tous à l’unique axiome que l’empereur est responsable 
de tout dans le sens le plus illimité. « Le peuple a-t-il 
froid , disait-il , c’est moi qui en suis cause ; a-t-il faim , 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PERSONNAGES DE LA CHINE 205 

c’est ma faute; tombe-t-il dans quelque crime, je dois 
m’en regarder l’auteur. El sa vertu fut telle que, d’après 
Confucius, il mit la paix dans sa famille, le bon ordre 
parmi ses officiers, l’union dans tous les pays; ceux qui 
avaient jusque-là tenu une mauvaise conduite se corri- 
gèrent, et la tranquillité régna partout, » 

Ses actions principales se réduisent à deux : la pre- 
mière lut provoquée par une inondation du fleuve Jaune, 
si terrible dans la chronique, que, par un malentendu de 
la foi, les missionnaires l’ont confondue avec le déluge, et 
Yao décréta non- seulement les travaux réclamés par 
l’inondation, mais une exploration générale de l’empire, 
comme l’auraient demandée Aristote ou Bacon. « il or- 
donna à ses ministres Hi et Ho, dit le Cliou-Kiny , de fixer 
exactement et avec attention les règles pour la supputa- 
tion de tous les mouvements des astres , du soleil , de la 
lune, de respecter le ciel suprême et de faire connaître 
aux peuples les temps et les saisons. » D’autres ministres, 
au nombre de quatre, partirent pour les quatre extré- 
mités de l’empire pour étudier, l’un les phénomènes du 
printemps, l’autre ceux de l’été, le troisième pour obser- 
ver l’égalité des jours et des nuits de l’automne, lorsque 
le peuple est tranquille et que la nature offre un spectacle 
agréable ; le dernier, envoyé dans le nord , observa la briè- 
veté des jours de l’hiver quand les hommes se couvrent 
pour éviter le froid, tandis que le poil des animaux et 
le plumage des oiseaux se resserrent. Yao imposa donc 
l’étude de la nature, et s’il n’inaugura pas le règne de la 
science, qui était précédemment établi, il en doubla l'ur- 


Digilized by Google 


206 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


ganisâtion pour faire la guerre aux erreurs de la magie. 
Le ministère de l'astronomie, qu’il éleva au-dessus de 
tous les autres, marque assez. son idée de supplanter 
l'aVéugle adoration des astres, de l’arrêter autant que 
possible à la contemplation des phénomènes physiques, 
et l’importance donnée h l’annonce des éclipses pour ras- 
surer les populations se dirige évidemment contre les 
magiciens, impatients de s’insurger et de ramener l’em- 
pire au temps des revenants. 

Parla seconde action, Yao cherche un successeur, en 
montrant en même temps comment le despotisme éclairé 
doit procéder dans le choix des hommes obéissants. 
« Qu’on me cherche, dit-il, un homme propre h gouver- 
ner selon les circonstances des temps, si je le trouve, je 
lui remettrai le gouvernement. » Les grands lui indiquent 
son fils, doué, disent-ils, d’une grande pénétration. 
« Vous vous trompez, répond-il, il manque de droiture, 
il aime h disputer : un tel homme convient-il? » 11 faut 
un homme qui ne discute pas. « Qu'on me cherche, con- 
tinue-t-il, un chef qui soit propre aux affaires. » On 
désigne Kong-Kong, qui a montré, observe-t-on, de 
l’habileté et de l’application dans le gouvernement. 
« Vous êtes dans l’erreur, réplique Yao; Kong-Kong dit 
beaucoup de choses utiles, et quand il faut traiter une 
affaire, il s’en acquitte mal; il affecte d’être modeste, 
attentif, réservé, mais son orgueil est sans bornes, » et, 
suivant l’expression chinoise, il inonde le ciel. Point de 
babil, on demande l’obéissance passive, et, pour mieux 
s’expliquer, leChou-King s’interrompt en supposant que 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PERSONNAGES. DK LA CHINE 207 

Kouen, nommé pour diriger les travaux sur le fleuve 
Jaune, a travaillé neuf ans sans succès, parce qu’il aimait 
la contradiction et ne savait ni obéir aux supérieurs ni 
vivre avec ses égaux. Enlin les grands, sommés une der- 
nière fois de proposer un successeur, désignent Chnn, 
âgé, sans femme et d'une famille obscure. « J’en ai en- 
tendu parler, dit l’empereur, qu’en pensez-vous? — Chun, 
répondireut-ils, quoique tîls d’un père aveugle , quoique 
né d'une méchante mère, dont il est maltraité, et quoique 
frère de Siang, qui est plein d’orgueil, garde les règles 
de l’obéissance filiale, vit en paix; insensiblement il est 
parvenu à corriger les défauts de sa famille et à empêcher 
qu’elle ne fasse de grandes fautes. » Alors Yao se dé- 
cida, le mit à l’épreuve d’un mariage avec ses deux 
tilles, et Chun, associé dans l’empire, devint le type de 
l’homme qui sait commander, parce qu’il sait obéir. Il 
sacrifia sur-le-champ Kong-Kong, auparavant proposé à 
la succession de l’empire, Hoau-teou qui voulait le dé- 
fendre, Kouen qui avait travaillé sans succès, et San- 
niiao, l’un des plus puissants vassaux du Midi. « Alors, 
dit la chronique, l’empire fut en paix; Yao monta et des- 
cendit (c’est-à-dire que la mort fit monter son esprit et 
descendre son corps), et le peuple prit le deuil pendant 
trois ans en pleurant ce prince comme les enfants pleu- 
rent leur père. » 

Resté seul, Chun veut tout voir de ses yeux, tout en- 
tendre de ses oreilles; il réforme tous les ministres, qu’il 
porte au nombre de vingt-deux. Et tout plie sous ses 
ordres. On ne lui résiste, lorsqu’on reçoit ses nomina- 


Digitized by Google 



208 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

lions, que pour avoir Pair de céder ensuite par esprit 
d’obéissance. Mais ses mots, allez, obéissez, n’admet- 
tent pas de réplique; s’il voit des désordres, ils sont 
aussi vite réprimés que conçus, ses rivaux disparaissent 
et, s’il y a des mécontents, le génie de l’inspection lui 
suggère de fonder le ministère de la police. Voici ses 
idées là-dessus : « J’ai une extrême aversion , dit-il à 
Long, pour ceux qui ont une mauvaise langue; leurs dis- 
cours sèment la discorde et nuisent beaucoup aux gens 
de bien ; par les mouvements et les craintes qu’ils exci- 
tent ils mettent le désordre dans le peuple. Vous donc, 
Long, je vous nomme Na-yen, c’est-à-dire rapporteur de 
bouche de la parole des autres (en d’autres termes, mi- 
nistre du gosier et de la langue, chef de tous les espions de 
l’empire) ; soit que vous transmettiez mes ordres et mes 
résolutions, soit que vous me fassiez le rapport de ce 
que les autres disent, depuis le matin jusqu’au soir, ne 
suivez que l’inspiration de la droiture et de la vérité. » 

La légende d’Yao et de Chun s’achève par celle de 
Vu, qui rend héréditaire la monarchie et fixe ainsi la loi 
souveraine de l’empire, la loi qui surplombe à toutes les 
explosions, à laquelle aboutissent toutes les solutions, la 
loi qui régira naturellement tous les drames au milieu 
des calamités les plus inattendues. Elle le soustraira à la 
nécessité d’invoquer à tout instant l’intervention du gé- 
nie, les artifices des politiques, les tours de force d’une po- 
lice ingénieuse, les coups de dés de la fortune qui octroie 
d’en haut des librations exceptionnelles. Au reste, l’hé- 
rédité ajoute à la science de Yao, à l’obéissance de Chun 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PERSONNAGES DR LA CHINE 209 

le don de l’amour, qui tournera tous les obstacles par 
des voies miraculeuses. On dit que Yu, chargé par Chun 
de réprimer des rebelles, ordonna h ses troupes de 
dresser un théâtre et de se livrer à la danse, certain 
qu’à la fin ils ne pourraient résister à l’envie de danser 
à leur tour, ce qu’ils firent, en effet, après avoir tenu 
bon pendant soixante-dix jours. La légende enseigne 
ainsi qu’il obtenait -par la persuasion les succès que la 
force ne pouvait lui donner. Une autre fois, la rébellion 
lui opposait les souvenirs de l’ancien culte, en adorant 
les spectres, comme si elle voulait retourner à l’époque 
des magiciens. Va-t-il la combattre? C’eut été tirer des 
coups d'épée contre les ombres vaines de l’erreur! Il fait 
peindre leurs formes bizarres et grimaçantes sur les 
vases qui représentent les provinces de l'empire, et livrés 
à la dérision, ils deviennent inofl'ensifs. 

Un jour qu’il rencontre des criminels enchaînés qu’on 
conduisait au lieu de leur peine, il descend de son 
char, s’enquiert de leur faute et les fait mettre en 
liberté : « C’est moi, dit-il, qui suis la cause de leurs 
crimes. » 

Les pages du Chou-Kiny sont remplies de détails 
sur les lacs qu’il creuse, les canaux qu’il trace, les mon- 
tagnes qu’il perce, les jetées avec lesquelles il met en 
communication les diverses terres, les digues qui con- 
tiennent au nord le Houang-ho, au sud le Kiang. Il est 
le vrai conquérant du sol, arraché aux forces aveugles de 
l’eau et rendu à l’agriculture, qui peut enfin se développer. 
La capitale, transportée à Ngan-y, rajeunit la cenlra- 

14 


Digitized by Google 


210 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

lisation et la fixe pendant plusieurs siècles. Une diète 
générale accepte le nouvel ordre. Enlin les explorations 
scientiliques enireprises par ordre de Yao se terminent 
par une description statistique de l'empire, où toutes les 
terres sont analysées, divisées en neuf classes, appréciées 
d’après leur nature, leur fertilité, leurs produits, avec 
l’indication de la culture qu’elles ont reçue, de celle 
qu’elles demandent, des tributs qu’elles doivent payer 
h l'État, c’est-à-dire le plomb, le fer, l’huile, le sel, les 
pierres résonnantes, les plumes de faisans, les pierres 
précieuses, les perles, les poissons, plusieurs espèces de 
soieries, de toiles, de bois, l’or, l’argent, les dents d’élé- 
phant, le vernis, les peaux, le coton, une foule d’objets 
qui laissent supposer une richesse supérieure à toute» 
les attentes. 

Nous venons d'indiquer les premiers exploits histo- 
riques de la Chine, et nous voudrions en montrer le reflet 
renversé sur les pyramides de l’Egypte. Mais cette fois la 
terre du Nil s’y prête assez mal; envahie par lesHyksos, 
ses habitants sont livrés à l’esclavage, ses villes à la dé- 
vastation ; ses édifices, ses monuments tombent en ruines, 
et l’incurie des barbares compromet la canalisation jus- 
qu’à engendrer des famines. Les prêtres en fuite sui- 
vent le roi dans les hautes régions du Midi, elles mul- 
titudes, indifférentes à l’ancienne domination, laissent 
passer la déroute en demandant trois siècles de réflexion 
avant de revenir à leurs maîtres. 

LesHyksos remplacent doue les Pharaons sur le théâtre 
de l’histoire; et sans nous permettre aucune conjecture 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PERSONNAGES DE I.A CHINE 211 

sur leur origine ou sur leur religion, il esl certaiu qu’a- 
inis des Juifs, on les explique par Abraham, Isaac, Jacob 
el Joseph, les premiers personnages historiques de l’Oc- 
cident. Contemporains de Yao, Chui) et Yu, ce n’est pas 
la date seulement qui leur donne un caractère historique, 
c’est la narration de la Genèse qui lutte contre une tra- 
dition antérieure pour tracer une première séparation 
entre l’histoire des dieux et celle de l’humanité. Sur cin- 
quante chapitres, elle en consacre à peine dix à la créa- 
tion, au déluge, à la dispersion de la tour de Babel; elle 
ne se préoccupe que de la famille d’ Abraham, dont les 
hommes sont de notre taille, parlent notre langage et se 
laissent comprendre. Si leur vie est trop longue, c’est ce 
qu’on peut dire aussi de Yao et dé Chun, et d'ailleurs 
Abraham et Saraï ont le bon sens d’en rire les premiers; 
c’est ce que note la Bible quand ils reçoivent l’ordre de 
faire des enfants l’un à l’âge de cent ans, l’autre de 
quatre-vingt-dix ans, et Abraham mit... et Sara 
ritû. 

Les miracles de la famille d'Abraham se réduisent à des 
rêves, à des hallucinations, à des quiproquos qui pourraient 
arriver de notre temps. Un jour Abraham croit voir Dieu, 
un autre jour il lui semble entendre sa voix, une autre fois 
il donne à manger à trois esprits, une autre fois il obéit à 
un messager du ciel qui lui crie de ne pas verser le sang de 
son fils. Le premier venu est exposé à prendre un songe 
pour une apparition. Jacob se borne à voir des anges qui 
moulent etdeseendent sur une échelle pendant qu’il dort : 
rien de plus naturel. Joseph est un ministre des finances 


Digitized by Google 


212 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

qui se fonde sur des rêves: ce n’est pas sans exemple. Le 
reste est consacré à des aventures que l’Arabie et la Tar- 
tarie voient encore de nos jours ; il ne s’agit que de trou- 
ver des pâturages, de faire des razzias, de vider des que- 
relles domestiques, de maintenir l’ordre dans la polyga- 
mie ; et de même que Yao et Chun sont les fondateurs du 
Céleste-Empire et les modèles de l’extrême Orient, Abra- 
ham, lsaac, Jacob et Joseph sont les modèles de la tradi- 
tion d’Occident, dont ils établissent la donnée primitive 
en représentant la liberté des rois pasteurs contre la ty- 
rannie immobilisée de l'ancienne Égypte. 

Chaque page de la Bible affirme la liberté par des pa- 
roles incendiaires. On la voit dans le premier homme qui 
veut être semblable’ à Dieu, dans son aîné qui dispute 
encore à son frère les grâces du ciel, dans les filles des 
hommes qui forcent les anges à descendre sur la terre 
pour s’allier avec elles, dans la tour de Babel où les 
hommes se proposent d’escalader le ciel, et où ils perdeut 
l’unité de langue. Toujours libre comme Dieu, l'homme 
de la Bible ne voit la sagesse que loin des villes, loin des 
palais, loin des pyramides, loin des richesses accumu- 
lées, loin des soldats marchant par milliers sous de terri- 
bles généraux, dirigés par des rois épouvantables. Toute 
fédérale, elle isole les hommes pour les protéger, elle 
disperse les trois fils de Noé pour les nourrir, elle sépare 
Abraham de Loth, lsaac d’Ismaël, Jacob d’Ésaü, les fils 
de Jacob forment autant de tribus indépendantes; aucune 
d’elles ne règne sur les autres, aucune ne proclame un 
chef, et toute la postérité d' Abraham, tout l’Occident 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PERSONNAGES DE LA CHINE 213 

reste libre et fédéral, en relevant de ce pacte d’alliance 
où le patriarche traite sur le pied de l'égalité avec le 
maître de l’univers. 

Dieu même agit comme un homme libre qui sort des 
catacombes où les prêtres égyptiens le cachaient sous 
l'innombrable foule des divinités et des génies. Pour se 
venger de l'humiliation qu’il a subie, il déclare la guerre à 
tous les dieux avec la fureur d’un roi ennemi de tous les 
rois. Par cette guerre, il revendique les attributs du 
Chang-ti, de manière à en présenter les reflets en haine 
des magiciens du Nil. Il ne veut pas de pontifes, il défend 
à ses lévites d’être les maîtres de la terre, de cacher leur 
science, de dicter des lois, de s’éloigner du peuple, de 
s’entourer de mystères quand ils prononcent leurs juge- 
ments. Ni prêtres ni pontifes, Abraham, Isaac et Jacob 
ne fondent aucune caste. 

Mais la liberté de la Bible subit toutes les chutes qu’é- 
vite la sagesse des Chinois. Leur Cbang-ti se moque si- 
lencieusement des fureurs de Jéhovah ; s'il le rencontrait 
par hasard dans ses parages, il le trouverait bien barbare 
et le renverrait sur les bords de la Méditerranée, dans 
des pays fractionnés, fanatisés, remplis de sorciers et de 
guerriers; il ne voudrait pas tolérer que les animaux 
fussent adorés ou sacrifiés comme en Égypte et en Ara- 
bie, et sa lumière naturelle effacerait les feux artificiels 
de la Genèse. Jamais le tribunal de l’histoire du Céleste 
Empire n’a pactisé avec les fables, jamais il n’a fondé 
sur des illusions l’autorité de l’empereur, jamais il n'a 
admis qu’on copiât à moitié les magiciens pour réfuter 


Digitized by Google 



214 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

l’autre moitié de leur doctrine. Et que dirait-il de la mo- 
rale des juifs? Abraham est sur le point d’égorger Isaacson 
fils; il expose Agar, sa seconde femme, à mourir de faim 
aveelsmaël, son fils; il permet h Sara, sa première femme, 
d'entrer dans le harem des Pharaons; Jacob vole l’héritage 
de son frère aine, sa mère protège ce vol, scs fils atten- 
tent à la vie de leur frère Joseph. L'infortuné Sichem, 
amoureux d’une fille de Jacob, l’avait enlevée pour l’é- 
pouser, et il avait offert de doubler sa dot, d’enrichir ses 
frères, de leur donner des terres pour sanctifier son 
union. Que firent-ils? Ces malheureux acceptèrent toutes 
ses offres, lui imposèrent de plus de se soumettre avec 
tous les siens h la circoncision, et le troisième jour, 
quand la blessure très-cuisante les mettait dans l'im- 
possibilité de se défendre, ils les égorgèrent tous et 
amenèrent avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs 
troupeaux. Comment comparer de pareilles gens à Yao, 
Chun et Y'u? Jamais ils n’auraient permis que la Genèse 
fût lue dans leurs écoles; que ses héros fussent 
proposés comme des modèles, et qu’on parl.lt de les 
imiter ou d’éterniser leur mémoire. Ils les auraient 
proscrits comme des magiciens qui portaient l’épouvante 
parmi les peuples, ils auraient fait peindre leurs images 
sur les douze vases de l'empire pour les livrer au supplice 
du ridicule, ils y auraient montré Abraham couché avec 
ses servantes, Jacob escamotant le droit d’aînesse sous 
une peau de chevreau, ses fils assis au banquet des Siche- 
miles qu’ils massacrent le lendemain, leur père réduit 
à les maudire après avoir fait leur éducation; ils auraient 


Digitized by Google 



DES PREMIERS PRRS0MNAOFS DE LA CHINE 215 

relégué leur morale avec leurs mythes dans les solitudes 
les plus reculées de l’empire. 

Un reflet du Chang-li reçu ou rendu tombe aussi sur 
les Vcdas de l’Inde; mais les nuages lumineux de cette 
contrée éblouissent et produisent en définitive l’effet des 
ténèbres. Faute de dates et de renseignements, nous de- 
vons nous taire. On ne peut pas non plus parler de la 
Perse, quoique en ce moment elle sorte du chaos de ses 
cosmogonies et nous présente Kaïomoud aux prises avec 
les Dews, des hommes surnaturels, de véritables ma- 
giciens. C’est aussi le moment de Tahamur, l'homme 
qui lie les .sorciers et les forces à lui révéler le secret 
des sciences. Mais comment se fier à de pareilles indica- 
tions? 

Les dates assyriennes sont plus sûres, quoiqu’on ne 
sache pas si Minus, Sémiramis et M'inias paraissent en 
2200 ou seize cent soixante-dix ans plus tard. Toujours 
est-il que M’inive et Babylone s’entourent de remparts à 
l’époque de Yao, Chun et Yu, et c’est ainsi qu’elles arri- 
vent sur le théâtre du monde, vastes comme de petits 
royaumes, nourrissant dans leur enceinte de nombreuses 
populations avec leurs troupeaux menacés par les inva- 
sions. Elles arment des millions d’hommes, elles lancent 
des chars de guerre par milliers, elles conçoivent des 
conquêtes démesurées. Les générations qui arrivent plus 
tard s’étonnent sans cesse de leur grandeur; on compte 
leurs tours, on mesure l’épaisseur, la hauteur de leurs 
remparts, on dénombre les portes, les travaux, les ou- 
vriers employés, et on ne sait plus comment la force île 



21Ü LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

l'homme a suffi à ces constructions. Leur canalisation 
gigantesque est la même qu’en Chine et en Égypte, la 
force militaire supérieure; mais quelle est la sagesse de 
cette nation? Toute son histoire postérieure nous assure 
qu’elle reste dans la latitude de la sagesse des Égyptiens 
et des Juifs, et que dès son premier moment historique 
le monde est nivelé. 


Digitized by Google 



CHAPITRE III 


LA LOI AGRAIRE EN GUISE 


Régularité des dynasties chinoises. — Leurs lois territoriales et leur 
régime pédagogique. — Première loi agraire octroyée par les Hia. 
— Son mouvement dans une première période en quatre temps. — 
Nouvelle loi agraire inaugurée par la seconde dynastie; — Qui 
déplace sept fois sa capitale ; — Et nomme des ministres tirés des 
dernières classes du peuple ; — Et tombe, pour céder la place à 
une troisième dynastie, — K laquelle l'empire doit sa troisième 
toi agraire. 


(2805 — 1122 ) 


Après l’explosion des trois fondateurs de la monarchie 
chinoise, nous trouvons deux dynasties qui se succèdent 
régulièrement et sans trop de bruit : la première, celle 
des Hia, commence en 2205, finit en 1766, et compte dix- 
sept empereurs dont les règnes durent le temps moyen de 
vingt-six ans ; la seconde dynastie, dite des Chang, com- 
mence en 1766, finit en 1122, et compte vingt-huit em- 
pereurs dont les règnes moyens sont de vingt-trois ans. 
Voilà donc deux dynasties d'à peu près cinq cents ans 
chacune et dont la succession atteste le plus grand calme. 


Digitized by Google 



218 


I.A CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


l’ordre le plus solennel, une sécurité qui manque aux 
dynasties européennes, dont les règnes moyens les plus 
longs n'atteignent pas ceux de Hia et restent en France à 
vingt- cinq ans. Ajoutez que les règnes des empereurs 
chinois sont notés par leurs chronologues avec la plus 
grande exactitude, qu’on connaît leursactions principales, 
et que les oscillations des dates flottent dans des inter- 
valles négligeables. 

Quel a été le rôle de ces dynasties? Quelle série de 
transformations ont-elles imposée à la Chine? Comment 
un Chinois de l’an 2205 diffère-t-il d’un Chinois né onze 
cents ans plus tard? La Chine débute d’une manière inat- 
tendue en nous enlevant soudainement à nos habitudes. 
Nous croyons, en effet, que la propriété est la première 
institution de la société, et nous la supposons même exa- 
gérée dans ses commencements par les castes, plus tard 
diminuée dans le patricial, et enfin mobilisée avec les tes- 
taments, les achats, les ventes, et décomposée de cent 
manières avec les baux, les canons, les servitudes, les 
hypothèques, en sorte qu’on arrive à notre propriété 
comme à une espèce de valeur au porteur qu’on échange 
en présence du notaire. En général, le mot de loi agraire 
nous fait songer aux tribuns, aux républicains, h ces luttes 
très-modernes, h la fin et non pas certes h l’origine des 
monarchies. 

Au contraire, la Chine commence par une loi agraire 
conçue avec une telle exactitude de répartition, de re- 
tours, d’inspections, qu’aucun de nos utopistes n’a ja- 
mais osé réclamer autant d’égalité. La première dynastie 


Digitized by Google 



Xi A 1,01 AGRAIRE EN CHINE 


219 


distribue la terre aux familles; chaque famille reçoit ainsi 
sa quote-part, la cultive, moitié pour son compte, moitié 
pour le compte de l’empereur. Aucun propriétaire ; tous 
sont usufruitiers, obligés au travail, surveillés dans leurs 
travaux, tenus de se considérer comme des ouvriers de 
l'État. Comment la Chine d'il y a quatre mille ans est- 
elle arrivée à une loi agraire aussi exacte, aussi mesurée, 
avec des renouvellements annuels et une ponctualité mi- 
litaire? D’une manière fort simple : sa civilisation, fille 
de la science, se fonde sur le despotisme le plus absolu 
de l'empereur, et si l’empereur cessait de régler le cours 
du fleuve Jaune et du Kiang, qui sont les deux grandes 
artères de la Chine, le sol serait inondé, l’agriculture 
perdue, la richesse anéantie. Semblable au roi de l'É- 
gvpte qui soustrait la terre aux inondations périodiques du 
Nil, l'empereur de la Chine peut se considérer comme le 
créateur de tous les fonds, et puisqu’ils tiennent à ses 
digues, h ses canaux, à ses travaux cyclopéens, en créant 
la terre, il a décidé comment elle devait être cultivée au 
point de vue de l’utilité générale. Il a donc donné une 
mesure de terrain, SO meous, à tous les groupes de huit 
familles, avec l'obligation de la cultiver moitié indivi- 
duellement pour leur compte, l’autre moitié en commun 
pour le compte de l’État. Toutes lès répartitions succes- 
sives sont parties de cette donnée pour modifier les lots, 
les groupes, les redevances, sans altérer le principe pri- 
mitif de l’égalité encore régnante aujourd’hui. Sous le 
fondateur de la première dynastie, on représente déjà 
l’empire avec six carrés concentriques se rapetissant pour 



220 


LA CHINE DAN8 I.E MONDE ANCIEN 


laisser l’espace d’une zone de l’un à l'autre et pour 
aboutir à un carré vide où réside l’empereur, avec ses 
colons, sur une terre de cinq cents li carrés (50 lieues 
carrées). Tout autour du carré impérial, sur la première 
zone de 500 li carrés, il y a le domaine impérial; sur 
la deuxième zone, également de 500 li, s’établissent les 
vassaux; sur la troisième zone, encore de 500 li, on 
voit le domaine de la paix, qu’on cultive, trois cinquièmes 
au profit de l’instruction publique et deux cinquièmes au 
profit de la guerre; on passe ensuite à la quatrième zone 
de la punition, où 300 li sont occupés par les prison- 
niers de guerre faits aux Tartares, 200 par les con- 
damnés indigènes; de là on passe enfin à la dernière 
zone du commerce, aux confins de l’empire, où vivent 
sur 200 li les étrangers du midi, sur 300 li les exilés. 
Telle est la Chine au moment où elle sort des eaux du 
fleuve Jaune et du Kiang. 

La première dynastie n'eut d’autre mission que de 
maintenir cette loi, de la propager, de résoudre les pro- 
blèmes qu’elle soulevait, de tourner les obstacles qu’elle 
rencontrait. Il s’agissait probablement de savoir si le 
carré impérial n’était pas trop vaste, si la part de l’em- 
pereur n’était pas celle du lion, si les inspecteurs dépos- 
sédaient ou rançonnaient capricieusement les colons, si 
les terres des vassaux de la paix, des peines, du com- 
merce, étaient coordonnées avec celles des colons immé- 
diats; si le tribut était équitable ou excessif : tels étaient 
les problèmes, et sous le gouvernement despotique on ne 
les résolvait certes ni avec les chambres, ni avec les dé- 


Digitized by Google 



I.A LOI AGRAIRE EN CHINE 


221 


bats, ni d'après des remontrances bénévoles, mais avec 
les événements, les émeutes, les tragédies, avec les dé- 
routes en présence de l’étranger, en un mot avec l’expé- 
rience variée et fatale de la prospérité publique ou de la 
détresse générale. 

Les scènes variées de l’histoire chinoise se déroulent 
sur la pente de la loi agraire et en signalent les luttes 
et les solutions. Accompagnées de sermons pleins d’exa- 
gérations sur la responsabilité des empereurs, qu’on dé- 
clare coupables de tous les désordres de l'empire, on les 
explique d’après cette loi, qui exige une surveillance 
exacte, assidue, pédagogique et tout à fait en dehors de 
nos mœurs, où la libre propriété dispense le gouverne- 
ment de tous les soins des ménages. En 2(88, on trouve 
donc Taï-kang accusé d’indolence et d’incapacité, livré 
avec frénésie à la chasse, déploré par sa mère et ses cinq 
frères, qui l’attendent au retour à l’embouchure du Lo. 

« Si on commet une erreur, s’écrient-ils, atlendrons- 
nous que la plainte soit publique pour la réparer? » En 
d'autres termes, attendrons-nous une révolution pour 
nous corriger quand il n’en sera plus temps? Ils ajoutent : 

« On a déjà perdu la ville de Ki, on n'obéit plus aux lois, 
on n’étudie plus les sciences, on méconnaît les rites. * 
Bref, la loi agraire est dans l’anarchie. Il en résulte 
que le ministre Yé guette Taï-kang au retour d’une 
chasse, le surprend au passage d'une rivière et le détrône 
en lui substituant, en 2159, l’héritier présomptif de la 
couronne. C’est la première explosion qui trouble la pai- 
sible atmosphère de la Chine, et, comme louteslesexplo- 



222 I,A CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

sions chinoises, elle est libérale, elle détruit instantané- 
ment le despotisme impérial, elle donne le pouvoir au 
premier ministre Yé, qui devient le vrai maître de la Chine, 
et la renommée lui attribue tous les succès, soit que les 
bannières tartares se soumettent, soit que des ennemis 
désarmés demandent des amnisties. Son intluence est 
telle, qu’en 2130 il finit par détrôner la dynastie, et il 
règne à sa place avec Han-tsou, son complice. 

Pendant cette explosion, la liberté traîne à sa suite la 
superstition, qui s’efforce d'interrompre à son tour la loi 
régnante de la science, et le ministre Yé est l’ami des 
astrouomes Hi et Ho, qui négligent d'annoncer, en 1255, 
une éclipse imminente, ltien n’égale la colère des An- 
nales contre ces deux alliés de la révolution, elles les 
accusent d'être crapuleux, de jeter l’épouvante parmi 
les populations. « L’aveugle, disent-elles, battit le tam- 
bour; le peuple et les mandarins inférieurs se déban- 
dèrent précipitamment comme des chevaux sans frein. » 
Évidemment, Yé, Hi et Ho protégeaient ces magiciens si 
exécrés par les lettrés. 

À l’explosion de Yé succède le règne de Han-tsou, 
son complice, qui le lue, usurpe la couronne et règne 
pendant trente-cinq ans sans que les Annales puis- 
sent mentionner ni troubles ni scandales. Elles se 
bornent à l’accuser vaguement de tyrannie : mais quel 
nom donnerons-nous à cette tyrannie tournée contre le 
mouvement révolutionnaire de Yé, si nous ne l'appelions 
pas une réaction? Enlin, un descendant posthume des 
Ilia, réfugié chez des bergers, contic à des serviteurs 


Digitized by Google 



LA LOI AGRAIRE EN CHINE 


2-23 


fidèles, placé chez des mandarins affidés*, devenu sous 
un faux nom gouverneur d’une province, entraîne les 
peuples, et, en 2093, remonte sur le trône. 

11 faut remarquer l’extrême régularité avec laquelle ce 
drame obéit au rhythme numérique de toute période so- 
ciale. Sous l'indolent Taï-kang, vous avez vingt-neuf ans 
d’agitation et de préparation ; le ministre Yé, qui le sup- 
plante, reste sur la scène de 2159 à 2131, c’est-à-dire 
vingt-huit ans, qui sont évidemment des années d’explo- 
sion, de tumultes, de superstitions. Han-tsou, son meur- 
trier, rèpe soixante-cinq ans, de2131 à 2090, et la tran- 
quillité de sa domination montre qu’il réunit l’ordre à 
l’usurpation, en sorte qu’il y a véritable réaction. Ensuite 
Chao-kang, l'héritier légitime, parait vers 2096, triomphe 
eu 1079, règne jusqu’en 2058, et avec lui l’empire rentre 
dans sa tradition, évidemment en y transportant les 
progrès réclamés. 

Après cette période, pendant deux cents ans, nous sa- 
vons à peine le nom des empereurs, et les Annales ne s’ani- 
ment plus jusqu’à ce que la dynastie ébranlée arrive vers 
1879 à la période où le système agraire de Yu décline. 
Alors, Kong-kia < s'adonna aux superstitions qui, disent 
les Annales, le précipitèrent dans toutes sortes de 
désordres. Les peuples en conçurent du mépris, et les 
gouverneurs des provinces ne vinrent plus lui rendre 
hommage. » D’autres princes marquent de nouveaux de- 
grés de décadence; et enfin, en 1818, arrive Li-koué, un 
homme cruel, dissolu, livré au luxe le plus effréné ; sa 
femme Mey-hij le surpasse encore dans tous les vices. 


224 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Aucune limite à ses folies : des palais de jaspe avec des 
balustrades d’ivoire; des meubles d’or et d'argent incrus- 
tés de perles et de pierreries; des fêtes avec des lacs de 
vin, des pyramides de viande; des débauches gigantes- 
ques dans des palais sans fenêtres, où la lumière de mille 
bougies éclairait une multitude d'hommes et de femmes 
consacrés dans une perpétuelle nudité à des voluptés 
sans nom, et cette fureur libertine nourrie avec d’innom- 
brables rapines au milieu d’un désordre universel an- 
nonce que la dynastie ne peut plus ni écouter ses mi- 
nistres ni les réfréner, et le général Tcbing-tang, chef de 
l’insurrection, fonde enfin en 1766 la nouvelle dynastie 
des Chang. 

C’est bien l’homme qui double la loi agraire à l'avan- 
tage du peuple. Prince du petit État de Chang, il est 
à la tête de l’insurrection, non pas à cause de sa force, 
mais à cause de la réforme qu’il représente. Ses sujets 
étaient si heureux, qu’ils refusaient l’honneur de déli- 
vrer la Chine. « Notre prince, disaient-ils, n'a pas de 
compassion pour nous; il veut que nous abandonnions 
nos maisons et nos affaires pour aller punir les Hia. 
Comment les crimes de cette famille peuvent-ils nous at- 
teindre? » Jing-tchang les place entre la tentation d’une 
proie et la terreur d’une réaction. « Suivez-moi, dit-il, je 
vous en récompenserai grandement; que si vous ne sui- 
vez pas mes ordres, je vous ferai mourir vous et vos en- 
fants. » 

A peine victorieux, son premier soin est de renouveler 
les partages en réduisant l’impôt du cinquième au neu- 


Digitized by Google 



LA LOI AGHAIBE EN CHINE 


225 


vième. Chaque famille, au lieu de 50 meou de terre en 
reçoit 70; les communes sont formées par des groupes 
de neuf familles appelés tsing et représentées par trois 
fois trois carrés, dont celui du milieu se cultive en com- 
mun pour l’empereur. On voit par les nombreuses dispo- 
sitions législatives sur le tsing, sur son irrigation, sur la 
manière de cultiver la terre, que toute la pédagogie est 
transformée, qu'un nouveau système succède à l’ancien 
avec la prétention de régler les moindres détails, et 
qu’une recrudescence de discours, d’homélies et de dé- 
monstrations morales donne une nouvelle direction à 
l’empire. Aussi rien n’égale les saints avertissements du 
nouveau chef contre les plaisirs, le faste, la dissipation; 
il fait inscrire trois fois sur sa baignoire : « Pour te per- 
fectionner, purifie-toi chaque jour » ; il fait graver force 
maximes sur tous les vases de son palais, et au milieu 
d’une famine il s’offre au ciel. « Je suis le seul coupable, 
s’écrie-t-il, je dois être le seul immolé. » Par une con- 
fession publique, il s’accuse de posséder de trop somp- 
tueux palais, d’avoir trop aimé la table, le vin, les fem- 
mes, les favoris, les grands, et c’est en multipliant les 
humiliations qu’il assure sa domination. II est donc le 
roi des pauvres, l'homme de la plèbe, le chef qui em- 
brasse l’avenir par une nouvelle loi agraire. 

La dynastie des Chang allège d’ailleurs le poids de 
l’antique centralisation, et on voit paraître les principau- 
tés tributaires et même héréditaires que les historiens, 
habitués à donner tout au mérite, rien à la naissance, 
considèrent comme un scandale. Mais la nouvelle dynas- 

15 


Digitized by Google 



226 


LA CHINE DANS LE MONDÉ ANCIEN 


lie était forcée de se lier aux grands vassaux, les seuls 
qui pouvaient conserver l’empire chancelant. Où au- 
rait-elle trouvé ailleurs un point d’appui au milieu de 
cette égalité agitée, ondoyante, insurgée? D'ailleurs, 
pouvait-elle résister aux insurrections dissimulées, par- 
tielles, groupées autour des gouverneurs? Ne fallait— il 
pas suivre cette lente rébellion qui emportait un empire 
arraché à sa base? En 1618, les grands vassaux se ren- 
dent déjà maîtres dans leurs terres; deux cents ans plus 
lard, ils sont à peu près indépendants et ils cessent de 
payer le tribut : peu à peu l’empire se décompose. 

Il en résulte que la nouvelle dynastie ne reste plus 
immobile à N'gan-y, ancienne capitale des Hia, et qu’elle 
transporte ailleurs son œuvre, en se déplaçant jusqu'à 
sept fois. Évidemment la surveillance devient difficile; 
d’un côté les vassaux profitent de l’éloignement pour s’é- 
tendre, s’arrondir, s’affranchir; d'un autre côté les 
peuples des provinces lointaines sont exposés aux dépos- 
sessions capricieuses des inspecteurs, aux concussions 
sans contrôle, à tous les fléaux d’un despotisme impuis- 
sant. Chaque station de la capitale en mouvement est une 
sorte de guerre de l’empereur contre ce tourbillonnement 
de tous les intérêts des grands et des multitudes, et en 
1101, la lutte est si violente que le bruit en arrive jusqu’à 
nous, et que nous entendons pour la première fois des voix 
sur la translation d’une métropole. L’empereur s’efforce 
de persuader aux petqdes de son ancienne résidence qu’il 
agit dans leur intérêt, et il se fonde sur la prétendue né- 
cessité de se mettre à l’abri des inondations du fleuve 


Digitized by Google 


LA LOI AGRAIRE EN CHINE 


221 

Jaune : « Lorsque mes prédécesseurs, dit-il, fixèrent la 
cour dans ce pays, ils songèrent certes à votre bonheur. 
Mais pouvaient-ils prévoir que les débordements du 
fleuve les auraient exposés à se voir submergés? Main- 
tenant vous errez, dispersés, dans l’impossibilité de vous 
secourir mutuellement, comment pourrais-je alléger votre 
malheur? Aucun prince n’a jamais décrété que la cour 
ne serait jamais déplacée... En me fixant ailleurs, je ré- 
tablirai le gouvernement de mes ancêtres, et j’assurerai 
la paix partout. » Et, comme les peuples ne croyaient pas 
à ces paroles hypocrites, comme ils sentaient que l’inon- 
dation servait de prétexte pour les sacrifier à une nou- 
velle centralisation, le prince leur montra la griffe du 
lion. « Vous ne sentez, dit- il, que les malheurs que 
vous voyez de près, vous ne voyez pas ceux qui vous 
menacent de loin; sachez donc que, si vous bougez, je 
vous punirai de mort sans distinction de rang. » Plus 
tard, au moment de la translation, il revient sur la né- 
cessité qui lui force la main, il réitère ses menaces : « Je 
vous ferai couper le nez, dit-il, j’écraserai vos familles. » 
Et il mêle les tons les plus doucereux aux plus affreuses 
intimidations. Arrivé dans sa nouvelle résidence, il ré- 
pète ses sermons paternellement sanguinaires, et les An- 
nales, qui ne cessent de lui prodiguer les éloges, avouent 
que le débordement du fleuve n’a été que l’occasion, ha- 
bilement saisie, pour réformer des abus qui s’étaient in- 
troduits et pour élever certains mandarins en révoquant 
ceux qui avaient cessé d’obéir. 

Entourés de vassaux suspects et de mandarins indo- 


Digitized by Google 


228 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


ciles, les Changs ne cessent de régner en hommes de la 
plèbe. On sait que les rois de la plèbe s'entourent d'hom- 
mes tirés deS dernières classes du peuple, et que Louis XI 
avait pour confidents le barbier et le bourreau. Leur con- 
seil ne pouvait être infidèle, et leurs joies grossières s’asso- 
ciaient naturellement à des intérêts hostiles à la haute 
aristocratie. Eh bien, on trouve en 1324 avant notre ère, 
sous une forme orientale, les mœurs de Louis XI et des 
rois ses contemporains. En effet, sous cette date, l’em- 
pereur refuse de prendre les rênes de l’empire, et, après 
avoir résisté à de longues sollicitations, il ne cède aux 
prières du peuple que lorsque le ciel lui montre, dit-il, 
dans un songe, son futur ministre. Il le peint; on expédie 
son portrait dans toutes les directions, et on découvre 
enfin dans le Chan-si un maçon qui travaillait à une 
digue. Il s’appelait Jou-Yue, et, reconnu pour l’homme 
de la vision, il devint l’un des plus célèbres ministres de 
la Chine. 

Au bout de six siècles le progrès général des peuples 
conduit la dynastie à une catastrophe tellement sem- 
blable à celle de la dynastie antérieure qu’on la dirait ar- 
tificiellement imaginée par les historiens afin de soumet- 
tre l’histoire à une sorte de répétition musicale. Il fallait' 
aux Hia plus d’un siècle pour tomber, et les historiens 
en 122o accusent déjà Lin-sin de compromettre à jamais 
la famille des Chang en défendant à ses ministres de lui 
parler d’affaires. Évidemment il voyait déjà le mouve- 
ment échapper à son action. A la chute de la dynastie 
des Hia, la superstition reparaissait et réclamait contre le 


Digitized by Google 



r.A I.or AGRAIRE EN CHINE 


229 


despotisme traditionnel la liberté de rêver, c’est le 
même phénomène à la fin des Cliang, lorsque l’empereur 
Ou-y se livre aux magiciens et appelle à son secours les 
génies des montagnes et des vallées. Les tableaux chinois 
le montrent comme un insensé qui adore les idoles, qui 
attache à leurs statues des hommes pour les faire mouvoir, 
qui les bat, qui lance des flèches contre le ciel, qui trans- 
perce dans l’air des vessies remplies de sang pour donner 
à entendre qu’il peut blesser les dieux, et c’est ainsi qu'il 
prétend régenter l’empiie chancelant. De même que Li- 
koué le dernier des Hia, Cheou-sin le dernier des Chang 
étale une richesse inouïe, un faste éblouissant, une 
affreuse cruauté. 

Comme son devancier de la dynastie antérieure, il aime 
éperdument sa femme Tan-ki, aussi criminelle que 
Mey-hi. Ce couple infâme ouvre le ventre des femmes en- 
ceintes pour examiner les mouvements du fœtus, invente 
de nouveaux supplices pour se réjouir à la vue des nou- 
velles formes que prennent les spasmes de la douleur; 
les odieuses orgies de Li-koué et Mey-hi reparaissent 
dans une tour de marbre et de jaspe sans fenêtres, éclai- 
rée par la lumière artificielle de mille flambeaux, et si la 
Chine s’obstine à faire remonter h Mey-hi la fêle des 
lanternes, elle attribue à Tan-ki la mode des petits sou- 
liers qui emprisonnent encore les pieds des Chinoises. 
Ce fut aussi au milieu de cette fastueuse dégradation que 
la colère du peuple surprit enfin la seconde dynastie de 
la Chine. 

La répétition se voit encore dans l’insurrection qui va 



230 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


choisir de nouveau pour son chef le prince d’un petit 
État, un homme que personne ne redoute et que tous les 
peuples voudraient voir imité. Depuis soixante ans son 
père, Ouen-Ouang, prince de Tchéou, avait élevé au 
mandarinat, disent les Annales, la neuvième partie de 
scs laboureurs. Compatissant aux malheureux, il avait 
exactement dénombré les personnes âgées des deux sexes 
en décrétant que dans les greniers publics elles seraient 
préférées aux autres suivant leurs besoins. A partir de ce 
moment la famille de Tchéou avait été chérie des multi- 
tudes, respectée des seigneurs, arbitre dans une foule de 
différends entre les vassaux, heureuse dans ses paisibles 
conquêtes, si bien que Ou-Ouang, fils de Ouen-Ovang, au 
moment de la crise, se trouva à la tête de l’insurrection 
générale. Le combat fut acharné comme au temps de Li- 
koué; l'histoire en conserve les moindres détails avec 
l’animation de la légende. On dirait que le ciel et la terre 
tremblent sous les pieds des combattants, les insurgés se 
heurtent contre une forêt de lances et d'innombrables 
guerriers que la dynastie avait su nourrir. Des monceaux 
de cadavres restent sur le champ de bataille, le sang 
coule par ruisseaux, on sent que la déroute fait crouler 
l’édifice gigantesque élevé par 644 ans de rapines et de 
calcul, de bienfaits et de crimes. Knlîn l’empereur com- 
prend que sa dernière heure est arrivée. Il monte vêtu de 
ses habits les plus riches sur la tour où se conservaient 
scs trésors, et il se jette dans l’incendie qu’il avait fait al- 
lumer. L’entrée de Ou-Ouang dans la capitale, l'étonne- 
ment qu’il éveille, ses largesses aux soldats, les grains 


Digitized by Google 


LA LOI AGHAI8E BN CHINE 


231 


distribués au peuple, la liberté rendue aux femmes du 
sérail, le mépris qu’il professe pour les trésors de Chéou- 
sin et pour la beauté de sa femme, bientôt livrée au 
bourreau, dénouent au milieu des têtes ce drame pres- 
que contemporain de l’incendie de Troie. 

Ce n’est pas l’innocence que l’on demande aux empires, 
c’est que les grands crimes y provoquent des coups de 
tonnerre, que les peuples sachent se venger, que la tra- 
dition puisse exploiter les scandales des révolutions, et 
c’est là ce qu’on ne contestera pas à la Chine, vide d’évé- 
ments, pauvre de poésie, mais entièrement vouée au pro- 
grès de la loi agraire. Sa civilisation lui défend de régler 
la distribution des terres, sans régler en même temps 
l’industrie, le commerce, les armées, le pouvoir, la science, 
sans se trouver accablée, enrayée ou fourvoyée de temps 
i autre par son propre travail. Elle a laissé bien loin der- 
rière elle le palais d’Yao, au toit de paille et de terre, 
entouré d’arbres, où les grands dignitaires attendaient 
patiemment leur tour d’audience. Les Cliang connurent 
tous les secrets de l’industrie et du luxe, tous les raffine- 
ments de l’amour et de la terreur ; leur pouvoir, étendu 
au loin, reçut les hommages de tous les royaumes de 
l'Asie orientale ; en une seule fois, les ambassades de 
soixante-dix rois arrivaient à leur cour, et bientôt nous 
verrons comment Ou-Ouang leur succédait au nom de la 
réforme la plus vaste dont on ait gardé le souvenir. 



CHAPITRE IV 


I.ES PREMIERS ROIS DE L’OCCIDENT 


Les lois agraires de la Chine sur le Nil. — Chez les Juifs. — Sup 
posées par les mœurs des Assyriens. — Acceptées par les Indous. 
— Esst • général de cette époque. — Sa cruauté chez tous les 
peuples. — On doit à cette époque l’invention de l'esclavage. — 
Comment est-elle sanctifiée? 


Pendant les premiers mille ans de l’histoire chinoise 
les temps sont vides, les faits ténébreux, les renseigne- 
ments nuis; mais il est certain que l’égalité fait le tour 
du inonde et se montre aux deux bouts de la terre; car 
Hérodote, le seul historien qui parle des lois égyptiennes, 
dit un mot de Sésostris qui le place de plain-pied avec les 
empereurs de la loi agraire. « Les prêtres, ce sont ses pa- 
roles, me dirent encore que ce même roi fit le partage 
des terres, assignant à chaque Égyptien une poriion 
de terre égale et carrée, qu’on tirait au sort, à la charge 
néanmoins de lui payer tous les ans une certaine rede- 
vance, qui composait son revenu. Si le fictive enlevait à 
quelqu’un une partie de sa portion, il allait trouver le roi 
et lui exposait ce qui était arrivé. Ce prince envoyait sur 


Digitized by Google 



LES PREMIERS ROIS DE I.’OCCIDRNT 233 

les lieux des arpenteurs pour voir de combien l’héritage 
était diminué, afin de ne faire payer de redevance qu’à 
proportion du fonds qui restait. » Suivant Hérodote, la 
géométrie, fille de la loi agraire, passa plus tard de l’É- 
gypte à la Grèce, peut-être en portant avec elle l’idée à 
laquelle elle devait son existence. 

Les Juifs nous montrent aussi la loi agraire dans les 
Nombres et dans le Lévitique. Au moment de leur sortie 
d'Égypte, quand ils rêvent la fondation <fun royaume 
semblable à celui de Sésostris, Moïse veut à son tour 
donner un lot de terre à chaque famille; à la première 
halte dans la Terre promise, on soumettra cette terre à 
un arpentage égyptien : « Vous partagerez au sort, dit 
le législateur, la terre par familles et par tribus, de ma- 
nière qu'on en donne une plus grande portion à ceux qui 
seront en plus grand nombre et une moindre à ceux qui 
seront moins nombreux. » Celle loi sans cesse repro- 
duite devient la loi fondamentale des Juifs, et il reste 
établi que les citoyens vivront sur le pied de l’égalité, 
que les étrangers tolérés chez les Juifs auront leur quote- 
part et qu’on s’efforcera constamment de revenir à l’éga- 
lité primitive en dépit des accidents qui la troubleraient. 
De la, en premier lieu, tout achat et toute vente soumis 
au contrôle général de la grande assemblée ; le contrat se 
stipule en présence du peuple; il n’est valable que du 
consentement du public. Etencore on n’aliène pas la pro- 
priété avant de l'avoir préalablement offerte au plus 
proche parent; on ne la transmet à d’autres que sur sou 
refus solennellement constaté en présence de l’assemblée. 


DigitLzed by 



234 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Le vendeur conserve en outre le droit de rachat au bout 
d’un certain nombre d’années; enfin ce rachat est assuré 
par la grande loi du jubilé, qui fait rentrer le proprié- 
taire dans son champ au bout de cinquante ans. Telle est 
la loi judaïque, la tradition du peuple élu, et jusqu’au 
jour de sa captivité, elle est suivie à la lettre, continuel- 
lement rappelée par les prophètes et tellement respectée 
par les rois qu’en voulant acheter une misérable vigne en 
dépit du propriétaire, Achab expose sa couronne : « Mal- 
heur h ceux, écrit Isaïe, qui joignent maison à maison et 
qui approchent un champ de l’autre, de manière à absor- 
ber tout le terrain et à se rendre seuls possesseurs du 
pays! » Est-il possible de combattre plus ouvertement le 
droit de propriété tel que le proclament nos codes? L’ac- 
quisition indéfinie, le cumul, la liberté du contrat et du 
testament ne sauraient être plus franchement proscrits. 
Enfin l’année sabbatique, qui revient tous les sept ans, 
en exigeant qu'on laisse reposer le sol, dispense de payer 
les dîmes, donne un répit aux débiteurs et permet à l’éga- 
lité de reparaître, en attendant la confirmation demi-sécu- 
laire du jubilé. 

L’Assyrie suppose h son tour des lois analogues. Ces 
jeunes filles qu’on vendait à l’enchère h leurs époux, ces 
dots ainsi ramassées pour faciliter ensuite les mariages 
des plus laides, ces trésors si aisément prodigués dans 
des constructions gigantesques, ces villes si vastes et 
soumises cependant si facilement h une unique pensée, à 
laquelle obéissaient les pierres tout aussi bien que les 
hommes, excluent jusqu’au doute que la propriété ne 


Digitized by Google 



LES PREMIERS ROIS DE L’OCCIDENT 235 

reçût la plus rude des atteintes à l’avantage des masses. 
A la fin de cette époque, il n’est question que de partager 
les terres des républiques, de s’asseoir aux repas publies 
à Sparte et à Carthage; or, ces partages, ces repas ne 
supposent-ils pas qu’on n’a pas à lutter contre l’obstacle 
de la propriété? Plus tard, quand l’obstacle naît, quand 
il est insurmontable et que les philosophes ne peuvent 
plus toucher à la société, à la merci de la liberté indivi- 
duelle, ils tournent les regards vers le passé, le regret- 
tent et embellissent l’ère où l’équerre et le compas des 
géomètres ne respectaient pas le capricieux entassement 
des droits acquis. 

Les castes de l’Inde se rapportent à cette époque. Il 
est vrai que rien ne répugne plus à l’égalité que ces so- 
ciétés superposées les unes aux autres et néanmoins im- 
pénétrables comme la crête qui arrête l’eau h la surface 
de la terre. Chaque caste est comme une race constituée 
avec son milieu, hors duquel l’individu trouve la mort. 
On peut h peine concevoir l’incapacité relative dont on se 
frappe volontairement pour n’appartenir qu’à une société, 
à une profession, à une superstition, et toute classifica- 
tion implique l’inégalité la plus profonde. Mais au sein 
de la caste que trouvons-nous? La caste elle-même, l'éga- 
lité poussée jusqu’à la fraternité, jusqu’à l’identification 
de toutes les familles dans un même but ; tous les brah- 
manes sortent de la tête de Brahma , tous les guerriers 
de son bras. Loin de nier la loi agraire, la caste l’affirme, 
la demande, la suppose, l’exagère. Il est bien entendu 
qu’ici on ne parle que des principes; on ne descend à 


Digitized by Google 



236 


I.A CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


aucun détail ; la loi agraire n'indique que l’intention 
du législateur d’égaliser les lots des terres, sans tenir 
compte de la libre acquisition et de la libre transmission 
des biens. Ici la loi agraire embrasse tout aussi bien les 
dispositions de la première dynastie chinoise que celles de 
la seconde ou de la troisième, et dans ce sens, dans celte 
latitude d'interprétation, la caste suit pas à pas dans 
son intérieur le nivellement du Céleste Empire. Nous n’en 
connaissons pas l’histoire, mais elle peut, elle doit repro- 
duire les périodes des Hia.des Chang, desTchéou. Quant 
à l’inégalité qui sépare une caste de l’autre, elle est toute 
politique; équivalant au despotisme, elle lui oppose une 
sorte de liberté professionnelle prise en bloc; elle fait 
avec la force de la routine, de l’usage, de la tradition, 
ce que le despotisme prétend faire par la volonté mobile 
d'un seul homme. L’antithèse est franche, son effet infail- 
lible ; l’Inde résiste avec, ses castes depuis des milliers 
d’années en présence de la Chine. Les Hindous ne sont 
pas moins attachés aux castes que les Chinois à la monar- 
chie ; la superstition qui les rend si incapables, les mu- 
tile et les enchaine à leur profession comme si chacune 
d'elles exigeait un instinct particulier, et une incapacité 
universelle n’est que la superstition de l'habitant du Cé- 
leste Empire pour son chef, en sorte que chez lui tout se 
fait monarchiquement, au couvent où le supérieur bat 
l’inférieur, comme dans la famille où le père est un em- 
pereur. C’est ainsi que. les qualités et les défauts se ba- 
lancent. 

On demandera si la loi agraire est le premier mot du 


Digitized by Google 



LES PREMIERS BOIS DE L’OCCIDENT 237 

genre humain sur la répartition de la richesse, si on doit 
la considérer comme la base la plus grossière, la plus in- 
forme de la civilisation économique, et si, écartée par des 
progrès ultérieurs, elle reste condamnée à jamais. On doit 
répondre que, d’abord, elle n'est certes pas le premier 
mot de l’humanité, qu'elle présuppose des travaux anté- 
térieurs, que cette apparition de l’arpentage, des canali- 
sations, des travaux publics sur une échelle qui nous dé- 
passe, des observations astronomiques qui supposent des 
recherches accumulées pendant une longue série de siè- 
cles, des langues déjà élaborées, des essais d’écriture déjà 
proposés, réjelés, corrigés, et l’adoration de la science 
avec toute la conscience de sa mission contre l’erreur, ne 
nous permettent aucunement de parler de l’an 2200 
comme de la première année du genre humain. En se- 
cond lieu, nous avons ici une série et non pas un terme 
unique et immuable; l’égalité s’établit sur la base du 
communisme et se développe d’une manière progressive, 
accentuée, si bien que la Chine compte déjà en 1120 
trois systèmes se succédant aux dépens de la commu- 
nauté de plus en plus diminuée. Sous les Chang, on 
voit de grands vassaux et la centralisation agonisante; 
sous les Tchéou, les grands vassaux se multiplient et la 
centralisation s’efface. On doit supposer le même mouve- 
ment partout. Or, les séries croissantes ou décroissantes 
ne doivent-elles pas cesser? Leur cessation n’implique- 
t-elle pas l'apparition d’une série opposée, et, dans le cas 
actuel, l’apparition de la propriété, qui s’établit dans les 
douze tables des Romains, s’élève plus tardet fléchit de nou- 


Digitized by GoogI 



238 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

veau sous le communisme de l’Église, se relève de nouveau 
pendant le moyen âge et plie, encore de nos jours sous 
le principe de l’utilité publique considérée sous toutes les 
formes de l’éducation sociale, des banqueroutes natio- 
nales, des demi-faillites appelées conversions de la rente, 
de la rente doublant l’impôt naturel, ne se montre-t-elle 
pas aussi éphémère que le communisme dès qu’on em- 
brasse un espace de mille ans? 

En même temps que la loi agraire on voit partout le 
faste et l’atrocité des Hia et des Cliang. Leurs palais de 
jaspes, leurs tours de marbre, leurs meubles d’or et 
d’argent incrustés de pierreries, les orgies sanglantes à 
la lumière des flambeaux, en dépit du jour et de la nuit 
qui demandent le travail et le repos, ces fêtes continuelles 
ailleurs de Mey-hi et de Tan-ki se reproduisent sous les 
formes encore plus imposantes et durables du granit. La 
dix-huitième dynastie égyptienne qui chasse les Hyksos 
relève les temples démolis, en construit d’admirables et 
bAlit les meilleurs monuments de Thèbes et de la Nu- 
bie. Quand on passe aux rois contemporains de la fa- 
mille des Chang, en 1736, les monuments se multi- 
plient et s’embellissent, leurs restes nous étonnent, et les 
civilisations postérieures, avec leurs vanteries et leurs 
engins, dérobent encore A cette époque égyptienne les 
trois obélisques qui ornent maintenant les places de 
Rome, de Byzance et de Paris. Plus tard on voit l'immense 
palais de Louqsor, la statue sonore de Memnon, qui vi- 
vait en 1530; les vastes constructions encore debout dans 
la Nubie. En 1610, ce sont de magnifiques monuments 


Digitized by Google 



LES PREMIERS ROIS DE L’OCCIDENT 239 

aux sculptures merveilleuses, aux peintures encore conser- 
vées. En 1571, Sésostris le Grand dirige son armée de 
600,000 hommes, de 24,000 chevaux, de 27,000 chars; 
et de nouveaux monuments, de nouvelles digues, la 
grande muraille de Pelusium, embellissent et protègent 
l'infatigable terre de l’Égypte. Plus tard encore, les 
grands tombeaux continuent de s’ajouter les uns aux 
autres. Mais le faste appartient tellement à cette époque, 
que lorsqu’on approche de 1121, lorsque la seconde dy- 
nastie chinoise déchoit, les efforts titaniques cessent et les 
dynasties obscures, dédaignées, accusées de fainéantise, 
annoncent que la main de l’homme refuse de se prêter 
à un faste inutile. 

Ce faste s’associait évidemment h une cruauté inouïe. 
En effet, comment aurait-on déplacé tant de pierres et 
presque des montagnes sans les charger sur le dos des 
multitudes? Lisez la Bible, voyez ce que coûtent les py- 
ramides de l’Égypte; voyez les juifs écrasés par le tra- 
vail; voyez-les savamment opprimés, condamnés h traîner 
des blocs, à cuire des briques, h élever des villes, à b;i- 
tir des tombeaux; on les surveille, on les exténue, on 
leur tue leurs aînés, de crainte qu'ils ne se multiplient ; 
c’est le génie de cette époque de férocité, qui enfanta les 
Pharaons au cœur de pierre. Enfin vous assistez à l’in- 
surrection de la race opprimée, h la rébellion de Moïse 
libérateur des Juifs. Et comment lutte-t-il? En opposant 
des massacres aux massacres, en surpassant la cruauté 
désormais impuissante des mages, en condamnant à mort 
tous les aînés des Égyptiens, en bouleversant le ciel, la 



240 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


terre, les eaux, pour multiplier les désolations, et il 
triomphe à travers des miracles où la fureur des ven- 
geances veut dépasser les limites du possible. Quelle que 
soit la vérité de sa légende, on ne saurait en contester 
l’horrible cruauté. Il vit, il marche, il erre, il légifère au 
milieu des merveilles sanglantes; son peuple, qui ne peut 
construire ni villes, ni digues, ni monuments, se dédom- 
mage ainsi dans les espaces imaginaires du surnaturel où 
il substitue un faste invisible à sa profonde détresse. Au 
moindre geste du législateur, ce sont des milliers de Juifs 
qui tombent dans les abimes de la terre, qui meurent at- 
teints des maladies mystérieuses, qui se tordent dans les 
affres de la faim, et qui considèrent tous les autres 
peuples comme des peuples maudits de Dieu. Et que font- 
ils quand ils se ruent sur leurs ennemis, quand ils s'em- 
parent de la terre promise? Ils s’avancent encore par 
l’extermination, ils égorgent les femmes, les enfants à la 
mamelle, et jusqu’aux bœufs, aux Anes, aux chameaux, 
aux brebis; pour eux, épargner un être vivant, c’est 
commettre un crime que Dieu ne pardonne pas. 

On frémit en lisant le livre des Juges, contemporains 
des Chang; l’inhumanité la plus révoltante s’y trouve 
sanctifiée, divinisée; il n’est question que de massacres, 
où les vierges parfois ne survivent que par un acte de mi- 
séricorde exceptionnelle, où Jephté sacrifie sa fille, où le 
Dieu d’Abraham demande tous les aînés, où enfin les 
Juifs font subir à leurs esclaves tous les mauvais traite- 
ments qu’ils avaient eux-mêmes endurés sous les Égyp- 
tiens. Il leur était permis de les frapper jusqu'à les tuer, 


Digitized by GoO£ 



LES PREMIERS ROIS DE L OOC1DKNT 241 

pourvu que la mort n’arrivât que le lendemain. Telles 
étaient aussi les mœurs de tous les peuples qui entou- 
raient le peuple élu, et quand les Juifs coupaient les 
mains et les pieds d’Adonizebec, que disait-il de son 
sort? Il le trouvait naturel, car il était universel. « J’ai 
fait couper, ce sont ses paroles, les mains et les pieds 
à soixante-dix rois qui mangeaient sous ma table les restes 
démon dîner; Dieu m’a traité comme j’ai traité les autres.» 

On devine que l’Assyrie ne restait pas en arrière de 
l’Égypte ou de la Judée, et le nom de Babylone sert en- 
core à signaler les dernières limites du luxe en délire. 
Ses ruines parlent assez; en reconstruisant ses édifices 
par l’imagination, on les dirait sortis des entrailles de la 
terre dans l’ère où elle enfantait des montagnes. Le 
sang coule dans ces temples, où Baal et Molocli réclament 
des victimes humaines, où l’on jette les enfants dans les 
statues ardentes des idoles. D’ailleurs, comment fonder 
cet empire de granit, ces villes grandes comme des 
royaumes, comment détourner les fleuves pour en refaire 
les quais, sans que la plus impassible cruauté présidât 
aux travaux publics? 

L’Inde perd à cette époque l’innocence des Vedas, et 
les veuves de ses brahmanes se brûlent sur le cadavre de 
leurs époux; depuis, on ne cesse de renouveler ces ter- 
ribles sacrifices à la jalousie, à l’orgueil, à la supériorité 
de l’homme. L’usage de donner un cortège aux cadavres 
se retrouve dans les régions les plus éloignées, et c’est à 
celte époque féroce qu’appartiennent les millions de vic- 
times immolées en Tartarie, en Afrique, dans l’Océanie, 

le 


Digitized by Google 


242 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

en Amérique. Il en reste des races chez une foule de 
peuples, où les plus proches survivants s’arrachent une 
dent, se coupent une phalange des doigts, évidemment 
en commémoration d’un sacrifice plus complet. Les ma- 
rins jetaient ionas à la mer pour apaiser la colère des 
dieux ; aujourd’hui encore, les marins d’une foule de na- 
tions de l'Orient jettent des images à la mer pour conju- 
rer par le simulacre d’un sacrifice humain les génies des 
tempêtes. 

La Grèce n’est pas cruelle, mais depuis Inaehus jus- 
qu’aux erreurs d'Ulysse, elle multiplie les tragédies : en 
Crète, dont les personnages historiques deviennent les 
trois juges de l’enfer; ù Thèbes, à Argos, à Ithaque, dans 
toutes les villes où l’on voit les scènes des Atrides, les ca- 
lamités des fils de Cadmus, les perfidies des Danaides, 
Agamemnon qui sacrifie sa fille comme Jephté, une foule 
de héros accablés par la colère des dieux, condamnés 
malgré eux aux incestes et aux meurtres que la religiou 
des Assyriens imposait directement. 

Ce faste, celte atrocité ne peuvent se confondre avec 
les prodigalités, les caprices ou les cruautés des époques 
postérieures. De 2200 à 1122 ce sont des phénomènes 
gigantesques, permanents; ils laissent un souvenir inef- 
façable; ils élèvent des monuments qu’on ne peut plus 
égaler, ils étalent des crimes habituels qui étonnent la 
postérité. Pourquoi donc la Chine se rappelle- 1- elle 
encore aujourd’hui Mey-hi et Tan-ki? Pourquoi per- 
sonne ne bâtit-il plus de pyramides? Pourquoi aucun 
peuple ne vénère- t-il plus une légende aussi effroyable 


Digitized by Google 



LES PREMIERS ROIS DK L’OCCIDENT 243 

que celle de Moïse aux prises avec les Mages? Pourquoi 
l’Assyrie confond-elle toutes les générations postérieures 
avec ses orgies religieuses et ses constructions incompa- 
rables? Pourquoi faut-il que la veuve indienne monte 
encore aujourd’hui sur son bûcher d’après les injonctions 
qui lui viennent d’aussi loin? C’est qu’à celte époque la 
politique, l’art et la religion, unis dans un élan épou- 
vantable, ont enfanté avec l’ivresse de l’invention la ter- 
rible institution de l’esclavage. 

Sans doute l’esclavage préexistait, et peut-être a-t-il 
commencé le jour où l’homme s’est trouvé en présence 
de l’homme; mais l’esclavage regardé comme partie in- 
tégrante du système social, l’esclavage considéré comme 
une nécessité publique, l’esclavage soumis à une législa- 
tion, exploité avec sagesse, perfectionné par la civilisa- 
tion n’appartient qu’à cette époque où le faste le suppose 
et où la cruauté n’aurait eu aucun but sans le faste. Tan- 
dis que les rois inventeurs venaient de conquérir un à un 
à travers les siècles les plus utiles instruments de l’indus- 
trie, tandis que les rois historiques venaient de se déga- 
ger de ce trouble intellectuel qui avait en tous temps 
empêché de distinguer la terre du ciel, an moment où 
l’on pouvait enfin embrasser par des lois générales de 
vastes régions en leur donnant l’unité de la personne 
humaine, on découvrit qu’on pouvait s’emparer de 
l’homme, le façonner comme le boeuf ou l’éléphant, le 
transformer en un outil vivant, et lui demander par la 
force de la douleur un tel déploiement d’intelligenee et 
d’énergie que ses maîtres pourraient désormais régner 


Digitized by Google 



244 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

sur la terre comme autant de dieux. Dès lors on trans- 
porta toutes les proies de la guerre dans les capitales sur 
les bords des fleuves, sur les terres en friche, et on leur 
ordonna d’improviser des remparts, des palais, des di- 
gues, des quais, une canalisation, des merveilles dignes 
des empires où les lois agraires promettaient de voir 
s’élever une sorte de paradis politique. 

Cependant il ne suffit pas d’avoir un but dans le 
monde, l’intérêt seul n'a pas de force; pour qu’il en- 
traîne les peuples il faut que l’on sache s’y sacrifier, 
qu’un sentiment d’abnégation le soutienne dans ses ef- 
forts; c’est ainsi que le guerrier est prêt «à mourir dans 
l’intérêt de la guerre, le citoyen dans l’intérêt de la pa- 
trie, le père dans celui de la famille. Le législateur qui 
ne se fonde pas sur le fond mystérieux de la justice et qui 
ne surpasse pas la récompense bâtit sur le sable, et per- 
met h tout homme de se soustraire à ses ordres dans son 
intérêt personnel. Il fallait donc que l’esclavage fût sanc- 
tifié, que tout mouvement de pitié ou de commisération 
pour les races dégradées se transformât en une véritable 
profanation, que tout maître apprit à sacrifier sainte- 
ment les sentiments d’humanité, les distractions de l’indul- 
gence, et on comprend enfin que le sanctuaire enseignât 
à immoler les fils, à égorger des victimes par milliers, à 
assister avec dévotion à des scènes de sang, à des bou- 
cheries religieuses, où les maitres eux-mêmes, devenus 
esclaves des dieux, souffraient trop pour qu’ensuite ils 
pussent songer à épargner les victimes prédestinées à 
transformer le monde à leur profit. 


Digitized by Google 


LES PREMIERS ROIS DE L’OCCIDENT 245 

Plus lard l’esclavage est un lait accompli, personne ne 
doufe de sa légitimité, pas plus Homère que Platon ou 
Aristote. Pendant de longs siècles la plus grande par- 
tie du geure humain reste rayée de l’histoire, on n’en- 
lend pas même ses gémissements, et c’est en voyant 
comme les hommes les plus héroïques, les plus éclairés 
pouvaient se faire un jeu de la vie de leurs semblables, 
comment les Spartiates, pour ne citer qu'un exemple, 
pouvaient déclarer une guerre annuelle aux Ilotes, les 
insulter, les battre, les égorger par milliers, à l’instant 
même où ils venaient de servir sous les drapeaux et de 
remporter des victoires, qu’on se fait une idée des calculs 
affreux avec lesquels on a fixé cette institution à l’époque 
des Hia, des Chang, de Sésostris et de Moïse. Que si la 
Chine parle peu des esclaves et les suppose à peine, si 
son faste ne scandalise pas le inonde comme celui des 
autres nations, nous devons nous souvenir qu’à cette 
époque l’histoire obscure, confuse et partout mélée à des 
fables, a été évidemment corrigée, mitigée, dissimulée 
par les lettrés du Céleste Empire. Au reste, rien de plus 
naturel que le peuple le plus humain de la terre, le 
peuple qui ne divinisait pas ses rêves, qui ne sacrifiait 
pas des victimes humaines à ses dieux, qui n’immolait 
pas sa vie terrestre à une vie imaginaire au delà du 
tombeau, surpassât tous les autres peuples par son indul- 
gence à l’égard des races maudites. Tous les historiens, 
tous les voyageurs s’accordent dans les époques les plus 
récentes à déclarer que nulle part les esclaves ne trouvent 
des mailres aussi paternels qu’en Chine. 


Digitized by Google 



CHAPITRE V 


LA li»l AGRAIRE SOUS LF.S PRINCES APANAGES 


I,a réforme du Tchéou-li améliore la loi agraire, — décentralise le 
pouvoir impérial, — multiplie les franchises, — donne libre essor à 
une nouvelle mylliologie, — et utilise les esprits des monts et des 
vallées. — Erreurs des lettrés sur l'ère féodale de la Chine. — Korce 
et vitalité qu'elle montre pendant les cinq périodes de sa décom- 
position. 


<1122 — 878 ) 


La Cliine est encore le phare qui éclaire l’histoire de 
tous les peuples depuis le douzième jusqu’au sixième 
siècle, grâce h la réforme décrétée par Vou-vang dans le 
grand livre du Tchéou-li, le plus singulier, le plus bi- 
zarre, le plus précis des monuments qu'on rencontre h 
trois mille ans de notre époque. Qu’on se figure un alma- 
nach impérial détaillé, avec tontes les places, les charges 
et les fonctions de l’empire; en même temps un formu- 
laire h demi ecclésiastique pour les cérémonies, les sa- 
crifices et l’étiquette du palais ; une exposition complète 
des charges divisées d’après les six ministères, sans ou- 
blier les infimes tâches des domestiques minutieusement 


Digitized by Google 


« 



LA LOI AGRAIRE SOUS LES PRINCES ArANAOÉS 247 

dénombrés, gradués, hiérarchisés; un manuel d’indus- 
trie donnant des ordres aux inspecteurs, aux fabricants, 
aux laboureurs, avec les préceptes les plus techniques sur 
l'art de faire les tambours, les cloches, les chars, les 
épées, l’arc, la pique, le vin, le vinaigre, la soie, le 
chanvre : qu’on se figure une géographie, une statistique 
des métiers, avec des règles pour apprécier les mœurs, 
garder les archives, vider les procès, distribuer les ter- 
res, et que tout soit 1 symétrisé, d’après un système dont 
la raison première se perd dans la nuit des temps, et 
dont les conséquences soumettent h des assonances 
fantastiques les dénombrements des objets les plus va- 
riés, tels que les six ministères, les six tons mâles, 
les six Ions femelles, les six aliments, les six habil- 
lements, les six noms honorifiques; que cette mosaïque 
soit sanctionnée par une pénalité où le nombre cinq 
donne cinq supplices, deux mille cinq cents crimes, 
cinq cents coups, et cinq manières d’examiner les 
accusés par la parole, la couleur, la respiration, les yeux 
et les oreilles, et l’on aura une faible idée de ce code 
qui résume tout à coup la réforme de Vou-vang, et qui 
explique de nouveau le Céleste-Empire après un silence 
de dix siècles. Étudié, commenté, analysé cent fois, le 
Tchéou-li traîne ù sa suite toute une littérature qui subit 
de profondes modifications, et donne Heu à d’intermi- 
nables recherches; mais sans descendre aux détails, qui 
réclameraient des études bien pénibles, sa réforme se 
résume en disant qu’il remplace la centralisation impé- 
riale si universellement détestée, par des seigneurs fixés 


Digitized by Google 



248 


I.A CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


à la terre, immobilisés d’une manière héréditaire , trans- 
formés en comptables armés, en bureaucrates guerriers 
qui se trouvent en même temps responsables du con- 
tingent financier et militaire. Les chefs de l’insurrection, 
devenus autant de sous-empereurs, s’obligèrent à géné- 
raliser les lois que, depuis soixante ans, les chefs des 
Tchéou avaient proclamées dans leur principauté, et de 
demeurer chacun dans sa circonscription avec une capi- 
tale imposée, et des règlements, des rites, des missions 
exactement indiqués. 

On conserva donc la loi agraire telle qu’elle existait, 
et que personne ne l'avait mise en doute, pas plus le 
tyran Chéou-sin que ses ennemis les plus acharnés. Là- 
dessus on se borna à des améliorations peu sensibles, on 
donna 100 méou de terre à chaque chef de famille; ici les 
colons, groupés par dizaine, payaient le dixième, d’après 
la méthode des Hia dans les terres fertiles; ailleurs, ils 
se groupèrent par huitaine eu payant le neuvième, d'après 
la méthode des Chang. Ces changements ne furent guère 
considérables. Mais la réforme rangea les chefs immobi- 
lisés en cinq catégories dont on proportionna les juridic- 
tions et les redevances. Les Kong et les Héou reçurent 
1,000 li de terre à la charge de fournir 1,000 chars de 
guerre. On accorda 100 li aux Pé avec l’obligation de 
fournir 1 00 chars, et on accorda 50 li aux Tseu et aux 
Nan à la condition d’amener 10 chars. Dès lors, le gou- 
vernement ne pesa plus sur les quelques misérables ares 
de terre octroyés aux laboureurs, mais sur d’immenses do- 
maines, sur des provinces confiées à des seigneurs, à des 


Digitized by Google 



LA LOI agraire sous les princes apanagés 249 

chefs, à des capitaines, parmi lesquels l’empereur figura 
pour un apanage de 1,000 li avec l’obligation de 10,000 
chars de guerre. Les seigneurs se rendirent à la cour 
deux fois par an, afin de rendre compte de leur adminis- 
tration et de payer leurs tributs. L’empereur fit à son 
tour deux tournées annuelles dans chaque dépar- 
tement pour entendre les plaintes des sujets et rétablir 
l’ordre si c’était nécessaire. Enfin Vou-vang assura la ré- 
forme en créant soixante et onze principautés où il plaça 
les descendants des plus célèbres empereurs Chin-noug, 
Ho-mg-ti, Yao, Chun, Yu, et trente-cinq membres de sa 
famille ainsi associés à tout le passé de l’empire pour 
empêcher la résurrection de l’unité. L’empereur conserva 
la même autorité, mais l'empire fut une fédération : il 
habita un palais grand comme une ville, mais il aban- 
donna à jamais la capitale des Chang en s’établissant à 
Lo-yang; enfin la configuration de l’empire fut modifiée 
et les six carrés concentriques qui le représentaient furent 
portés a onze, dont celui du milieu, h côté des mille li 
réservés à l’empereur, était entouré de zones ou dépen- 
dances appelées de surveillance, d’administration, de 
collection, de garnison, des étrangers ralliés, des étran- 
gers voisins, d'occupation armée et d’enceinte. 

II est hors de doute que le peuple acquit une liberté dont 
on ne voit pas de trace auparavant. On le consulta sur 
l'application de la peine de mort et sur l’adoucissement de 
graves peines, dans les cas où il s’agissait de nommer un 
nouveau prince, et dans les grandes occasions des levées 
en masse contre l’invasion et des grands déplacements 


Digitized by Google 



250 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


pour éviter les disettes. De plus, des inspecteurs parcou- 
raient les provinces pour accueillir les plaintes contre les 
princes, et si ceux-ci jouissaient d’une sorte d’autorité 
fédérale, l’empereur était toujours prêt à les accabler. 
« S’ils écrasent les faibles, dit le Tchéou-li, on les atta- 
quera ouvertement; s'ils sont cruels à l’intérieur et usur- 
pateurs au dehors, on leur fera un autel (on les déclarera 
morts civilement); si leurs champs sont stériles, si leur 
peuple se disperse, on réduira leur territoire; s’ils se pré- 
valent de leur force et s’ils n’obéissent pas, on les atta- 
quera sans démonstration ; s’ils maltraitent ou tuent leurs 
parents, on les réprimera ; s’ils violent les ordres supé- 
rieurs, on les arrêtera; s'ils fomentent l’anarchie et se 
conduisent comme des bêtes fauves, on les anéantira. » 
La religion, toujours réprimée de crainte de compro- 
mettre la vérité et de donner des franchises à l’erreur, 
obtint quelques concessions, et il fut au moins permis de 
rêver. Sans qu’on puisse déterminer la valeur de cette 
concession, il est certain que l’empereur, indulgent aux 
génies sublunaires, ne songea plus à les peindre sur les 
vases de l’empire avec des formes insensées, et les génies 
mirent h profit les réticences de la doctrine impériale, 
son silence équivoque sur le séjour des ancêtres, sur 
leur destinée après la mort, sur les offrandes qu’on re- 
nouvelle tous les ans devant leurs images, sur leurs rap- 
ports possibles avec le Tien, sur le pouvoir de l’empe- 
reur qui offre des sacrifices au Chang-ti, sur la valeur du 
Chi, du Pou, des moyens pour consulter les esprits, et 
ils firent irruption dans l’empire avec la triple forme des 


Digitized by Google 



LA LOI AGRAIRE SOUS LES PRINCES APANAGÉS 251 

Hien, des Ken et des Kouei. Les premiers formèrent les 
anges, les trônes et les dominations du ciel chinois ; les Ken, 
leurs inférieurs, régnèrent sur la terre, le soleil, la lune, 
les astres, les jours, les heures et tous les phénomènes 
de la création. Soumis à l'empereur, ils furent chargés 
d’une foule de fonctions quasi bureaucratiques; ils eurent 
leurs promotions, leurs destitutions, leurs mésaventures; 
il y en eut d'habiles, d’étourdis, de distraits, qu’il fallait 
corriger et renvoyer à l’école. Dans les drames, on les 
voit monter la garde autour des magistrats, répondre aux 
interrogations des juges, des inspecteurs, sous peine de 
rester éternellement enchaînés sur des montagnes ou 
plongés dans des abîmes affreux. Mais leur fonction la 
plus importante fut de combattre les Kouei doués d’une 
perversité profonde, d’un instinct diabolique qui les porte 
à se réjouir de tous nos malheurs, d’une activité malfai- 
sante qui les pousse à errer autour des tombes, h prendre 
des formes humaines au milieu des exhalaisons des ca- 
davres, et à se glisser sournoisement dans nos corps 
pour nous maléficier. On dit que les crimes de l'impéra- 
trice Tau-ki étaient dus h un Kouei qui avait profité de 
l’évanouissement de cette princesse, jusqu’alors inno- 
cente, pour se substituer h son éme et semer la désolation 
dans l’empire. 

En tolérant les dieux, Vou-vang dut tolérer leurs 
pontifes les magiciens. Ils sortirent de leurs solitudes et 
se mirent en rapport avec les esprits, les évoquèrent, les 
chassèrent, suivant qu’ils étaient utiles ou malfaisants, 
les forcèrent d’exécuter leurs ordres, les condamnèrent 


Digitized by Google 


252 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

à servir leurs plans et en laissant à l’empereur les 
privilèges de l’aneienne doctrine, dont le dieu indolent 
et enseveli au sein de la nature n’était guère inquiétant 
pour les mortels, ils s’occupèrent surtout des démons, 
beaucoup plus intéressants ou redoutables pour la foule. 
C’est ainsi que nous interprétons un exposé du père 
Amyot inséré dans le quinzième volume des mémoires 
concernant la Chine, où Vou-vang, après avoir triomphé 
des Chang, annonce que son général Tsé-kia est un génie 
de l’ordre moyen, que pour mériter un rang supérieur 
il n’avait pas craint de parcourir de nouveau les cercles 
de sa vie, que devenu homme, il s’était mis dès la pre- 
mière jeunesse sous la discipline des sages séparés du 
monde, qu’il avait passé avec eux quarante ans sur la 
montagne de Koun-sun-chan, que d’après leurs ordres 
il était enfin descendu dans la plaine pour combattre 
Chéou-sin et qu’il avait apporté les deux livres célestes 
qui contenaient l’un les nouvelles lois à publier, l’autre 
les noms et les offices des ken destinés h protéger le 
nouvel empire. 

Nous connaissons le premier (le Tchéou-si) que l’em- 
pereur reçut des mains de son général, en présence de 
l'armée et d’une immense multitude, avec toutes les 
cérémonies indispensables pour persuader au peuple que 
la nouvelle dynastie était consacrée par tous les dieux 
orthodoxes et hétérodoxes de l’empire. Quand au second 
livre, le général se rendit seul sur la montagne Ki-chun, 
dans l’ancien État de la maison de Tcliéou, et là, monté 
sur un trdne , il convoqua tous les ken en leur enjoi- 


Digitized by Google 



LA LOI AGKAIBK SOUS LES PRINCES APANAOÉS 253 

gnant d’écouter respectueusement les ordres de l’empe- 
reur. 

tVous avez bien mal rempli vos emplois, dit-il aux 
keu en fonction , votre négligence a causé toutes les 
calamités qui sont venues fondre sur l’empire : la nouvelle 
dynastie ne saurait vous garder à son service, le ciel vous 
chasse désormais de vos places. Allez, retirez-vous où 
bon vous semblera, ou, si vous l’aimez mieux, tâchez de 
rentrer dans le cercle de la vie humaine pour réparer 
promptement vos fautes et mériter les récompenses dues 
à la pratique constante de la vertu. » 

Les ken congédiés se retirèrent pleins de confusion et 
le général procéda à la nomination des nouveaux esprits 
chargés de prendre leurs places. Ce furent des généraux, 
des ministres, des sages morts depuis longtemps avec 
une réputation de haute sainteté , des hommes que leur 
vie d’outre-tombe passée dans la solitude des études 
avait élevés au-dessus de leur passé. On nomma aussi les 
martyrs de la dynastie détrônée ; on n’oublia pas non plus 
ceux qui avaient rendu des services à l’État, même en 
combattant la nouvelle dynastie. L’un d’eux, hautain de 
caractère, brusque de manières, se souvenait trop de son 
ancien rang de général, et, deux fois appelé, il refusa 
d'avancer. Mais Tsé-kia lui fit durement comprendre 
qu'il n’était plus désormais qu’un ken sans emploi, qu’il 
était tenu d’obéir et l’amena enfin à accepter sa nouvelle 
place à la tête de ses anciens soldats. On donna à chaque 
ken sa brigade et sa ipission. L’un veilla sur les épidé- 
mies, l’autre sur les incendies, celui-ci gouverna les mon- 



‘254 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


tagnes, celui-là les fleuves; la pluie, les nuages, le vent, 
le tonnerre reçurent leurs garnisons imaginaires, et le 
grand œuvre s’acheva par la punition des Kouei qui 
s’étaient glissés dans les corps des plus perfides serviteurs 
des Cliéou-sin. 

Ce drame finit avec le diner que l’empereur donna aux 
sept grands magiciens de l’empire. 11 les combla d éloges, 
il déclara qu’ils étaient sept ken immortels dans des 
corps humains, qu’ils étaient les plus sages des hommes, 
les constitua chefs de tous les magiciens, mais il leur 
ordonna de quitter les villes et les villages, d’aller vivre 
dans les montagnes, de les considérer désormais comme 
leur domaine naturel où ils pourraient fuir la corrup- 
tion des multitudes et se livrer à la recherche des 
vérités les plus occultes pour la direction des Hien. 
« Partez, continua-t-il, le plus tôt possible, rien ne vous 
manquera sur la route, vous y serez abondamment 
pourvus de tout ; arrivé au terme, chacun de vous choisira 
pour y vivre ceux qui se seront faits ses compagnons. 
N’oubliez pas que votre principal objet, en vous consa- 
crant à l’étude du Tao, a été de travailler à vous rendre 
immortels. Puissiez-vous faire chaque jour de nouveaux 
progrès. Liez-vous d’intérêt et d’amitié avec des ken 
protecteurs de l'empire. Exhortez-les à hien remplir leurs 
fonctions. Partez, je ne vous retiens pins. » 

Les magiciens devinrent ainsi des solitaires officiel- 
lement constitués, respectés et isolés par ordre supé- 
rieur. 

A la vérité, la narration du père Anivot est loin de 


Digitized by Google 



LA LOI AG BAI KH SOUS LES PK1NOKS APANAGES *255 

présenter les caractères de l'authenticité, mais si les 
historiens de l’empire n’en font aucune mention, c’est 
une raison pour ne pas croire aux bien, aux ken et aux 
kouei ; ce n’en est pas une pour contester leur dévelop- 
pement en 4132, d’autant plus que la tradition officielle 
des historiens ne peut pas nous dérober les indices de 
leur influence croissante. D’après les Annales, le père de 
Vou-vang connaissait les destinées futures de sa famille; 
emprisonné parChéou-sin, il interprétait les signes mysté- 
rieux des Koua ; son tils ne combattait le tyran Chéou-sin 
qu’après avoir évoqué les esprits dans la salle des an- 
cêtres. Suivant Confucius, il recevait le Hong-fou, c’est- 
à-dire la règle fondamentale pour consulter le Pou, le 
Chi, la grande Tortue et tous les pronostics. Nous le 
trouvons donc en pleine magie, et le surcroît de céré- 
monie, de moralités, d’homélies qui accompagnent son 
avènement, les jeûnes et les prières qu’il offre au Tien, 
les ministres de la gaieté, de l’amusement, de la danse, 
de la joie, de l’astronomie dont il entoure son fils, toute 
cette parade de la vertu antique ralliée au mouvement 
des sphères, s’accorde avec le récit du père Amyot pour 
faire remonter à l’avénement des Tcbéou eelui des ma- 
giciens, auxquels il faut bien assigner une origine, une 
date et une occasion historique . 

Après les explosions qui fondent les dynasties ou les 
républiques, les nations tombent dans une sorte de repos, 
les générations s’endorment, les hommes de génie dispa- 
raissent, car la médiocrité suffit au cours des événements. 
Puisque le fleuve a creusé son lit, l’eau coule naturel- 


256 


LA CHINE DANS LK MONDE ANCIEN 


lement; et c’est ainsi qu’après Yao, Chun et Yu, l’histoire 
se tait sur leurs successeurs; qu’après Tching-tang, qui 
crée la dynastie desChang, on traverse des siècles obscurs. 
Que sait-on en Occident après la mort d’ Abraham, Isaac 
et Jacob ? Cela seul que les Juifs se multiplient en Égypte. 
De même après Vou-vang, la dynastie des Tchéou fonc- 
tionne régulièrement, le fractionnement de la Chine se 
développe peu à peu, il donne naturellement ses consé- 
quences : il construit ses capitales, il constitue ses États, 
il trace leurs confins, il crée les guerres, il dicte les paix 
nécessaires pour fixer les rapports ici avec les empereurs, 
là avec les princes, ailleurs avec les peuples ; tantôt il 
règle l’industrie, tantôt le commerce qui se fraye de 
nouvelles routes, qui déplace, qui envahit, qui abandonne 
ces vieilles foires pour en chercher de nouvelles. 

Cependant, comme le fractionnement arrache la Chine 
au principe antérieur de la centralisation, il en résulte 
que les historiens, trop attachés au pouvoir de l’em- 
pereur, croient que la Chine déchoit, que, décomposée 
par les apanages, elle s’affaiblit. Son empereur perd 
chaque jour une prérogative, il essuie des affronts que 
son impuissance le condamne à dévorer en silence, on 
dédaigne ses ordres, on méprise son autorité. Comment 
ne pas gémir sur le sort de la Chine? Les Annales repré- 
sentent cette époque comme une honte pour h nation, et 
elles assombrissentle tableau en montrantla Chine exposée, 
au nord, aux irruptions des Tartares, au sud, aux atta- 
ques des Youei, partout aux guerres intérieures, où sou- 
vent les princes et l’empereur combattent avec le secours 


Digitized by Google 


LA LOI AGRAIRE SOUS LES PRINCES APANAGES 257 

des armées étrangères. Il semble qu’on aille ainsi de 
catastrophe en catastrophe et qu’on se détache d'un 
paradis .primitif pour tomber au fond d’un enfer mo- 
derne. 

Telle est la Chine des Tchéou dans les livres de Confu- 
cius, littéralement copiés par tous les historiens; mais 
c'est là une Chine imaginaire, et la nouvelle dynastie, 
loin d’être déconsidérée, impuissante, malheureuse, règne 
pendant neuf cents ans, c’est-à-dire deux fois plus que 
les Hia et les Chang; aucune famille postérieure n’atteint 
la moitié de sa durée, et ses règnes comptent la moyenne 
de vingt-six ans, durée qui dépasse d’une année la 
moyenne accordée aux rois des plus sûres monarchies de 
l'Europe. Ses chefs, loin de déchoir progressivement, se 
trouvent en 600 avant l’ère, rassurés, respectés, adorés et 
en mesure de survivre encore pendant 350 ans au milieu 
d’un empire qui les délaisse. 

A son tour, la Chine dément cette décadence attachée 
d'une manière si factice à sa décomposition. D’abord 
elle n’a rien à redouter ni des Tartares du nord ni des 
Youei du midi, dont les irruptions sont repoussées par les 
princes apanagés. Aussi anciennes que la Chine, Hoang-li 
n’a inventé l’arc et la lance que pour les combattre, et 
si autrefois on en parlait moins, c’est qu’alors l’histoire 
oubliait tout. Mais les conquêtes chinoises supposaient 
des revers, et maintenant que l’on note mieux les évé- 
nements, on voit mieux les parties se balancer sans 
que les frontières se rétrécissent. On découvre ensuite le 
progrès de la Chine en le suivant tel que Vou-vang l'a 

n 


Digitized by Google 



258 


LA CHINE DANS LE MONDE ANC IEN 


imaginé par le fractionnement, et on le voit dans les 
États naissants, dans les principautés qui construisent 
leurs capitales, dans les nouvelles dynasties à la physio- 
nomie originale, à la pétulante vitalité. Auparavant, on 
ne distinguait pas une province de l’autre, et toutes les 
différences disparaissaient sons la bureaucratie impériale. 
Maintenant chaque royaume se montre avec ses chefs, son 
caractère national, sa tradition diligemment conservée. 
Les princes de Lou, pour citer quelques exemples, se pré- 
sentent calmes, dissimulés, toujours dans les bornes de 
la légalité; leurs révolutions de palais s'accomplissent 
silencieusement, et si tout l’empire en parle, personne 
n’en dit mot chez eux. Ils mourront de douleur, ou ils 
vivront de longues années avec des ministres qu’ils 
abhorrent sans en laisser rien paraitre. Au contraire , 
dans le royaume de Tsin, ce ne sont que batailles et 
victoires, tantôt contre les Chinois, tantôt contre les 
Tartares, avec des princes fastueux et barbares, qui im- 
molent des victimes humaines dans leurs funérailles. Plus 
civilisée, mais plus ambitieuse, la principauté de Ichin 
porte le défi à l'empereur et fonde les tribunaux de 
l’histoire et des mathématiques, comme si elle devait 
régner sur tout le monde; mais à l’intérieur les guerres 
civiles se multiplient sans cesse avec les alternatives 
des exils, des retours, des insurrections internes qui 
décomposent l’État, et des répressions qui le reconsti- 
tuent au milieu des massacres. Regardez, au contraire, 
l’état île Tsi : violent et uni, toujours tout d’une pièce, il 
agit rapidement, soit qu’il déplace sa capitale, soit que 


Digitized by Google 


LA LOt agrairk sous lks frincks afanagés 259 


ses officiers sabrent ses princes, soit que ses princes or- 
donnent le massacre des grands. Le fractionnement varie 
encore les perspectives : à Song, où l’on fait sauter fi coups 
de sabre les têtes des princes et des généraux; fi Tehing, 
l’État des ministres qu’on ne peut ni destituer ni trahir; 
ii Ouei, le royaume qui résiste aux Tartares fi force de 
civilisation; fi Tsao, la terre des régicides heureux; et 
vers 750 l’histoire de Yen, de Ki, de Yuei, et d’une foule 
d’Etats, qui montent bientôt fi cent cinquante-cinq, atteste 
l’extraordinaire prospérité de l’empire. 

La décomposition de la Chine se fait d’une manière 
si régulière qu’elle marque directement les diverses pé- 
riodes de l’empire. C’est ainsi que de 1122 fi 510 nous 
en comptons cinq d’fi peu près cent vingt-cinq ans 
chacune. 

De 1122 fi 1000, la décomposition paisible, florissante, 
tout administrative, ne met pas en doute l’autorité de 
f empereur; de 1000 fi 878, la décomposition, terne et 
décolorée, atteste un travail pénible, un déchirement in- 
térieur; de 878 fi 719, elle éclate et crée vingt et un nou- 
veaux États ; de 7 1 9 à 030, cesÉtats se combattent ; de 030 
à 510, la décomposition arrive fi créer cent cinquante-cinq 
États, et s’arrête tout fi coup pour toujours. La multipli- 
cation des États complique l’histoire de l’empire, mais 
celle complication ne trouble point sa régularité; car, 
semblable fi une glace brisée, la Chine montre toujours 
le même spectacle dans les moindres de scs fragments. 
Dès qu’une révolution éclate dans l’un de ses Étals, tous 
les autres la reproduisent; et si les événements se multi- 


Digitized by Google 



260 LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

plient, les points de repère se multiplient à leur tour sur 
la route du progrès. Or, comme toute l’histoire de notre 
hémisphère tient dans les parallèles qui partent des points 
lumineux de la Chine, nous parlerons de la Chine et de 
tous les peuples connus d’après la division des périodes 
chinoises. 


Digitized by Google 


CHAPITRE VI 


DÉCOMPOSITION' PROGRESSIVE DK ^EMPIRE 


Période de 1122 à 1000. — Mou-vaag. — Opposition du Japon, — du 
Thibet. — Conquête de Rama. — La chute de Troie et les erreurs 
d’Ulysse. — Les lucomonies étrusques. — Samuel sous David et Sa- 
lomon. — Seconde période de 1000 il 878. — Marasme universel. — 
Troisième période de 878 h 719. — Insurrections des princes chi- 
nois. — Législation de Lycurgue. — Ère de Nabonassar. — Qua- 
trième période de 719 il o30. — Les guerres fédérales de la Chine. 
— l es républiques de la Grèce. — La monarchie des Mèdes. — La 
fédération des Scythes. — L’Égypte eu progrès sous les rois. 


(1122 — 630 


Commençons par la première période de H 22 à 1000 : 
c’est la période de la décomposition pacifique, inaugurée 
de gré à gré : l’empereur se dépouille de son autorité à 
l'amiable, les princes s’en emparent à l’amiable; ils 
prennent leurs apanages sans mot dire; les anciennes 
dynasties reparaissent officiellement installées dans les 
principautés ; on accorde un État même à la dynastie des- 
tituée des Chang; celle des Hia acquiert le privilège de 
suivre son calendrier, de sacrifier au ciel, de garder sa 
tradition, privilège qui implique une quasi souveraineté. 


Digitized by Gôogle 



262 


LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


À la première translation de la capitale dans le Chen-si, 
il en succède une autre au bout de treize ans à Lo-yang, 
ville franchement fédérale, bâtie exprès sous forme car- 
rée, au milieu de l’État de Tchéou qui prend le nom 
d’État du Milieu, et sous la domination inoffensive de 
Lo-yang la prospérité s'augmente. En 1053 on voit en- 
core le progrès de la loi agraire, et le ministre Chao-kong 
fait des partages si heureux qu’à sa mort le peuple, at- 
tristé, se fait une loi de ne couper aucune branche de 
l’arbre sous lequel le ministre a distribué les derniers 
lots. « Arbres que la nature chérit, dit la légende popu- 
laire, ne craignez rien de la main de l'homme ; vous avez 
protégé Chao contre les rayons brûlants du soleil : quel 
téméraire oserait toucher à la moindre de vos branches? » 

Celte période finit avec Mou-vang, l’empereur aux 
palais merveilleux, aux temples féeriques élevés aux es- 
prits de la terre, aux chevaux rapides comme la lumière, 
aux batailles heureuses contre les Tarlares, et aux vic- 
toires miraculeuses où les esprits combattent en sa fa- 
veur. Sa renommée s’étend si loin, que la mère du roi 
d’Oecident va lui rendre visite. On ne sait ni le nom du 
roi d’Occident ni celui du royaume, mais la mention de 
cette visite est déjà un événement exceptionnel, et c’est 
l’unique fois que les annales chinoises fixent l'attention 
sur une visite souveraine et notent la réception que 
l’empereur fait à la reine, les fêtes qu’il lui donne sur 
un lac, et le chant qui célèbre à cette occasion la paix de 
la terre et le bonheur universel. 

Cette période chinoise de 1122 à 1000 se reproduit 


Digitized by Google 


DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE L’EMPIRE 2G3 

chez tontes les nations connues h celte époque. Et 
d'abord, îi l'avénement de la troisième dynastie, le Japon 
parait pour la première fois, et la nuée des demi-dieux 
adorés par les solitaires chinois s’abat sur cette île sau- 
vage et se prosterne aux pieds du Daïri, aujourd’hui 
encore vénéré comme un empereur chinois tombé en 
mythologie; ses femmes ne se présentent devant lui que 
nu-pieds, les cheveux dénoués, et dans le temps des vi- 
sites, personne ne fréquente les temples des dieux, qui 
sont censés à leur tour en visite auprès du Daïri. 

Les Thibetains, h l’occident du Céleste Empire, parais- 
sent également pour la première fois dans les rangs de 
Vou-vang, le fondateur de la troisième dynastie. Ils com- 
battent sous ses ordres le dernier tyran de la loi agraire, 
et c’est ainsi qu’on apprend l’existence de ce peuple des- 
tiné h diriger plus tard la plus vaste religion du monde. 

L'Inde reste-t-elle immobile? On connaît la conquête 
de Rama, les races hideuses et impies qu’elle met en dé- 
route, et si personne ne s’oriente au milieu de ces nuages 
dorés, leur agitation est incontestable et laisse soupçon- 
ner toute une époque où les lois de Manou peuvent se 
comparer au Tcheou-li, à moins qu’on ne les recule vers 
le temps de Moïse. Dans les deux cas, les trois codes 
marchent de pair, attendu l’impossibilité de les supposer 
improvisés chacun sous un règne, et la nécessité de n’y 
voir qu’une tradition d’une latitude semblable à celle qui 
passe entre le code justinien et le code français. 

Comment ce mouvement se propage-t-il du Tliibet et 
de l’Inde h l’Occident? On ne peut le dire, mais il se 



264 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

montre évidemment dans les révolutions politiques et 
dans les institutions sociales des États les plus célèbres. 
Ici on assiste d’abord à l’incendie de Troie, capitale 
d’un empire silencieux, qui nous envahit tout à coup par 
le fracas de sa chute. Semblable au cratère d’un volcan, 
Troie projette si loin ses aérolithes, que Home se dit issue 
d’un fils de Priain. Au reste, ses flammes se communiquent 
si vite aux vainqueurs, qu'ils peuvent à peine rentrer chez 
eux, et, une fois dans leurs foyers, ils sont entourés d’en- 
nemis, de conspirateurs, d’insurgés. On connaît le sort 
d’Agamemnon, la tristesse de Ménélas, la folie d'Oreste ; 
Hélène disparait dans une tragédie, de longs exils affli- 
gent les héros, et le poète ou la poésie qui a chanté Y Iliade 
nous fait vivre dans un autre monde éclairé par les lueurs 
d’une révolution pour le partage des biens. Ces princes 
qui se réunissent tous les jours dans la maison d’Ulysse 
en exil, ces banquets où ils gaspillent la fortune du roi, 
ces pleurs de Pénélope qui attend son mari, cette im- 
puissance de Télémaque qui ne sait ni défendre sa mère 
ni trouver son père, sont les scènes où l'on essaye d’ob- 
tenir avec les formes de la liberté le progrès que l’ex- 
trême Orient s'assurait avec la monarchie entourée de 
princes apanagés. Le retour d’Ulysse et la ruine des 
princes ne sont que des dénoûments artificiels connus 
pour rendre hommage aux souvenirs des compagnons 
d'Achille. Mais où sont les compagnons d’Ulysse? Pas 
un ne reparaît; ils sont tous morts dans des régions en- 
chantées : le héros a dù armer ses pâtres et disputer 
sa nourriture aux mendiants. Tout a péri autour de lui; 


Digitized by Google 



DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE L'EMPIRE 265 

il n’est lui-même qu’un survivant, un amnistié du destin, 
et Minerve l’arrête dans son triomphe pour qu’il puisse 
mourir en paix avec les honneurs éphémères de sa 
dernière victoire. 

Bientôt le banquet des princes reparaît dans les repas 
publics de Carthage, nécessairement suggérés par le 
principe de l’égalité. Le banquet de Sparte nous rappelle 
à son tour les princes, et nous permet d’y supposer le 
mouvement chinois sous les formes les plus variées, non- 
seulement dans la Laconie, mais dans la Béotie, qui pro- 
clame, en H26, ses cinq républiques; à Athènes, où le 
dernier roi disparait en 1088; à Cumes, que l’on fonde en 
1030; en un mot dans tous les États helléniques. 

L’apparition des Lucomonies étrusques, en 1100, 
répond, en Italie, à l’apparition du Thibet et du Japon, 
à la chute d'Ilion, à l’avénement des républiques grecques 
et avec les Lucomonies la loi souveraine de l’Italie devient 
fédérale comme celle de la Chine sous les Tchéou, pour 
dominer une civilisation qui joint l’élégance de l’hellé- 
nisme aux formes solennelles de l’Égypte. 

Le mouvement chinois se reproduit surtout chez les 
Juifs avec une précision de dates et une netteté historique 
qu’on n'attend pas d’une tradition aussi lointaine de la 
Chine, aussi solitaire dans le monde. A la chute de 
Chéou-sin, Samuel, Saiil, David et Salomon représentent 
chacun, à la tête d'une génération, les quatre phases par 
lesquelles le peuple élu passe de la religion sanglante de 
l'arche au culte moins sombre du temple. 

Sous Samuel, on immole encore h la colère de Dieu 



2fifi LA CniNK DANB LE MONDE ANCIEN 

tous les vaincus, jusqu'aux enfants à la mamelle. Mais 
bientôt on accuse les juges de rapacité, d’incapacité, 
d’avarice, on rougit de subir encore la cruelle balourdise 
de cette domination sacerdotale, et on veut un roi à l'imi- 
tation des autres peuples. 

En 1096, la république cède enfin la place au roi Safil, 
qui se couvre de gloire et qui, décidé h ne plus sacrifier 
de victimes humaines , pousse l’humanité jusqu’à épar- 
gner le roi des Amalécites, son prisonnier. 

Il est donc abhorré par les prêtres, accusé d’humanité, 
signalé comme un ennemi de Dieu. On suscite David 
pour le supplanter, on l’introduit dans son palais pour 
bouleverser le royaume, et la réaction la plus étrange, la 
plus pittoresque se développe ainsi avec David, le plus 
célébré et le moins compris parmi les rois de la Bible. 
En effet, le saint roi, comme on l’appelle, l’homme du 
sanctuaire, puise toute sa force dans l’adresse, dans le 
rêve, dans la dévotion; encore enfant, il est victorieux 
du géant ; jeune homme, il séduit la famille royale, sa 
gloire trouble la raison de Safil, que sa harpe apaise 
miraculeusement. Safil ne peut ni lui pardonner ni l’at- 
teindre, il ne peut s’endormir dans une caverne sans se 
trouver à sa merci; semblable aux génies de la religion, 
David le menace sans qu’aucune épée puisse le trans- 
percer, et, voici le point décisif, il continue les brigandages 
du vieux temps, massacrant chez les voisins qui le pro- 
tègent les hommes, les femmes, les enfants, à l’instant 
même où il leur fait croire qu’il combat les Juifs. Safil 
tombe, et c’est bien l’ombre de Samuel qui le sacrifie. 


Digitized by Google 



DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DB L'EMPIRE 267 

David triomphe, et c’est bien là un roi qui attarde son 
peuple, qui ranime les vieilles mœurs : ses femmes rou- 
gissent de le voir nu danser devant l’arche, son peuple 
s'insurge à la suite d’Absalon, plus tard, ou le voit 
trahir un général pour épouser sa femme, et on l’abhorre 
tellement, qu’on lui attribue la peste qui désole la Judée 
pendant trois ans. 

Enfin, à sa mort, la réaction cesse et la solution est 
frappante avec Salomon. Plus de massacres, plus de 
sacrifices humains, plus de folies sauvages, plus de 
danses bachiques : la religion se développe par le faste 
inoffensif des arts, l’humanité par la sagesse du roi que 
la renommée proclame le plus sage des hommes, et on 
arrive à l’an mil avec le temple édifié, la royauté conso- 
lidée, le peuple en pleine prospérité, l’industrie en rela- 
tion avec tous les peuples de l’Asie. 

Si Mou-vang étonnait la Chine par ses richesses, par 
ses temples, par ses chevaux et par les fêtes qu’il donnait 
à la mère du roi d’Occident, Salomon était la merveille 
de sa contrée, et il recevait à son tour la visite de la 
reine de Saba, que la tradition de la Bible montre tout à 
fait semblable à la mère du roi d’Occident et que le Coran 
dit subjuguée par les esprits aux ordres du roi juif. 

Entre la période juive et celle de la Chine, il n’y a que 
la différence de huit ans, car Samuel commence à régner 
en 11:26, et nous arrêtons la prospérité de Salomon 
en 996. 

La seconde période chinoise, de 1000 à 878, est bien 
différente. Triste, décolorée, sans faits saillants, sans 



268 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

éclats poétiques, sans souvenirs historiques, on ne sait 
en vérité qu'en dire; on voit seulement qu’en 934 l'em- 
pereur laisse pleine liberté aux poètes de se moquer de 
lui et qu’en 909 il aceorde à l’un de ses palefreniers la 
principauté de Tsin , plus tard l’un des premiers remparts 
de l’empire contre les Tartares. Le même marasme se 
retrouve partout; le Japon, qui s’était laissé entrevoir 
un iuslaut comme un phare dans la nuit, s’éclipse pendant 
cinq siècles, la lumière incertaine du Thibet s’éteint à 
son tour, l’Inde n’offre plus rien de comparable à la 
conquête de Rama, ni la Grèce à la guerre de Troie, aux 
erreurs d’Ulysse, à la disparition de Codrus, aux répu- 
bliques de la Béolie; daus l’Inde comme dans la Grèce, 
le sentiment d’une gloire perdue et désormais impossible, 
l’obscurité de la route nouvelle dont on ne voit pas encore 
les aboutissants se manifeste enfin avec les deux grandes 
épopées de Valmici et d’Homère, qui chantent le passé 
parce que le présent les attriste. Accélérées ou retardées, 
comme on voudra, les dates du héros et du poète de 
l’Inde se tiendront toujours comme celles d’Achille et 
du chantre qui l’immortalise dans le monde. 

Ce qui se dit de l’Inde et de la Grèce doit se dire de 
l’Étrurie, qui a paru dans la grande époque. Que fait-elle 
maintenant? On sait quelle existe, qu’elle vit, qu’elle con- 
tinue de fabriquer, de peindre ses vases inimitables, mais 
que sait-on de plus? Quels exploits fait-elle connaître? 
On cesse d'en parler comme du Thibet et du Japon. 
Même remarque sur l’Égypte en pleine décadence et la 
Judée, où Salomon finit ses derniers jours honteusement. 


Digitized by Google 



DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE L'EMPIRE 269 

où son harem admet toutes les femmes et adore tous les 
dieux, où sa mort donne lieu à la scission entre Juda 
et Israël, l’un centralisé par Jérusalem, l’autre fédéral 
comme les dix tribus. Désormais, si on cherchait dans 
l’histoire de ce double royaume la régularité des inter- 
valles et des alternatives révolutionnaires ou réaction- 
naires, on verrait une rivalité fortement constituée, deux 
gouvernements organisés en sens inverse l’un de l’autre, 
l’orthodoxie victorieuse à Jérusalem quand en Israël 
règne l’impiété et, réciproquement, l’impiété interrom- 
pant l’orthodoxie de la Judée quand Israël obéit aux 
prophètes. Mais des personnages comme Samuel, des 
rois comme Saûl, David ou Salomon ne se trouvent pas 
plus chez le peuple élu qu’Ulysse à Ithaque, ou Aga- 
rnemnon à Argos, ou Vou-vang et Mou-vang à la Chine. 
Cette décadence relative au passé tandis que l’on ne 
connaît pas l’avenir donne enfiu le mot de la période 
antérieure, et puisque désormais on se trouve au milieu 
des hommes, nous découvrons que nous avons quitté 
l’époque des héros. 

De 878 à 719, on s’arrache à l’incertitude universelle, 
et la Chine se développe par la fédération à la suite des 
princes qui tournent le dos «à l’empereur. 

Le prince de Tchéou prend le titre de roi, celui de 
Lou entre dans son alliance, les vassaux cessent de 
payer le tribut, les empereurs se trouvent sans argent, 
sans ressources, et sous Li-ouang, la dignité impériale 
devient une calamité publique. Avare, jaloux, cruel et 
eutouré de rebelles, le tort de Li-ouang est évidemment 


n 


Digitized by Google 


270 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


d’être pauvre et de vouloir continuer le faste d’une tra- 
dition opulente. Il soulève une haine si générale, qu'il 
doit défendre à ses sujets de se parler à l’oreille, et qu’il 
pousse la tyrannie jusqu’il faire venir des magiciens de 
la principauté d'Ouei, auxquels il ordonne de lui dé- 
noncer les mécontents, aussitôt exécutés sans examen. 
Mais l'insurrection extermine sa famille et se ménage un 
interrègne de quatorze ans, permettant à peine à la 
dynastie de survivre. En 82a on fonde l’État de Yuei et 
Mi, en 824 la principauté de Chin,. en 822 on accorde 
de nouvelles terres aux princes de Tsin. Que reste-t-il au 
souverain? En 779, on lit l’histoire de la belle, Pao-ssé, 
que les peuples de Pa lui livrent pour désarmer sa colère. 
Subjugué par son esclave, ce ne sont plus que fêtes pour 
l'amuser, que tours de force pour la distraire; mais 
celle-ci est naturellement sérieuse, et quels que fussent 
les efforts de son amant couronné, il ne pouvait pas la 
faire rire. 

« Après avoir épuisé sans succès tous les moyens, 
disent les Annales, il s’avisa de celui-ci, qui lui réussit. 
C'était une coutume, lorsqu’il arrivait quelque trouble 
considérable qui demandait un prompt secours, d'al- 
lumer de grands feux sur les montagnes; on battait la 
caisse partout, jusque dans les plus petits hameaux. A 
ces signaux, le* princes voisins, qui les communiquaient 
successivement aux plus éloignés, rassemblaient les 
troupes toujours prêtes à marcher au premier ordre 
et se rendaient à la cour. L’empereur ordonna donc un 
jour de faire ces signaux. Les princes alarmés, croyant 


Digitized by Google 


DÉCOMPOSITION PROGRB8S1VE DE 1,'kMPIRE 211 

qu’il était survenu quelque grande affaire, mirent aus- 
sitôt leurs troupes sur pied et se rendirent successi- 
vement à la cour. Pao-ssé, les voyant arriver les uns 
après les autres, se mit à rire de toutes ses forces, ce 
qui Ht un si grand plaisir à l’empereur, qu’il fit souvent 
allumer des feux sur les montagnes pour tromper les 
grands et faire jouir Pao-ssé de leurs alarmes. » Que ce 
soit un conte ou une histoire, à partir de la belle Pao-ssé 
les princes cessent de se rendre à l’appel de l'empereur, 
et quand le prince de Chin et les Tartares l’attaquent, 
en 772, abandonné de tous il succombe. Son successeur 
ne se soustrait à leur rapacité que pour tomber à la merci 
des princes de Tçin, Ouei etTsin; les récompenses qu’ils 
le forcent de donner étendent l’État de Tçin et créent 
l’Étal de Fong et Kin. En 749, les peuples de ses terres 
émigrent et laissent les champs en friche; bientôt les 
princes s’arrogent le droit de créer d’autres princes. Mais 
ils fixent leurs capitales, les embellissent, les fortifient, 
fondent des tribunaux, sacrifient au Chang-ti. L'histoire 
commence enfin à parler des dynasties de Tsi en 878, 
d'Oueien 86(5, deTsai en 863, deTehi en 854, deTching 
en 886, de Tsao en 864, de Ki en 750, de Song en 856, 
de Tçine en 818. La dynastie de Tsou précède les autres 
de neuf ans. Au lieu de soixante-dix États, il y en a près 
de cent. 

On le voit, on ne pouvait s’attendre à une plus grande 
vitalité, h une direction plus décidée, h des innovations 
pins fortes; aussi les autres peuples du monde trouvent à 
leur tour de nouvelles directions, chacun d'après sa loi 


272 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


souveraine. Cette fois la Grèce commence à compter ses 
olympiades; sa fédération se connaît. Sparte, État mo- 
dèle, montre enfin la loi agraire en action avec ses lois, 
ses guerriers, ses colons, ses esclaves. Auparavant, on 
en était à deviner son organisation , maintenant com- 
ment pourrait-on révoquer en doute le principe d’égalité 
qui dicte le partage de ses terres? On voit même qu'il 
est ancien, que Lycurgue se borne à le rétablir, à le mo- 
difier, et la singularité de Sparte tient précisément à son 
effort pour maintenir l’égalité antique au milieu d’un 
monde qui la rend difficile par la force des inventions, de 
l’industrie, du commerce. Aussi son législateur combat le 
luxe; ne pouvant l’exclure sans se perdre, il l’accorde 
aux femmes et l’interdit aux hommes. 11 combat de 
même la famille, en condamnant les citoyens aux repas 
publics, à une sobriété monacale, à une égalité mainte- 
nue de vive force en dépit des hasards des successions. 
L’agriculture pourrait en souffrir, mais il livre les terres 
de la Laconie k la caste inférieure des Periœki divisés 
en 30,000 familles qui se les partagent. Le travail lui 
demande des bras dont la force, jointe à l’agriculture, 
rétablirait l’inégalité; mais il le livre au peuple des Ilotes 
aussi opprimés que jadis les juifs en Égypte. On penche 
vers la république qui pourrait favoriser l’inégalité par 
la liberté; mais Lycurgue s’obstine dans la monarchie 
mitigée par la création de deux rois, par le sénat des 
vingt-huit qui fait tout et ne décide de rien, par le vote 
du peuple qui ne sait rien et décide de tout : c’est ainsi 
que 9,000 guerriers régnent sur 30,000 Periœki et sur 


Digitized by Google 



DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE L’eMI'IRB 273 

la race maudite des ilotes, annuellement massacrés de 
crainte qu’ils ne se multiplient. 

On nie que Lycurgue ait fixé l’égalité par une loi 
agraire, laquelle supposerait la dépossession soudaine des 
propriétaires antérieurement établis, et partant un régime 
contraire au principe qui rattache à des idées plus ré- 
centes les réclamations plébéiennes sur le sol. Cependant, 
ou ne contestera pas, certes, que la caste des guerriers 
ne fût fondée sur l’égalité ; que celte égalité ne supposât 
celle des biens ; que toutes les lois ne fussent destinées à 
la compenser; qu’a l’époque de la seconde guerre messé- 
nienne les propriétaires des contrées endommagées par 
la guerre n’aient demandé un nouveau partage; que So- 
crate, en félicitant les Spartiates d'avoir passé tant de 
siècles sans séditions violentes, sans abolitions de det- 
tes et sans nouveaux partages, n’admette implicitement 
la persistance de l’ancien partage décrété par Lycurgue; 
que Platon ne l’ait imité dans sa République , qu’il 
ne l’ait idéalisé jusqu’en laissant aux laboureurs (les Pe- 
riœki) la propriété et la famille comme une véritable 
dégradation. On ne contestera pas non plus que ces par- 
tages n’aient été dans les mœurs de l’époque, que d’après 
Dion Chrysostome on n’obligeât les nombreux dykastes 
qui formaient le corps judiciaire populaire d’Athènes à 
jurer annuellement qu’ils repousseraient toute proposi- 
tion faite en vue d’un nouveau partage des terres, signe 
évident des réclamations habituelles. Il n’y a pourtant 
aucune raison pour révoquer en doute l’autorité de Plu- 
tarque si ouvertement décisive en faveur de Lycurgue. 

ia 


Digitized by Google 



•274 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


Plus attardés, mais plus puissants, les peuples de l’As- 
syrie répondent à leur tour au fractionnement chinois et 
au progrès de l’égalité Spartiate par une effroyable révo- 
lution qui donne la vie à une moitié de l'Asie: car en 
747 les rois de Ninive ne peuvent plus maintenir l’em- 
pire granitique de l’ancien temps. Cerné par les insurrec- 
tions, abandonné par ses généraux, Sardanapale monte sur 
un bûcher avec ses femmes, et c’est l’ère de Nabonassar, 
la grande ère de la liberté asiatique qui commence à Ba- 
bylone. Les Mèdes affranchis se groupent en bourgades 
qui forment de véritables républiques sous des juges élec- 
tifs. On ne conçoit pas que tant d’insurrections, une aussi 
violente catastrophe, une liberté si soudaine aient existé 
en dehors de la chaîne des guerres et des batailles qui 
forçaient tous les peuples à se tenir de niveau. 

L’Égypte, en retard, déchoit sous une longue série de 
rois ineptes, obscurs, accusés de fainéantise, méprisés 
par le sanctuaire; mais devant l’ère de Nabonassar, elle 
ne peut rester immobile, et quand on arrive à la première 
moitié du huitième siècle, Boccoris fonde il lui seul sa 
dynastie, qui est toute une révolution. Suivant Diodore 
de Sicile, il renouvelle les lois sur le commerce, il limite 
l’inlérél de l’argent au montant du capital, et, défcndaut 
aux Hommes de se donner en gage, il leur permet la pro- 
fanation inouïe d'engager leurs momies qui attendent 
la résurrection. On dit que Boccoris expia son impiété en 
montant sur un bûcher; mais la caste sacerdotale ne put 
annuler ses lois. 

Enfin, trois événements répondent en Italie à Bocco- 


Digitized by Google 



DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DK L’EMPIRE 275 

ris d'Égypte, an mouvement de Sparte, aux archontes 
d'Athènes et à la création de vingt et un États chinois. 
En 750, Rome surgit, et ce sera un jour la première ville 
du monde; en 735, Syracuse parait avec son port qui 
abritera tous les navires de la Méditerranée; quatorze ans 
plus tard, naît Sibaris, la ville la plus raffinée dont l'an- 
tiquité ait gardé le souvenir. 

Dans l'histoire, naître c’est combattre. A la période 
chinoise, où vingt et un États développaient la fédération, 
succède donc une nouvelle période où les États consta- 
tent leur existence par la guerre, et de 710 à 630, le 
Céleste Empire, livré en apparence au dieu des batailles 
et aux caprices du combat, s’engage en réalité dans une 
vaste série de luttes régulières, compliquées, géométri- 
ques, où les États, dirigés par l’idée de se coaliser sans 
cesse contre l'État le plus fort, maintiennent l’équilibre et 
conservent une sorte d'égalité fédérale. Dès qu’un prince 
s’élève, tous les autres deviennent ses ennemis, et son 
ascendant passe vile; Tching, tout-puissant en 710, cède, 
vers 650, à l'influence de Tsi, qui se trouve dépassé en 
620 par Tsin et par Tchéou. Cette période est tellement 
séparée de la précédente, que l'empereur se montre tout 
à coup sous une nouvelle apparence. Les tragédies de 
Li-ouang, l’histoire de la belle Pao-ssé, la détresse, 
la misère, la tyrannie de la cour disparaissent, et 
on voit des empereurs bénévoles, résignés au rôle de 
chefs de la fédération, intéressésà maintenir l’égalité entre 
les princes, qui dirigent des ligues contre les États re- 
doutables. C’est ainsi qu’ils deviennent les chefs de la 



216 LÀ CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

ligue générale, les hommes de l’égalité universelle. 
D’accord avec les princes, Tchouang-vang règle en 655 sa 
succession dans une diète ou il préfère son fds puiné à 
l’aîné, et en 631 Siang-vang clôt celte période guerrière 
en fixant la grande pacification où tous les princes jurent 
de se respecter réciproquement et de provoquer la colère 
du Tien et la rébellion des peuples contre celui d’entre 
eux qui violera son engagement. 

Les princes sont si attentifs au maintien de l’équilibre 
qu’on ne les dirait pas même rivaux. Sans doute Tsin 
est fastueux et barbare, Lou philosophe et civilisé, 
Tyine se déchire par les guerres civiles, d'autres États se 
fondent sur la profonde dissimulation des chefs, ou pré- 
fèrent la magie ù la philosophie; mais la véritable riva- 
lité politique qui consisterait à organiser la république 
à Lou et la monarchie à Tsi, le despotisme à Tchéou et 
de hautes franchises à Song ne se voit pas. Toute la 
Chine demeure monarchique, à Lo-yang comme dans 
toutes les principautés : si elles diffèrent par les nuances, 
on les dirait néanmoins dans l'impossibilité organique de 
sortir de leur forme traditionnelle. C'est qu’elles doivent 
combattre avant tout la Tartarie : là est le véritable en- 
nemi, là se trouve la puissance qu'on doit prendre au re- 
bours, là est le peuple qu’on doit surprendre, dérouter, 
tromper sans cesse par le jeu des forces cachées, et 
quand même la monarchie chinoise serait fille de la race, 
quand même elle sortirait du sol avec la spontanéité 
d’une végétation, dans ce dernier cas encore elle ren- 
trerait dans la règle générale en gardant les rois par 


Digitized by Google 


DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE L’EMPIRE 277 

cela seul qu’elle tient tête à la liberté des Tartares. 

Pendant cette période, le mouvement hellénique se 
développe à son tour par le fractionnement qui fonde 
Crotone en 710, Tareute en 707, Rhegium en 068, et 
les législateurs s’efforcent d’enrayer la démocratie par 
de terribles lois. 

Puisque les Grecs perfectionnent leur fédération par 
les républiques et par les centres qu’ils multiplient, leurs 
voisins d'Orient perfectionnent leur civilisation par l’unité. 
Et en effet, les républiques des Mèdes, issues de la rébel- 
lion contre Sardanapale, ne tiennent plus sous leurs juges 
électifs. « Dans toute la Médie, dit Hérodote, les lois 
étaient méprisées. » Seul Déjocès jugeait les habitants 
avec droiture'. « Les habitants des autres bourgades, 
poursuit l'historien, jusqu’alors opprimés par d’inju- 
rieuses sentences, apprenant que Déjocès jugeait tous 
conformément aux règles de l’équité, accoururent avec 
plaisir à son tribunal, et ne voulurent plus enfin être 
jugés par d’autres que par lui. » Mais la réaction était 
telle que Déjocès s’abstint de porter des sentences. « Il 
refusa, continue Hérodote, de monter sur le tribunal où 
il avait jusqu’alors rendu justice, et renonça formelle- 
ment à ses fonctions. » 

Les Mèdes cherchaient donc un roi h l'instant même 
où les Grecs se précipitaient vers les républiques, et non- 
seulement ils avaient l'idée d'une forme unitaire en con- 
tradiction avec la fédération républicaine des Hellènes, 
mais leur morale cherchait la monarchie en prenant au 
rebours la morale de Sparte et d’Athènes. Voici comment 


Digitize 



218 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Hérodote peint le héros qu'ils chérissent : « Déjocès, dit- 
il, prétexta le tort qu’il se faisait à lui -même en négli- 
geant ses propres affaires, tandis qu’il passait des jours 
entiers à terminer les différends d’autrui. «C’est ainsi qu’il 
se rend respectable en invoquant ses propres affaires : 
les Grecs l’auraient chassé comme indigne , les Mèdes, 
au contraire, aiment l’honune important décidé à ne 
songer qu’à lui. Que pouvaient-ils, désormais, faire de 
mieux que de se confier à sa fortune? La conclusion fut 
qu’on le proclama roi, on lui bâtit un palais entouré de 
remparts; on construisit une ville autour avec six rem- 
parts concentriques. Dès lors, il établit un cérémonial, 
des lois, et avec lui la monarchie exista. Il régna cin- 
quante-trois ans. Phraorte, son successeur, subjugua les 
Perses; Ciaxares, successeur de Phraorte, menaça Ba- 
bylone. 

Une autre corrélation nous montre les Scythes, pour 
la première fois peints par Hérodote, comme on se re- 
présenterait aujourd’hui les Russes et les Tartares. De- 
venus conquérants, ils s’étendent si rapidement qu’en 
634 ils subjuguent les Mèdes eux-mêmes, et puisqu’ils les 
subjuguent, c’est qu'ils les valent, c’est qu’ils leur sont 
supérieurs, et il est certain que leur liberté les mettait à 
même de renverser de grandes monarchies. D’après Hé- 
rodote, Ciaxares égorgeait ensuite tous leurs chefs dans 
un banquet auquel ils s’étaient rendus sur son invitation : 
ils étaient donc de libres suzerains; ils se fiaient à leur 
valeur, ils croyaient 5 la loyauté des vaincus, les lais- 
saient à eux-mêmes, et les Mèdes, faux, lâches et ha- 


Digitized by Google 


DÉCOMPOSITION PROGRESSIVE DE I.'eMPIRE 279 

biles, comme au jour où ils élevaient Déjocès, les surpre- 
naient avec la ressource monarchique de la conspiration 
qui les rendait encore une fois indépendants. Vainqueurs 
on vaincus, à partir de cette époque les Scythes existent 
sans que personne puisse les dompter chez eux. 

Les victoires des rois mèdes expliquent l’Égypte de 
cette période. Jadis emprisonnée dans ses souvenirs, elle 
dédaignait tous les peuples et leur fermait ses frontières, 
considérant les Grecs eux-mêmes comme des barbares qui 
lui avaient dérobé les premiers rudiments de la civilisa- 
tion, et qui ne pouvaient pas même peindre ou sculpter 
ses dieux sans les souiller par des embellissements pro- 
fanes. Dorénavant, menacée par les Mèdes, elle s’huma- 
nise avec Sabacon, pieux roi qui abolit la peine de mort, 
et elle s’hellénise avec Psamméticus, qui ouvre ses fron- 
tières aux étrangers, en admettant les Ioniens et les Ca- 
riens dans la caste des guerriers. Allié des Athéniens, il 
fait ensuite donner une éducation grecque h son fils. 

Résumons-nous. Quand le dernier tyran de la loi agraire 
tombe en Chine, vers 1122, le Japon se réveille, le Thibet 
paraît, l’Inde montre la conquête de Rama, la Grèce 
menace ses rois vers 1126 en Béotie, vers 1088 à 
Athènes. Carthage surgit en 1137, Tyr en 1050, Cumes 
en 1030, tandis qu’en 1100 l’Ëtrurie fonde ses Luco- 
monies, et que sous la même date les Juifs entrent dans 
l’ère des rois avec Saiil, pour imiter, disent-ils, les autres 
nations. Ce sont là des exjdosions en feux de file. 

Le feu de file cesse dans la seconde période chinoise, 
de 1000 à 878; là point d’événement saillant, et en 


Digitized by Google 



260 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Occident non plus, aucun fondateur, aucun réformateur 
digne de fixer l’attention. 

A la troisième période, de 8T8 à 750, les princes chi- 
nois subalternisent l’empereur et montrent leurs dynas- 
ties, et en même temps Sparte accepte la législation 
de Lycurgue, UÉlide proclame la république, Corinthe 
l'oligarchie des Bacchiades, l’agitation réparait partout. 

Dans la quatrième période de la guerre entre les 
États chinois, de 750 à 630, la Grèce fonde ses colonies, 
l’Italie voit surgir Syracuse (735), Sybaris (720), Cro- 
tone (750), Tarente (707), Rhégium (668). Rome se 
montre en 750; en 747 tous les royaumes de l’Assyrie se 
révoltent contre Ninive, et commencent l’ère de leur 
indépendance. Déjoeès fonde ensuite l’empire des Mèdes 
(709), Phraorte, lui, soumet la Perse (646), les Scythes 
bouleversent une moitié de l’Asie (634), et l’Égypte, 
alarmée par l’expansion des Mèdes, ouvre ses frontières 
aux Hellènes. 

Toutes les guerres s’enchaînaient alors comme aujour- 
d'hui, et en dépit de la variété des formes, on pour- 
suivait partout le même but : l’égalité dans le partage 
des terres. 


Digitized by Google 



CHAPITRE VII 


LES PHILOSOPHES EN CHINE 


l.a philosophie fille de la liberté. — Sa première apparition en 
Chine. — I.ao, son premier représentant, — aux prises avec l'auto- 
rité drs anciens — et la pédagogie impériale. — Il prêche I ««•»!/■- 
govemmtnt. — Ses disciples. — Les sages de la Grèce. — L’indé- 
pendance organisée des Pythagoriciens. — Les sages de l'Inde et 
Çakiamouni. — Les sages de l'Êgyptc et le roi Amosis. — Les sages 
de la Perse, — leurs révolutions contre les mages. — Les quatre 
temps d’Aslyagc. — Cyrus. — Cambyse. — Darius. — Philosophie 
de Zoroastre. 


(630 — 530 ) 


Le fractionnement chinois s’accélère dans une cin- 
quième et dernière période où paraissent les Étals de 
Kiou en 003, de Tclien en 599, d’Ou en 585, de Sie 
en 578, et d’autres États qui arrivent enfin au nombre 
de 155. Ce sont là de nouveaux foyers qui multiplient 
les révolutions. Les rares éclats qui se répondaient aupa- 
ravant d’un État à l’autre se suivent maintenant avec 
rapidité, et pour ne citer que quelques exemples, la 
résolution qui a lieu dans le palais de Song, en 611, se 
reproduit à Lou en 609, à Tsi la même année, à Tcliing 


Digitized by Google 



282 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

en 603. Celles de Tchéou en 518, 541, 531, 529 s’al- 
lient avec le mouvement de Tsai, «à tel point qu’en 531 et 
en 529, c’est un véritable duel entre les deux Etats, et 
qu’en 520 le prince de Tchéou soupçonne son fils d’être 
d’accord avec l’ennemi. 

Qu’on considère sous le point de vue des intérêts de 
la religion, des traditions, des mœurs, des doctrines 
ce mouvement de six siècles, et l’on verra, maintenant 
que nous sommes à la fin, que c’est le mouvement de 
la liberté révoltée contre l’antique centralisation. Elle a 
poussé les princes à la recherche de nouvelles terres au 
détriment de l’empereur, après quoi de nouveaux sei- 
gneurs se sont insurgés contre les princes, et plus tard 
c’était à qui aurait plus vite sacrifié les domaines 
en se contentant des apanages au rabais. Les quasi- 
empereurs des grands Étals, les ennemis du fraction- 
nement, les hommes aux parcs immenses, aux di- 
lapidations royales, aux gouvernements fastueux, au 
luxe ruineux, disparaissaient rapidement dans le gouffre 
des transformations, et la révolution arrachait les États 
à l'antique tradition, les familles à l’autorité despotique 
du père, les hommes à l’aveugle adoration des an- 
cêtres, toute l’organisation sociale à la pédagogie pater- 
nelle du vieux temps, en sorte qu’on négligeait dé- 
sormais la pédanterie des rites, les prosternations de 
l’esclavage politique, les adorations du servilisme pri- 
mitif, les années de deuil qui condamnaient les survivants 
à de longs intervalles de fainéantise. Les lois barbares 
du code des Tchéou tombaient en désuétude, l’ancienne 


Digilized by Google 



LES PHILOSOPHES EX CHINE 


283 


religion se voyait débordée par la multitude des nouveaux 
dieux auxquels Vou-vang avait accordé les franchises de 
son insurrection; la métempsycose transportait enfin 
dans le ciel l’insurrection séculaire qui multipliait les 
princes de l’empire. 

Au milieu de cette effervescence universelle aux prises 
avec l’inconnu pour surpasser le passé, la philosophie 
parut comme la forme la plus pure de la liberté univer- 
selle. 

En effet, la philosophie n’est pas la science, c’est 
l’amour de la sagesse ; ce n’est pas la connaissance de 
la vérité, c’est la libre recherche de l'inconnu, poursuivi 
partout, toujours, à l’infini, même dans les abîmes du 
néant ; c’est l’inquiétude de la pensée poussée à sa der- 
nière exaltation, en sorte que rien ne l’arrête, rien ne lui 
suffit, ni l’autorité, ni la tradition, ni Dieu, ni la nature, 
car il lui faut toujours la cause de la cause, la certitude 
de ce qui semble certain, la réalité essentielle de ce qui 
s’offre comme réalité. Quelles que soient sa modestie, 
son humilité ou sa dissimulation, quand même elle ne 
serait qu’une fausse curiosité, quand même un orgueilleux 
bon sens dût la voir naître et périr comme une appa- 
rition éphémère et sans résultats, elle naît avec la liberté, 
elle périt lorsque la liberté s’éteint, elle s’éclipse dès 
qu’elle subit l’empire d'un préjugé, d’une autorité, d’une 
convenance; si elle plie pour ménager un gouvernement, 
elle n’est plus qu’une fiction ; si elle ne plane pas au- 
dessus des religions, elle cesse d’être. 

Puisant sa force dans la liberté du doute, elle naît 


284 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

quand l’anarchie générale des esprits l'oblige à se de- 
mander d’où viennent les choses? quelle puissance fait 
naitre les hommes et les dieux? quelle force fait germer 
l’arbre, vivre l’animal, penser l’homme? quel principe 
donne le mouvement au soleil? si le mouvement existe 
ou s’il est une illusion des mortels? quelle vie mènent les 
dieux dans le monde ou dans le ciel? comment les morts 
se reposent ou se réveillent dans les tombeaux? si les 
dieux sont justes ou injustes? si on peut les voir, les 
comprendre, les invoquer? comment ils peuvent vivre 
au sein de l’unité, se tenir au milieu des atomes, des 
essences, des éléments, de l’harmonie ou de la discorde 
universelle? Et toutes les affirmations lui semblent 
tellement insupportables, qu’elle ne cesse de bouleverser 
ses propres convictions pour reconquérir à chaque instant 
sa liberté. 

Telle fut la philosophie à la Chine alors que l’empire en 
dissolution lui fit voir les principautés sous la forme gé- 
nérale d’un État applicable à tous les États, alors que les 
éléments dont il se compose, le prince, les grands, le 
peuple, les mandarins, les laboureurs, les aitisans se 
trouvèrent aussi des catégories typiques que la réflexion 
domina sons s’enchaîner aux faits particuliers, et quand 
les idées sur le travail, sur le gouvernement, sur la vertu, 
sur les êtres supérieurs à la nature, sur tous les phéno- 
mènes du monde visible et invisible tombèrent enfin à la 
merci de la science. 

Le premier et le plus grand des philosophes chinois, 
Lao-lsé, liait en 604, dans l’État du Ho-nan, appartenant 


Digitized by 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 


‘285 


à l’empereur. 11 sort de cette religion dédaignée que 
Vou-vang reléguait sur les montagnes et qu'il condam- 
nait à la solitude, asile de toutes les libertés. Pauvre 
comme un solitaire, la biographie le dit fils d’un paysan 
qui, à l’âge de soixante-dix ans, avait épousé une 
paysanne âgée de quarante ans. La légende ajoute que 
sa mère le porta dans son sein pendant quatre-vingts 
ans, que son maître, mécontent de sa grossesse, la ren- 
voya, et qu’après avoir erré longtemps dans la campagne, 
s’étant reposée sous un prunier, elle mit au monde un 
fils avec les cheveux et les sourcils blancs. C’est pourquoi 
on l'appela l’enfant vieillard, Lao-tsé. Fils du peuple 
et de ses malheurs longtemps endurés, sans jeunesse 
comme la misère, il vécut en voyageant comme les soli- 
taires; par grâce, il obtint un petit emploi dans la bi- 
bliothèque du roi de Tchéou, plus tard il demeura dans 
le Han-Kouan avec la permission du mandarin, et après 
avoir composé son grand ouvrage, il se mit en route vers 
l’Occident et disparut. Une gravure chinoise le montre 
sur un bœuf au galop vers des régions inconnues. Ses 
disciples voyagent comme lui et ils cherchent dans le 
déplacement continuel celte liberté que la terre chinoise 
refuse à tout homme domicilié dans une ville. 

Jamais aucun homme par ses théories n’a mieux re- 
présenté la liberté : pour lui l’empire n’existe pas, la tra- 
dition ne compte pas, l’autorité est un accident ; jamais 
il ne s’en rapporte à la sagesse des anciens, jamais il ne 
mentionne les fondateurs de la monarchie; Yao, Chun et 
Y u, ces précepteurs de l’obéissance, disparaissent complé- 



286 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN, 


tentent de son livre. Il n’accepte pas mémo ce positivisme 
ofliciel qu’il aurait pu considérer comme de la sagesse et 
par lequel on faisait la guerre aux dieux et aux spec- 
tres. Que lui importent les dieux et les spectres? s’ils com- 
battent les mandarins, s’ils développent la liberté de 
réver, ce sont des amis comme les personnages des épo- 
pées. 11 croit donc à la métempsycose et aux cosmogonies 
des magiciens, sauf h leur donner la forme de la raison. 

Mais s’il croit à la liberté, c’est qu’il se fie à la nature, 
c’est qu’il la trouve foncièrement bonne et qu'il ne 
redoute aucune des dissonances ou des douleurs qu'elle 
inflige, certain que par une loi supérieure le bien jaillit 
du mal. Son raisonnement ne saurait être ni plus simple 
ni plus profond. Peut-on concevoir, se demande-t-il, le 
haut sans le bas, la droite sans la gauche, l’un sans le 
deux? Non, certes, tous les termes se tiennent mutuel- 
lement, ils se répondent l’un il l’autre, ils s’appellent sans 
cesse, et c’est ainsi que le mal fait connaître le bien, que 
le vice conduit à la vertu, que le désordre enfante l'ordre 
et que dans l’univers le néant enfante la création, a Trente 
rayons, dit Lao-tsé, se réunissent autour d'un moyeu, 
mais de son vide dépend l’usage du char; on pétrit de la 
terre glaise pour faire des vases, mais de son vide dépend 
l’usage des vases; on perce des portes et des fenêtres 
pour faire une maison, mais de leur vide dépend l'usage 
de la maison. » De même l’existence dépend du néant et 
le sage en se posant à zéro arrive à tout. 

Là-dessus se fonde sa liberté, qu’il développe en imi- 
tant la raison suprême des choses, le Tao, le principe 


Digilized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 


287 


subtil, éternel, ineffable, cause de tout ce qui arrive dans 
l'espace, le temps, la distinction des choses et des mots, 
bien qu'il ne soit rien par lui-même. « Le saint homme 
n’a qu’à le comprendre, à faire acte de foi, à se bien 
pénétrer de sa voie, qui est la grande voie de l’univers, et 
il arrivera sans marcher; il sera comme l’eau qui ne 
heurte pas, mais qui pénètre partout. » 11 laisse donc 
faire, il laisse passer, il ne donne pas des ordres à la 
nature, il ne régente pas les peuples, il n’intervient pas 
dans les affaires au nom de l’autorité, de l’unité, de 
l’ordre, de la sagesse enfin, pour nous servir de l'expres- 
sion même de Lao-tsé, il se fonde sur l’inaction, il suit 
le principe de ne pas agir. « Si le roi, dit-il, pratique le 
non-agir, le peuple se convertit; s’il reste dans une 
quiétude absolue, le peuple se rectifie de lui-méine : à 
quoi bon donc prêcheriez-vous l’humanité et la justice? 
Vous seriez comme un homme qui battrait le tambour 
pour chercher une brebis égarée. » 

Il est impossible de pousser plus loin l'anéantissement 
de l'autorité. Et ce ne sont pas seulement des mots iso- 
lés, des passages détachés, ce sont les thèses d’une doc- 
trine qui ne recule devant aucun détail, devant aucune 
interpellation, qui ne cesse d’insister sur la nécessité où 
se trouve le sage, * de ne pas bouger, de se taire, parce 
que l'être et le non-être naissent l’un de l’autre, le long 
et le court se donnent mutuellement la forme, le haut et 
le bas montrent réciproquement leur inégalité, les sons de 
la voix s’accordent tout seuls ». En d’autres termes, 
la nature se révèle, marche, se gouverne d'elle-méme, 


Digitized by Google 


288 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

s’instruit toute seule par ses contrastes; elle fait com- 
prendre la beauté par la laideur, le bien par le mal, et 
celui qui veut la remplacer, la gouverner, la réglemen- 
ter, trouble les populations et confond tout. * N’agissez 
pas, dit encore une fois Lao-tsé aux rois, et l’État sera 
bien gouverné; n’exaltez pas les sages, et le peuple ne 
disputera pas; méprisez les biens inutiles, personne ne 
les cherchera; enfin confiez le gouvernement de l’empire 
àceux qui ne le veulent pas. » L’action inutile, l'interven- 
tion des brouillons se trouve ainsi anéantie avec la cause 
première de l’ambition qui multiplie les essais, les 
épreuves, les tortures, les critiques, et surtout les souf- 
frances des nations. « Dans la haute antiquité, dit Lao- 
tsé, le peuple savait à peine qu’il avait des rois (c’est-à- 
dire ils ne pesaient pas sur lui) et ils régnaient avec la 
sagesse de l'inaction. Bientôt on sortit de cette innocence 
primitive, et le peuple, aima ses rois, ensuite il les craignit, 
et enfin il les méprisa. » Notez cette gradation dans le 
mal ; sa première apparition se marque par l’amour; on n’a 
qu’à sortir de l’inaction sous le prétexte de bien faire, et . 
on tombe dans le premier échelon des calamités publi- 
ques, la bolge de la servitude enthousiaste qui conduit 
bientôt à l’oppression, à la crainte des tyrans, et de la 
crainte au mépris, car la tyrannie est impuissante. 

En lutte avec la pédagogie impériale, Lao arrive jus- 
qu’à déclarer que sous de bons administrateurs, le peuple 
s’appauvrit; que sous les administrateurs dépourvus de 
lumières , il devient riche ; que les sages perdent le 
peuple, que les idiots le nourrissent. Il n’accepte des an- 


Digitized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 


289 


ciens empereurs que l’unique principe de l'humilité, au- 
quel il donne encore le sens de l’inaction conseillée 
plutôt aux princes contre l'empereur, qu’à l’empereur 
contre les princes. Qu’ils s’humilient, dit-il; qu’ils 
s’abaissent, comme les fleuves et les mers où se réunis- 
sent toutes les eaux, et ils gagneront les États qui les en- 
tourent. Le plus petit royaume n’a qu’à s’avilir pour 
séduire les peuples que l'orgueil des grands rois fatigue. 
Ce n'est pas l’orgueil, ce n’est pas la force, ce n’est pas 
la conquête qui unit les peuples; tous ces moyens sèment 
la désolation, la détresse, la rébellion; mais l’humilité, 
le laisser faire , l’inaction viennent à bout de tous les 
obstacles. Enfin, par une exagération que le système ren- 
dait inévitable, Lao-tsé exige non-seulement l’ignorauce 
et le désarmement, mais l’absence complète de voyages 
politiques, et il craint l’intervention impériale à tel point 
qu'il dit : « Si un royaume se trouvait en face du mien et 
que les chants des coqs et les aboiements des chiens s’en- 
tendissent de l’un à l’autre, mon peuple arriverait à la 
vieillesse et à la mort avant d’avoir visité le peuple voisin.» 

Proclamé maître des solitaires, Lao-tsé devint, à sa 
mort, le grand Hien, l’ombre formidable de la religion des 
montagnes ; sa métaphysique, en passant dans la tradi- 
tion, s’identifia avec la mythologie; peu à peu le cortège 
des sciences occultes, de la magie, des revenants, le 
transformèrent en une incarnation de dieu; on crut à son 
retour périodique sur la terre pour remonter la machine 
de l'univers, et reculé dans une antiquité cosmique, il 
plana sur le grand océan primordial antérieur à l’ori- 

19 


Digitized by Google 



290 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

ginc dos formes pour opérer des créations et des annihila- 
tions de mondes dans des séries d’èrcs incalculables. 
Mais d’autres souvenirs plus historiques le montrent 
à la tête d’une école de philosophes insouciants de l’opi- 
nion, supérieurs à toutes les affections, et vertueux, 
grâce à leur mépris pour toutes les scènes de la vie, ou 
h leur indifférence pour toutes les lois de l’empire. Parmi 
eux figurent Yang et Me, tous deux de l'État de Sun, 
tous deux en guerre contre l’empire, le premier au nom 
de l'égoïsme qui prenait une forme épicurienne contre les 
préjugés sacrés de l’époque, le second au nom de l’amour 
universel, tourné contre la société, où, suivant lui, le cœur 
se corrompt comme la soie qui, une fois plongée dans 
la teinture, perd sa couleur naturelle. Les titres de ses 
traités sur la vénération pour les morts, sur l’égalité en 
matière de politique, sur la propagation de l’égalité par 
l’amour universel, prouvent assez sa tendance. 

Un conte, au reste très-récent et antidaté, sur Tchuang- 
tsé, montre aussi comment la doctrine de Lao put prendre 
les formes les plus inattendues. On dit que Tchuang- 
tsé rencontra un jour, dans un cimetière, une jeune 
veuve en pleurs, à genoux devant la tombe de son 
mari qu’elle éventait de toutes ses forces. Pourquoi 
faisait-elle jouer son éventail avec tant de rapidité? Elle 
lui avoua que son mari avait exigé d’elle la promesse de 
ne pas se remarier avant que son tombeau ne fut séché; 
et de retour à la maison le philosophe raconta cette his- 
toire à sa troisième femme avec des réflexions assez plai- 
santes pour piquer la dignité de son sexe. Mais bientôt 


Digltized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 291 

Tchuang-tsé mourut; sa femme, imitant la veuve à l’éven- 
tail, amena un bachelier à l'épouser, et fit elle-même les 
frais de la noce; mais, voyant son nouvel époux s’éva- 
nouir au moment d’entrer dans son lit, elle courut frap- 
per de la hache le cercueil de Tchuang-tsé, croyant 
que le cerveau d’un homme mort depuis peu pourrait 
faire cesser l’épilepsie de son époux. Heureusement 
pour Tchuang-tsé, il n’était pas mort : le coup de 
hache le réveilla d’un long assoupissement; la dame se 
pendit de désespoir, et il fit un joyeux carillon en frap- 
pant sur les pots, les plats et les ustensiles qui avaient servi 
au festin. « Les plaisantes funérailles dont tu m'honorais! 
s’écria-t-il; tu me régalais d’un grand coup de hache! Met- 
tons en pièces ces pots et ces plats de terre, ridicules ins- 
truments de ma symphonie.» Aussitôt il éclata de rire, mit 
le feu à la maison et alla rejoindre Lao-tsé, avec lequel il 
passa agréablement le reste de sa vie en voyageant toujours. 

Tandis que Lao-tsé donne à la Chine le dernier mot de 
sa longue histoire et le premier de sa nouvelle liberté, les 
autres parties du monde reçoivent à leur tour la secousse 
de la philosophie; et les Grecs vantent, h la même 
époque, leurs sages, Tlialès, Bias, Solon qui arrive en 
594, et qui abolit les dettes de l’Àltique tout en résistant 
au peuple impatient d'obtenir une nouvelle loi agraire. 
Thaïes, Anaximandre, Anaximène, tous de Milet, cher- 
chent également, de 600 à 550, un principe unique qui 
enfante les dieux et les hommes; mais Pythagore, leur 
contemporain, exerce une telle influence qu’on le dirait 
Lao en personne arrivé à Samos. 


Digitized by Google 



292 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

La liberté, qui conseillait au philosophe chinois de re- 
chercher la solitude, le pousse en Occident à fuirsa patrie. 
Mais comme en Occident le peuple est partout sur pied, et 
on ne saurait s’isoler par le déplacement perpétuel des 
voyages, le philosophe se barricade dans line société mys- 
térieuse d’où sont exclus les profanes. La vie commune de 
ses adeptes, leurs banquets, ne rappellent-ils pas encore 
la loi de Sparte ou de la Chine? Son langage reproduit la 
forme sentencieuse et paradoxale de Lao-tsé et dépasse 
sans cesse le but de propos délibéré pour frapper l'esprit 
des initiés en se dérobant h la foule par la gravité de 
l’énigme. 11 n’est pas moins hardi contre la tradition 
qu'il méprise, ni moins confiant dans l’ordre de l’univers, 
dans ses bonnes dispositions, comme dit Lao, dans son 
harmonie , comme il dit. De même que Lao cherche la 
grande voie qui conduit au salut par la force naturelle 
des contrastes, il étudie l’harmonie, il en sonde les con- 
trastes qui conduisent de l’un au deux, et de leur com- 
binaison à tous les nombres doués de propriétés qui se 
révèlent dans les assonances musicales, coloriés, organi- 
ques de l’univers. Il croit également à la force des 
contrastes, à leurs corrélations, au lien qui lient insépa- 
rable le haut et le bas, la droite et la gauche, le bien et le 
mal. Enfin tous deux plongent dans une même religion et 
croient à la métempsycose : les Bien, les Ken et lesKouei 
du philosophe chinois peuplent de leurs transfigurations 
le monde des pythagoriciens, et conduisent à des cosmo- 
gonies circulaires, à des rhythmes périodiquement répé- 
tés dans la rotation universelle des êtres. Si les accidents 


Digitized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 293 

personnels des deux doctrines varient, si les voyages té- 
nébreux des esprits à travers les corps donnent lieu à une 
poésie mobile, changeante, capricieuse comme les craintes 
et les espérances des hommes, si le calcul des nombres 
et des catégories se présente plus varié, plus riche, plus 
ambitieux eu Occident, le sort des deux écoles reste le 
même, car Lao-tsé s’enfuit, et Pythagore qui, dans un 
État républicain ne peut s’enfuire, succombe avec les 
siens à la colère du peuple. Mais la demi-religion de la 
métempsycose, alliée au mystère des nombres et à 
l’énigme des contrastes, lui survit, et quand plus tard les 
peuples s’agitent pour chercher des rédempteurs, et 
qu’on voit en Chine les disciples de Lao plus puissants 
que jamais, les néopythagoriciens obéissent, en Occident, 
à des chefs miraculeusement doués du don d’ubiquité, 
disposant des forces occultes de la nature, et comme Apol- 
lonius de Thyane, sur le point de devenir dieux. 

D’après les Chinois, la sagesse vient de l’Occident; 
d’après les Grecs, elle vient de l’Orient; et en effet, à 
l’occident de la Chine et à l'orient de la Grèce, l’Inde 
nous offre Kapila, qui est à la fois Pythagore et Lao, ses 
contemporains. Il arrive dans un moment où l'Inde, fa- 
tiguée de sa religion, pleine de pénitences absurdes et de 
sacrifices ruineux, comprend enfin que ce sont là des 
moyens impurs , incapables de sauver complètement les 
dieux eux-mêmes, fondés sur la richesse qui les rend 
inaccessibles au grand nombre, et Kapila prêche la 
nouvelle libération de la science qui conduit encore 
au non -agir du philosophe chinois. Au milieu des 


294 


LA CHINE HANS LE MONDE ANCIEN 


féeries métaphysiques du philosophe indou, on saisit en- 
core celle idée de Lao que c’est à la nature même de 
nous délivrer : semblable au lait, dit-il, qui, sans con- 
naître son action, nourrit le veau, elle nous conduit ît 
nous isoler et à nous délivrer : semblable à une danseuse, 
elle cesse d’agir dès qu’elle a fini son rôle, mais elle a 
montré sa grâce ; elle ne s’expose pas deux fois aux re- 
gards de l’âme, mais elle se révèle, comprenons-la. En- 
tin, comme Lao, Kapila s’exprime par des aphorismes 
à double entente, par des révélations à demi-mot, où les 
fines nuances de son génie laissent deviner une situation 
analogue à celle du philosophe chinois et la nécessité 
du mystère en présence des magiciens du Gange. 

Avec Çakiamouni, qu’on dit son maître, la libération 
philosophique se développe à tel point qu’il nous répugne 
d'en donner une idée en quelques mots. Quelle subtilité 
dans ses conceptions! quelle poésie dans ses mythes! que 
de variété et de couleur dans ses légendes! Jamais on n’a 
plus intimement uni l'art et la science, le délire et la 
raison. l : n volume suffirait à peine à signaler les tableaux 
changeants du philosophe de l’Inde, destiné, comfne Lao 
et Pythagore, à enivrer de sa parole une longue série de 
croyants et de visionnaires. Au bout de cinq siècles, il 
devient à son tour un messie, une incarnation, et les rêves 
rétrospectifs d’un nouveau sacerdoce reculent son exis- 
tence dans le passé de plusieurs millions d’années, et le 
font paraître à de longs intervalles pour renouveler la 
terre d’époque en époque. Mais restons dans le fait, dans 
l’idée de cette époque, et quoique ce soit presque de la 


Digitized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 


295 


barbarie que de traduire en prose tant de poésie, et de 
faire d’un poërae une page de scolaslique, faisons rentrer 
cette féerie de Bouddha dans le cercle de la réalité. 
A quoi se réduit donc la mission de Çakiamouni? à don- 
ner une première secousse à l'édifice de la religion et 
des castes, à fonder une première église de philosophes, 
à prêcher le nirvana, la philosophie du repos, surtout à 
délivrer l’homme de l’épouvantable tyrannie des dieux et 
des prêtres, sans toutefois dépasser la sphère innocente 
et inactive des théories. 11 laisse subsister les castes, la 
tradition, les légendes, les sacrifices, les prières, tout le 
culte, tous les rites, toutes les consécrations; mais il an- 
nonce cette vérité inouïe que même le soudra, l’ouvrier, 
peut s’affranchir de la chaîne des renaissances et s’élever 
au-dessus des dieux. N’est-ce pas la mission de Lao et 
de Pythagore dans un pays où règne la plus hideuse des 
magies, où l’on brûle les veuves, où la plus sotte allité- 
ration des actes de la vie rend impossible le bon sens . 
où la raison doit simuler la folie et où Lao enfin doit s’in- 
cliner devant un fanatisme incurable? 

D’après cette donnée, on devine sa vie et ses lé- 
gendes. 11 naît dans la caste des guerriers en dehors des 
Brahmanes qu'il doit détruire. Il quitte son épouse, la 
belle Gopa, qu’il a conquise en surpassant ses rivaux 
dans la gymnastique, la course, le tir, l’arithmétique, la 
grammaire, la syllogistique. Il n’accepte donc pas la 
société et il se rend chez un brahmane entouré de 
trois cents disciples. Mais peut-il s’y arrêter? Non pas, 
car le brahmane ne lui enseigne pas à tuer le désir. Un 


Digitized by Google 


2% LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

autre brahmane ne sait pas non plus le captiver. « Votre 
voie, lui ditÇakia.ne conduit pas à l’indifférence pour les 
objets du monde, ne conduit pas à l'affranchissement de 
la passion, ne conduit pas à l’empêchement des vicissi- 
tudes de l’être, ne conduit pas au calme, ne conduit pas 
à l’intelligence parfaite, ne conduit pas, en un mot, au 
nirvana. » Quand il quitte ainsi le second brahmane, cinq 
disciples le suivent, mais ils s’en séparent scandalisés dès 
qu’il leur déclare que les austérités sont inutiles, exces- 
sives, terribles ; les dieux eux-mêmes en sont épouvantés. 
Enfin sa doctrine fonde une société semblable à celle de 
Pythagore, une église philosophique avec le noviciat, le 
célibat, les monastères, la confession publique et l’ado- 
ration d’un dieu égal au néant, qui surpasse tous les 
dieux et qui n'admet le culte d’aucune image. Quand il 
meurt, en 543, un premier concile de cinq cents per- 
sonnes recueille ses doctrines, et bientôt des rois, à la 
tête de leurs armées, viendront demander ses reliques. 

L’Égypte répond à la Grèce de Pythagore, à l’Inde de 
Çakiamouni, à la Chine de Lao-tsé avec ses sages mysté- 
rieux que Pythagore visite, qu’Hérodote croit supérieurs 
h ses plus célèbres concitoyens et que Platon vénère. On 
ne sait quels étaient leurs principes à cette époque, ni 
comment ils modifiaient leur ancienne métempsycose, ni 
quels sages entendaient les Grecs dans les temples de 
Thèbes, ni comment leurs mystères s’accordaient avec 
leur religion publique. Les détails nous échappent, mais 
l’humanisation de cette secte n’admet aucun doute, car 
ses nouvelles pensées se trouvent désormais en con- 


Digitized by Google 


LES PHILOSOPHES EN CHINE 


297 


tradiction avec le régime qui élevait les pyramides. 

En 570, le roi qui remporte encore des victoires avec 
les moyens des temps de Sésostris, voit ses troupes se 
révolter et, victime de la fureur populaire, il cède la 
place à Amasis, avec lequel nous tombons, comme 
du haut d’une cataracte, des temps anciens dans l'ère 
nouvelle. Il favorise les dieux de la Grèce, il tolère leurs 
temples, il concourt à la rééducation du temple de Delphes, 
il est l'ami de Polycrate, qui jette sa bague à la mer parce 
qu'il est trop heureux, et de Solon qu’il admire et que 
peut-être il imite. Memphis et Sais lui doivent leurs em- 
bellissements; son règne rend le peuple heureux, et cette 
tolérance pour les Grecs , ce respect pour leurs sages 
n’attestent-ils pas le discrédit des anciens dieux et des 
dangers imminents pour le culte absurde des animaux? 

En 524, la conquête persane tombe comme la foudre 
sur l'Égypte, profane ses tombeaux, outrage ses prêtres 
et ses dieux sans que la terre s’entr’ouvre, et la vieille 
religion Unit ici, en même temps qu'en Chine, la tradition 
des Hia, des Chang et des empereurs héroïques. 

Mais d’où vient le coup qui foudroie l’ancienne Égypte? 
Qui l'a frappé? Qui a dérobé à la philosophie la force 
d’abattre des autels si vénérés? Transportons-nous chez 
les Mèdes, et si cette fois la philosophie n’a pas d’inter- 
prètes chez un peuple muet, où les hommes n’existent 
pas et où l’on ne voit que des armures vivantes, nous 
assistons néanmoins au drame de la philosophie en action, 
qui laisse voir toutes ses phases. 

Voulez-vous la première phase de la préparation 


Digitized by Google 


'298 


LA.: CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


. ou de l’agitation qui menace cet empire h demi assy- 
rien ? Lisez chez Hérodote les songes d’Astyage, qui voit 
son trône menacé par son unique fille Mandane im- 
i patiente de hâter l'heure de sa mort. Ce sont les songes 
agités d'un roi qui oblige ses généraux à manger 
leurs fils sans même leur ôter le commandement des 
armées. Mais il espère qu’en donnant sa fille à l’un des 
, grands de la Perse il se ralliera ce peuple. Nouvelle dé- 
ception ! d’autres songes, une autre agitation lui annon- 
cent que du sein de Mandane sortira une vigne qui couvrira 
toute l’Asie, en d’autres termes, que les Perses renver- 
seront les Mèdeset renouvelleront, à leur profit, l'antique 
domination des Assyriens. Les mages conseillent de 
sacrifier le fils de Mandane. Mais qui touchera à cet 
enfant que le peuple porte dans son sein depuis des 
siècles comme l’enfant vieillard de la Chine? Voilà Cyrus’ 
sauvé à la tête de l’insurrection persane, que personne 
n’arrête : c’en est fait des Mèdes, Babylone tombe sur- 
i prise au milieu de ses fêtes, la Lydie au milieu de l’opu- 
lence; les lois et les satrapies sont renouvelées, Cyrus 
devient la terreur des barbares, un demi-dieu sous des 
formes humaines. Les prophètes des Juifs le célèbrent 
aussi bien que les philosophes de la Grèce. 

Or, le coup qui foudroie l’ancienne Égypte n’est que 
la suite de l’explosion de Cyrus ; Cambyse, fils de Cyrus, 

• ne fait que le continuer, et s’il renverse les divinités de 
l’Égypte, s’il fouille ses tombeaux, s’il soufflette ses 
pontifes, l’Égypte, fatiguée de ses rêves presque assy- 
riens, l’accepte, le dit fils d’une Égyptienne, et on le voit 


Digitized by Google 


LBS PHILOSOPHES EN CHINE 


299 


bientôt épouser sa sœur comme s’il était un Pharaon. 

A l’explosion succède la réaction , au moment où le 
fils deCyrus atteint de folie tombe dans le délire des rois 
qui évoquent les spectres, et on le prendrait pour Saül 
troublé par l’ombre de Samuel et devenu fratricide. Mais 
les révolies éclatent, et cette folie, cette anarchie, l'usur- 
pation du faux Smerdis, le règne des Mages rétabli, cette 
relâche où l’on remet les tributs pendant trois ans, où les 
peuples respirent et se trompent, cette paix, cette liberté 
nouvelle, en un mot celte réaction, s'évanouit quand les 
sept grauds entrent dans le palais et pénètrent jusqu'à la 
chambre où ils trouvent le Mage , trahi par ses femmes, 
couché avec une prostituée de Babylone. Voilà Darius sur 
le trône. 

Dirons-nous que la solution lui échappe? Ses con- 
quêtes, ses expéditions, sa domination, tout annonce 
qu’il achève l’œuvre de Cyrus; ses peuples voient les 
tributs diminués de moitié. Les habitants de Babylone 
révoltés, après avoir massacré leurs femmes, reçoivent 
de ses mains cinquante mille étrangères pour prolonger 
leur existence; tous les ennemis de la Perse visités par 
ses armées, les Scythes attaqués comme les Massagètes 
l’avaient été par Cyrus, enfin les Grecs à moitié envahis, 
déroutés par leurs tyrans, effrayés par les déportations 
en masse, traqués, enlevés des îles comme des bêtes 
fauves, menacés par la plus grande des armées, réduits 
à abandonnner leurs villes, à se défendre par une lutte 
désespérée attestent que la Perse touche à son apogée et 
qu’Astyage , Cyrus , Cambyse ont transmis leur inspi- 


Digitized by Google 


300 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


ralion au fils d’Hystaspe. Veut-on davantage? Zoroastre 
parait pour couronner de sa lumière la grande période de 
la philosophie. 

11 n’est autre que Lao, Bouddha ou Pythagore sous la 
forme traditionnelle des Perses. Dans une monarchie ab- 
solue, pourrait-il être réformateur sans être prince ? 11 des- 
cend donc d’une race royale, entouré de prodiges, il vient 
au monde en riant, et sa vie, à moitié mythique, est un 
long combat contre les enchantements des Mages qui 
veulent le brûler, le fouler aux pieds des taureaux, des 
chevaux, le faire manger par les loups. Mais il échappe 
à tous les pièges, Ortnuzd le protège, et s’il lui refuse 
l’immortalité, c’est seulement pour ne pas lui refuser la 
résurrection et pour qu’il n’ait pas ensuite à lui de- 
mander la mort comme un bienfait. 

Toute sa mission se développe en présence de Darius, 
qu’il veut convertir, étonner par son éloquence, per- 
suader par sas miracles; il ne vise qu’à gagner le roi; 
c’est là la Perse. Est-il élevé, c’est par le roi. Est-il 
calomnié, c’est devant le roi. Doit-il confondre ses accu- 
sateurs par un prodige , il rend au cheval de Darius ses 
jambes. Un brahmane de l’Inde l’appelle-t-il à l’épreuve 
de la discussion, c’est encore devant le roi qu’il accepte 
le défi, et avant que ce bonze prononce un mot il lui 
récite les objections par lesquelles il croyait triompher 
et les réponses qui les détruisent. Enfin, le jour arrive où 
il faut imposer sa religion, ses lois contre l’insurrection 
du Touran, contre son chef Ardjars, qui protège les 
Dews, et c'est au roi qu’il s’adresse, l’encourageant au 


Digitized by Google 



LES PHILOSOPHES EN CHINE 301 

combat. Qu’est-il besoin de prudence? lui dit-il; il faut 
marcher et le Touran succombe. 

Astyage, Cyrus, Cambyse et Darius ont fondé la secte 
de Zoroastre, mis en fuite les magiciens qui adoraient 
les mauvais génies, proclamé enfin le règne d’un Dieu 
unique, égal au temps et sans limites. Ils ont annoncé 
le triomphe d’Ormuzd, qui doit vaincre Arishmane, le 
principe du mal, et donner une solution heureuse aux 
périodes de douze mille ans dont se compose le temps 
limité, le temps qui n’est pas Dieu, le temps qui nous 
crée, nous anime, nous emporte et nous impose la vie et la 
mort. C’est ainsi que sort des mythes antérieurs cet empire 
aux rois absolus, fastueux, jaloux de leurs frères, terribles 
aux grands, supérieurs aux pontifes, toujours flottant 
entre la science et la superstition, pour régner sur un 
sol qui nourrit des tribus errantes, des guerriers indé- 
pendants mêlés à une population sédentaire, dont l’agri- 
culture rivalise avec celle de l’Égypte et de la Chine. 
« Quoique nul pays, dit Malcolm, n’ait subi depuis deux 
mille ans plus de révolutions que le royaume de Perse, il 
n’y en a peut-être aucun qui ait éprouvé moins de chan- 
gements dans ses formes essentielles : le pouvoir du sou- 
verain et des satrapes des temps anciens, la magnificence 
de la cour, les habitudes des peuples, leur division en 
citadins, en tribus militaires et en sauvages nomades, 
l’administration intérieure et jusqu'au système de guerre, 
tout est resté véritablement le même; et les Persans 
ne sont pas dans l’état actuel un peuple très-différent 
de ce qu’ils étaient aux temps de Darius ou de Cosroès. » 


Digitized by Google 



302 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


L’entourage fédéral des Tartares, des Indous, des Grecs, 
des Scythes, des Massagèles les condamnait à la mo- 
narchie absolue protégée par cette cavalerie nomade qui 
combat encore en fuyant. 

Lao-tsé, Çakia-mouni, Cyrus, Amasis et Pylhagore, 
tous contemporains, ménageaient enfin la vie de hommes, 
et donnaient pour la première fois une valeur à la pensée. 
Lao entamait le vieil empire par le non-agir, Çakia- 
mouni les anciennes castes par le Nirvana, Pylhagore 
s’efforcait d’organiser la société par la philosophie, Ama- 
sis était le roi de la plèbe, Cyrus un libérateur contre la 
domination quasi assyrienne des Mèdes; enfin Jérusalem 
respirait, la Grèce s’agitait, le monde allait tomber sous 
la direction des philosophes. 


Digitized by Google 


CHAPITRE VIII 


CONFUCIUS 


Pontife du bon sens Chinois, — il combat la liberté anarchique de 
Lan, — et sc inet h la recherche du meilleur gouvernement , — 
qu’il trouve dans l'autorité paternelle d’un empereur philosophe. — 
Comment il concilie le régne de la philosophie avec son re-peri pour 
l'autorité des anciens. — Son optimisme historique. — 11 rappelle le 
cérémonial de l’ancienne unité. — Il renouvelle le culte des ancêtres. 
— Son influence sur les cent cinquante-cinq Etats de l’empire, — 
Bientôt livrés a la fureur des annexions — et réduits à huit, qu'on 
appelle les royaumes combattants. 

(510) 


Cinquante ans après Lao-tsé, naquit Confucius, le sage 
de la Chine, l’homme qui a exercé la plus profonde in- 
fluence sur sa race, le philosophe le plus respecté au 
milieu de toutes les nations de la terre. Les plus grands 
noms qu’on pourrait placer à côté du sien n’ont joui que 
d’une célébrité d’école, limitée à un petit nombre de' 
peuples, contestée par les religions, ignorée par les lois; 
mais depuis deux mille cinq cents ans, Confucius est le gé- 
nie tutélaire de la Chine, dont on ne pourra plus suivre les 
époques sans prononcer son nom et sans considérer ses 
livres comme la loi souveraine de la nation. 


304 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


Cependant, qu’on ne lui demande pas des prodiges de 
science ou de pénétration. S'il avait donné des théories 
ingénieuses, sondé des mystères inconnus, fait des dé- 
couvertes scientifiques, ou même livré d’un seul coup, 
comme Theuth, toutes les sciences, jamais 300 millions 
d’hommes n’eussent vénéré une spécialité. Tout son mé- 
rite est d’avoir représenté la philosophie sous la forme 
du sens commun ; en sorte que son œuvre, hors de pro- 
portion avec sa capacité, est toute hors de lui dans le 
monde comme celle de Mahomet, qu’on ne pourrait jamais 
deviner dans le Koran s’il n’y avait l’islamisme pour l’ex- 
pliquer. 

Au reste, sa vie, d'une simplicité merveilleuse, est 
connue comme s’il était mort hier; on trouve son tom- 
beau à Lon, sa patrie, comme si on venait de le fermer. 
Pas de miracles, pas de mystères, aucun exploit de 
guerre ou de politique, toujours des événements acces- 
sibles «à l’intelligence la plus vulgaire, des préceptes que 
tout enfant peut comprendre; il est donc facile de définir 
sa mission. 

En premier lieu, il accepte toute la critique de Lao- 
tsé, qui ne se fonde plus sur l’autorité irrationnelle de 
l’empereur, sur la tradition morte des Hia, des Cliang, 
ou des Tchéou, discrédités h jamais par la subdivi- 
sion de la Chine en cent cinquante-cinq États. Il ac- 
cepte également cette confiance suprême par laquelle 
Lao-tsé se livrait à l’ordre universel, certain que la dis- 
corde qui règne dans le monde est savante, et qu’elle tire 
le bien du mal, la vertu du vice, l’harmonie d’une foule 


Digitized by Google 



CONFUCIUS 


305 


de dissonances mystérieuses. Comme le philosophe du 
Ho-nan, il veut conuaitre la raison de l’univers pour 
connaître la raison de l’empire. Mais les rébellions qui se 
sont indéfiniment multipliées, les peuples qui s’agitent 
sans trouver d’issue, l'absence complète de gouverne- 
ment général, l'incertitude universelle des princes, lui 
défendent de s’en tenir à l’inaction de son devancier et 
de laisser passer tous les désordres avec le lointain espoir 
que par contre-coup les peuples arriveront à se gouver- 
ner sagement. Il ne voit pas ce qui pourrait les con- 
duire d’eux-mêmes au bien sous le fléau des calamités 
publiques. Pourquoi la vertu jaillirait- elle du vice, 
comme le haut du bas ou la gauche de la droite? Et 
d ailleurs comment les catégories créent-elles le monde? 
Quelle déduction nous assure que l’harmonie sort né- 
cessairement de la discorde universelle? Confucius ad- 
mire la métaphysique de son prédécesseur, mais suivant 
lui elle ne justifie pas l'inaction. « Je sais, dit -il, 
qu’on prend les poissons à l’hameçon, les quadrupèdes 
avec des filets, les oiseaux à coups de flèche; quant au 
dragon, je ne sais pas comment il s’élève dans les 
nuages jusqu’au ciel. J’ai vu aujourd’hui Lao-tsé, il 
ressemble au dragon. » Quant à lui, il demande à rester 
sur la terre. 

Puisqu’il faut un gouvernement, et que l’anarchie 
croissante l’invoque, il commence par chercher qui doit 
gouverner. La nature le doit dire, non pas par les vides 
contrastes où plongent les origines insondables de l’u- 
nivers, mais par les suggestions les plus patentes de la 

ÏO 


Digitized by Cïoogle 



306 


LA CHINE DANS I.E MONDE ANCIEN 


raison. Elle soumet la famille au père et à la mère, les 
hommes médiocres aux plus capables, la société à celui 
qui surpasse les autres par le mérite. Elle veut donc 
que le mérite règne, que le sage gouverne : car, d’a- 
près les paroles du philosophe, il est plus homme que 
ses semblables. « Sa vertu corrigera sa personne, et 
sa personne étant corrigée, sa famille sera ensuite bien 
dirigée, le royaume se trouvera ensuite bien gouverné, 
et le monde jouira enfin de la paix et de la bonne 
harmonie. » 11 s’agit donc de donner le gouvernement du 
monde à la raison, et de faire régner la philosophie. 

C’est plus qu’un plan, plus qu’un projet politique né- 
cessairement livré à des conditions accidentelles ou à des 
combinaisons éphémères; c’est une injonction à la fois 
naturelle et incendiaire contre le règne des armées funeste 
aux multitudes, contre le règne de la force qui ne dure 
pas, contre le règne de l’empereur tel qu’il existe avec 
ses choix aveuglément héréditaires, enfin contre les 
princes de l’anarchie, tous à la merci des batailles et des 
émeutes. 

Confucius attaque tout le passé de l’empire. Mais 
puisque la raison liait dans la société, il se résigne à la 
suivre dansla tradition : si la tradition la condamnait, quel 
espoir resterait-il aux sages? Quel homme pourrait en- 
traîner le genre humain hors de sa route? De là, Confu- 
cius se fait apologiste, interprète de la tradition; c’est 
lui qui réunit les Kings, livres canoniques, qui les com- 
mente, rappelle l’antique sagesse et montre Yao, Chnn, 
Yu, Tching-tang, Vou-vang comme des hommes véné- 


Digitized by Google 


CONFUCIUS 


307 


rables. Fondateurs de la Chine, chefs des dynasties, ils 
ont été les élus de la nature dans un moment donné de 
l'histoire du monde, et les princes doivent les imiter, 
les peuples les célébrer, la philosophie les considérer 
comme les représentants de la raison qui se fait jour à 
travers les dynasties dégénérées. 

Entre les mains de Confucius, l’histoire devient ainsi 
une philosophie ; on voudrait presque lui donner le 
nom de religion pour indiquer le sentiment qu’elle ins- 
pire. Elle suppose sans cesse chez lui que l’ordre triomphe 
jusqu’à identifier les vertus individuelles des chefs avec 
leurs vertus politiques, jusqu’à supposer que l’empereur 
soit responsable de tous les crimes que l’on commet 
dans l’empire, jusqu’à donner le ton de la légende à la 
narration des événements régis par la plus terrible fata- 
lité. Mais ces exagérations n’altèrent pas les faits ; sans 
danger pour la science, elles détruisent cette folle sa- 
gesse qui subordonnait aux astres toutes les actions des 
hommes. Elle disparait tellement que les éclipses cessent 
de donner une date aux événements. 

D’accord avec la tradition, Confuciiis en perfectionne 
toutes les forces, l’éloquence qui entraîne, la musique 
qui inspire, la poésie qui donne le verbe à l’esprit, la 
gymnastique qui fortifie le corps : tous les arts, toutes 
les industries que les solitaires dédaignaient et que Lao- 
tsé laissait naître, s’éteindre et renaître autour de lui au 
hasard, forment enfin une partie de la sagesse chinoise. 
Le grand philosophe ne néglige ni l’arithmétique, ni la 
calligraphie, ni l'escrime, ni l’art de conduire les chars, 



308 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


et il s'attaciie surtout à suivre scrupuleusement le céré- 
monial, si profondément identifié avec la grandeur de 
l’ancienne unité. Il lui consacre le Li-ki, l’étudie dans ses 
moindres détails; pour rien au monde il ne voudrait man- 
quer une révérence, ou prendre le pas sur un supérieur, 
ou accepter un honneur déplacé. Suivant lui, le rite social 
dit tout, explique tout, indique à chaque homme sa place, 
à chaque fonctionnaire ses devoirs, h chaque famille sa 
hiérarchie intérieure, 5 chaque situation sa solution, et 
à chaque liberté, cette inviolabilité que le soldat trouve 
au milieu de l’obéissance la plus aveugle quand il suit sa 
consigne. 

Les habits, les festins, les exercices, les examens, les 
mariages, l’éducation, la cour, le foyer domestique, Con- 
fucius soumet tout à d’innombrables cérémonies qu’on 
avait oubliées avec l’unité de l’empire, mais qui reçoivent 
de lui le sens de la monarchie relevée par la raison. 

Semblables h la parole qui révèle la pensée, elles 
ont pour lui une telle importance, qu’accablé d’éloges, 
il se borne à répondre : Dites seulement que je sais un 
peu de musique ét que je tâche de ne manquer à aucun 
rite. 

Mais quel est le plus grand des rites? Ce u’est pas ce- 
lui qui honore le père comme un empereur, ce n’est pas 
celui qui honore l’empereur lui-méme comme le trait 
d’union entre le ciel et la terre : c’est le rite des ancêtres 
qui nous déclare fils d’une même tradition, tous soumis à 
l’autorité paternelle des morts, tous protégés par le tra- 
vail de uos devanciers, leurs disciples dans les arts, 


Digitized by Google 



CONFUCIUS 


309 


dans la science, dans les lois, dans le gouvernement, et 
Confucius l’arrache à l’incurie des temps révolutionnaires, 
où le présent fait oublier le passé, et il consacre trois ans 
de deuil à la mort de sa mère, sans toutefois rompre le 
silence en présence du tombeau pour parler de la vie à 
venir. 

Son mutisme prémédité sur les génies de l’air, les re- 
venants de la métempsycose et l’action du Chang-ti 
donne un air solennel à toute sa doctrine comme si l’ab- 
sence de mythes y devenait un mystère. Bien plus, dans 
le Li-ki il lutte contre la pression d’une mythologie prête 
à éclater à la moindre concession. Il est vrai qu’on se de- 
mande si ce livre est réellement sou œuvre, si sa main 
ne s’y montre pas défaillante, s’il ne se laisse pas égarer 
par des puérilités, s’il ne s'occupe pas quelquefois de 
plates cérémonies, s’il n’y mêle pas souvent l’allégorie, le 
calembour et le mysticisme, s’il n’y a pas trop de pêle- 
mêle dans ses chapitres, trop d’artifices dans ses théories 
et même trop de religion dans ses pages. Au chapitre m 
il admet les sacrifices de l'empereur au ciel et à la terre, 
des princes aux dieux tutélaires, des fonctionnaires de 
troisième ordre aux dieux domestiques; ces sacrifices 
supposent qu’on invoque quelque chose, et l'invoca- 
tion laisse supposer à son tour qu’on peut obtenir des 
faveurs. A chaque instant le Li-ki parle des cinq dieux 
domestiques; au chapitre ix il distingue les esprits des 
lieux élevés de ceux des lieux bas; au chapitre xvm il est 
dit qu’on sacrifie à celui qui a publié de bonnes lois pour 
le peuple, à celui qui est mort victime de son culte pour 



310 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


le salut public, à celui qui a enduré beaucoup de fatigue 
pour la pacification de l’empire, h celui qui a empêché 
une grande calamité, à celui qui a pu obvier à de grands 
malheurs. Ces sacrifices se réduiraient-ils à de vaiues cé- 
rémonies? — Puisqu’il y a des génies, il peut y avoir des 
âmes détachées des corps; et d’après le chapitre vin le 
sacrifice aux ancêtres se fait par l’entremise du devin qui 
commence par leur annoncer l’ardente piété de leur des- 
cendants, et finit par se tourner vers la famille comme 
s'il avait entendu la voix des aïeux en lui promettant de 
la récompenser par toutes sortes de prospérités. On pour- 
rait en déduire que les âmes sont évoquées, qu’elles 
font des promesses, qu’elles peuvent les tenir. Enfin il 
est hors de doute que la tortue sert aux divinations, la 
plante kia h jeter des sorts, et que le premier chapitre 
de l’ouvrage conseille de consulter les esprits. Confucius 
croirait-il donc aux puissances surnaturelles? Cette de- 
mande peut se répéter à propos du Chou-king et des 
autres livres où la concordance entre les lois de la nature 
et celles de la morale touche au prodige, où la vertu ne 
reste jamais sans récompense, où le vice reçoit toujours 
sa punition , où des événements fortuits se présentent 
souvent comme des avertissements du ciel, et où il ar- 
rive même que le philosophe annonce une fois miracu- 
leusement l'incendie d’un palais royal. Dans les odes du 
Chi-king les esprits vivent, écoulent, agissent; partout 
les morts eux-mêmes conservent une demi-existence, 
partout on laisse passer la divination, dont rien n’arréte 
les divagations dans le monde invisible. 


Digitized by Google 



CONFUCIUS 


311 


Mais Confucius parle à la Chine du sixième siècle, c'est- 
à-dire à une race qui a été gagnée à la magie des solitaires, 
que la métempsycose a emportée dans ses cercles capri- 
cieux, et réformateur contre une liberté de six cent 
vingt- cinq ans, représentant d’une révolution vis- 
à-vis des solitaires, son mérite est de lutter dans la 
mesure du bon sens, de marcher avec la science et avec 
le peuple , de conduire la première jusqu’au bord des 
précipices d’où l’on découvre les abîmes de la supersti- 
tion sans y tomber, et d’imposer à la multitude par un 
silence qui est tout un enseignement parce qu’il est 
forcé. Il brûle donc un grain d’encens sur les autels du 
Chang-ti et devant les images des morts; il croit à une 
divination mystérieuse comme la musique qui agite le 
pensée avant qu’elle puisse trouver la parole; mais à 
l'instant où l’attention se recueille et où les interrogations 
se présentent en foule, il se tait, il reste dans le monde 
matériel. Un mot de plus trahirait la science, un mot de 
moins abandonnerait le peuple à lui-même : le grand 
homme reste ainsi à la nation tout entière pour un ave- 
uir indéterminé où les commentateurs trouveront dans 
ses livres les hardiesses nécessaires au milieu de toutes 
les vicissitudes possibles. 

Une dernière observation. La biographie de Confucius 
est la vie , non pas d’un savant , d’un ministre , d’un 
capitaine, d’un homme consacré à une spécialité, d’une 
capacité appelée à des fonctions déterminées, mais de 
l'homme le plus humain de tous, le plus plongé dans le 
milieu de la tradition, le mieux consacré au triomphe de 



312 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

la raison, an règne naturel de la philosophie sur la terre. Il 
n’est donc pas fils d’un paysan comme Lao, mais d’un man- 
darin issu d'une famille royale. Loin de chercher la solitude 
à dix-neuf ans, il préside déjà aux achats et aux ventes du 
marché; bientôt il est inspecteur des champs et des trou- 
peaux, plus tard il donne des conseils aux rois; il leur 
propose des réformes, il fréquente les cours de Lou, Yen, 
Tsi, Tchen, Ouei; pendant quatorze ans il voyage sans 
cesse d’une cour à l’autre; de retour dans sa patrie, il y 
accepte une charge assez humble; partout il exerce un 
apostolat administratif; il vit au milieu de la foule; il 
s’explique par des exemples, par des paraboles, par des 
métaphores où le moindre incident lui sert à proclamer 
une vérité, à conduire la multitude du fait particulier à 
la loi générale ; et à la fin on le voit dans sa maison trans- 
formée en un lycée, entouré de douze disciples, donnant 
son enseignement à trois mille élèves qui fraternisent 
avec d’innombrables adeptes désormais disséminés dans 
tous les États de l’empire. 

Sa mort, arrivée en 479, fut considérée comme une ca- 
lamité publique, mais bientôt sa renommée grandit, chaque 
année, avec le nombre de ses disciples qui portèrent son 
enseignement de ville en ville, et ses plaintes sur la dé- 
chéance de l’empire, sur la division des peuples, sur l'ur- 
gence de ranimer l’ancienne autorité, les forcèrent à 
dicter les préceptes d’une réforme générale au nom de 
la raison, si bien que les princes et les peuples, obéissant 
soudainement à sa voix, arrêtèrent le fractionnement, se 
mirent à la recherche de l’unité. En 484, l’État de Song 


Digitized by Google 



OONFDCIüS 


313 


absorbe celui de Tsao; eu 473, la domination de Yu-Yuei 
s’étend à Ou, dont le prince se tue; en 447, l’Élatde 
Tcliéou subjugue la principauté de Tsai; deux ans plus 
tard, il impose son joug à Ki; en 431, l'État de Kiou 
toit la fin de sa dynastie; en 375, c’est la fin de celle de 
Tching; la Chine, à cette époque, n’a plus que les huit 
États de Tsin, Tchéou, Yen, Ouei, Han, Tchao, Tsi et 
Lou. Près de cent quarante-sept États disparaissent ainsi 
en cent vingt-cinq ans. 

11 est impossible de découvrir un mouvement politique 
plus marqué, plus accentué, plus rapide, et sa régularité 
nous force à le considérer comme l’effet d’un plan unique 
qu’on explique aisément par une hypothèse arithmétique. 
Supposons la Chine primitive divisée en 3,000 lots de 
terres, dont 1,500 livrés à l’empereur, 1 ,500 au peuple. 
Si le peuple veut s’étendre, il remplacera l’empereur par 
deux princes qui se contenteront de 1,400 lots, et il en 
gagnera 100; s’il veut s’arrondir davantage, il substi- 
tuera aux deux princes quatre nouveaux chefs qui seront 
heureux d’avoir 1,300 lots en lui en laissant encore 100. 
Continuons la progression : huit princes à 1,200 lots 
en laisseront libres encore 100 ; doublés encore jusqu'à 
16, à 32, à 64, ils abandonneront aisément au peuple 
d’autres centaines de lots, et, portés à 155, ils gar- 
deront en tout, par exemple, 930 lots, c’est-à-dire 6 cha- 
cun, tandis que le peuple aura ajouté 670 lots aux 1,500 
primitifs. C’est, comme on voit, l’histoire du fractionne- 
ment depuis 1122 jusqu’à Confucius. 

Mais enfin arrivera l'instant où les princes ne sau- 


314 


LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


raient proposer un plus grand rabais sans congédier 
l’armée , les employés , et sans rendre impossible le 
gouvernement. Comment le peuple s’avancera-t-il alors? 
Forcément en renversant le mécanisme de la révolution 
pour diminuer le nombre des princes. S’il en sacrifie 53, 
en copartageant leurs terres avec les 100 qui restent, 
non-seulement il s’emparera, s’il veut, de 130 lots, mais 
les cent seigneurs survivants, au lieu de (3 lots chacun, eu 
auront 8. S’il en jette encore 30 dans le gouffre des fu- 
sions, les 50 qui le secondent pourront jouir chacun de 
12 lots en lui livrant la proie de 200 lots; s’il supprime 
encore 25 dynasties inutiles, si successivement il en dé- 
truit encore plus de la moitié, réduisant la Chine à 
8 États, toute famille régnante pourra posséder un apa- 
nage de 25 lots, et la part du peuple portée h 2,800 sera 
celle du lion. 

C’est ainsi que la Chine, d’abord décomposée, se re- 
composa soudainement avec la fureur des annexions. 
Que la proie à partager fût en lots ou en argent, que ses 
valeurs concentrées fussent matérielles ou immatérielles, 
que la simplification se fit pour réduire des parcs immenses 
ou pour désarmer des dynasties incorrigibles, ou pour 
faire cesser des dilapidations barbares, ou pour se dé- 
charger du poids de guerres trop onéreuses, ou pour 
suivre des princes révolutionnaires; qu’elle se réalisât par 
la sédition, par la trahison, à travers tous les hasards de 
la guerre et des méprises, l’effet était le même. Et les 
disciples de Confucius parcouraient tous les États, prê- 
chant l'annexion, offrant la Chine aux meilleurs princes, 


Digitized by Google 



CONFUCIUS 


315 


menaçant les familles ineptes, dans la persuasion que le 
roi le plus humain serait le plus puissant, que le plus 
humble serait acclamé par tous les peuples, qu’en bien 
gouvernant son État il les réduirait sans y songer et les 
subjuguerait sans coup férir. La rébellion élevait les 
philosophes, les multipliait; les rois, terrifiés, les appe- 
laient, les écoutaient à genoux, se les disputaient. Toutes 
les fois qu’il s'agissait d’une crise, d’une guerre, d'une 
ligue, d’une contre-ligue, on les voyait paraître comme 
les pontifes de l’inconnu, et leur doctrine, en apparence 
vulgaire, réduite h des conseils prosaïques, à des maximes 
banales, à des discours fastidieux, qui prêchaient la jus- 
tice, la modération, la vertu, une morale indéterminée 
commune à tous les temps, à tous les fieux, et par elle- 
même incapable de décider la moindre mesure (car à la 
modération s’oppose la fermeté, à la justice l’équité, à 
la sévérité la clémence, et rien ne jaillit de ces vides an- 
tithèses), prenait tout à coup un sens incendiaire dans un 
océan de rébellions où elle montrait au loin la raison 
comme' le port du salut. Il fallut enfin les suivre. Les 
huit États entrent, en 402, dans la phase qui s’appelle des 
royaumes combattants, et leur rivalité était si flagrante, 
leur expansion si inévitable, qu’ils se reformèrent presque 
tous en même temps : le royaume de Tchéou en 381, ce- 
lui de Tsiu en 373, l’État de Tching dans la même an- 
née, Tsi changeait de dynastie en 391, Tçine se scindait 
en trois États en 376. On ne connaît aucune révolution ni à 
Lou ni à Ouei; mais le premier État n’en marque jamais, 
le second donne les ministres des réformes à Tsin et à 



Digitized by Google 


316 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Tchéou; il ne cesse d’être civilisé, influent; il est un 
centre de philosophie et de liberté. Il faut donc conclure 
que les coups d'Élat, les révolutions, les ministres excep- 
tionnels inaugurent partout, sous la date moyenne de 375, 
une grande réforme, et jusqu’eu 250, pendant cent 
vingt-cinq ans, les huit royaumes subsistent sans qu’au- 
cun d’eux cède aux fusions auparavant si précipitées. On 
conçoit dès lors la vénération du Céleste Empire pour le 
philosophe qui a su arrêter le mécanisme du fractionne- 
ment et activer h sa place celui de la recomposition. 


Digitized by Goggk' 


CHAPITRE IX 


CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES 


Explosion persane des temps de Xcrxès. — Explosion grecque des 
temps de Périclès. — Socrate appelé & jouer le rôle de Confucius. 
— Semblable au philosophe chinois, — il interprète la morale na- 
turelle, — il ne donne aucun système ; — il s'explique par le dia- 
logue; — mais sa subtilité, — son martyre, — sa lutte avec les 
sophi tes prennent au rebours le Céleste Empire. 


( 510 ) 


Après avoir vu la philosophie et l’inaction de Lao-tsé 
chez tous les peuples, nous assistons maintenant au 
spectacle de la doctrine de Confucius, de la philosophie 
en action s'étendant également h travers l’hémisphère 
indo-européen. Celte fois l’histoire s’éclaircit, et il suf- 
fit de lire ses nombreux documents pour retrouver les 
dates chinoises partout. 

En 510 nous avons à la Chine la propagande de 
Confucius, et nous disons exactement en 510, parce qu'il 
naît en 550 et que, suivant lui, avant l'âge de quarante ans 
l’homme n’exerce aucune influence publique. Or, dans la 



Digitized by Google 


318 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


même année, la Perse, fortifiée par le gouvernement de 
Darius et par la doctrine de Zoroastre, pousse Xerxès 
à demander l'empire du monde. De là encore, dans 
cette même année, les Hellènes menacés, envahis par les 
armées du grand roi se réunissent, chassent de leurs 
villes les tyrans soutenus par l’ennemi et remportent en- 
suite les trois grandes victoires de Salamine, Platée et 
Marathon. A ces trente ans de guerre et d'efTerves- 
cence intérieure succède l’explosion contre l’hégémonie 
Spartiate et les lois patriciennes, cl l’hégémonie passe 
aux Athéniens, qui ont porté le poids de la guerre. Ils 
ont abandonné leurs maisons pour monter sur les cent 
quatre-vingts navires de la république, ils ont dispersé 
leurs femmes chez leurs alliées; sans terre ni eau ils 
ont remporté la victoire de Salamine avec Thémistocle, 
celle de Marathon avec Miltiade, et désormais leurs 
hommes parlent une langue si nouvelle, si imprévue que 
les idées de l’ancien temps disparaissent, honteuses de- 
vant ses enchantements. 

C’en est fait de cette Sparte, si jalouse qu’elle contes- 
tait à Athènes le droit de relever ses murs, si barbare 
qu’elle ne permettait à aucun Grec de séjourner dans ses 
murs, si cruelle quelle égorgeait ses esclaves par calcul, 
si égyptienne qu’elle restait sans artistes, sans orateurs, 
sans poètes, et que Pausanias, son roi, songeait déjà à se 
rallier aux Perses. Les patriciens les regrettaient, mais la 
haine des multitudes contre le passé s’exaltait tellement 
que, inquiètes, méfiantes, ombrageuses, elles jetaient les 
meilleurs de leurs chefs en exil chez l’ennemi, par cela 


Digilized by Google 



CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES 


319 


seul qu’on cessait de les comprendre. En attendant, l’ostra- 
cisme contre les grandeurs inutiles frayait la route aux 
grandeurs nécessaires à continuer la guerre persane sur le 
sol même de la patrie contre les gouvernements protégés 
par le grand roi, contre les tyrans attardés , contre les 
sénats qui pactisaient avec l’étranger, et Périclès impro- 
visait eet empire athénien où la simplification incendiaire 
des Chinois prenait les formes de l’art hellénique. 

Athènes, Samos, Cyrène, Milet, Abdère, Elée repro- 
duisaient ainsi avec la liberté républicaine les scènes de 
Tsi, Lou, Ouei, des États de l'extrême Orient. Faute de 
princes on voyait les philosophes dans les rues, sur les 
places, liés avec les premiers représentants des républi- 
ques, applaudis par le peuple en haine de la Grèce patri- 
cienne. Les uns voyageaient de ville en ville expliquant 
l’origine du monde sans tenir compte des théogonies, 
les autres riaient ou pleuraient en considérant la folie 
des mortels, d'autres encore défendaient et combattaient 
en même temps toutes les lois, tous les dogmes, et, au 
milieu de cette confusion, paraissait Socrate, le Confu- 
cius de l’Occident, le père de tous les systèmes posté- 
rieurs qui relèvent de son enseignement h ce point que 
pas un ne se dérobe à son influence. Qu’on prenne tous 
les historiens de la philosophie quelles que soient leurs 
doctrines ou leurs préoccupations, ils disent que Platon, 
Aristote, les stoïciens, les épicuriens, les néoplatoniciens 
sont ses disciples, et quand la philosophie renaît dans le 
monde moderne qui peut l’oublier? 

Mais d’où lui vient cette gloire sans tache? De ce qu’il 


D 



320 ; LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

n'est pas l’homme d’une théorie ou d’un système arrêté, 
mais' l’interprète de la raison, qu'il fait, à l'imitation de 
Confucius, descendre du ciel pour interpeller toutes les 
opinions au point de vue de notre destinée sur la terre. 
Peu lui importent les grandes conceptions sur l’origine 
de l’univers, qu’il vienne de l’eau, de l’air, du feu, qu'il 
soit une combinaison d’atomes ou une création numé- 
rique •, il veut l’interroger à son point de vue et le con- 
naître pour l’exploiter ensuite h son profil. Afin que la 
guerre au passé soit complète, il va jusqu’à se déclarer 
ignorant, mais intéressé à ne pas se tromper et à com- 
battre toute erreur comme un fantôme capable de l'éga- 
rer. Que si on prétend en savoir plus que lui et l’éclai- 
rer, il en est heureux, mais que son maitre y prenne 
garde, car il parle à un homme d’action, et une faute 
serait sa ruine. 

A l’exemple de Confucius, il écoute donc la voix de la 
nature qui révèle les lois morales. Or la morale ne se 
laisse ni expliquer, ni régler, ni emprisonner par la ri- 
gueur des déductions ; elle se manifeste par l’exemple, 
par la vie, par la parole identifiée à l’action. Si on 
voulait inculquer l’amour et le respect au père et à la 
mère en vertu d’une prémisse, ou ne trouverait aucune 
liaison entre l'acte de la génération et le phénomène de 
la piété filiale. Votre père, votre mère ont-ils pensé à 
vous? ont-ils voulu vous engendrer? Vous connaissaient - 
ils avant de vous mettre au monde? Étaieul-ils libres de 
résister à leurs penchants mystérieux? Sont-ils respon- 
sables d’un instinct qu’ils ne se sont pas donné? Nous dire 


Digitized by Google 



CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES Îi21 

d’être reconnaissant pour l’éducation qu’il nous ont donnée 
n’est-ce pas encore signaler sans preuves la toute-puis- 
sance d’une loi indiscutable? Ce même raisonnement 
s’applique à tous ses devoirs, ils sont ou ils ne sont 
pas. Quoi qu’on en dise, la jurisprudence elle-même peut 
se mesurer dans les actes extérieurs de la liberté, car 
ils s’excluent mutuellement, mais la liberté elle-même 
descend du ciel , sans qu'on puisse deviner de quelle 
manière elle nous donne l’orgueil des anges déchus. 
Socrate s’efforce de la susciter en nous par des interro- 
gations, de nous aider quand nous voulons entendre sa 
voix, et il se compare à la sage-femme qui aide la 
mère au moment où l’enfant doit paraître. C’est ainsi 
qu’il révèle, comme Confucius, la morale naturelle sans 
origine et sans mystère, abstraction faite du ciel et des 
enfers, sans souci des nombres et des catégories et se bor- 
nant à honorer le dieu responsable de l’ordre universel. 
Libre à la foule de l’invoquer à sa manière, de l’entourer 
d’esprits, de le rapprocher de la terre, de lui donner un 
cortège de cérémonies, d’évocations et d’enchantements, 
de le supposer l’auteur des famines, des inondations. 
Pour lui il n’est que le principe de la finalité incontes- 
table, qui rend la vertu utile, le crime nuisible, la famille 
nécessaire, la société indispensable, la patrie inviolable. 

De même que Confucius, Socrate se laisse résumer en 
peu de mots. Quand on a dit que sa morale est pure, 
qu’elle se dégage de toute superstition, de toute religion 
locale , de toute tradition nationale , quand on a ajouté 
qu’avec lui la raison donne une parole impérative au 

3t 


Digitized by'Googte 



22*2 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


sentiment, qu’elle montre l’utilité de la vertu, la néces- 
sité de la justice, les calamités qui accablent l'homme 
révolté contre l’ordre naturel, le néant de ses prétendus 
succès, la force des choses qui conseille de préférer le 
supplia* accidentel de l’homme vertueux au triomphe 
éphémère du criminel, si on veut donner une exposition 
plus longue de sa doctrine les paroles manquent, tandis 
qu’on peut consacrer de longs volumes à Platon, à Aris- 
tote, à Zénon, à tous ses disciples. 

C’est que son interrogation , toujours naturelle, s'ar- 
rête à l’instant où l'on voudrait la continuer pour raf- 
finer la réponse. Uù placerons-nous, par exemple, le 
bonheur, si ardemment poursuivi par Socrate? Est-ce 
dans le plaisir du moment , ou dans l’intérêt bien en- 
tendu, ou dans notre propre opinion capable de mépri- 
ser tous les biens de la terre? Où est le bonheur du 
martyr de la vertu? Esl-il protégé par le ciel? Le ciel 
est-il sur la terre, ou dans l’Olympe, ou dans le néant du 
tombeau? Est-il urgent de se délivrer de la crainte des 
dieux, ou faut-il l’inculquer comme un principe de salut? 
Et s’il y a des dieux, comment disposent-ils de notre 
destinée? Faut-il invoquer les divinités d’Homère ou 
quelque divinité inconnue qui se dérobe mieux aux traits 
de la critique? Socrate ne répond pas, et c’est là son 
mérite; s’il répondait, il serait Épicure ou Zénon, scep- 
tique ou croyant, chrétien ou païen, il ne serait plus le 
maître à tous, l’homme qui a posé la pierre d’un édifice 
qu’on ne peut ni abandonner ni achever. 

Révélateur de la morale sans théories et sans supersti- 


Digitized by Googl 



CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES 


323 


tiens, Confucius ne s’expliquait que par l’exemple, par 
l’action, par des actes qui frappaient les yeux, qui dé- 
concertaient les esprits rebelles, qui surprenaient le monde 
à la merci des magiciens. Le roi d’Oueï voulut un jour le 
montrer comme une curiosité à sa concubine: le philo- 
sophe se renferma dans le cérémonial, il resta dans la 
cour, et quand il entendit par le tintement des sonnettes 
que la maîtresse du roi allait le regarder, il se prosterna 
devant elle comme si elle était le roi. qui vit ainsi sa dignité 
avilie. Dans une entrevue, le roi de Tsi insultait le roi 
de Lou, en faisant jouer devant lui une pièce qui rappe- 
lait la lubricité d’une reine de sa famille ; Confucius, 
ministre de Lou, fit décapiter sur-le-champ les deux pre- 
miers acteurs, parce qu’ils insultaient, dit-il, la majesté 
des deux rois, qui ne pouvaient ni ordonner ni voir pa- 
reille représentation. Un philosophe au désespoir était 
sur le point de se tuer : il l’arrêtait, le consolait et lui ap- 
prenait que la sagesse doit être supérieure aux hasards 
de la vie. Au reste, un fleuve qui coule, un seau qui 
puise de l’eau dans un puits, la demande timide ou in- 
discrète d’un disciple, tout lui sert de point de départ, et, 
par la méthode de l’exemple , il évite la démonstration 
et il semble enseigner ce qu’on sait déjà. C’est ainsi que 
Socrate vit en public, qu’il enseigne en causant, que le 
dialogue est son arme. Un dévot qui porte une offrande 
au temple pour se dispenser d’être probe; Alcibiade qui 
cherche le bonheur dans le plaisir; un sophiste qui joue 
sur les antithèses pour démontrer que tout ce qui est 
utile est juste; un patriote armé jusqu’aux dents qui croit 



324 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

la patrie invulnérable parce qu’elle possède d'admirables 
armuriers, sans songer qu’ils fournissent des épées aux 
deux partis qui la déchirent : voilà les scènes de la vie de 
Socrate. Qu’on le suppose taciturne, renfermé chez lui 
ou errant de ville en ville pour échapper à tous les regards, 
on pourra dire, comme Confucius des solitaires, qu'il n’est 
sage que pour lui, qu’il répète l’histoire de Pythagore, 
qu’il manque à la mission de le venger, en infligeant au 
peuple l’utile punition de connaître ses torts dans son 
propre intérêt. 

Il serait facile de multiplier les ressemblances entre le 
philosophe de la Grèce et celui de la Chine, mais les dif- 
férences intéressent davantage, car elles tiennent aux con- 
trastes entre les deux régions opposées. Par une première 
différence, Socrate, né au milieu des républiques, prêche 
une morale qui élève le citoyen, et, loin de s’adresser aux 
princes avec le cérémonial de la monarchie, pas un mot 
chez lui n’inculque l’humilité; s’il écoute la voix de la 
nature, il souffre qu’à la Chine elle parle très-haut dans 
la famille, mais il l’écoute avant tout quand elle inspire 
les citoyens, quand elle impose le niveau de l’égalité à 
tous les hommes, quand elle choisit ses chefs naturels 
par la libre voix de l’élection ; quand elle confie le gou- 
vernement de la république, non pas à un père impos- 
sible, mais aux meilleurs citoyens. 

Aux prises avec la mythologie qu’exploitent les sophistes 
et qui provoque l’objection poétique et raffinée, Socrate ne 
peut se contenter de l'exposition paternelle et positive de 
Confucius. Ses adversaires l’obligent à mieux connaître les 


Digitized by Google 



CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES 


325 


mystères de la discussion, à mieux aiguiser l'ironie de 
son interrogation , à mieux explorer les faux-fuyants de 
la polémique, qui trouve autant de détours que l’esprit 
humain découvre de théories pour échapper à l'étreinte 
de la nature. Et l’interrogation de Socrate est si pro- 
fonde, qu’elle engendre bientôt la dialectique de Platon, 
le syllogisme d’Aristote, le dilemme de Zénon, la des- 
cription d’Épicure, enfin la merveilleuse analyse de l’Oc- 
cident, tandis que la Chine reste à l'enfance de la parole. 

Par une différence encore plus profonde, Confucius, 
protégé par une tradition scientifique et régnante, est 
toujours magistrat, homme de cour, professeur; ses dis- 
ciples ne cessent de représenter le gouvernement, de 
prêcher l’empire; aucune proscription ne les frappe, hor- 
mis les malheurs inséparables de la fortune des théories. 
Mais le philosophe d'Occident, opprimé par la mythologie 
régnante et par les fantômes du sanctuaire, doit ses succès 
à des équivoques, ses triomphes ît une surprise bien- 
tôt expiée par la grande catastrophe de sa mort, que 
l’Europe sent encore aujourd'hui comme au moment où 
l’aréopage prononçait son arrêt. Car, pendant de longs 
siècles, nos philosophes errent d’une ville à l’autre comme 
des êtres maudits. Notre liberté les suscite, les multiplie, 
protège leur génie; aucun fait ne leur échappe, aucune 
ruse de la nature ou de l’art ne se soustrait à leur vue 
perçante, ils portent l'exactitude jusqu’au miracle. Ils pro- 
noncent des mots éternels sur chaque situation de l’es- 
prit; mille fois plus hardis que les disciples de Confucius, 
ils se font un honneur d’attaquer la poésie, d’insulter les 


Digitized by Google 



326 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


dieux, de les bannir de leurs républiques idéales; ils 
tourneut contre les pontifes toute la haine du mandarin 
pour les magiciens. Cette haine enfante des utopies mer- 
veilleuses où la famille, le mariage même périssent pour 
faire place à l’égalité la plus absolue. Mais dans la ba- 
lance des nations, quand ils auraient dû donner à l’Occi- 
dent la domination de la terre, leurs théories s’arrêtent 
dans les écoles, l’erreur reparaît dans les lois, et la guerre 
de la philosophie contre les religions reste stérile. 

Cette différence entre les destinées de la philosophie 
en Orient et en Occident nous explique aussi pourquoi 
Confucius naît et meurt exactement soixante-quinze ans 
avant Socrate, en avance de deux générations sur lui. La 
période reste la même, car les dates ne dépassent pas l’in- 
tervalle de cent vingt-cinq ans, mais elle place Confucius 
dans la phase de la préparation, parce que la philosophie 
règne déjà à la Chine, et le novateur peut agiter paisi- 
blement les idées sans attaquer la loi. Au contraire, en 
Grèce la préparation doit se montrer avant tout dans la 
mythologie régnante, dans la politique, dans la société, 
dans la lutte de Salamine, de Marathon, de Platée, dans 
l'apparition de Miltiade, de Thémistocle, d’Aristide, 
de Pausanias; l’explosion seule de Périclès permet à 
Anaxagoras de paraître, d’expliquer enfin les éclipses 
par l'astronomie, d’appliquer la physique aux événements 
de la nature, de tenter silencieusement à huis clos une 
réforme que la Chine connaissait depuis deux mille ans et 
qui constituait sa monarchie. De plus, comme cette explo- 
sion ne doit ni faire triompher la philosophie ni renver- 


Digitized by Google 



CONFUCIUS CHEZ TOUS LES PEUPLES 321 

ser la mythologie, comme Socrate n’aspire qu'à se faire 
tolérer grâce à la liberté d’une crise où le peuple le plus 
spirituel aime à connaître tout le possible, il ne parle 
qu’au moment de la réaction, chargé de la combattre, de 
la confondre, de lutter, de mettre en déroute les so- 
phistes, dont le pour et le contre s’accordaient avec le 
scepticisme vulgaire de la mythologie ébranlée mais tou- 
jours souveraine. Plus tard la réaction passe; Platon ré- 
sout le grand débat de Socrate contre les sophistes, 
Aristote succède à Platon ; mais tous deux laissent le 
monde aux pontifes, tournent le dos aux républiques, et 
ils ne peuvent pas non plus entraîner les rois, auxquels 
ils offrent la domination de la terre. 


Digitized by Google 



CHAPITRE X 


CONFUCIUS A ROME 


Péridès à Syracuse. — Rome fondée en S10. — Sa république procla- 
mée pour combattre les rois ses voisins. — Sa bitte régicide pendant 
cinq siècles Ses institutions populaires de 510 b 376. 

(310) 


La date chinoise de otO se reproduit en Italie. Ses 
villes du midi , menacées par les Perses , pouvaient-elles 
rester immobiles sous la caste des pythagoriciens, avec 
des lois qui imposaient h tout novateur de se présenter 
au sénat la corde au cou, prêt à mourir si son innovation 
n’était pas acceptée? Au premier bruit de la guerre per- 
sane on massacre les pythagoriciens à Crotone, à Ta- 
rente, à Caulonic, à Locri, et on agite dans toutes les 
villes la question chinoise des lois agraires. Syracuse, 
qui les surpasse par la richesse et l’ambition, voit son 
peuple et ses esclaves aussi hostiles aux Géogomères (les 
propriétaires), que les Athéniens l’étaient aux Spartiates. 
Son tyran Gélon joue, en 481, le rôle de Péridès, dans 
tout le midi de l'Italie ; le frère de Gélon réunit à sa cour 


Digitized by Google 



CONFUCIUS A HOME 


329 


Épicarme, Simonide, Baehilide, Eschyle, les grands 
poètes de la Grèce. Les deux Denys, qui régnaient h Syra- 
cuse après un intervalle de république, propageaient 
encore la démocratie, Platon arrivait à leur cour, et, si le 
souvenir de leurs extorsions inspire du dégoût, il ne faut 
pas non plus oublier qu’ils défendaient la patrie, qu'ils 
secondaient une expansion plébéienne abhorrée par les 
riches et que ce nouvel empire athénien de la Sicile ne 
pouvait se faire sans soldats, sans argent, sans démoli- 
tions, sans tyrannie. 

Toutes les villes imitaient Athènes et Syracuse en re- 
produisant leurs révolutions, et, pour ne citer que Ta- 
rentc, au début de la période en 507, elle égorgeait les 
pythagoriciens-, à la fin de la période en 374, exactement 
une année après les réformes chinoises, elle faisait sa 
révolution démocratique en ménageant les mille hip— 
parques par l’unique raison qu’ils partageaient avec les 
pauvres les revenus de la terre. 

Les indications qui nous restent sur les autres villes, 
sur les pythagoriciens réformés, sur Thorium, Héraclée, 
Néapolis, nouvellement fondées, sur la résurrection de 
Sybaris encore aux prises avec Crotone, sur la guerre de 
Rhegium contre les Etrusques, dont la puissance mari- 
time décline, enfin sur l’Égypte même qui s’associe à la 
grande guerre contre les Perses ses maitres, par trois 
insurrections, et qui finit en 373, deux ans après la 
grande réforme, par entrer dans l’alliance Spartiate, 
prouvent que les Grecs, les Carthaginois, les Égyptiens, 
les Italiens du midi, tous liés par une fièvre de rivalités 


t 


Digitized by Google 



330 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

et de guerres, marchaient d’année en année avec les 
mêmes idées dans une même révolution. 

Mais le parallélisme le plus surprenant est celui de 
Rome, certes la ville alors la moins civilisée, la moins 
initiée aux débats de Socrate avec les sophistes, la plus 
éloignée de soupçonner l’existence de Confucius, et néan- 
moins tellement de niveau avec la Chine, que juste en 510 
elle proclame sa république. Oublier cet événement serait 
oublier notre langue qui lui doit sou origine, notre civi- 
lisation qui lui doit sa géographie. Les idées mêmes du 
citoyen, du tribun, du censeur, du dictateur, sont fixées 
par la république romaine avec une telle précision que 
toute imitation en sera toujours pâle et misérable. 

Importante comme l’avénement de la philosophie 
grecque, l’expulsion des Tarquins donne donc la véritable 
date de la fondation de Rome. Si on remonte au delà de 
510, Rome ne se distingue pas des autres capitales ita- 
liennes; inférieure à Crotonc, à Tarente, à Syracuse, à 
Agrigente, son obscure histoire ne laisse pas deviner sa 
grandeur à venir. Romulus qui la fonde, Numa qui lui 
donne des rites, les institutions militaires ou civiles de 
Tullus Hostilius ou de Servius Tullius ne forment qu’une 
petite monarchie probablement inférieure à celles de 
Clusium, de Tusculum, de Tibur, ou d’Antium, dont on 
sait à peine le nom. Ses rois sont des hommes légen- 
daires, des demi-inventeurs dont la longévité met en 
doute l’existence. Comment au nombre de sept, sur les- 
quels on en compte trois tués et un expulsé, auraient-ils 
donné des règnes d’une moyenne de trente-trois ans, 


Digitized by Google 



CONFUCIUS A HOME 


331 


c'est-à-dire de sept aimées plus longue que les règnes des 
dynasties héréditaires les plus paisibles? Leur grandeur 
est due aux perspectives des temps postérieurs, et si 
Veies avait subjugué Rome, l’admiration se serait atta- 
chée à la série de ses princes, tandis que Romulus et 
Nuraa seraient tombés dans l’oubli. 

Maisaprès l’expulsion desTarquins, Rome s’élève d’une 
manière si exceptionnelle que les écrivains s’efforcent 
bientôt d’expliquer sa grandeur. Les uns l’attribuent à la 
fortune, et certes, si les Romains n’étaient pas nés sur 
un sol heureux, s’ils ne s’étaient pas trouvés près de la 
Méditerranée pour la dominer, assez loin de la côte pour 
ne pas redouter une invasion maritime, si le commerce 
n’avait pas déplacé les forces et les richesses de manière 
à les engager aux conquêtes et à leur donner un temps 
d’avance sur l’Etrurie, le Samnium, sur les peuples plus 
éloignés, sur les nations désormais incapables de protiter 
de la mer Intérieure qui réunit trois continents, leur 
histoire se serait confondue avec celle des peuples moins 
célèbres. Une fortune quelconque est nécessaire à l’ac- 
quisition de ce que les théologiens appellent la grâce ou 
l’élection, sans laquelle on n’arrive à rien. — Mais la for- 
tune ainsi conçue ne donne encore aucune explication, et 
d’autres écrivains ont été forcés de rendre compte de la 
grandeur des Romains par la vertu. Et nul doute qu’ils 
avaient ce qu’on appelle la vertu, cette disposition néces- 
saire pour suivre leur mission, cette abnégation insépa- 
rable de leurs intérêts, en un mot cette moralité com- 
mune à tous les peuples et variée, suivant les exigences 


Digitized by Google 



332 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


de la guerre, du commerce, ou de l'industrie. Puisque 
les Indous et les Égyptiens ont les vertus de leurs inté- 
rêts, comment refuser cet avantage aux Romains? Certes, 
Caton et Marius ne seraient jamais nés sous l’équateur. 
Mais pourquoi leur fortune a-t-elle été républicaine? 
Pourquoi leur vertu a-t-elle choisi cette forme pour se 
manifester, et cette date de 510 pour donner une seconde 
origine à la ville de Romulus? 

Tite-Live ne se méprend nullement sur l'importance de 
l’expulsion des Tarquins, et comme au fond son récit est 
l’histoire de la république romaine, entraîné par son 
sujet, il cherche les raisons du sort exceptionnel de sa 
patrie par des considérations politiques. Cependant les 
raisons politiques sont à leur tour inférieures à la gran- 
deur, à la durée, à l'influence des Romains; variables 
comme les circonstances, tantôt favorables à la liberté, 
tantôt à la monarchie, ici fédérales, là unitaires, ailleurs 
mêlées, elles nous égarent dans un labyrinthe de con- 
trastes que l’opportunité multiplie et détruit à chaque 
instant. Comment donc pourrions-nous suivre le grand 
historien quand il veut tirer d’une lutte momentanée 
contre les Tarquins tout l’avenir de sa patrie? 

Si Tarquin était orgueilleux, il fallait l’expulser, 
proclamer son fils, lui imposer la révolution , ou choisir 
une autre dynastie en passant à travers ces alternatives 
de liberté et de royauté qui retrempent les monarchies. 
Tite-Live dit que les Tarquins avaient soulevé les haines 
de tout le monde : que ne nommait-on des princes béné- 
voles? qu’ils avaient tué les sénateurs les plus influents; 


Digitized by Google 



CONFUCIUS A ROME 


333 


i! fallait donc les remplacer par d’autres nominations. Il 
ajoute que, les premiers, ils avaient aboli la coutume de 
consulter le sénat sur toutes les affaires. Mais qu’y avait-il 
de plu» simple que de le convoquer de nouveau, de le 
consulter souvent, de le composer comme on voulait? 
Le successeur des Tarquins aurait été l’ami du sénat, ne 
fut-ce qu’en haine de la famille expulsée. Les autres 
remarques de Tilc-Live tendent à montrer Tarquin le 
Superbe sous les couleurs du tyran grec, et n’en sont 
que plus inconcluantes. « 11 ne régnait, dit-il, ni par les 
suffrages du peuple, ni par le consentement du sénat, et 
il fallait nécessairement qu’il se conservât le royaume 
par la crainte, puisqu’il n’avait point d’espérance en 
l’amour des citoyens. Aussi, pour les assujettir davantage, 
il jugeait tout seul, et sans y appeler personne, les pro- 
cès criminels; de sorte que par ce moyen il pouvait faire 
mourir, envoyer en exil et punir en leurs biens non-seu- 
lement les personnes suspectes et odieuses, mais encore 
celles dont il pouvait espérer du butin. » On conçoit 
donc la révolution , l’expulsion, mais non pas qu’on ne 
nomme aucun roi pendant cinq siècles, et que dans un État 
monarchique de tradition la république ne soit momenta- 
née comme la perversité des Tarquins. Tous les so- 
phismes, toutes les subtibilités qu'on pourrait multiplier 
sur la situation intérieure de Home en 510, bien que re- 
levés par mille éloges à la fierté, au courage, au caractère 
des Romains, ne donneront jamais que des conclusions 
vagues incertaines, facilement interverties. 

Il faut chercher la raison de la république là où per- 



-134 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

sonne ne la soupçonne, où il faut chercher l’origine de 
tous les gouvernements, c’est-à-dire hors de l'État, hors 
de Rome, chez les voisins qu’elle devait combattre. Or 
Rome, dans son origine, avait été fédérale, si bien que 
d’après Tite-Live, * chez les Latins et chez les Romains, 
les institutions étaient les mêmes, et les guerres étaient 
de véritables guerres civiles. » Énée fondait Lavinium 
pour accepter l’hospitalité du Latium; Asca-gne cons- 
truisait Albe en dehors de Lavinium, sans luttes, paisi- 
blement, fédéralement; Romulus bâtissait Rome en mé- 
nageant Albe, et les Romains étaient heureux d'imiter 
leurs voisins, d'épouser leurs femmes, d’obéir comme eux 
à des rois, de les choisir chez eux. A la mort de Roniu- 
lus, ils nommaient Numa, qui était Sabin ; à la mort d’An- 
cus Martius, ils revenaient encore à la famille de Numa; 
Servius Tullius arrivait de Ceriole; les Tarquins, jadis 
exilés de Corinthe, venaient de Tarquinie, et c’étaient 
des Lucumons, en un mot des fédérés. 

Voilà donc Rome associée avec toutes les villes de son 
rayon, heureuse de vivre avec elles sur le pied de l’éga- 
lité, avec des chefs qu’elles lui offrent dans des condi- 
tions fraternelles. Mais en 510 la secousse mondiale qui 
donnait aux Chinois les fusions, aux Perses l’idée de 
subjuguer le monde, aux Carthaginois l’idée de les secon- 
der en Occident, aux Grecs l’élan de la liberté, à la 
Grande Grèce l'élan des plébéiens, ou des tyrans, et des 
villes nouvelles, donne aussi à Rome le souffle d’une vie 
nouvelle en lui montrant qu’elle doit subjuguer ses voi- 
sins, doubler son territoire et entrer enfin dans la voie 


Digitized by Google 



CONFUCIUS A ROME 


335 


solitaire de la conquête. Dès lors, elle abhorre ce roi de 
Tarquiuie, qui la tenait de vive force dans la modestie 
des alliances du Latium, de l’Etrurie, du Samnium, des 
Volsques, et comme tous ses vieux alliés obéissaient à 
des rois, la république fut son arme, la liberté sa vertu, 
et son action dut être régicide pendant cinq siècles. 

Maintenant nous pouvons relire Tite-Live et voir si 
cette explication naturelle, déduite de l'origine de tous 
les gouvernements et confirmée par la situation générale 
du monde, concorde avec les faits. Tite-Live dit : « Tar- 
quin le Superbe fit la guerre sans prendre conseil de per- 
sonne; il fit la paix, il fit des alliances avec tel peuple 
qu'il lui plût, et les rompit tout de même à sa fantaisie 
sans se soucier de l’autorité et du consentement, ni du 
sénat ni du peuple. » Il se jouait donc des intérêts de 
Rome; il les sacrifiait à ceux des villes voisines. En 
effet, Tite-Live ajoute « qu’il affectait particulièrement 
de se concilier l'amitié des Latins, afin de s’affermir da- 
vantage parmi les siens, par les forces et l’assistance des 
etrangers. * Il en était donc à se poser comme un ennemi 
public avec des alliances perfides. « El non-seulement, 
continue Tite-Live, il contractait des amitiés avec les 
premiers d’entre les Latins, mais encore des parentés. 
Ainsi il donna sa fille en mariage à Octavius Mumilius de 
Tusculum, le premier de tous les Latins, descendu 
d’Ulysse et de la déesse Cérès, s’il faut croire ce qu’on en 
dit, et il gagna par ce mariage un grand nombre de pa- 
rents et d’amis de son gendre. » 11 cherchait donc à 
étouffer le peuple dans son intérêt, à lui imposer l’alliance 



330 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

de ses rivaux, la parenté des hommes qu'il aurait dû im- 
moler. 

Les suites de l'expulsion desTarquins confirment en- 
core les Romains dans la nécessité d'être républicains, 
de se méfier des hommes incertains, de sacrifier les fils 
de Brutus, la jeunesse corrompue. Les Tarquins obtien- 
nent le secours de Veies, qui est royale; de Tarquinie, 
ville natale des Tarquins; de Tusculum, leur point d’ap- 
pui : s’ils triomphaient, Rome serait la proie de Veies, 
de Tusculum, de Tarquinie, des Latins et des Etrusques. 
Plus la guerre dure, plus on sent la nécessité de la ré- 
publique, ne fût-ce que pour résister à Porsenna, roi de 
Clusium et ami des Tarquins. « S’imaginant, dit Tite— 
Live, qu’il était avantageux aux Toscans qu’il y eut à 
Rome un roi de leur nation, il y vint aussitôt avec une 
armée. » Sans Horalius Codés, sans Mulius Scevola, 
Rome tombait sous l’hégémonie Étrusque. Après huit 
ans d’une guerre acharnée, où trouvons-nous les Tar- 
quins? à Tusculum, à quelques lieues de Rome, chez Oc- 
tavius Mumilius, son gendre, qui parvient encore à tour- 
ner trente villes contre les Romains. Enfin la guerre finit 
en 490 par la victoire de Régille, par un combat furieux 
contre les Latins. Et où trouvons-nous Tarquin après la 
défaite? à Cumes, chez le tyran Aslromède. C’est ainsi 
que se fondait la république, et en 492 ses succès l'en- 
touraient d’un cercle de haines si fortes qu'au milieu d'une 
famine les villes voisines lui refusaient les vivres et 
l’obligeaient à chercher des secours à Cumes, en Sicile, 
en Toscane, au loin. Le titre d’alliés qu’elle donna de- 


Digitized by Googl 


CONFUCIUS A ROME 


337 


puis aux peuples de sa prédilection n'était plus qu’un 
souvenir de son origine fédérale. 

Maintenant, si nous examinons les luttes intérieures de 
la république, nous trouvons que ce sont les luttes chi- 
noises de la loi agraire qui agitent le monde. De même que 
le premier empereur de la Chine, Romulus avait déjà 
partagé les terres. « Après avoir divisé le peuple en 
tribus, dit Denys d'Halycarnasse, et les tribus en cen- 
turies, il partagea le sol en trente parties égales, et assi- 
gna une de ces portions à chaque curie; du surplus de 
ces terres, il attribua au culte une partie convenable, et 
laissa le reste à l’État. » Dans cette distribution, la pro- 
priété publique fut hors de proportions avec toutes les 
propriétés particulières des patriciens; et depuis, toutes 
les conquêtes, toutes les rapines, toutes les confiscations, 
tout l’argent que l’on tira de la vente des prisonniers de 
guerre, des habitants des villes subjuguées, et des ex- 
propriations forcées des territoires étrangers formèrent 
partie de ïagger publiais; les particuliers n’en profitè- 
rent que comme laboureurs, ouvriers, gardiens; les pa- 
citriens que comme colons, moyennant redevance. 

Mais bientôt le peuple réclama une part de Yagger, une 
modilication de la loi primitive fut accordée par Ser- 
vais Tullius, et d’après les expressions de Tite-Live, 
* il distribua au peuple des terres prises à l’ennemi ». 

Avec la république les réclamations furent plus fortes 
que jamais, et la terre devint la récompense de toutes 
les vertus, le trophée de toutes les conquêtes, le but de 
toutes les guerres, comme elle était en Orient la prime 



338 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

t 

de toutes les annexions. Ainsi, dès les premières guerres, 
lloratius Codés et Mulius Scévola eurent des champs; 
bientôt Spurius Cassius proposa le partage des terres 
prises aux Herniques, et ses propositions de partage dix 
fois réitérées aboutirent , en -158, à la division du mont 
Aventin. De nouvelles motions disposèrent, en 390, des 
terres des Véiens distribuées dans la mesure de sept ar- 
pents pour chaque citoyen. On donna en même temps la 
paye au soldat; la fondation des colonies militaires 
ouvrit ensuite une nouvelle issue aux partages, enfin, en 
376, i’année même des grandes réformes chinoises, deux 
ans avant la réforme de Tarente à l’époque où la ty- 
rannie se raffermissait h Syracuse et l'alliance Spartiate en 
Égypte, Licinius Stolo fit passer la grande loi qui inter- 
dit à tout citoyen de posséder plus de cent arpens et qui 
déposséda soudainement les grands propriétaires de- 
venus accapareurs de Yaijger publicus sous forme de 
fermiers. 

Avec cette loi finit la première période de la république, 
qui dura ainsi cent trente-cinq ans, le temps d’une pé- 
riode régulière. Tite-Live, qui expose les faits avec 
tant d’évidence et d’amour, ne manque pas de signa- 
ler l’importance de cette loi de Licinius en faisant obser- 
ver que, dix-huit ans plus tard, la république était en 
mesure de lever dix légions de 45, 000 hommes. « Si main- 
tenant, dit-il, ou voulait repousser des légions étran- 
gères, il serait difficile de rassembler tout à coup autant 
de soldats dans ce vaste empire qui s’étend jusqu'aux 
extrémités de la terre. * 


Digitized by Google 


CONFUCIUS A HOME 


339 


Les historiens remarquent également que, pendant 
cette période, les Romains fixent les institutions aux- 
quelles ils doivent depuis toute leur grandeur, et ce sont 
encore les institutions de la loi agraire conçues, non pas 
au point de vue monarchique de la Chine ou tumultuaire 
de la Grèce, mais au point de vue de la plus stricte ré- 
publique. La première des tribuns est créée à la suite de 
la retraite du peuple irrité, contre les usuriers qui traî- 
naient le débiteur insolvable dans leurs prisons, le char- 
geaient de chaînes et le soumettaient à d’affreuses tor- 
tures. Mais qu’est-cc que l’usurier? C’est le propriétaire 
privilégié, l’élu d’une loi agraire antérieure, le tyran de 
la foule qu’elle dépossède, et le débiteur insolvable est 
le fermier frappé par la grêle, le paysan auquel on a 
avancé les semailles, l'ouvrier dans l'impossibilité de 
tenir ses engagements. Solon accordait au peuple l’abo- 
lition des dettes, espèce de loi agraire précipitée, de cote 
mal taillée, qui violait les lots des riches pour enrichir les 
pauvres. Les plébéiens de Rome respectent les lots pri- 
mitifs des riches, mais ils en réclament d’autres pour eux 
pris sur Vagger et ils créent les tribuns, seuls inviolables, 
pour réclamer du gouvernement que les patriciens res- 
pectent les lois, habituellement violées au détriment des 
plébéiens. Depuis, les tribuns ne cessent plus d’être les 
hommes de la nouvelle loi agraire contre le gouverne- 
ment de la république, et les grands propriétaires les 
accusent souvent d’être les Tarquins de la rue. 

La loi des Douze Tables, encore une institution de cette 
période, n’a d’autre but que d’arracher à l'aristocratie le 


Digitized by Google 


340 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


secret des lois, de les placer dans le forum et de les 
rendre vraiment tutélaires. Empruntées aux Grecs ou ro- 
maines pour le fond, elles mettent hors de doute le droit, 
c’est-à-dire la vie et les biens des citoyens, la propriété 
qu’on mobilise , qu'on transmet par testament , qu’on 
arrache ainsi aux agnations antiques. Le partage des con- 
sulats, les mariages autorisés entre les plébéiens et les 
patriciens, les auspices communiqués à la plèbe, quelle 
que soit l’interprétation qu’on donne à cette partie ulté- 
rieure de la jurisprudence romaine, ne sont que la con- 
séquence de la loi agraire, du tribunal, des lois nouvelles, 
des privilèges accordés à la plèbe. 

Enfin la dictature et la censure sont encore deux 
institutions éminemment républicaines de celte période. 
Le dictateur assure à la république tous les avantages 
de la monarchie, le pouvoir discrétionnaire, le silence, 
les lois exceptionnelles, l’effacement de l’opposition légale, 
la rapidité de l’action arrachée à la solennité des assem- 
blées. Le censeur représente, au contraire, l’inquisition 
illimitée en faveur des lois, il exige la stricte observance 
des mœurs, des traditions, des formes qui rassurent la 
liberté, et ces deux fonctionnaires, contemporains de l’os- 
tracisme athénien, montrent jusqu’à quel point la répu- 
blique, destinée à se mesurer avec tous les rois de la 
terre, était jalouse de leur dérober toutes les ressources 
en les subordonnant au principe unique, la volonté popu- 
laire. 

En dehors de Rome, de la Grèce et de la Chine, à 
cette époque, il n'y a pas d’autre histoire connue ; la 


Digitized by Google 


CONFUCIUS A HOME 


341 


l'erse décline comme l’Égypte, attendu l’impossibilité où 
elle se trouve de liquider la grande faillite de Xerxès , 
mais partout où l’on trouve des renseignements on les 
explique d’après l’histoire notariée de la Chine. 


£ 


Digitized by Google 



CHAPITRE XI 


LES FUSIONS CHINOISES 


Quelles furent les réformes de 375. — Leur insuffisance — suppléée 
par la libre propriété inventée b Tsin. — Explosion de la propriété. 
— Tchao-siang subjugue tous les rois de la loi agraire. — Leur im- 
puissance due aux philosophes de l'ancienne école. 


(373 — 250) 


Nous sommes arrivés à l’année 375, qui a été l’année 
de la réforme générale du monde, année dans laquelle 
les États de la Chine se fixèrent, la Grèce donna la 
grande période Périclès, la Macédoine commença sa car- 
rière, l’Égypte, la Perse, l’Étrurie déclinèrent, tandis que 
la Grande Grèce s’éleva à Syracuse, à Tarente, à Thu- 
cium, à Héraclée, à Naples, et que la république romaine 
enfin publia la loi agraire, préparation nécessaire de ses 
conquêtes. Pour suivre encore la marche des nations et 
pour nous rendre compte de l’histoire postérieure du 
monde, on doit revenir sur le terrain de la Chine à la 
date de 375, îi cette réforme que nous avons vaguement 
indiquée et qui se réalisait dans les huit royaumes. Pour 


Digitized by Google 


LES FUSIONS CHINOISES 


343 


en sentir la portée il faut se rappeler qu’elle arrêtait le 
mouvement des fusions, par lequel en un siècle cent 
quarante-sept États disparaissaient et cent cinquante- 
cinq dynasties se réduisaient à huit; il faut aussi se 
figurer l’agitation de la Chine pendant la destruction de 
cent quarante-sept gouvernements, de leurs armées, de 
leurs capitales, au milieu des tumultes, des guerres, des 
émeutes, des retours, des craintes, des espérances sus- 
citées par cette anarchie. Or, comment le mouvement 
s’est-il donc arrêté? Tsi changeait de dynastie, Tchéou, 
Tsin , Tching modifiaient leurs lois, mais si on voulait 
définir exactement ces réformes, quand même nous au- 
rions les documents de chaque royaume , nous ne pour- 
rions les expliquer par la raison suprême qu’elles étaient 
dictées par la doctrine de Confucius, par des consi- 
dérations morales, par des appels au meilleur des 
princes, par des efforts multipliés dans le but d’obtenir 
des perfectionnements pédagogiques , des améliorations 
discrétionnaires. On prêchait la vertu, on l’exigeait de 
tous les princes; mais quel homme est véritablement 
vertueux? quel gouvernement peut se soustraire aux 
invectives de la morale? Comment faire cesser une cri- 
tique qui exige dans le roi le sentiment d’un père, dans 
les sujets l’égalité des frères, dans l’État la sainteté de la 
famille? Les huit royaumes s’arrêtaient par cela seul que 
les fleuves, les montagnes, le sol, en un mot les circons- 
criptions géographiques, aidées par les différences des 
lois, des mœurs, des langues, mettaient une limite à la 
recherche incendiaire du meilleur des gouvernements. 


Digitized by Google 



344 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


On ne devinait pins à Tsi ce qui se passait dans le 
royaume de Tcliéou, à Lou jusqu’à quel point le prince de 
Yen eût été préférable, on ne voyait pas de quelle 
manière le roi de Han aurait pu soutenir ses partisans à 
Tcliao, et on jouissait d’un instant de répit. Mais le 
principe de l'agitation subsistait dans son intégrité, car 
les philosophes ne se lassaient ni de critiquer les princes 
ni de chercher le meilleur des chefs destinés à les do- 
miner. « Il n’y a désormais plus, disait l’un d’eux, un 
seul prince qui ne se plaise à faire tuer les hommes; si 
un seul d’entre eux n’était pas criminel, toutes les popu- 
lations de l’empire se précipiteraient à sa rencontre sem- 
blables à des soldats qui se précipitent dans la mêlée. 
Qu’un seul prince soit sage, ajoutait-il, et tous les fonc- 
tionnaires de l’empire voudront venir à sa cour, tous les 
laboureurs voudront labourer son champ, tous les mar- 
chands apporteront les marchandises à son marché, tous 
les voyageurs, tous les étrangers voudront voyager sur 
ses terres, tous les peuples de l’empire, opprimés par les 
princes, iront à lui pour l’instruire de leurs souffrances. » 
Mais en quoi devait consister la sagesse du meilleur des 
princes? Par quel moyen, catégoriquement désigné, de- 
vait-il séduire les fonctionnaires, les laboureurs, les 
marchands, les voyageurs? Personne ne le disait et, en 
attendant, personne ne résistait à celle démagogie obsé- 
quieuse, et chaque jour il devenait plus urgent de chercher 
une idée qui ne fût ni une vaine exhortation à la vertu, ni 
une méchante dénigration des gouvernements, mais une 
réforme positive où celte masse des populations chinoises 


Digitized by Google 


LES FUSIONS CHINOISES 


345 


tombât comme le bronze dans sa forme pour y rester à 
jamais. 

L’État qui chercha cette idée fut celui de Tsiu au nord- 
ouest de l’empire, un État à moitié barbare, qui combat- 
tait depuis huit siècles tantôt les Tartares , tantôt les 
Chinois, et qui tenait son originalité de cette double 
guerre. Il avait eu son grand conquérant Mou-kong, et, 
à la veille des réformes, il avait devancé toutes les 
dynasties en changeant sa dynastie. Or, la nouvelle 
dynastie se jette dans la révolution avec la liberté des 
Tartares, la précision des Chinois, l’avidité des conqué- 
rants. Une génération après l’avénement de la nouvelle 
dynastie, en 364, son roi, Hiao-kong, s’écrie : « Cher- 
chons un ministre, cherchons-le; peu importe sa con- 
dition. Si je le trouve dans la foule je saurai l'élever, s’il 
occupe déjà quelque place je lui promets la souveraineté 
dans une partie de mes États. » Le royaume d’Oueï lui 
présenta le philosophe Koung-siun-yang, qui transforma 
immédiatement l'impôt alors personnel , incertain, à la 
merci des inspecteurs, en une contribution fixée, déter- 
minée par la terre , proportionnée à son revenu. Cette 
innovation , conforme aux principes de nos cadastres et 
de notre émancipation territoriale, en traînait à sa suite 
d’autres par lesquelles on doublait les corvées aux oisifs, 
on récompensait les meilleurs laboureurs, on punissait 
les égoïstes avec l'esclavage, et enfin on donnait l’avan- 
cement dans l’armée d’après le mérite. La translation de 
la capitale à Hien-yang scellait ces lois qui enlevaient bien- 
tôt sept mille familles aux États voisins de Yen et Tchao. 


Dig 



346 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

Jusqu'ici on restait encore dans le vague des législa- 
tions antérieures et d'autres princes auraient pu bientôt 
rivaliser avec celui de Tsin. Mais quatorze ans plus tard, 
en 350, le même philosophe discute tout à coup le prin- 
cipe même de la loi agraire. Pourquoi distribue-t-elle 
des terres? dit-il. Pourquoi renouvelle-t-elle tous les ans 
la répartition? Son égalité mathématique n’a rien de 
commun avec l’inégalité des hommes ; elle donne une 
même mesure de terre aux meilleurs et aux pires des 
colons; sa répartition bizarre et viciée dérobe la terre 
à l'attente du laboureur : comment pourrait-il s’inté- 
resser à son amélioration quand il doit la quitter au 
plus tôt? Pour Kouug-siun-yang, la loi agraire était un 
désordre, et il détruisit les terres communes en permet- 
tant h chacun d’occuper les champs qu’il voudrait, de les 
entourer de bornes, de les garder à perpétuité, et d’en 
disposer librement par vente ou par toute autre voie. 

A partir de ce moment, les paysans de Tsin sont pro- 
priétaires, leur avidité sans limites est au service du roi, 
personne ne peut plus leur résister. Que voient-ils h la 
frontière? La loi agraire, une pédagogie mêlée de révolu- 
tion, une conquête facile, des terres vides, les Tsin n’ont 
plus qu’à tuer du monde pour s’enrichir, les autres Chi- 
nois n’ont plus qu’à déserter les anciens princes pour 
s’affranchir, et le principe de la propriété offre ainsi la 
Chine au plus égoïste et au plus séducteur de ses États. 

La conquête s’accomplit d’uue manière très-rapide, au 
milieu d’événements connus, comme s’il s’agissait d’une 
guerre d’hier ; on sait le jour, le lieu où chaque prince 


Digitized by Google 



LES FUSIONS CHINOISES 


347 


succomba, ses résistances désespérées, ses illusions du 
moment, et tout est dominé par cette force supérieure de 
la propriété qui fit tourner toutes les vertus et tous les 
vices au profit des Tsin. 

Voici le premier fait. Un philosophe de l’école de Con- 
fucius, Sou-tsin, s’efforce de les tromper en leur offrant 
ses services pédagogiques et incendiaires, et comme on 
le remercie, il se rend chez leurs ennemis et devient 
râme d’une ligue générale. Mais les Tsin battent la ligue, 
dispersent ses chefs, et, devenus suzerains de Ouei et 
maitres de Pa et de Chou, lèvent trois grandes armées 
qui ébréchent les États de Kin , Oueï et Han , et qu’on 
arrête avec peine à force de concessions. 

Bientôt la ligue se renouvelle, dirigée par l’État de 
Tsi et soutenue par les philosophes de l’école de Confu- 
cius. Parmi eux on voit Meng-tsé, le grand homme de 
l’école, personne ne le surpasse en prédications morales, 
personne ne respecte plus que lui l’autorité de princes 
qu'il veut détrôner. De 314 à 288, le roi de Tsin se 
défend avec peine; peut-être est-il lui-méme entravé par 
une réaction intérieure. Mais il combat, il se rachète de 
sa faiblesse momentanée, et, en 288, il est si sûr de sa 
réforme et de l’incendie qu’il propage au nom de la libre 
propriété, que de sa propre autorité il divise la Chine en 
deux parties qu’il appelle l’une l’empire d’Orient, l’autre 
l’empire d’Occidcnt, et, en prenant la première, il envoie 
l'un des plus grands seigneurs de sa cour au roi de Tsi, 
pour l’engager h prendre à son tour le titre d’empereur 
d’Orient. Celui-ci joua dérisoirement le rôle d’empereur 



348 LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

pendant deux jours, et renvoya le messager commes’il avait 
été l'ambassadeur d’une comédie. Mortifié, dit-on, par 
celle moquerie, le roi de Tsin finit par abandonner lui- 
même le titre qu'il avait pris, et les Annales, très-ortbo- 
doxes dans le culte de l’autorité d’après Confucius, louent 
le prince de Tsin à cause de sa sagesse et de sa modéra- 
tion en présence des chefs de l’hérésie et de l’inno- 
vation. Mais le roi de Tsin avait porté un véritable 
défi ; solitaire dans son action , il pouvait aspirer à la 
domination de la Chine , tandis que son adversaire , 
fédéral à cause des alliances, fondé sur les traditions, 
entouré de philosophes en déroute, ne pouvait pas même 
accepter la moitié de la Chine sans perdre tous ses ap- 
puis. 11 est possible que son chef, d’humeur plaisante, sût 
tourner en ridicule la singulière prétention de son rival et 
que le contraste entre les formes tartares de Sa Majesté 
de Tsin et les rites philosophiques d’un couronnement 
impérial eût assez de force pour provoquer l’hilarité 
universelle. Mais le roi de Tsin revint à l’attaque plus 
décidé que jamais. Toujours sans alliés, sans hésitations, 
méprisant tout le passé de l’empire, cette fois il était 
Tehao-siang, un homme de fer, qui vivait plus d’un 
demi-siècle au milieu des batailles, et marchait en avant 
avec tous les excès de la cruauté et du progrès. Ses géné- 
raux s’avancèrent par le massacre des garnisons , par 
l’extermination de tout ce qui résistait ; en une seule fois 
ils égorgèrent quatre cent cinquante mille prisonniers 
pour empêcher de futures rébellions. Mais partout ils 
allégèrent l'impôt, ils protégèrent le peuple, ils abolirent 


Digitized by Google 



I.ES FUSIONS CHINOISES 


349 


la bureaucratie désastreuse du vieux temps, et la pro- 
priété, établie sans délai, multiplia leurs amis. De plus, ils 
accueillirent les sages sans distinction de secte; libres 
comme la propriété, ils les respectèrent tous, et pour don- 
ner une idée du prix qu’ils attachaient à la pensée, il 
suffira de dire qu’un général de Tsin assiégea exprès une 
ville pour s’emparer d'un philosophe qui s'y était réfugié 
et qu’il voulait accabler de bienfaits. Mois si ce philosophe 
se donna la mort pour rester fidèle à son prince, ce fut à 
un autre philosophe, Fan-tchiu, que Tchao-siaug dut ses 
dernières victoires. Dès qu’il le vit arriver, roué de coups 
par son ennemi, il se prosterna devant lui, l’écouta à 
genoux et le suivit à la lettre, si bien que sous sa direction 
l’arithmétique de la propriété et du meurtre multiplia les 
réformes et les massacres comme si la Chine avait voulu 
vivre dix siècles en quelques jours. 

L'empereur légitime, complètement oublié, végétait 
dans son misérable apanage. Cette fois, il se réveilla 
comme d’un rêve ; et, sans comprendre son temps ni de- 
viner la cause du bouleversement universel, il crut 
encore à la force de sa dignité, et en 236 il quitta sa re- 
traite pour se mesurer avec le colosse de Tsin. Kapide- 
ment humilié, réduit à payer un tribut, son successeur 
Koei-kong encore plus persuadé de sa toute-puissance, 
trouva les peuples de Tehéou exaltés en sa faveur. 
Trompés par leurs propres préjugés, ou épouvantés par 
les dévastations méthodiques des Tsin, ils abandonnaient 
leurs terres et leurs maisons pour se donner h lui; ils for- 
tifiaient ainsi ses illusions, et il supposait le moment pro- 


Digitized by Google 



330 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


picc pour s’étendre d’après la loi du plus petit qui sub- 
jugue le plus grand, à force de douceur. Dans son aveugle 
stupidité, il envahit l'État de Loti, où il pensait que le 
respect pour la tradition lui donnerait les moyens de 
s’étendre. Mais Tchao-siang, déclaré empereur, sacrifia 
au Chang-li, demanda le tribut impérial, relégua le der- 
nier descendant du Tcliéou dans un village où il s’étei- 
gnit sans bruit comme un fonctionnaire destitué, et c’est 
ainsi que finit cette dynastie qui avait régné huit cent 
soixante-treize ans, donné trente-cinq princes et assisté 
à la naissance des philosophes que jamais elle ne comprit. 

On recule d’épouvante quand on évalue ce qu’a coûté 
cette révolution de la propriété : de 303 à 253 , les 
princes de Tsin ont fait abattre, de sang-froid, \ ,400,000 
têtes, sans compter les victimes de leurs guerres, où des 
masses de 500,000 hommes se heurtaient les unes contre 
les autres. Mais cette phase effroyable n’est que le pré- 
lude d’une nouvelle phase qui la surpasse de beaucoup 
par la férocité des combats et par l’atrocité des mas- 
sacres; nous sommes dans le sang jusqu’aux genoux, et 
rien qu’à considérer la situation de la Chine et la force de 
ses idées, on voit que le sang nous arrivera bientôt jus- 
qu'à la gorge. Car, le jour où les princes de Tsin pren- 
nent le titre d’empereur, ils ne possèdent qu’un cinquième 
de l’empire ; tous les États sont encore debout ; Tchéou, 
Yen, Ouei, Tchao, Han, Tsi, cruellement mutilés, dans 
l’impossibilité de fermer leurs blessures, frappés mortel- 
lement , subsistent toutefois et s’obstinent à combattre 
et à se combattre, comme si la conquête impériale n’était 


Digitized by Google 



LES FUSIONS CHINOISES 


351 


qu’un événement éphémère. Ils ne comprennent pas que 
le système fédéral est tué, que l’unité nominale de l’em- 
pire devient réelle, grâce à la propriété; que le travail 
des Tsin , à peine ébauché dans le nord, doit s’étendre 
à l'empire, et que dans ce moment le dernier vaurien, ja- 
loux de s’emparer d’une motte de terre, surpasse Con- 
fucius dans sa passion pour l’unitc imminente de la 
Chine. 


Digitized by Google 



CHAPITRE XII 


LA RÉVOLUTION DE L’UNITÉ 


Réforme unitaire de la Chine — par la dévastation des capitales, — 
par l'incendie de tous les livres, — pir une série de coups d'Élal 
suggérés par Lao, — par le désarmement universel suivi d’une réor- 
ganisation complète. — Construction de la grande muraille. —On 
fixe la religion des Tao-ssé. — Funérailles de Hoang-ti. — Réaction 
fédérale de Hiang-yu. — Solution de Liéou-pang, qui délivre les 
prisonniers — et fonde la dynastie unitaire des Han — d'après 
l'unique impulsion de sa bouté naturelle. — Fidelité de cette dynas- 
tie au principe philanthropique de son origine. — Liber. é, richesse et 
conquêtes de la Chine sous les Han. 

( 230 ) 


La vie révolutionnaire deTchao-siang se continue par 
son fils Tsin-chi-hoang-ti , le terrible empereur qui 
donne enfin l’unité par explosion et surpasse tous ses 
devanciers sans que la postérité puisse encore lui donner 
un rival. Peu nous importent le nombre de ses batailles, 
ses habitudes personnelles, les circonstances de sa fa- 
mille, la cruauté avec laquelle il punit les dérèglements 
de sa mère. Allons au fait, puisqu’il s’agit encore de 
l’histoire la moins sympathique et la plus arithmétique 
qu’on puisse concevoir. Voici quelle est son action. 


Digitized by Googl 



LA RÉVOLUTION DK D'UNITÉ 


353 


1 . Il extermine d’abord tous les royaumes: Ces capitales 
qui avaient cinq cents ans d’existence, ces dynasties qui 
comptaient de longues séries de princes, ces États aux 
cours fastueuses, aux traditions civilisées, aux armées ad- 
mirables, tout périt sous le fer de ses soldats. Il achève, 
en 23 1, la conquête de Han, dont il jette la famille ré- 
gnante dans la classe du peuple; trois ans plus tard il 
subjugue le royaume de Tcliao, dont il massacre la dy- 
nastie ; trois ans plus tard encore, c’est l’État d’Oneï qu’il 
détruit en exterminant ses princes; en 223, le royaume 
de Tchéou use d’abord une armée conquérante de 
200,000 hommes, et succombe enfin accablé par une nou- 
velle armée de 600,000 hommes. L’année suivante, 
l’État de Yen finit, sa dynastie s’éteint dans le sang; l’an- 
née suivante encore, la famille de Tsi se livre lâchement, 
et, reléguée dans un désert, elle y périt tout entière de 
faim et de misère. Il n’y a plus aucun État : les apanages 
disparaissent, le sol se nivèle, trente-six provinces se 
substituent avec leur uniformité administrative à l’ancien 
fractionnement, les mandarins font oublier les rois, et la 
centralisation s’établit sur la base de la propriété procla- 
mée dans toutes les terres de l’empire. C’est là le résul- 
tat géographique, et bientôt un autre combat succède à 
celui des épées et des flèches. 

2. En effet, novateurs et incendiaires, les Tsin, à peine 
l'unité triomphe-t-elle, se trouvent aux prises avec les 
disciples de Confucius, qui continuent leur critique pédago- 
gique et morale. Poureux, les rois n’avaient jamaisété assez 
bienfaisants, et cette fois il était facile de censurer cet em- 

u 


Digitized by Google 



354 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


pire élevé sur une montagne de cadavres. Un jour, ils pous- 
sent l’audace jusqu’à rappeler en plein conseil les fran- 
chises des anciens, les apanages qui élevaient les princes, 
la tradition qui les convoquait, les consultait, les considé- 
rait comme les premiers sujets de l’empire : ou voulait 
une diète. Par une contradiction flagrante, ces adorateurs 
de l’unité revenaient à la fédération, et, à force de res- 
pecter le passé, ils défaisaient l'empire. Mais Li-ssé, le 
grand ministre de Hoang-ti se leva : « Ordonnez, sei- 
gneur, dit— il, qu’on brûle tout ce fatras de livres perni- 
cieux ou inutiles dont nous sommes inondés, et surtout 
ceux où les moeurs, les actions et les coutumes des an- 
ciens sont exposées en détail. N’ayant plus sous leurs 
yeux ces livres de morale et d’histoire qui leur rappellent 
avec emphase les hommes des siècles passés, ils ne se- 
ront plus tentés d’être leurs imitateurs serviles, et ne fe- 
ront plus un crime à Votre Majesté de ne pas les suivre. » 
On décréta l'incendie de tous les vieux livres, en jetant 
aux flammes avec eux quatre cenf soixante lettrés qui 
s’obstinaient à les suivre; et comme on écrivait alors sur 
des tablettes de bambou, et que tout livre était difficile à 
cacher, et que sous terre il pourrissait, l’incendie fit table 
rase.de toute la littérature, et les livres mêmes de Con- 
fucius disparurent dans l’incendie qui laissa à Houng-li 
le nom d'empereur incendiaire. Mais le livre moderne, 
le livre qu’on emporte, qui n’occupe pas de place, qui est 
notre ami invisible, naquit à l'instant même. Car on écrivit 
justement alors sur la soie, et plus lard sur le papier. 
Depuis lors, le livre fut écrit vraiment pour tout le 


Digitized by Google 


LA RÉVOLUTION DE l’l'NITÉ 


355 


inonde, dans une langue universelle, avec les caractères 
li-chou, qui remplacèrent soudainement plus de soixante 
écritures; en sorte que l'imité passa de la politique à la 
littérature, du gouvernement aux mœurs, des idées à la 
langue. 

3. La guerre était géométrique; mais jusqu’à présent, 
nous n’avons pas dit quel général invisible la dirigeait, 
nous n'avons cité que les noms des tueurs d’hommes, 
des destructeurs de livres, et il est temps de nommer le 
philosophe auquel tout le monde obéissait. Jadis Lao-lsé, 
chef des solitaires, avait préché que le sage devait être 
inerte, le gouvernement sans action, et la prospérité gé- 
nérale conliée à la liberté du peuple et aux intérêts 
des individus. Il paraissait étrange que cet homme, 
que nous avons vu disparaitre à cheval sur un bœuf, 
devançât l’économie moderne dans ses axiomes les" 
plus hardis. Nous avons vu qu'il avait laissé des dis- 
ciples toujours dédaignés par les Confuciens, relé- 
gués dans les solitudes, méprisés comme des magiciens, 
et néanmoins chers aux multitudes auxquelles ils accor- 
daient le droit de rêver en dépit de l’empereur, et de 
chercher dans les tombeaux les enchantements d’une li- 
berté proscrite sur la terre. Maintenant, c’est bien Lao- 
lsé qui triomphe, qui abat les vasselages, qui abolit les 
lois agraires, qui octroie h la raison des lettres de course 
pour attaquer de tous côtés l’autorité des anciens, les 
royaumes des pédagogues, l’empire des argottsins, et la 
calamité qui accable l’école de Confucius venge les per- 
sécutions qu’il a subies. Et voyez comme les faits répon - 



336 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

dent à la pensée de Lao ; c’est bien la liberté qui enfante 
la propriété, c'est elle qui met le sceau de la personne 
sur les choses; elle sanctifie l’achat, la vente, le contrat; 
elle rend le travail inviolable, l’industrie toute-puissante, 
le commerce irrésistible, et le magicien, après avoir ins- 
piré Hiao-Kong, suscité les Tsin, dirigé Fan-tchin, don- 
nait l’empire à Hoang-ti, pour créer la féerie de la Chine 
renouvelée. 

Il paraîtra contradictoire que la philosophie de la 
liberté, de l'inertie, du non-agir, soit si cruelle dans 
l’action, et il serait assez facile de répondre qu'elle abat- 
tait la tyrannie, qu’elle ne pouvait se soustraire à la né- 
cessité du combat, que jamais Lao n’était tombé dans la 
sotte utopie de s'interdire toute guerre. Mais il nous dis- 
pense du soin de cette défense vulgaire, car tout en vou- 
lant la liberté il connaissait trop la possibilité que le peuple 
se trouvât garrotté comme un prisonnier auquel il faut 
couper une corde pour rendre la force, et il arrivait à 
celte éventualité par une théorie que nous appellerons 
des coups d'État. « Le sage, dit-il, frappe un coup dé- 
cisif et s’arrête; il frappe un coup décisif cl ne se vante 
pas, il frappe un coup décisif et ne se glorifie point, il 
frappe un coup décisif et ne s’enorgueillit point, il frappe 
un coup décisif et ne combat que par nécessité, il frappe 
un coup décisif et ne veut point paraître fort. » C’est 
ainsi que Hoang-ti, au milieu des massacres décisifs, 
laissait le peuple libre, propriétaire, commerçant, indus- 
triel, et sans même prendre le nom de fils du ciel, l’em- 
blème de sa dynastie était l’eau, que Lao-tsé disait plus 


Digitized by Google 



LA RÉVOLUTION DK L UNITE 3.YJ 

puissante que le fer, et qui, d'après les Tsin, devait 
éteindre le feu, emblème de la dynastie antérieure, la 
dynastie des agitations perpétuelles. 

4. Aussi un édit d’Hoang-ti ordonnait, pour la première 
fois, le désarmement de la Chine. Désormais plus d’ar- 
mées qui sèment les ronces et les épines sur leur passage ; 
plus de châteaux entourés de fossés , plus de capitales 
fortifiées, plus de citoyens armés de flèches et de piques, 
plus de guerres intérieures qui déchirent la patrie par des 
inimitiés séculaires fixées dans le sol, nourries par la 
géographie, consacrées par la tradition. Au coup déc’sif 
du désarmement succèdent tous les avantages de la paix, 
des embellissements merveilleux et des travaux si nom- 
breux que. d’après les historiens, Hoang-ti voulait renou- 
veler la surface de la terre, qu’il transformait réellement 
par un système de routes rayonnantes autour de Ilien- 
yang, sa capitale. Ces routes perçaient des montagnes, 
comblaient des vallées, jetaient des ponts sur les fleuves 
et ralliaient toutes les provinces. Pour la première fois la 
statistique prenait note de toutes les ressources et donnait 
ses chiffres au gouvernement qui soumettait tout aux cal- 
culs de l’unité. Le tableau arithmétique de cette époque 
fatigue l’imagination. Les armées militantes, le nombre 
des victimes qui périssent dans les massacres, les popu- 
lations exterminées, déportées, ici pour la faute d'un 
homme, là pour faire place à l’empire, ailleurs pour peu- 
pler les villes; le palais impérial qui s'élève sur l’empla- 
cement de sept palais démolis avec le travail de huit cent 
mille ouvriers, et avec des cours où manœuvrent jus- 


Digitized by Google 



358 


LA CHINE DANS LF. MONDE ANCIEN 


qu’à six mille hommes rangés en bataille, l’or prodigué 
pour perdre les ministres, les généraux de l'ennemi, qui 
se trouvent calomniés , ruinés , terrassés chez eux sans 
connaître la flèche invisible qui les transperce font du 
règne de l’empereur incendiaire une œuvre magique. 

5. Et tout s’y fait en quarante ans, au milieu de la 
guerre éternelle contre, les Tartares, au milieu des grandes 
victoires qui les refoulent dans leurs steppes et dans un 
moment où s’élève, comme par enchantement, la grande 
muraille de la Chine de cinq cents lieues de longueur, 
haute de vingt à vingt-cinq pieds, si large que six chevaux 
de front pourraient y courir sans se gêner, et flexible jus- 
qu’à suivre les ondulations du sol depuis les plus pro- 
fondes vallées jusqu’aux plus hautes montagnes. Le père 
Verbiest lui reconnut, en certains endroits, jusqu’à mille 
trente-sept pas géométriques d’élévation au-dessus de 
l’horizon; dans sa longueur elle est défendue à de justes 
distances par une chaîne de forts dans lesquels on en- 
tretenait jusqu’à un million d'hommes; aucun monument 
du globe ne l’a jamais égalée et les soldats qui travail- 
laient à la construire étaient menacés de mort si les 
jointures des pierres permettaient de l'escalader. La ter- 
reur présidait à la construction comme à la dévastation. 

6. Il faut considérer comme une grande innovation de 
ce règne la transformation des solitaires en prêtres sous 
le nom de Tao-ssé. En 219, ils quittent leurs solitudes, 
ils descendent des montagnes, ils prennent un habit sa- 
cerdotal et depuis ils ne cessent de s’étendre en formant 
une véritable religion A partir de ce moment on connaît 


Digitized by Google 



LA EÉVOLBTION DE l’üMTÉ 3Ô9 

leur histoire, on les suit pas à pas, d'année en année, 
et si on ne sait pas quelle est leur doctrine, elle se laisse 
deviner. Evidemment les meilleurs d’entre eux suivent 
Lao-tsé et Tchuang-lsé à la lettre, les enrichissent de 
toute l’expérience des siècles postérieurs, les dévelop- 
pent en leur confiant l’unité de l’empire, et, fortifiés 
dans leur mépris du passé, dans leur dédain pour les 
paradoxes des Confucicns, dans leur foi aux surprises de 
la magie, ils étendent leurs recherches dans toutes les 
voies des sciences occultes où la raison se sert parfois du 
levier de l'absurde pour atteindre son but. La foule 
des Tao-ssé s’empare ainsi des superstitions vivantes pour 
donner des proportions colossales à l’ombre de Lao et 
pour le rappeler sur la terre ; ses vagues paroles sur la 
métempsycose promettent désormais l’immortalité aux 
vivants, ses voyages scientifiques deviennent des dépla- 
cements mystérieux, des excursions magiques dans la 
région des esprits, et les Annales disent que Hoang-ti 
lui-même envoie un navire à la recherche de son esprit 
pour obtenir le don de l’immortalité. 

Lorsque Hoang-ti mourut, ses funérailles égalèrent le 
faste de son règne. On enterra avec lui ses femmes qui ne 
laissaient pas de fils, bon nombre d’archers, et on lui éleva 
sur le mont Li un mausolée haut de cinq cents pieds, d’une 
demi-lieue de circuit, semblable à une montagne sur une 
montagne. Son cercueil, placé au centre, était entouré de 
trésors, éclairé par des lampes et des flambeaux entre- 
tenus avec de la graisse d'homme, et cette sinistre lumière 
éclairait un étang d’argent vif sur lequel on voyait des 


» 


Digltized by Google 



360 IA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

oiseaux d’or et d’argent. Dix mille ouvriers furent ense- 
velis vivants pour consacrer cet asile de terrible mémoire. 
Jamais aucun homme ne commit un plus grand nombre 
de crimes, jamais le crime ne fut plus utile, jamais au- 
cune œuvre ne fut plus durable ; la Chine d’aujourd’hui 
relève encore tout entière du terrible méfait de cette 
révolution. 

On ne nous contestera pas que la phase de l’empe- 
reur incendiaire, de 250 à 210, n’ait été une phase d’ex- 
plosion, éminemment révolutionnaire en cela qu’elle 
détruisit l’ancien empire des Tchéou, qu’elle proclama le 
nouvel empire des Tsin, qu’elle abolit toutes les an- 
ciennes lois, toutes les antiques circonscriptions et qu’elle 
poussa la dévastation aussi loin que possible. Mais, puisque 
la phase de Hoang-ti a été révolutionnaire, nous devons 
nous attendre à la réaction, et toute une génération se 
consacrera à la biche de rétablir le passé, de le ranimer, 
et de faire en sorte que son souvenir évoqué efface le 
présent et se venge des outrages qu’il a endurés. 

La réaction se montre à l’instant même où cessent les 
funérailles du Tsin. Puisqu’on ne le craint plus, les 
peuples s’agitent, ses généraux se détachent sur le champ 
de la dynastie menacée, le général Tehing-ching s’em- 
pare du royaume de Tchéou dont il est originaire, son 
lieutenant se proclame roi de Tchao, un lieutenant de ce 
lieutenant devient à son tour roi de Yen; bientôt les an- 
ciennes familles remplacent ces généraux à Tchéou et à 
Tchao, l’ancienne dynastie relève le royaume d'Ouei, un 
dernier rejeton de l’ancienne race rétablit le royaume de 


Digitized by Google 



LA RÉVOLUTION DE L'UNITÉ 361 

Tsi. Le branle esl donné, la propriété mise en doute laisse 
reparaître la pédagogie, il ne s’agit que d’abolir les lois 
desTsin, de revenir aux lois agraires; la confusion est au 
comble et la terre de Tchéou, qui avait longuement ré- 
sisté à la conquête, domine et dirige le mouvement. 

Pour comprendre ce retour, il faut imiter les membres 
du tribunal de l’histoire et se transporter dans la capi- 
tale, au milieu de la cour. Là , l’eunuque Tchao-Kao or- 
donne déjà à l’héritier légitime Fou-fou de mourir et le 
remplace par un autre fils, plus affermi dans les principes 
delà révolution. « Sois tranquille, lui dit-il, je spolierai les 
riches et j’enrichirai les pauvres, et c'est ainsi que tu 
régneras. » Bientôt il cache les nouvelles de l’insurrection, 
il enchaîne les courriers, il dénature les dépêches. La 
famille impériale, les princes, les princesses, les grands 
se divisaient comme il arrive dans les cas extrêmes, où 
tout homme a son avis, ses amis, sa conspiration, et s’il 
ne conspire pas, on le soupçonne de conspirer, ce qui le 
rend chef de parti. Partant l’eunuque immole presque 
toute la famille impériale, les princes, les princesses, les 
grands et, pour ne pas insister sur les détails de ces 
horribles massacres et ne suivre que l’action unitaire, il 
suffira de dire que les prétentions de l’eunuque étaient 
arrivées à tel point qu’un jour, en présence de toute la 
cour, il offrit un cerf à l’empereur en lui disant : Je t’offre 
un cheval. L’empereur sourit et répondit : Mais vous 
voyez bien que c’est un cerf. Tchao-Kao interrogea les 
grands du regard, les uns dirent que c’était un cheval, 
les autres un cerf, et ces derniers furent assassinés. Il 




Digitized by Google 


362 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


s’établit le silence île la mort. Li-ssé, qui avait fait taire 
les philosophes, voulut réclamer, mais il fut mis en pièces 
à son tour. La terreur était telle que personne ne par- 
lait plus ni de guerre ni d’insurrections et qu’on vivait 
comme si l'empire était heureux, bien que l’empereur 
fût réduit à sa capitale. Enfin l’édifice s’écroula tout à 
coup. L'eunuque ordonna à l’empereur de se tuer, un 
nouvel empereur le massacra avec toute sa race; bientôt 
Liéou-pang, général de Tchéou, pénétra dans la capitale 
en n’épargnant que les personnes; plus tard on ne les 
épargna pas non plus, et üiang-yu, un autre général, en 
lit passer 200,000 au lil de l’épée, profana les tombeaux 
des Tsin, en pilla les trésors, et incendia l’immense 
palais de Hien-yang, qui avait exigé le travail de huit 
cent mille ouvriers. Le feu y resta trois mois. 

Mais peut-on combattre sans agir en sens inverse de 
l’ennemi? Eu marchant contre l’unité des Tsin, les géné- 
raux du roi de Tchéou promettent partout les anciennes 
lois, les principautés apanagées, la loi agraire, la res- 
tauration des capitales, la résurrection des royaumes. Le 
plus puissant d’entre eux, Hiang-yu, rétablit tout le passé 
comme il pouvait le rétablir à travers les insurrections, 
les émeutes, les batailles livrées au nom d’un roi à qui il 
donnait et ôtait à loisir le titre d’empereur, et on vit une 
dernière fois le code des Tchéou publié neuf cents ans 
auparavant régir un simulacre de fédération qui divisait 
la Chine en vingt États, sous le rayon de vingt capitales 
assignées à vingt rois avec l'antique obligation de ne pas 
s’en éloigner et de respecter toutes les circonscriptions dé- 


Digitized by Google 


LA RÉVOLUTION DE L’UNITÉ 363 

crélées. Les rois qui avaient reparu, les généraux qui s'é- 
talent imposés, les usurpateurs qu’on ne pouvait renverser 
sans île longues guerres, représentaient ainsi la Chine et, 
pour dire en peu de mots quelle fut cette restauration, il 
suffira de réfléchir qu’on échappait à la terreur desTsin par 
la rapidité d'une réaction non moins terrible, qu’un mo- 
ment d’hésitation ou de faiblesse coûtait la vie aux chefs, 
et que Hiang-yu, rois des rois et même de l’empereur, 
était un géant, doué d’une voix qu’entendait une moitié de 
l’armée, d’un bras qu’aucun poids ne pliait, d’une réso- 
lution aussi épouvantable pour les ennemis que pour ses 
propres amis. 

Si la fatalité voulait qu'à l’explosion succédât la res- 
tauration des anciennes lois, si elle exigeait que cette 
restauration fut proportionnée à la phase sanglante 
dlloang-ti, Hiang-yu pouvait-il fonder une nouvelle dy- 
nastie? Cette dynastie pouvait-elle durer comme celle des 
Hia, des Chang ou des Tchéou? Nous disons qu’on devait 
l’espérer, car toute génération s’absorbe dans son travail, 
n’en comprend pas d’autres, et dès que la famille, la patrie, 
la religion lui persuadent une action, elle doit la croire du- 
rable; aucune aetion n'est possible si on ne croit à la 
généralité et à l'éternité de son œuvre. Mais si on s’élève 
plus haut, cette éternité est momentanée et à la réaction 
de Hiang-yu succède bientôt une phase nouvelle où la 
révolution, mieux instruite par ses propres revers , forcée 
de mûrir ses propres idées, de reconnaître ses hommes, 
de résoudre l'un après l’autre les problèmes auxquels elle 
n'avail pas songé, de s’emparer de l’héritage du passé 


Digitized by Google 



364 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

que dans son ignorant enthousiasme elle avait méprisé, 
elle triomphe enfin avec des chefs étrangers aux crimes 
de l’explosion et à ceux de la réaction. 

C’est ce qui arriva avec Liéou-pang. Les crimes des 
deux phases antérieures se réduisaient à la cruauté des 
exterminations ou des répressions, et il n’eut qu'à s’in- 
surger contre la cruauté pour toucher à la solution. 
D’abord chef de bande, ensuite lieutenant de Hiang-yu 
et roi de Tsin, enfin révolté contre Hiang-yu, il lui livre 
dix-sept batailles. Son humanité entraine tous les amis de 
la liberté; elle encourage tous les peuples, et son ter- 
rible adversaire, au bout de cinq ans, isolé, se voit réduit à 
l’extrémité de l’appeler en duel. Voici la réponse du héros 
de la Chine : « Vous avez divisé l’empire, lui dit-il; vous 
avez assassiné le général du roi de Tchéou, votre inaitre; 
vous avez détruit Hien-yang ; vous avez profané les 
tombeaux des Tsin, vous avez mis à mort, avec toute sa 
famille, le prince Tsé-yang, qui s’était mis sous votre 
protection ; vous avez fait passer au fil de l’épée les deux 
cent mille habitantsde Tchang-han, qui s'étaient soumis; 
vous avez dépouillé les princes pour mettre à la place vos 
officiers; vous avez détrôné l’empereur, qui s’est tué... Je 
ne songe qu’à délivrer la Chine de voire personne; ce 
n’est pas une lutte de corps, mais de raison... » 

L’issue de la guerre ne fut pas douteuse ; Hiang-yu se 
donna la mort, ses compagnons se dispersèrent et le héros 
pardonna à tout le monde, jusqu'à donner une princi- 
pauté au père de Hiang-yu, jusqu’à épargner ses ennemis 
personnels, jusqu’enfin à combler de bienfaits les grands 


Digitized by Google 



LA RÉVOLUTION DE L’UNITÉ 


365 


qui, dans son propre palais, sc disposaient déjà à le 
massacrer. Son règne, inauguré par l'humanité, se 
continua d’après le même principe , et on vit un phéno- 
mène dont on pourrait douter comme d’un miracle, s’il 
n’était attesté par les écrivains et confirmé sans aucune 
interruption pendant deux siècles. Car cet empire, si 
violemment bouleversé, où de 375 à 250 on avait égorgé 
de sang-froid un million quatre cent mille habitants, où 
l’empereur incendiaire en avait sacrifié peut-être autant, 
sans compter les victimes de Hiang-yu , montre l’ordre 
le plus parfait, la tranquillité la plus exceptionnelle et 
des empereurs qui réforment toutes les lois pour ména- 
ger la vie des hommes. 

Attribuerons-nous au génie de Liéou-pang ce prodige 
sans exemple? L’histoire ne serait pas une science si elle 
ne dominait pas les individus, les peuples, les nations, 
et si elle ne révélait pas les secrets ignorés des acteurs 
mêmes des vicissitudes dont elle rend compte. Liéou- 
pang ne connaissait aucunement sa destinée; obscur 
citoyen de la ville de Pci, il ne songeait qu’aux misérables 
affaires de sa vie très-vulgaire. Chargé un jour de con- 
duire des prisonniers au lieu de leur exil, par un acci- 
dent encore très-vulgaire, quelques-uns d’entre eux 
s’enfuirent. Le soir, il songea à la cruelle punition qui 
l’attendait, et il noya sa douleur dans le vin; mais le 
malin il donna la liberté à ceux qui restaient, décidé à 
déserter à son tour. C’étaient évidemment des rebelles, 
des insurgés contre les Tsin; touchés par cet acte d’hu- 
manité, ils répondirent avec la fraternité chinoise qu’ils 


Digilized by Google 



366 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

ue le quitteraient pas. Le voilà donc chef de bande, 
parmi les soldats de la réaction , exclusivement occupé 
de sa troupe. Injustement exclu d'une amnistie par le 
gouverneur de sa ville natale, il écrit une déclaration sur 
un morceau de soie, la lance par-dessus des bastions, et 
la sentinelle, au lieu de la porter à son chef, la montre 
au peuple, qui lui ouvre les portes. Cette fois, il est 
maître d’une ville; mais il se borne encore à délivrer 
des prisonniers, à propager la liberté, et il devine si peu 
son avenir qu’il reste dans la réaction de Iliang-yu, dont 
il devient lieutenant; il la représente dans le royaume de 
Tsin; il ligure parmi les vingt tyrans qui se partagent la 
Chine. 

Lésé dans le partage de la Chine, il doit se venger, 
et puisque la bienveillance est le principe premier par 
lequel tout chef d’une nouvelle dynastie s’arrondit, sou- 
dainement il devient le meilleur des princes, et il arrive à 
l’empire. Pouvait-il supposer que sa famille régnerait 
pendant quatre siècles? Il aurait été heureux de régner 
pendant une seule génération; mais l’histoire ne permet 
pas a sa famille de se dérober à son œuvre, et elle l’ex- 
ploite pendant quatre cents ans, jusqu’à la dernière goutte 
de son sang. 

Jamais dynastie ne resla plus fidèle à son origine; 
jamais cette nécessité qui oblige les familles régnantes à 
réaliser le programme de leur fondateur ne trouva de 
princes plus dignes de leur mission. Pendant les deux 
premiers siècles de sa durée, l’histoire des Han est si 
chlme, si régulière, si profondément nationale qu’en peu 


Digitized by Google 



LA RÉVOLUTION DE L’UKITÉ 


367 


de mots on la suit depuis Liéou-pang jusqu'aux premières 
années de notre ère, en achevant pour ainsi dire le récit 
de son élévation. En haine desTsin à demi Tartares, elle 
ne cesse de représenter la civilisation chinoise, avec sa 
sagesse, ses raffinements, sa passion pour la paix, son 
amour pour les conquêtes paisibles, naturelles, accom- 
plies par la force des choses plutôt que par l’action de 
l’homme. En s’écartant à jamais de la capitale des Tsin, 
où chaque ruine protestait contre son avènement, elle 
se transporte à Si-ngan-fou, dans le Chen-si, la ville des 
arts, de l’industrie, du travail. Le procès-verbal de sa 
fondation montre qu’on la voulait à la fois fortifiée et 
accessible, entourée de montagnes et facile au commerce, 
et on résolut le problème en choisissant un emplacement 
central, protégé par le fleuve Jaune, gardé par des 
gorges où de petites garnisons suffisaient contre des 
années, mais en communication avec les provinces grâce 
à des ponts volants, jetés d’une montagne à l'autre, et 
alors inventés pour exploiter et surmonter en même 
temps les ressources de la défense. 

Les lois pénales se transformèrent et subirent à leur 
tour l'impulsion première donnée par le héros qui déli- 
vrait les prisonniers. Ven-ti abolit les peines qui frap- 
paient le père et la mère du coupable ; il remplaça par la 
bastonnade l’horrible supplice de la mutilation ; il réduisit 
les coups de cinq cents à trois cents. Le même empereur 
ordonna de fournir chaque mois aux vieillards du grain, 
de la viande, du vin, des étoffes de soie et de coton; il 
rétablit la cérémonie du labourage; il fonda des prix 


Digitized by Google 



368 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


d'agriculture; en un mot, les historiens le placent au 
rang des empereurs les plus dignes du respect de la pos- 
térité. Ses successeurs ne démentent pas l’humanité de 
cette famille, et le renom de Vou-ti , protecteur des let- 
tres, de Hiao-tchao-ti, un modèle de bonté, de lliao- 
youan-ti, homme vénérable, se perpétue à travers les 
siècles de l'histoire chinoise. Les Annales de cette époqut 
annoncent à chaque instant une diminution des impôts 
ou de nouvelles institutions de bienfaisance, des pardons 
ou amnisties, des actes de charité fraternelle. 

Tandis que celte merveilleuse transformation faisait 
succéder la plus douce philanthropie à l’amère misan- 
thropie des Tsin, la philosophie de Confucius remplaça 
celle de son rival Lao-tsé. Le principe de l’inaction 
n’avait plus de sens, puisque la propriété était libre, la 
vieille pédagogie détruite. La théorie des coups d'Élat 
était désormais comme la hache qu'on jette après l’exé- 
cution, et comme il fallait revenir au gouvernement pa- 
ternel, on amnistia les Confuciens, qui n’avaient plus le 
tort de s’adresser à huit rois, en fomentant les divisions 
à l’instant où ils prêchaient l’union. Pui qu’un seul chef 
régnait, ils pouvaient s'extasier à leur aise sur les vertus 
monarchiques, et si leurs phrases étaient trop vagues, 
dès qu’ils n’étaient plus à la recherche du meilleur des 
princes elles s'appliquaient naturellement à l’empereur. 
A la vérité, pendant les premières années de la dynastie, 
on se méiia d’eux à cause de quelques passages de Con- 
fucius où l’ou pouvait trouver des armes en faveur de 
l’ancienne pédagogie. Mais six ans après la mort de l'em- 


Digitized by Google J 


LA RÉVOLUTION DE L’UNITÉ 


369 


percur incendiaire, en était déjà à la recherche des livres 
du philosophe, et un vieillard qui savait par cœur le 
Chou-king le dictait à sa fille, la seule personne qui put 
entendre sa faible voix. Bientôt Liéou-pang demanda au 
pays de Lou le cérémonial pour les festins de l’empereur. 
Il ne se sentit vraiment empereur que lorsque l’étiquette 
mit à ses pieds tous ses égaux des jours de l’anarchie. 
Plus tard il visita le tombeau du grand philosophe de l’unité 
et de l’obéissance, et en 192, on leva enfin la défense de 
le lire, et non-seulement on lui rendit sa gloire, mais il 
devint le demi-dieu de la dynastie. 

Celte agitation fiévreuse qui mettait les vieux princes 
apanagés à la merci des peuples et transformait les phi- 
losophes en tribuns, cette sédition continuelle que les 
Tsin avaient partout trouvée, renaissait paisible, tran- 
quille, unifiée dans le palais impérial de Si-ngan-fou; 
elle devenait la véritable constitution de la Chine , une 
sorte de charte morale où les grands trouvaient leur ga- 
rantie contre l’empereur, et les peuples contre les grands. 
A la terreur des Tsin et de Hiang-yu succédait ainsi une 
liberté inattendue. En 184, les grands discutaient la suc- 
cession impériale; à la même époque Ven-ti donnait pleine 
liberté à la critique. * Parmi nos lois, disait-il, j’en trouve 
une qui fait un crime de parler mal du gouvernement. 
C’est le moyen de nous priver non -seulement des lu- 
mières que nous pouvons nous procurer des sages qui 
vivent loin de nous, mais même de fermer la bouche aux 
officiers de notre cour. Comment donc le prince pourrait- 
il être instruit de ses fautes et de ses défauts? Cette loi 

94 


Digitized by Google 



370 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


est encore sujette à un autre inconvénient : sous pré- 
texte que les peuples ont fait des protestations publiques 
et solennelles de fidélité, de soumission et de respect à 
l’égard du prince, si quelqu’un parait se démentir eu la 
moindre chose, on l’accuse de rébellion. Les discours les 
plus indifférents passent chez les magistrats, quand il 
leur plaît, pour des murmures séditieux contre le gou- 
vernement. Aussi le peuple, simple et ignorant, se trouve 
sans y penser accusé d'un crime capital. Non, je ne le 
puis souifrir; que cette loi soit abrogée. » Le ton, l’ac- 
cent, la bonté sincère et paternelle de cet édit sont tels 
qu’on le dirait publié dans des siècles que l'Europe ne 
connaît pas encore. 

En lo i, les grands donnent leur avis sur les principales 
affaires; en 140, Vou-ti invite les gens éclairés à donner 
leur conseil sur la meilleure forme de gouvernement. 
Un philosophe répond à son invitation en lui montrant 
la nécessité de se réformer lui-même avant de réformer 
l’empire. Loin de s’indigner, Vou-ti le nomme précep- 
teur et conseiller de ses frères. Le même empereur se 
plaint que les mandarins ne cherchent pas assez les 
hommes supérieurs. La recherche des inventeurs, des 
sages, des hommes capables, cette recherche, ignorée 
par toutes les générations de l’Occident, devient un de- 
voir à la Chine, et bientôt l’assemblée des grands décré- 
tait qu’on est plus coupable en excluant les hommes 
supérieurs du gouvernement qu’en refusant d'obéir au 
prince. Vers 132, l'empereur ne décide de rien sans le 
conseil des grands, dont la puissance arrive à tel point 


Digitized by Google 


LA RÉVOLUTION UE L’UNITÉ 371 

qu'en 74, ils détrônent le chef de l’empire. Les ministres 
de cette époque sont des savants, des philosophes; l’un 
d'eux passe trois ans dans une chambre les yeux fixés sur 
les livres, sans se mettre une seule fois h la fenêtre. A la 
vérité, les lettrés de celte époque accusent le peuple de 
licence et de corruption ; à les entendre, il n’y a plus ni 
sincérité ni droiture; livré au luxe, l’avidité l’emporte, 
la richesse le plonge dans les vices, et on arrive à la plus 
profonde confusion des rangs et des conditions. Mais on 
connaît la valeur de ces invectives sans cesse répétées eu 
Occident dans les époques les plus florissantes. Que di- 
rions-nous si, sous la même date de H 2, les lettrés 
avaient trouvé le peuple indifférent à la richesse, insou- 
ciant de toute parure et très-respectueux pour la hiérar- 
chie,? Nous dirions que la révolution de la propriété aurait 
été inutile, qu’elle n’aurait pas donné ses conséquences, 
que le peuple serait resté dans la servitude de l'antique 
pédagogie, que la Chine n’aurait été ni civilisée, ni riche, 
ni industrieuse, ni aisée, ni même littéraire et classique, 
car elle n’aurait fourni aucune invective morale contre 
les vices inséparables de sa prospérité. 

Enfin l’expansion de la Chine, doublée sous les Tsin, 
continue sous les Han. Au nord, elle ne cesse de refouler 
les Tartares tantôt dominés par la civilisation et attirés 
à la cour, tantôt arrêtés par les villes-frontières, où les 
soldats transformés en colons leur opposent l’obstacle de 
la terre défrichée et de la propriété armée. Au reste, de 
grandes victoires étendent les confins de l’empire jusqu’à 
la mer Caspienne. Et non-seulement la Chine s’étend 


Digitized by Google 



3*72 


LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


au nord, mais elle subjugue les Yuei du midi, que l’on 
considérait «à l’époque des Tsio comme des peuples indo- 
ciles, indomptables, étrangers à l’empire. Sous les Hia, 
les Chang, lesTchéou, ils refusaient jusqu’au calendrier, 
et tout à coup, en 138, le roi du Midi Yu-chen, qui venait 
de tuer son frère, se soumet pour se rassurer, et l’empire 
passe ainsi le Kiang. Huit ans plus tard, il conquiert le 
royaume de Yu-chen; vers 110, il s’étend à toutes les 
provinces au delà du Kiang; leurs anciens royaumes 
s’effacent, les peuples du Fou-kien qui pouvaient résister 
subissent une déportation en masse, et leurs terres restent 
désertes. Vers l’an 50, la Chine, étendue jusqu’à la mer 
du Midi, n’a plus qu’un seul ennemi, les Tartares, dé- 
sormais en déroute. 


Digitized by Google 



CHAPITRE XIII 


l'histoire DES TSIN EN GRÈCE ET A ROME 


Lt propriété discutée par Platon aux temps de Koung-siun-yang, — 
et proclamée par Aristote, avec les paroles du novateur chinois. — 
Mobilisation du sol séparé de la domination politique, — en Grèce, 
sous la date moyenne de 373, — il Rome, h la suite de la loi Lici- 
nienne de 376. — Elle donne pour conséquence les conquêtes 
d'Alexandre — et celles des Romains, — contemporaines de la con- 
quête des Tsin. — Les Romains plus libres, — plus féroces, — plus 
superstitieux que les Chinois, — avec des périodes accentuées en 
sens inverse du Céleste Empire. — Une chaîne de guerres met en 
communication Rome avec Lo-yang. 


Le travail de la Chine, depuis la grande réforme de 
375 jusqu’aux premières années de l’ère vulgaire, ses 
révolutions, ses fusions, ses victoires, s'expliquent 
d’un mot , par le triomphe de la liberté sous la forme 
nouvelle de la propriété, qui dérobait la terre à la 
pédagogie de la loi agraire, à la domination des mandarins, 
à la répartition annuelle des inspecteurs. Grâce à la ré- 
forme des Tsin, tout homme put occuper, cultiver, 
vendre, léguer son champ, et comme tout principe de- 
mande de longues expériences pour passer dans la loi, dans 
les institutions, dans le gouvernement, daus toutes 1% 



374 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

branches de la civilisation et doit sc faire jour à travers 
d’innombrables contestations, la propriété jeta d’abord 
l’empire sous la conquête des Tsin, ensuite sous la réac- 
tion de Hiang-yu, enfin sous la dynastie des Han. Main- 
tenant, pour comparer l’histoire de la Chine avec celle 
de l’Occident, il faut voir si l’Occident a inventé la 
propriété à la même époque ; c’est là une demande simple 
et catégorique, et sans une réponse affirmative, toute 
comparaison se réduirait à de vagues confrontations de 
personnages et de conquêtes. 

Examinons d’abord la Grèce, dont l’histoire est si 
splendide, dont les événements sont les mieux connus, et 
dont on suit pas à pas les moindres vicissitudes, grâce à 
des artistes, à des poêles, à des philosophes qui sont les 
premiers du genre humain. Or la philosophie, ce privi- 
lège de la Grèce, nous apprend qu’en 375, c’est-à-dire 
vingt-quatre ans après la mort de Socrate, Platon écrit 
sa République , où il se déchaîne contre la propriété, accu- 
sée d'être le vice de son temps, la maladie des sociétés, 
la cause de tous les désordres, le grand obstacle qui rend 
impossible le règne des sages, l’élection des hommes su- 
périeurs dans les fonctions publiques, et l’exclusion des 
riches désormais les maîtres dans tous les États. Ainsi, 
au moment où Koung-siun-yang proposait la propriété à 
la cour de Hien-yang, la propriété était déjà le vice des 
républiques de la Grèce. On dira peut-être que Platon, 
en l’attaquant, représentait l'idée opposée de la commu- 
nauté, et sans doute il protestait inutilement contre ses 
contemporains qui le forçaient à transporter ses plans dé- 


Digitized by Google 



L’HISTOIBK DES T3IN EN GRÈCE ET A HOME 375 

sespérés dans les espaces imaginaires de la philosophie, 
et c’est en vain qu'il évoquait les souvenirs de Sparte, 
qu’il embellissait les castes de l’Inde et de l’Égypte, et 
qu’il donnait en un mol des formes helléniques à la vieille 
pédagogie de la Chine. Mais Aristote, à peu près son 
contemporain, lui répond en peu de mots avec les pa- 
roles mêmes de Koung-siun-yaug... « Personne, dit-il, ne 
s’intéresse aux terres communes; sans le mobile de l’in- 
térêt, le travail languit, l’égalité met de niveau les 
hommes utiles et les inutiles. » Et avec ces paroles le débat 
est clos, la propriété triomphe, et nul doute qu’Aristote 
ne soit le philosophe de son siècle. Nul doute non plus 
qu’Aristote et Platon ne soient les maîtres de ce débat, 
et que tous les philosophes, tous les jurisconsultes posté- 
rieurs, tous les docteurs de l'Église, tous les rédacteurs 
des codes modernes, en soutenant soit la propriété, soit 
la communauté, ne relèvent des deux grands contempo- 
rains des réformes chinoises. 

Ce n’est pas qu’avant Aristote on n’eût aucune notion 
de la propriété ; loin de là, les patriciens de Rome étaient 
tous 'des propriétaires ; les guerriers de Sparte l’étaient 
à leur tour ; le jubilé’des juifs supposait qu’on put vendre 
et acheter les champs et les maisons, et la Genèse ra- 
conte comment, plus de deux mille ans avant Jésus-Christ, 
Abraham acheta un champ pour y enterrer Sara, sa 
femme. A ce point de vue, dès la plus haute antiquité, 
il n’y avait pas un coin de terre qui n’appartint à un 
maître, pas une tribu, d’ailleprs, qui n’eût sa circons- 
cription, pas un peuple qui ne traçât les confins de sa 


Digitized by Google 


376 LA ceine dans le monde ancien 

domination, et, pour nous servir d’une phrase chinoise, 
pas un prince apanagé, pas un vassal qui ne disposât de 
son lot, comme à présent, dans les limites de la loi. Mais 
avant les Tsin on ne connaissait que la propriété consa- 
crée par les lois agraires, constituée par les castes, mo- 
nopolisée par les patriciens, enchaînée h l’État comme un 
privilège, mesurée, surveillée, qu’on devait acheter ou 
vendre en présence du peuple, devant l'assemblée, à des 
conditions tellement onéreuses et sous des réserves si 
exceptionnelles, que la liberté du contrat et de la trans- 
mission était formellement proscrite. 

C’est ainsi que les Spartiates étaient propriétaires, et 
qu’ils pouvaient acheter, vendre, hériter sans être libres, 
sans se soustraire à la loi agraire de Lycurgue, sans qu’il 
leur fût permis de se dégager du partage primitif. C’est 
ainsi qu’ Abraham et les plus anciens Romains devaient 
acheter ou vendre leurs champs devant le peuple solen- 
nellement convoqué pour reconnaître le nouveau proprié- 
taire. C’est ainsi qu’avant 594 les riches d’Athènes 
étaient autant de souverains avec le droit d’emprisonner 
chez eux leurs débiteurs, et que les hommes et les choses 
étaient partout sous un régime pédagogique analogue à 
celui de la vieille Chine et des princes apanagés. 

Ce régime était si profondément étranger à celui de la 
libre propriété proposé par Koung-siun-yang en Chine 
et par Aristote en Occident, que les plébéiens d'Athènes, 
de Rome, de Syracuse, de toutes les républiques, ne 
l'attaquaient que pour l’étendre, le renouveler à leur pro- 
lit, le dépasser comme le régime du Tchéou avait dépassé 


Digitized by Google 



L’HISTOIRE DES TSIN EN GRÈCE ET A ROME 377 

celui des premières dynasties chinoises. Ils demandaient 
de nouvelles lois agraires, de nouveaux partages, de nou- 
velles distributions des terres, de simples modifications 
de la répartition primitive, et les mots mêmes de lois 
agraires les renfermaient dans le cercle des idées anté- 
rieures. Aujourd’hui encore, prononcés par Babœuf ou 
par Cabet, ne sont-ils pas la négation péremptoire de la 
propriété, soit d’après le code, soit d’après Aristote? 

Les plébéiens ne visaient qu’à renverser les patriciens ; 
et à se mettre à leur place. Cette utopie agrarienne se réa- 
lisa à la lettre vers 260 avant Jésus-Christ, dans la ville 
de Bolsène, où les esclaves, après avoir obtenu le titre de 
citoyens, l’accès à toutes les fonctions publiques, et jus- 
qu’à l'entrée dans le sénat, s’emparèrent de la république, 
maltraitèrent les anciens citoyens, arrivèrent jusqu’à en- 
lever leurs filles et leurs femmes, et jusqu’à établir, peut- 
être par une hideuse revanche, la loi que désormais ils 
auraient le droit de coucher les premiers avec les nou- 
velles mariées. On renversait ainsi toutes les données : 
ceux qui avaient commandé obéissaient, ceux qui avaient 
obéi commandaient; mais l’organisation sociale ne chan- 
geait point, et les lois les plus incendiaires restaient dans 
les lignes pédagogiques de l’ancien système. 

La libre propriété n’est donc pas antérieure à Koung- 
sïun-yang et à Aristote, et si on passe de la philosophie à 
la politique pour chercher l’année de son triomphe dans 
le monde hellénique, le calcul des dates moyennes nous 
ramène encore à la date de 375 avant Jésus-Christ. En 
voici la preuve : les deux grands ceutres du monde hel— 


Digitized by Google 



378 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

lénique étaient Sparte et Athènes; Sparte en représen- 
tait le passé, la religion, la tradition, les castes quasi 
égyptiennes, la sévérité patricienne et militaire; Athènes, 
au contraire, était le centre du mouvement de la démo- 
cratie, de la démagogie; là bouillonnaient toutes les in- 
novations prématurées, là la multitude devançait tous les 
États de la Grèce. Or, la propriété doit, certes, paraître 
d’abord à Athènes, et on la voit poindre en 594 quand 
Solon abolit les dettes de l'Atlique, tout en résistant à la 
plèbe qui demandait une nouvelle répartition des terres. 
Mais Sparte, trois cent cinquante-quatre ans plus tard, en 
240, en est encore à la loi agraire; elle en subit encore 
le joug avec tant de résignation que les neuf mille guer- 
riers de Lycurgue sont réduits à sept cents, et parmi eux 
les conditions sont si inégales, que les uns, très-riches, 
dînent avec des citoyens réduits à épouser à plusieurs 
frères une seule et même femme, pour subvenir aux frais 
du repas public et garder ainsi le titre de citoyens. 
A cette époque, Agis et Cléomène réformaient enfin la 
république, mais pour renouveler la loi agraire, pour 
porter à quatre mille cinq cents les lots des guerriers, 
pour rester en un mot sous le régime de Lycurgue, des 
banquets, de l’éducation monacale, de l’antique pédagogie 
qui subsistait jusqu’aux derniers jours de la Grèce. La 
propriété parait donc dans le monde hellénique de 594 à 
200. C’est entre ces deux dates qu’elle se montre à Sy- 
racuse, à Tarente, à Khégiura, et toutes les scènes va- 
riées de la guerre Sociale se placent ainsi sous la date 
moyenne de 375. C’est le moment de la guerre Sacrée 


Digitized by Google 



L’mSTOIBE DES TSIN EN GBÈCE ET A HOME 379 

pour le partage des terres incultes vouées à l’oracle de 
Delphes; c’est le moment où la Macédoine s’ébranle et 
intervient pour la première lois dans les débats des répu- 
bliques; c’est le moment où Philippe appelle à sa cour 
Aristote pour lui confier l’éducation d’Alexandre, son fils. 
Supposons que dans ce moment la propriété s'affranchit 
dans la Macédoine, que tout Macédonien est libre d’ache- 
ter, de vendre, de transmettre son champ; qu’en mar- 
chant h la suite de son roi il puisse occuper toutes les 
terres vagues et devenir propriétaire comme un Chinois à 
la suite des Tsin; supposons en Grèce, en Perse, en 
Égypte, partout, les hommes fatigués du joug des lois 
agraires et des anciennes pédagogies, prêts à accueillir 
les phalanges de la Macédoine qui les délivrent de la ty- 
rannie séculaire de leurs gouvernements, vous aurez la 
conquête des Tsin en Occident, la conquête d'Alexandre. 
La Grèce, surprise, nivelée, pacifiée tout à coup, ses ré- 
publiques soudainement associées à la plus romanesque 
des expéditions, les satrapies de l’Asie, les castes et les 
demi-castes des barbares renouvelées depuis l’Inde jusqu’à 
l’Égypte, et toutes les ambassades du monde réunies à Ba- 
bylone pour fêter un homme que tous jusqu’à ses ennemis 
aiment et admirent; tous ces prodiges où le calcul le plus 
sûr s’alliait à l’action la plus poétique, comment s’ex- 
pliqueraient-ils s’ils n’étaient pas les prodiges de la liberté 
octroyée à la terre sous la forme du contrat? Et l’œuvre 
d’Alexandre reste, ses généraux la continuent; ils réa- 
lisent ses plans dansles royaumes conquis, ils sont adoptés 
par les peuples, et aucune terre d’Occident ne se soustrait 


Digitized by Google 



380 LA CUINK DANS LE MONDE ANCIEN 

il leur solution, ni l’Égypte qui se régénère avec les Ptolé- 
més, ni la Perse qui obéit aux Séleucides, ni l’Inde où 
Tchandragoupta fonde une dynastie très-puissante , ni 
enfin la Grèce elle-même, où chaque ville poursuit sa 
route avec une liberté si moderne que ses anciennes gloires 
en souffrent. 

Nous avons peu de renseignements sur la civilisa- 
tion de cette période; mais la Perse était affaiblie, tra- 
vaillée par les révolutions, envahie parXénophon à la tête 
des Dix Mille. Comment donc ne pas supposer que ses 
peuples n’obtinssent par Alexandre ce progrès qu’ils ne 
pouvaient réaliser par leurs propres forces? De même 
l’Inde, après Alexandre, se développe par le bouddhisme : 
sa gloire est le roi Açoka qui chasse soixante mille schis- 
matiques affectionnés à l'ancienne pédagogie des castes, 
et Açoka représente tellement la liberté moderne que 
sous lui le bouddhisme tient son troisième concile, orga- 
nise ses missions, fonde ses évêchés, revise ses écritures, 
et le tout pour que l’ouvrier puisse s’affranchir aussi bien 
que le guerrier ou le brahmane. 

A Carthage, les renseignements nous manquent; mais 
si ces citoyens ne cherchaient pas des propriétés, qu’al- 
laient-ils donc quérir en Sardaigne, en Corse, sur toutes 
les mers? Tite-Live dit que pendant la seconde guerre 
Punique , les plébéiens de toutes les villes italiennes 
suivaient Annihal, tandis que les patriciens se ralliaient 
aux Romains. C’est que les Carthaginois combattaient 
les sénats; pour les multitudes, leur conquête était une 
libération, et Annibal arrivait jusqu’aux portes de Rome 


Digitized by Google 



l’histoibe des tsin en cibèce et a bome 381 


en ami de tous les plébéiens depuis la Ligurie jusqu’aux 
extrémités de la Sicile. 

Mais jusqu’ici nous sommes dans le demi-jour des con- 
jectures; il est temps de chercher un terrain plus sûr, et 
l'histoire de Rome reproduit d’une manière éclatante l’his- 
toire des Tsin en Chine et des Macédoniens dans le monde 
hellénique. C’est que l’histoire de la libre propriété com- 
mence à Rome exactement à cette époque avec la grande 
réforme de 376, que nous avons déclarée corrélative aux 
réformes chinoises de 373, et que nous devons désormais 
expliquer. La loi licinieune de 376 était encore une loi 
agraire qui divisait l’agger publiais, le mettait à l’en- 
chère, le vendait aux plébéiens, et limitait à cinq cents 
arpents toutes les acquisitions. Ici, le sénat accordait 
le moins qu’il pouvait, et en renouvelant le partage 
ou plutôt en doublant la distribution des terres, il ne 
livrait à la plèbe qu’une propriété méprisée et dénuée 
de toutes les conditions politiques qui entouraient la 
propriété des patriciens et en faisaient un privilège. 
Libre aux plébéiens d’acheter, de vendre, de transmettre 
leurs champs comme ils l’entendaient. Étaient-ce des 
Quirites, pour que l’assemblée dût intervenir quand le 
premier venu se dessaisissait d’un coin de terre? En at- 
tendant, le principe de la propriété animait les acheteurs 
à l'insu des patriciens, ils se passaient les champs de la 
main à la main comme des monnaies, et ils demandèrent 
peu à peu, l’une après l’autre, toutes les garanties de la 
propriété patricienne. Pouvaient-ils se croire propriétaires 
tant que les patriciens avaient le droit de les traîner dans 


Digilized by Google 



382 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


leurs (irisons? Non ccrles, et on abolit la prison privée 
du créancier. Élail-on le maître de la terre tant qu’on ne 
pouvait la transmettre au moment de la mort, faute de 
mariage solennel et d’héritiers légitimes? Les plébéiens 
réclamèrent le mariage solennel des patriciens-, ils obtin- 
rent la certitude des successions; ils imitèrent les patri- 
ciens, dont ils étaient désormais les égaux devant les tri- 
bunaux, et bientôt ils le furent aussi dans les emplois, 
dans le consulat, dans le pontificat; en sorte que les 
biens de la plèbe eurent autant d’influence que ceux des 
sénateurs. C’est ainsi que la jurisprudence romaine, la 
jurisprudence de la libre propriété se développa à la suite 
de la loi Licinienne étendue à son tour par une foule 
d’autres concessions qui accordaient aux meilleurs of- 
frants les terres enlevées à l’ennemi. 

D’origine plébéienne, espèce de pis aller laissé à des 
gens sans nom, sans titres, sans qualités, la propriété 
détrôna par contre-coup l’ancien système des lois pa- 
triciennes. En effet, pourquoi les patriciens en auraient- 
ils gardé les entraves? Pourquoi se seraient-ils garrottés, 
immobilisés comme des citoyens de Sparte? Pourquoi 
auraient-ils continué de convoquer le peuple pour vendre 
un coin de terre ou pour faire un testament? Dès que les 
plébéiens achetaient, vendaient, louaient leurs biens sans 
s’astreindre aux fastidieuses formalités de l’ancien droit, 
ils renoncèrent aux honneurs gênants qui les mettaient 
au-dessous de leurs inférieurs, et on passa de cette ma- 
nière de la propriété apanagée h celle du code, qui se 
réduit encore aujourd’hui à la dialectique du tien et du 


Digitized by Google 



L HISTOIRE DES TSIN EN GRÈCE ET A ROME 383 

mien, c’est-à-dire de l’achat, de la vente, de l’hérédité, 
et, en définitive, de tous les cas de la liberté appliquée 
à l’acquisition et à la perte des meubles et des im- 
meubles. 

La réforme de la propriété donna les mêmes résultats 
chez les Grecs et chez les Romains; les premiers y ga- 
gnèrent ce surcroît de force qui leur permit de remporter 
une longue série de victoires, et les Romains armèrent à 
leur tour, en 338, ces dix légions, ces quarante-cinq 
mille hommes avec lesquels ils firent main basse sur tous 
leurs voisins de l’Italie centrale. Les Tsin subirent une 
réaction, et ils eurent, de 314 à 288, leur moment mal- 
heureux, quand ils se défendirent assez mal contre la 
ligue des sept royaumes; les Romains n’échappèrent pas 
non plus aux Fourches Caudines en 319 et à l’invasion de 
Pyrrhus eu 278. Quand Tchao-siang monta sur le trône, 
où il resta pendant cinquante ans, en subjuguant presque 
entièrement les royaumes qui l’entouraient, on vit les 
Romains, aux prises avec Carthage, victorieux en Corse 
et en Sardaigne, à peu près maîtres de l’Italie; et si 
Tchao-siang fut terrible eu Chine, où il sacrifia en uue 
seule fois quatre cent mille prisonniers, ce fut la même 
cruauté à Rome, où les combats des gladiateurs et les sa- 
crifices humains donnèrent au peuple la férocité réclamée 
par la révolution de la propriété. Enfin l’empereur incen- 
diaire parait en 249 ; il écrase les sept royaumes vers 
230; il meurt en 210, après avoir soumis la Chine à une 
même législation, sans que depuis personne puisse 
mettre en doute sa conquête. Et c’est à la même époque 



384 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


que Rome écrase Syracuse, Capoue, Tarenle, et force 
Carthage à signer celte paix qui l’oblige, en 199, à 
livrer ses transfuges, h incendier ses flottes, à ne plus 
recevoir un ambassadeur étranger, h vivre captive, en 
attendant que l’Espagne vaincue et l’Orient entamé 
l’obligent h subir son arrêt dernier. 

La dynastie des Han succède en Chine à celle desTsin, 
et nous avons admiré ses règnes paisibles, son calme 
confiant, son humanité qui devance et surpasse la civili- 
sation actuelle de l’Europe, soit qu'on la considère dans 
les lois pénales, soit qu’on l’examine dans les institutions 
philanthropiques, et les Romains abolissent, en 181, les 
sacrifices sanglants et ils brûlent les livres de Numa, de 
peur qu'ils ne scandalisent le peuple en rappelant des 
coutumes oubliées. Sous les Han, les Chinois abattaient 
les obstacles qui s’opposaient encore à la propagation de 
la libre propriété. Les princes du sang, les grands, les 
vassaux jouissaient encore des apanages des temps anté- 
rieurs, et il n’était certes pas question d’acheter ou de 
vendre leurs propriétés ; c’étaient eux, au contraire, qui 
s’emparaient de toutes les terres tombées dans le com- 
merce, et ils réduisaient le peuple à l’indigence. De là 
la guerre aux grands, la liberté de critique que les em- 
pereurs accordaient au peuple, les édits où ils se montraient 
aussi libres que nos tribuns, et quand on arrivait à 140, 
à 135, à 125 avant Jésus-Christ, le droit d’aiuesse dis- 
paraissait, les héritages princiers se divisaient, une moitié 
du patrimoine paternel appartenait aux cadets. Il va sans 
dire que les princes s’indignaient de se voir ainsi avilis, 


Digitized by Google 



LHIàTOIRE DES TSIN EN GRÈCE ET A ROME 385 

jelés dans la classe du peuole, souvent ils s’insurgeaient. 
Mais leurs insurrections! Donnaient peu à peu; celle 
de 184 était sur le pt.nt de bouleverser la Chine ; cent 
ans plus lard, le danger était moindre; plus tard encore, 
la résistance se réduisait à des intrigues qui se dénouaient 
assez vite, et à chaque éclat, on voyait apparaître un 
empereur ouvertement démocratique qui rassurait les 
peuples et doublait le nivellement général. C’est le même 
mouvement à Borne où les Gracques veulent limiter la 
propriété des patriciens, où les villes insurgées pendant 
la guerre Sociale demandent le nivellement des naturali- 
sations, où Marins est le héros des multitudes, où, enfin, 
les Césars sont les chefs de la plèbe, à laquelle ils sacri- 
fient les fausses libertés du sénat. 

Si la dynastie des Han surpasse en dernier lieu toutes 
les dynasties antérieures par sa domination, qui s’étend 
au sud jusqu’à la mer et à l'ouest jusqu’à Samarkand, 
comment ne pas reconnaître qu’à la même époque pen- 
dant les mêmes années, avec un retard tout au plus 
d’une demi-génération, les Romains s’étendent depuis 
les Gaules jusqu’au Pont, et serrent de si près les Par- 
thes, que ceux-ci restent seuls intermédiaires entre Rome 
et la Chine? 

Les deux empires de l’Orient et de l’Occident furent 
également les tombeaux du monde antérieur, détruit ra- 
pidement par les Tsin dans l’extrême Orient, anéanti par 
les Romains peu à peu en cinq cents ans. Rien ne resta 
des anciennes langues, des vieilles traditions, des reli- 
gions antérieures, à l’exception des souvenirs trop sai- 
si 


Digitized by Google 



386 


LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


sissants pour qu’on pût les effacer de la mémoire des 
hommes. En même temps, la liberté en Chine, l’égalité 
en Occident donnèrent lieu h deux nouvelles littératures 
qu'aujourd’hui on admire également à Pé-king et h Paris. 
Le Chinois se fonde sur les historiens, sur les philosophes 
qui ont paru dans les cinq derniers siècles avant notre 
ère. L’Européen fonde son éducation sur les livres des 
Grecs et des Romains, fondus ensemble dans ce qu’on 
appelle la littérature classique. Au reste, la nécessité de 
soutenir des guerres titaniqucs apprenait aux Chinois 
comme aux Romains h élever des monuments éternels, 
et la grande muraille de la Chine est encore une oeuvre 
unique dans les régions de l’Asie, comme les construc- 
tions romaines éclipsent par leur solidité toutes celles 
des époques postérieures. Enfin, si la Chine dort sa 
langue universelle aux Tsin et aux Han, à qui devons- 
nous encore l'unique langue universelle de l’Occident? 
Aux Romains, dont la langue survit encore dans la reli- 
gion catholique et dans toutes les universités du monde. 

Quant aux différences entre les deu* empires, il est 
désormais très-facile de les ramener aux contrastes orga- 
niques d’une région traditionnellement despotique avec 
l’Europe naturellement fédérale. Ainsi l’unité chinoise 
part d'en haut, sous l’action de l’empereur, des minis- 
tres, des mandarins; elle établit partout la même admi- 
nistration; tout l’empire, en cent ans, obéit à une unique 
capitale, qui n’est ni un municipe, ni un État, ni un 
monopole organisé, mais une ville ouverte à tout le 
monde, accessible à tous ceux qui la veulent visiter, 


Digitized by Google 



L’HISTOIRE DES TSIN EN GRÈCE ET A ROME 387 

• 

sans droits sur le gouvernement, sur l'année, sur les 
grades, sur les fonctions publiques. Les carrières sont 
également libres pour tous les sujets; même sous les 
Tsin on ne distingue pas les vainqueurs des vaincus; 
c’est toujours le concours qui distribue les emplois au 
mérite, c’est toujours la philosophie qui règne par l’école 
de Lao ou de Confucius. Au contraire, chez les Romains 
l’unité part d’en bas, gr;ice‘au tribunal, aux grands 
combats, aux libres dévastations. Rome n’est pas une 
capitale dans le vrai sens du mot ; aux prises avec une 
foule de villes attardées, de royaumes vieillis, elle est 
aussi étrangère ii la Gaule cisalpine et à la Sicile qu’à 
l’Espagne et à l’Afrique. Son action se réduit à nue 
guerre universelle au profit d’un million d’hommes; elle 
reste toujours un municipe, un monopole, un privilège ; 
ses hommes sont exclusivement préoccupés des intérêts 
de ce monopole; les réclamations de ses tribuns ne con- 
cernent que les intérêts de la plèbe romaine. Hors de 
l’enceinte de la ville, leur autorité expire, personne ne 
les distingue des patriciens. Le ci’eis romanus est aiusi 
un être à part, un monstre qu’on redoute ; Capoue, Nu- 
mance, une foule de villes préfèrent la mort à sa domi- 
nation. Aussi libre dans l’indulgence que cruel dans la 
vengeance, il laisse subsister à Tibur une république, à 
Pergaine, en Syrie, dans la Macédoine, en Égypte des 
royaumes avec leurs dynasties; ici il fonde des colonies, 
des villes semblables à Rome; là il rase des métropoles 
de premier ordre; ailleurs il enlève une moitié des terres 
aux habitants; plus loin il les comble de bienfaits, les 


Digitized by Google 



388 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

• 

appelle alliés, les protège, les enrichit. Rien de plus arti- 
ficiel que son empire. On n’y voit que caprices, guerres, 
ruines, massacres, vengeances, et la propriété triomphe 
par accident, par cela seul que Rome détruit les autres 
gouvernements, qu’elle abat les sénats de Capoue, de 
Carthage, de cent villes, qu’elle détruit une foule de 
races royales, qu’elle renverse toutes les castes. L’éga- 
lité parait par cela seul que toute démolition fait table 
rase et que tous les peuples de la terre à tous les instants 
de l'histoire ne s’identifient aucunement avec leurs gou- 
vernements, constamment persuadés que l’humanité est 
supérieure à l’État. 

Ferons-nous l'injure aux Chinois de comparer leur phi- 
losophie avec celle des Romains? Superstitieux et hypo- 
crite, le Romain ne croit pas à la religion et la consulte 
sans cesse; il ne livre pas une bataille sans regarder les 
poulets sacrés, le vol des oiseaux, les entrailles des vic- 
times; les plus stupides pronostics se mêlent à ses déli- 
bérations stratégiques, et le bon sens qui le domine dé- 
crète une imposture perpétuelle qui accepte tous les dieux 
des vaincus et transporte à Rome toutes les absurdités 
de la terre. Sa raison couve un délire universel , sa 
vertu est celle du soldat, sa justice celle du bourreau. 
Jamais il ne suspend le travail de la mort, il rase les 
villes, il lue les rebelles par milliers, il vend sur le 
marché les peuples subjugués, il s’approprie les terres, 
l’or, l’argent, tous les biens des vaincus, et même les 
statues dont il ne comprend pas la valeur; ses femmes, 
ses enfants s’amusent au spectacle des gladiateurs, au 


Digitized by Google 



L'HISTOIRE DES TS1N EN GRÈCE ET A ROME 389 

combat des bêtes; pour lui, le supplice des condamnés 
est un jeu, et même dans sa maison le portier est à la 
chaîne, l’esclave est battu, torturé, foulé aux pieds, jeté 
3ux murènes, livré h tous les caprices de la cruauté, de 
la barbarie et de la volupté. 

Pas un mot dans les grandes annales de la Chine qui 
révèle de mauvais traitements poussant au désespoir la 
classe des esclaves, mais h Rome leurs insurrections 
suivent de près toutes les révolutions, bien que les mal- 
heureux sachent d’avance l’extermination qui les attend. 
On célèbre l’humanité de Scipion qui, en Espagne, rend 
la liberté à la fiancée d'un prince et refuse sa rançon ; 
mais cet exemple fait frémir, cette générosité était donc 
une exception , un hasard heureux, un cas extraordinaire 
jusqu’à mériter une mention historique; la règle était 
donc qu'une princesse fût vendue, qu’il fût presque im- 
possible de la racheter, que la rançon dût ruiner sa 
famille, que tous les liens de la familie et de l’amour 
n'eussent aucun prix pour le Romain. 

Ces remarques faites, on peut admirer les Régulus, 
les Caton, les héros du Tibre; on peut reconnaître que, 
dans les régions fractionnées de la Méditerranée, ils accom- 
plissaient une œuvre presque impossible, que tant d’États 
si variées par les traditions, les lois, les religions exi- 
geaient une sorte de catastrophe perpétuée pendant cinq 
siècles, et que le génie des combattants égalait la force 
exceptionnelle des obstacles. Tout ce qu’on pouvait de- 
mander à la liberté, les Romains l’ont donné; ils ont 
créé d’en bas par la plèbe, par les tribuns, par les insur- 


Digitized by Google 



390 


LA. CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 


rections intérieures admirablement mêlées au génie des 
répressions extérieures, tout ce que les Chinois obtenaient 
d’en haut grâce à l’humanité des empereurs et à l’amour 
de la paix, et il est à regretter que les deux peuples n’aient 
pas été voisins, car on aurait vu ce que peuvent les deux 
extrêmes du monde moral mis en contact. 

Par un dernier contraste, les périodes et les phases de 
cette époque s’accentuent à la Chine quand elles s’effacent 
en Europe et, vice versa , se dessinent fortement en Eu- 
rope quand à peine elles se montrent en Chine. Ainsi la 
première période de 375 h 249 est terrible en Chine, où 
l’on voit l’élévation des Tsin, l’explosion de leur con- 
quête, la réaction qui les arrête et la solution de Tchao- 
siang qui frappe à mort les sept royaumes. Arrive ensuite 
dans une nouvelle période la phase de l’empereur incen- 
diaire, l’affreuse réaction de Hiang-yu , qui relève vingt 
États et rétablit vingt capitales, enfin la solution de Liéou- 
pang et des Han, où toutes les secousses cessent comme 
par enchantement. Plus tard on ne voit plus que des ré- 
volutions de palais en 484, en 454, et bientôt la Chine 
tombe dans une inertie qui laisse à peine entrevoir ses 
pulsations politiques, et ses drames sont imperceptibles, 
eu égard à la grandeur de l'empire, qui s’étend depuis 
Samarkand jusqu’aux côtes du Japon. A Rome, c’est le 
contraire, et, de 376 à 200, à 435 le mouvement inté- 
rieur se réduit il des débats pour la conquête de l’égalité 
juridique, à des vicissitudes où l’on distingue à peine 
une phase de l’autre. Le mouvement extérieur se déve- 
loppe sans doute par une longue série de batailles, de 


Digitized by Google 


LHISTOIBB DES T8IN EN GRÈCE ET A ROME 391 

conquêtes, de triomphes, de revers. Cependant la guerre 
ne cesse pas de présenter une sorte de régularité dans 
sa continuité; aucune paix ne l’interrompt, aucun revire- 
ment ne détermine une déviation dans les périodes. 
Mais quand la Chine, vers 135, tombe dans une sorte 
d’obésité, le travail de Home ne saurait être plus violent 
et une période des plus éclatantes marque toutes ses 
phases eu caractères de feu. 

Ce sont d’abord les Gracques qui demandent la loi 
agraire, cette fois étendue à l’Italie, la naturalisation de 
toutes les villes italiennes, cette fois associées h la cause 
de la plèbe contre le sénat. Aux Gracques succèdent l’ex- 
plosion delà guerre Sociale , l’embrasement de l’Italie, 
l'insurrection fédérale qui décrète la translation de la 
capitale à Corfmium, et la guerre Sociale triomphe par 
la naturalisation accordée aux villes fidèles pour les ré- 
compenser, et aux villes hostiles pour les rallier. Sylla 
arrive ensuite; c’est l’homme du sénat, et il arrête le mou- 
vement d’une main si ferme, que Pompée lui-même y 
reste pris , qu’aucun républicain ne peut plus s’y sous- 
traire, que la république se trouve identifiée avec la réac- 
tion et qu’il faut une nouvelle forme à la liquidation 
générale, et Rome ne peut plus garder l’empire du monde 
qu’en proclamant un empereur. Qu’on compte les an- 
nées, et on verra des Gracques à Auguste cent dix-neuf 
ans en quatre temps et tous les caractères d’un drame 
mondial. 

Ce dernier contraste entre les accentuations chinoises 
et le calme de Rome au commencement de cette époque 



392 LA CHINE DANS LE MONDE ANCIEN 

qui finit si violemment à Rome, si paisiblement en Chine, 
s'explique encore par la nature des deux régions. Dès 
que l’on découvre la propriété et qu’elle porte l’égalité 
partout avec la liberté du contrat, la Chine disposée aux 
fusious, aux annexions, au nivellement unitaire change 
la loi souveraine, et partout le passage des sept royaumes 
à un seul empire se fait avec les plus terribles drames 
qu’on eût encore vus; et une fois l’unité conquise, il n’y a 
plus de raison pour qu’on continue de s’agiter. Au con- 
traire, l’Europe fédérale résiste aux fusions, les refuse 
encore après la conquête romaine, et c’est aux dernières 
extrémités qu’elle cède à l’égalité du contrat. Alors seu- 
lement la loi souveraine change, on passe réellement de 
la fédération à l’unité, et son mouvement est terrible. 

Tant de corrélations entre Rome et la Chine n’étonne- 
ront désormais plus personne, si on réfléchit que, dès 510, 
toutes les nations se tiennent par une série de guerres 
et d’alliances nettement fixées. Rome, en s’étendant, les 
modifie peu à peu dans tout l’Occident. Elle attaque An- 
tium avec l’alliance de Carthage, Carthage avec celle de 
la Numidie et de la Libye, la Macédoine avec le secours 
de l’Etolie, et ainsi de suite elle arrive jusqu’aux confins 
de la Perse, qu’elle combat et qui est combattue en même 
temps par la Chine livrée à son tour à l’expansion de 
l’unité. Comment le monde n'aurait-il pas été de niveau? 
En trois pas on en faisait le tour, et l’État intermédiaire 
de la Perse tenait le niveau avec une exactitude qu’au- 
cune théorie n’oserait demander à priori. Cette nation, 
constamment unitaire et despotique depuis la plus nua- 


Digitized by 



L’HISTOIRE DES TSIN BN GRÈCE ET A ROME 393 

geusc antiquité, ce peuple dont la tradition historique 
commence sous Cyrus et se développe par une longue 
série de rois absolus, le jour où la Chine et Rome de- 
viennent unitaires, se trouve dans la nécessité de les 
prendre au rehours, de se réorganiser fédéralement, et il 
change de gouvernement, de personnel, de lois et de- 
vient la Parthie, une véritable ligue de princes à moitié 
indépendants, de royaumes auxquels certains historiens 
donnent jusqu’au nom de républiques. Et tandis qu’en 
249, avec la proclamation des Tsin, la Chine passait de 
la fédération à l’unité, tandis qu’en 199, h la fin de la 
seconde guerre Punique, les peuplerd'Occident tombaient 
sous le joug de Rome, justement dans l'année moyenne 
entre ces deux dates , avec douze mois seulement de re- 
tard, en 223, la Parthie prenait sa forme fédérale et la 
gardait pendant cinq cents ans, tant que durait l’unité 
chez ses deux formidables voisins. Les historiens persans, 
infatués de leur tradition monarchique, dédaignent cette 
époque, qui leur semble un désastre , comme la Chine 
fédérale paraissait de l’anarchie aux historiens unitaires 
du Céleste Empire : toujours est-il que cette anarchie 
était aussi forte qu’on pouvait le souhaiter au moment où 
la Perse se trouvait entre les deux plus formidables em- 
pires du monde. Rome l'admirait plus tard, elle imitait ses 
chasses, son luxe barbare, ses cavaliers redoutables 
dans la fuite, elle les reproduisait dans les spectacles du 
cirque, et l’époque la plus dépréciée par les historiens 
persans reste la plus célèbre chez les historiens romains. 



Digitized by Google 



TROISIÈME PARTIE 

LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


Digitized by Google 



CHAPITRE I* 1 


I.E PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 


Nécessité de l'homme-dien pour racheter les multitudes. — Les Tao- 
ssé y songent. — Miracles politiques de l'usurpateur Ouang-maug. 
— Maximum qu'il impose à la propriété et il l'esclavage. — Sa moit 
et son immortalité. — Sa corrélation avec le segoun du Japon, — 
avec les bouddhistes de l'Inde, — avec les dynasties de la Perse, — 
et avec les insurrection de l’empire ioma>n, — surtout avec celle 
de Jérosalem. — Guerre judaïque contre les dieui, les lois et la 
Ivranuie des Romains. — Les césars nommés hors de Rome en CG, 
quand les Han transportent a Lo-jang leur capitale. 

(1 - 65 ) 

La propriété une fois affranchie et arrivée à ses der- 
nières conséquences constitue une tyrannie encore plus 
dure que celle des lois agraires et du régime pédago- 
gique. Confiée plus h la famille qu'à l’individu, elle enri- 
chit les riches, elle concentre les terres entre les mains 
des hommes les plus heureux, elle livre toutes les don- 
nées du travail aux familles les plus puissantes, elle foule 
aux pieds les travailleurs dépourvus de capitaux, les 
laboureurs qui n’ont pas de terres, les hommes supé- 
rieurs dénués de moyens. Tout le monde est libre d'ache- 
ter, de vendre, de travailler; mais comme cette action 
ne se développe que sur la base de l’argent, c’est le par- 


398 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


venu qui achète, vend et travaille, c’est le grand pro- 
priétaire qui arrondit son fond, et dès que sa richesse, 
son patrimoine paternel, sa fortune personnelle lui don- 
nent un temps d'avance sur ceux qui l’entourent, sem- 
blable à l’Etat, qu’un surcroit de force rend conquérant à 
l’infini, il écrase ses semblables; sa liberté qui fonctionne 
seule devient une tyrannie, les prolétaires deviennent ses 
esclaves, il les achète corps et âme. 

C’est ainsi qu’aux premières années de Jésus-Christ, 
nous trouvons la Chine entre les mains des riches. Son 
peuple gémit. Si on allège les impôts, l’allégement pro- 
fite aux riches, auxquels le peuple s’est vendu; si on 
défend au pauvre de vendre ses champs, on double sa 
détresse ; si on lui permet de vendre ses fils, on autorise, 
on étend l'esclavage ; tous les expédients imaginés par 
les ministres pour que l’homme ne tombât pas sous la 
domination de l’argent devenaient inutiles, et il n’y avait 
plus, dans le système de la propriété, aucune ressource 
pour parer à ses inconvénients; son droit rendait illu- 
soire tous les efforts de la philanthropie; on pouvait 
plaindre les esclaves ou faire la charité aux veuves, aux 
vieillards et aux orphelins , mais la charité tenait à un 
superflu et la misère était dans les conditions essentielles 
de l’empire. Tout Chinois se devait avant tout h son 
père, à sa mère, à ses fils. Les misérables étaient-ils de 
la famille? Avaient-ils un père, une mère, un foyer do- 
mestique, une protection quelconque? En Occident, un 
mot suffit pour peindre leur situation : les Latifundia rui- 
naient l’Italie, les riches stérilisaient le jardin de l’em- 


Digitized by Google 



LE PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 399 

pire et les Lucullus avaient h leur suite jusqu’à quarante 
mille esclaves. 

Il fallait donc un nouveau principe pour racheter le 
inonde, une innovation qui attaquât la propriété, comme 
jadis la propriété elle-même avait attaqué la péda- 
gogie des lois agraires. Puisque la tyrannie venait de 
la propriété confisquée au profit de la famille, il était 
urgent qu’on élevât l’homme, abstraction faite de toute 
parenté, qu’on consacrât sa personne, qu’on lui donnât 
un père supérieur à l’aveugle paternité de la nature, ou à 
la paternité fictive de l’empereur, et qu’enfin un Pieu na- 
quit parmi les hommes ou qu’un homme devint dieu pour 
annoncer une justice supérieure à celle des lois. 

En Chine, l’homme-dieu ne pouvant être ni lettré ni 
mandarin, ce fut à la religion de Lao-tsé que revint la 
tâche de le créer. Ses prêtres, les Tao-ssé, en guerre 
depuis la plus haute antiquité avec les savants, libres 
traditionnellement comme les solitudes qu’ils habitaient, 
et récemment appelés dans les villes par l’empereur 
incendiaire, commencèrent à parler aux multitudes de 
leur chef, qu’ils représentaient désormais comme un dieu 
chargé de renouveler le monde à la fin de ses mysté- 
rieuses périodes. En 16i, l’un d’eux promettait déjà 
l'immortalité à l’empereur. Voici les paroles des Annales : 
« Sin-yuen-ping dit à l’empereur qu’un esprit lui était 
apparu à la porte du palais et avait tiré de dessous le 
seuil une coupe de pierre précieuse; que cet esprit l'avait 
remise à un inconnu qui venait de la lui donner afin qu’il 
l'offrit à Sa Majesté; qu’il y trouvait des caractères 


Digitized by Google 



400 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


gravés formant ces mots : La vie de l'empereur sera 
longue ; enfin que, pour preuve de la vérité, si Sa Ma- 
jesté voulait s’en convaincre par elle-même, quoiqu’il fût 
plus de trois heures du soir, elle verrait le soleil rétro- 
grader à midi. » Le Tao-ssé en imposa tellement, qu’il 
fit adorer les Ou-ti, ou les cinq esprits, et qu’il jeta 
l’alarme parmi les lettrés, si bien qu’accusé de magie, il 
fut mis à mort avec toute sa race. 

Plus tard, en 1-40, après une insurrection de princes, 
au lieu d’être persécutés, les Tao-ssés persécutent les 
lettrés, et par les menées de l’impératrice-mère, deux 
ministres de la secte officielle sont condamnés à se donner 
la mort. 

Sept ans plus tard encore, en 133, Li-kao-kiun, de 
la secte des Tao-ssé, offre l’immortalité à l’empereur; les 
nouveaux prêtres arrivent en foule des États de Tsi et de 
Yen; on affirme que Lao, le grand maître , n’est pas 
mort; qu’il renaît sans cesse en changeant de forme, et 
on érige un temple au premier principe (Tai-y), qu’on 
substitue au Chang-ti et qu’on fait servir par les cinq 
Ou— li. Il s’agit donc d’immortaliser les hommes. Les 
Confuciens consternés ne peuvent résister à une doctrine 
qui ouvre les portes de l’éternité. 

Dans un troisième intervalle, en 120, en 113, les Tao- 
ssé évoquent les esprits, promettent de faire de l’or, de 
ressusciter les morts; ils gagnent du terrain, et s’ils don- 
nent de nouveaux martyrs à l'échafaud, en 91 ils sé- 
duisent enfin l’héritier présomptif et le tournent contre 
l’empereur. Ils avaient donc un but politique et une doc- 


Digitized by Google 


LE PREMIER BÉDEMPTELE I)E LA CHINE 401 

trine capable de soulenir une rébellion. Cette fois, leur 
attentat souleva l'indignation delà capitale; les prisons 
suffirent à peine à les contenir, et bientôt ils virent leurs 
statues brisées et ils durent quitter la Chine (89). 

De 89 à l’an 6 avant Jésus-Christ, on les dirait 
perdus. Mais peuvent-ils disparaître quand toutes les 
multitudes les invoquent? quand l’esclavage attend son 
rédempteur? Non certes, et l’an 6 avant Jésus-Christ 
l’homme-dieu triomphe, et il s’appelle Ouang-mang. 

Élevé par l’unique force de son génie à travers la 
filière des emplois du palais impérial, il s’empare de 
l’esprit de l’empereur, le régente, s’impose à la cour, 
se fait aimer du peuple et devient premier ministre. 
Son ascendant arrive h tel point qu’on le charge de 
maintenir la paix, de réprimer les princes du sang, de 
veiller au salut de l’empire ; sans être ni général, ni soldat, 
ni philosophe , sans livrer aucune bataille , sans ren- 
contrer aucune résistance, il obtient le titre inouï de 
Prince qui tient tranquille la famille des Han. Ce n’est 
pas assez ; par une usurpation lente, insensible, incon- 
testée, il fait disparaître le jeune empereur par le poison, 
d’accord avec l’impératrice, il fait proclamer empereur 
uu enfant de deux ans, et enfin il sacrifie au Chang-ti 
en usurpant le trône, en créant des princes du sang et 
en jetant dans la classe du peuple la famille régnante. 

Où puise-t-il la force pour s’élever si haut? Quelles 
sont ses idées? Comment espère-t-il remplacer la grande 
dynastie des Han? L’extrême simplicité de l’histoire chi- 
noise nous permet de le dire en peu de mots. 11 donne 

*s 


Digitized by Google 



402 


LÀ CHINE DANS LE MONDE MODEENE 


la première secousse au système de la propriété, il dé- 
fend à tout homme, quel que soit son rang, de posséder 
plus d’un zin de terre; le reste est donné aux villages 
pour nourrir les orphelins, les veuves, les vieillards, les 
infirmes et tous les malheureux. Eu outre, il interdit à 
tous les propriétaires de garder plus de huit esclaves, et 
dans un moment où les riches en possédaient des armées, 
celle défense impliquait l'affranchissement le plus vaste 
qu’on pût concevoir. Les autres dispositions n’étaient 
que la conséquence de celte loi de maximum imposée à 
la propriété et à l’esclavage ; ainsi, pour que la terre ne 
s'accumulât pas entre les mains des riches, il défendait 
la vente des champs; pendant une famine, il distribuait 
aux pauvres î> millions de taêls de sa bourse et trente 
mille arpents de terre. Un jour qu’il fallait subvenir aux 
besoins du trésor, il prit l’argent dans les caisses des 
mandarins gorgés d'or. On conspirait de tous côtés; mais 
sans épargner aucun coupable, il envoyait les mandarins 
par centaines à l’échafaud. Enfin, pressé par la nécessité 
de trouver encore de l’argent, il le chercha dans les 
tombeaux des princes. Un empereur de la dynastie des 
Han lui avait donné l’exemple de celte profanation, et 
il n'hésita pas à l'imiter, dans l’idée que c’était voler 
les vivants que d'ensevelir tant de trésors avec les 
morts. 

Malheureusement, accablé par la guerre, entouré de 
rebelles, attaqué dans son palais l’an 23 de Jésus- 
Christ, il fut assassiné par le peuple, qui transperça sa tête 
de mille flèches, et ses réformes, par trop prématurées, 


Digitized by Google 



LE PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 403 

furent abolies. Toujours est-il qu’on ne put les oublier, 
et ce scandale d’un usurpateur qui interrompait pendant 
vingt et un ans la plus grande des dynasties fixa une 
date éternelle dans l’histoire de la Chine. L’ancienne 
famille ne put se rétablir immédiatement. Au bout de 
deux ans, l’un de ses chefs mourait sous le bâton des 
rebelles. Bientôt paraissait la grande armée des cils 
rouges, ainsi dite parce que ses soldats mettaient du rouge 
sur leurs cils. Que ce fut une bizarrerie ou un signe de 
ralliement, c’était une terrible protestation, et il fallait 
exterminer jusqu'à deux cent mille hommes pour que 
l’ancienue dynastie pût régner. Encore devait-elle quitter 
Si-ngan-fou, son ancienne capitale, la plus belle ville 
de la Chine, ses ponts volants, ses édifices féeriques, son 
immense palais, pour se fixer à Lo-yang, la capitale 
des temps de la fédération et des cent cinquante-cinq 
princes apanagés. La dynastie, qui prenait désormais 
le nom de Heou-Han ou de llan d'Orient, à cause de 
cette translation, perdait à jamais le calme des siècles 
antérieurs. A la merci des révolutions, elle voyait les 
Tao-ssé se multiplier, de nouvelles religions bouleverser 
l’empire, les multitudes s’obstiner à croire que Ouang- 
raang n’était pas mort; des marchands de Si-ngau-fou 
affirmaient l’avoir vu de garde aux portes de Hou-ki, ville 
du Midi; en un mot, le monde était changé, et les hommes 
de l'ancien temps ne savaient plus comment s’arrêteraient 
les oscillations qu’il devait à la secousse du maximum 
imposé à la propriété et à l'esclavage. 

Arrétous-nous. En dépit de notre impatience de suivre 


Digitized by Google 



404 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


les vicissitudes religieuses de la Chine, nous devons cher- 
cher Ouang-mang chez les autres nations; certes on doit 
l’y trouver, comme nous avons trouvé partout et Lao, et 
Confucius, et l’invention de la propriété. Nous pourrions 
le signaler déjà au Japon, où vingt-cinq ans avant Jésus- 
Christ, on voit nommé pour la première fois le Segoun, 
l’empereur qui enlèvera le gouvernement à l’ancienne 
théocratie du Daïri. Mais les annales du Japon sont encore 
trop confuses , et au lieu de marcher vers l’Orient, reve- 
nons vers l’Occident. 

On rencontre d’abord l’Inde, grande fédération de castes 
et de royaumes, et vingt-quatre ans avant Jésus-Christ, 
l'invasion scytlie des Youé-chi y protège le bouddhisme, 
qui devient enfin une religion, la religion de l’Homme- 
Dieu, qui attaque les castes et promet le salut individuel 
à tout homme, abstraction faite de sa naissance. Sous 
Kanicha, l’an 44 de notre ère, le bouddhisme s’étend 
davantage. 

Laissons celte région, qui est toujours la région des 
rêves, en continuant notre voyage d’Occident, nous arri- 
vons en Perse . Y trouvons-nous, aux premières années de 
Jésus-Christ, une révolution qui réponde à celle de 
Ouang-mang, de Bouddha ou du Segoun? La Perse de 
cette époque était une fédération de dix-huit royaumes, 
constituée par l’invasion quasi-tartarc des Parthes, si 
profondément dédaignée par les historiens potéricurs, 
si étrangère à la tradition nationale des Cvrus, des 
Darius, des Xerxès, qu’à partir de 223 avant l’èrc, on 
ne sait pas même les noms de ses rois. Mais en l’an 30 


Digitized by Google 



LE PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 405 


de Jésus-Christ, le nom des rois reparaît avec Eudas: 
il y a donc une révolution, une nouvelle époque com- 
mence; qui sait? peut-être la religion se renouvelle, et 
plus tard ses doctrines, ses hérésies se développent tel- 
lement que saint Augustin leur consacre les meilleures 
années de sa vie. 

Mais quittons cette région 5 son tour ténébreuse, arri- 
vons enfin sur les terres de l’empire romain ; cette fois 
Ouang-mang se représente dans la personne de Jésus- 
Christ. Cependant, dans ce moment, Jésus-Christ ne 
saurait encore être le rédempteur d’Oecident ; à cette 
époque, il n’existe pas, il n’est pas un personnage histo- 
rique; la littérature romaine ne le connaît pas, l’empe- 
reur ne le soupçonne pas, et nous ne pouvons tenir 
compte que des hommes qui élèvent ou renversent les 
gouvernements, qui changent les lois, qui renouvellent 
les empires. Jésus-Christ a-t-il seulement modifié le gou- 
vernement de la Judée? Pline et Tacite le mentionnent à 
peine soixante ans après sa mort. 

Nous ne pouvons pas non plus parler d’Auguste comme 
d’un rédempteur, bien qu’il ait enfin fermé le temple de 
Janus; en quoi aurait-il altéré le système de la pro- 
priété? A-t-il imposé une loi de maximum aux tenues 
des Romains? A-t-il réduit à huit les quarante mille 
esclaves que les Lucullus nourrissaient dans leurs terres? 
Aucun empereur ne saurait passer pour rédempteur, et 
Virgile lui-même, le poète qui désire un nouvel ordre, 
ne sait pas le nommer. Mais aux jours d’Onang-mang, 
les peuples s’insurgent sur tous les points de l’empire; 


v 





406 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


en Ibérie, dans les Gaules, en Allemagne, en Orient, et 
c’est au milieu des insurgés que nous devons chercher 
nos premiers rédempteurs. A la vérité, nous ne savons 
que les noms de Vindex, de Cassius, de Civilis, de 
tous les chefs des peuples révoltés ; nous ne con- 
naissons guère leurs idées. Heureusement le peuple de 
Jérusalem se trouve parmi eux, son histoire ne saurait 
être plus détaillée, et c’est h lui de nous montrer Ouang- 
mang dans l’empire romain. 

Voici les faits les plus saillants de son insurrection. 
Aux jours de Ouang-mang, exactement dans les pre- 
mières années de notre ère, les Juifs, jouent le rôle 
des Tao-ssé. Leurs chefs Judas et Sedoc annoncent 
qu'il ne faut reconnaître aucun maître hormis Dieu, 
qu’on ne doit obéir à aucun roi, que la liberté est le sou- 
verain bien des nations, et que les fils d’ Abraham doivent 
s’insurger également contre César et contre le roi, son 
lieutenant dans la Judée. Ces paroles, étouffées par de 
sanglantes répressions, s’attachaient h la nation comme 
le feu à la résine; les novateurs, les prophètes se mul- 
tiplient, et on donne h la tradition de Moïse le sens d’une 
révolution surnaturelle contre Rome. D’après Philon, le 
philosophe de cette nation, les Juifs seuls étaient les dé- 
positaires de la véritable religion, seuls ils adoraient le 
vrai Dieu, seuls ils protestaient contre les divinités brutales 
et obscènes de la mythologie qui aveuglaient les autres 
peuples, et si les philosophes avaient annoncé quelques 
vérités supérieures aux croyances païennes, c’est qu’ils 
les avaient dérobées aux livres de Moïse : à eux 


c 


Digitized by Google 



LE PHEMIEB RÉ DEM PT BCR DE LA CHINE 407 

donc tout le passé, tout l’avenir du genre humain. 

Si les séditions des Juifs, si leur plan de rédemption 
appartiennent à l’histoire, et se lisent documentés dans 
l’histoire même de la philosophie, l'indignation qu’ils 
soulèvent n’est pas moins historique. Un jour, quatre 
Juifs ayant commis une escroquerie à l’égard d'une 
matrone qu’ils avaient convertie, Tibère les fit tous 
chasser de Home , en envoya quatre mille en Sar- 
daigne et en châtia sévèrement un grand nombre. Nous 
connaissons les lois romaines, elles ne condamnaient pas 
quatre mille hommes pour un vol commis dans une capi- 
tale où les voleurs ne manquaient certes pas; le fait était 
donc plus important que ne le dit Flavius Josèphe ; évidem- 
ment on réprimait la propagande judaïque, et Tibère, d’ail- 
leurs très-insouciant en matière de religion, voulait arrê- 
ter un mouvement qui tendait à détruire la conquête. Sous 
Caligula , tous les peuples de l’empire détestaient encore 
davantage les Juifs, et c'est avec peine qu’ Agrippa, leur 
roi, conjurait l’orage d’une persécution bien plus vaste. 
Quand il arrivait à Alexandrie pour se rendre en Judée, il 
n'y eut pas d’injure qu’on lui épargnât. Ses sujets établis 
dans cette ville furent persécutés, traqués dans les rues 
comme des bêles fauves, parqués dans leur quartier 
pendant deux mois, où ils faillirent mourir de faim, et 
sans entrer dans les affreux détails de cette persécution, 
il suffira de dire que c’était un amusement pour le peuple 
d’Alexandrie que de les torturer dans les rues et de les 
supplicier sur le théâtre pendant les intermèdes des 
danseurs et des baladins. 


Digitized by 



408 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


Ailleurs, c’étaient les mêmes colères. L’an 31 de 
Jésus-Christ, on les chassait de Babylone; réfugiés à Sé- 
leucie, il tombaient, au nombre de cinquante mille, sous 
le fer de leurs ennemis. Comment s’expliquer ces pros- 
criptions s’ils n'avaient pas ébranlé la religion domi- 
nante, s'ils n’avaient pas réussi jusqu’à un certain point 
dans leurs tentatives? En effet, à la même époque, ils 
convertissent la famille régnante des Adiabéniens, ils 
discutent déjà sur la manière de faciliter les conversions, 
ils parlent de supprimer la circoncision, ils font des pro- 
sélytes si nombreux qu’en 06 les habitants de Damas ne 
pouvaient rien tenter contre eux sans se cacher de leurs 
femmes, toutes converties à la religion de Moïse. Néron, 
en les brûlant à Borne, était, comme Caligula et Tibère, 
le ministre de l’indignation universelle. 

Qu’est-ce donc que l’insurrection de Jérusalem? C’est 
une insurrection non pas seulement pour le rachat d’un 
peuple, mais pour le rachat du genre humain, et comme 
les moyens matériels ne répondaient en aucune manière au 
but d’une rédemption universelle, on attendait le Messie, 
l’Homme-Dieu ou Dieu lui-méme, au secours des com- 
battants. C’est ce qui donna tant de grandeur aux der- 
niers jours de Jérusalem. Les sacrificateurs, le sanhédrin, 
la synagogue, les pharisiens, lessadducéens ne pouvaient 
pas comprendre qu’un chétif royaume, épargné par une 
véritable miséricorde des conquérants, voulût provoquer 
son inévitable ruine dans l’idée de subjuguer les maîtres 
du monde. Ils ne cessaient de répéter qu’après avoir 
vaincu tant de nations, terrassé tant de rébellions, humi- 


Digitized by Google 



LE PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 409 

lié tant de gloires, les Romains, qui s'imposaient par 
leurs proconsuls aux Athéniens de Salamine, aux Spar- 
tiates des Thermopyles, aux Macédoniens d’Alexandre, 
aux Carthaginois jadis maitres de la nier, aux Gaulois, 
aux Allemands, aux Thraces, aux peuples que leurs forces 
herculéennes ou leur aveugle .valeur rendaient terribles 
comme s’ils appartenaient à des races supérieures, ne 
pouvaient certes pas reculer devant une poignée de re- 
belles entourés de nations hostiles, ou découragées, ou 
intéressées à la domination impériale. Une garnison de 
trois mille soldats, disait-on, suffit à contenir les Hénio- 
chiens, les Colchéens, les Thoréens, les Bosphoriens, les 
habitants du l*ont, des Palus-Méotides, jadis libres jus- 
qu’à la république. La Pamphilie, la Cappadoce , la Bi- 
thynie, la Lydie, la Cilicie payent spontanément leur tri- 
but; deux mille soldats maintiennent dans l'obéissance 
la Thrace, vaste région que ses glaces rendent inacces- 
sible; deux légions contiennent l'IUyrie, une les Dalmates; 
les Espagnols, les Portugais, la Bretagne même, en dépit 
de sa mer, obéissent en silence, et les principaux per- 
sonnages de la Judée étaient si persuadés de la nécessité 
d’obéir qu’ils n’hésitaient pas à se servir non-seulement 
de la force, mais de la trahison pour empêcher le com- 
bat. Mais les insurgés comptaient sur la force de la jus- 
tice outragée, sur la fraternité des peuples unanimes 
contre Rome, et sur l’intervention d'un Dieu qui avait 
constamment protégé la race d’ Abraham, la ville de Da- 
vid, le temple de Salomon, et qui marchait droit par les 
ellipses du miracle contre toutes les objections. Pour eux, 


Digitized by Google 



410 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


les réflexions des hommes positifs étaient autant de 
erimes qu'il fallait châtier h tout prix, et leurs exaltés, les 
Sicaires, se glissaient dans la foule en vouant, dit-on, 
capricieusement à la mort des victimes désignées au ha- 
sard. Des prophètes entraînaient la foule dans les soli- 
tudes sur la promesse que là Dieu leur ferait voir des signes 
manifestes qu’il voulait les affranchir; l'un d'eux, Égyp- 
tien de nation, en assemblait jusqu’à trente mille pour les 
conduire à Jérusalem, et quand la ville éclatait par le 
massacre des Romains, c’était une véritable guerre 
contre le monde romain qui répondait à l’insurrection 
avec une persécution aussi vaste que la rédemption. Cé- 
sarée passait au fil de l’épée tous les juifs, Scitopolis en 
immolait 13,000 par surprise, Ascalon, 2,500; Ptolé- 
maïs, 2,000; Tyr, Hippone, Gadava, Bathanée n'étaient 
pas moins cruelles; Alexandrie en sacrifiait 50,000; 
Joppé, 8,-iOO; Damas, 10,000; et ces chiffres disent 
assez qu’on ne faisait pas quartier aux ennemis des 
dieux. 

Parqués dans les murs de Jérusalem, assiégés par Ves- 
pasien, entourés par 70,000 légionnaires, et poussés 
aux plus affreuses extrémités, les Juifs s’obstinèrent en- 
core à demander la conversion de l’univers et à massa- 
crer les Juifs qui croyaient leur catastrophe inévitable. 
Quand la ville fut à moitié prise, l’obstination surhumaine 
des combattants condamna Titus à renoncer à toute idée 
de clémence; le meilleur des humains ordonna le sac, et 
c’est ainsi que périt Jérusalem, en donnant 1 ,100,000 vic- 
times à la mort et 100,000 captifs aux Romains. Lesdé- 


Digitized by Google 



LE PREMIER RÉDEMPTEUR DK LA. CHINE 411 

fenseurs de Maseade se tuèrent tous, au nombre de 960, 
avec les femmes et les enfants, plutôt que de céder, et les 
sicaires de l’Egypte furent si opiniâtres, si indomptables 
dans l'idée d’entraîner encore la nation au combat en 
poignardant les citoyens inclinés à la paix, que les Juifs 
d’Alexandrie s’armèrent pour s’en défaire, de crainte de 
se voir enveloppés dans une nouvelle catastrophe. Plus 
tard, les derniers sectaires dont l'histoire mentionne les 
résistances sont des héros qui se tuent plutôt que de 
fléchir. 

Nous venons de signaler une rédemption qui part d’en 
bas dans le but de détruire le monde romain, ses dieux, 
ses lois , ses empereurs , ses latifundia qui minaient 
l’Italie, sa propriété qui engendrait l’esclavage. Les 
autres insurrections dont on ignore l’histoire poursui- 
vaient, certes, le même but. Quand Tibère et Claude 
frappaient les juifs, ils réprimaient en même temps les 
superstitions égyptiennes, ils réformaient le culte des 
Druides:, ils redoutaient donc les séditions égyptiennes 
et gauloises, impatientes d’imiter les juifs. Au moment de 
l’effervescence de Jérusalem , Vindex s’insurgeait dans 
les Gaules, et si un autre Flavius Josèphe nous avait 
raconté les événements de cette nation, il aurait repro- 
duit, sous une autre forme, l’histoire de la Judée. Macrin 
en Espagne, Capiton dans la basse Allemagne, Civilis en 
Hollande, marchaient sur la même route où les pro- 
phéties de Veliéda promettaient encore des miracles. Un 
messie paraissait réellement dans le Bourbonnais, suivi 
de huit mille paysans; pris par les Romains et jeté 


Digitized by Google 



412 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

dans le cirque, les bêtes le respectèrent comme un 
Dieu , si bien qu'un gladiateur dut le tuer d'un coup 
d’épée. L'histoire d’Apollonius de Tyanes, qui fait 
cesser une pestilence, reçoit les hommages d’un consul 
et doit répondre à un interrogatoire pour rendre compte 
de sa divinité, coïncide avec l’effervescence des rédemp- 
teurs et la constate dans les écoles philosophiques. 

La secousse de la rédemption ne modifia pas moins 
l’empire romain que l’empire chinois. Si le gouvernement 
des Han d'Orient différa désormais de celui des temps an- 
térieurs, les Césars de Rome qui, jusqu’alors, avaient res- 
pecté les franchises, les lois, et même les dynasties des 
peuples conquis, deux ans après la prise de Jérusalem, ré- 
duisirent à l'état de provinces la Grèce, la Lycie, Rhodes, 
Byzance, Samos, la Thraee, la Cilicie, la Comagène. On 
déclara que ces États se servaient de leur liberté pour mul- 
tiplier les séditions. Quelles séditions? Toujours celles 
de l’époque de Marie, de Velleda, de Jean de Giscale, de 
Bouddha, du Segoun, d’Ouang-Mang. L’empire romain 
se renouvela comme celui des Han transporté à Lo-yang; 
il cessa d’être la domination d’une ville sur toutes les 
villes, la conquête d’une capitale imposée à toutes les na- 
tions, et l’an 68, les nouveaux Césars furent nommés par 
les légions hors de Rome, en lbérie, dans les Gaules, en 
Syrie; loin de représenter la plèbe de Rome contre tous 
les peuples, ils représentèrent toutes les insurrections 
nationales assez fortes pour entraîner les garnisons et 
proclamer un prétendant. Bref, les révolutionnaires d’Oc- 
cident succombèrent partout comme l’usurpateur de la 


Digitized by Google 


LE PREMIER RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 413 

Chine et la grande armée des cils rouges; mais la révolu- 
tion triompha partout dans ce sens que, si elle arracha la 
Chine à sa capitale de Si-ngan-fou, elle arracha égale- 
ment à Rome le privilège de nommer les empereurs, et 
tandis que la religion ou la philosophie de Confucius se 
trouva discréditée, à demi vaincue, à Lo-yang, la mytho- 
logie d’Occideut vit ses temples abandonnés, ses autels 
délaissés , et jusqu'à l’industrie des orfèvres et des mar- 
chands d'idoles tombée dans la plus profonde détresse. 




Digitized by Google 



CHAPITRE II 


LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 


Les Chinois renoncent aux insurrections. — Foé second rédempteur de 
la Chine,— bouleversée par les croyants— et décomposée dans les 
trois royaumes. — Cbrichna second rédempteur de l'Iode en sens 
inverse de la Chine. — Jésus-Christ second rédempteur de l'empire 
romain, — connu après la chute de Jérusalem. — Sa doctrine 
essénienne aussi antique que l'école de Uouddha. — Haines judaïques 
qu’elle soulève en reuonçant 1 la guerre matérielle contre les Ro- 
mains. — Hérésies qui s’efforcent de la ramener au combat. — Les 
philosophes forcés d’avouer enlin sa puissance. — Déroute de 
Celse, chef de tous les incrédules. — Les catéchismes comparés du 
bouddhisme et du christianisme. 


( 03 — 220 ) 


La catastrophe du premier rédempteur de la Chine 
s’explique assez facilement. Trop raisonnable, trop phi- 
losophique, trop impérial, il attaquait l’empire avec les 
moyens mêmes de l’empire; il combattait, lui, homme- 
dieu, à armes égales avec les mandarins dans le champ 
clos du gouvernement. Comment aurait-il été victorieux? 
Sa loi de maximum devenait un projet du conseil d’État; 
ses aumônes se réduisaient à des édits, la société n’était 
pas transformée, les convictions n’étaient pas changées, 
le vieil homme vivait partout, et il n’y avait aucune raison 
de croire il cet empereur qui ne faisait aucun miracle. Il 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 415 

fallait donc des miracles, une prédication en dehors des 
données politiques, des idées supérieures au contrôle des 
mandarins, une foi qui renouvelât réellement les hommes, 
qui donnât une nouvelle force à leurs justes réclamations, 
qui ne les exposât pas aux dangers d’une lutte inégale, 
qui transformât enfin les masses de manière à laisser, un 
jour, sans cour, sans généraux, sans ministres, sans ar- 
mées, les empereurs de la propriété et de l’esclavage. 

C’est ce que firent les Tao-ssé h la Chine après la 
chute d’Ouang-mang. Pendant une génération, il n’est 
plus question d’eux; mais quarante-trois ans après la 
mort de l'usurpateur, un nouveau rédempteur se présente. 
Qui est-il? personne ne l’a vu. Quel âge a-t-il? il est 
mort depuis six cents ans. Qu’a-t-il fait? d’innombrables 
prodiges. Sont-ils enregistrés par le tribunal de l’histoire? 
il ne pouvait les connaître, le dieu habitait les royaumes 
du Si-vu. Comment nier sa divinité? on la prouve du reste 
par sa doctrine qui a fondé une religion, qui promet 
l'affranchissement complet à tous les hommes sans dis- 
tinction de caste et de nation, et qui, tout en respectant 
les lois, les mandarins, les empereurs, enseigne le néant 
du monde, et élève ses adeptes non-seulement au- 
dessus de toutes les décisions impériales, non-seulement 
au-dessus de toutes les transmigrations à venir, mais de 
toutes les béatitudes bornées qu’on peut concevoir sous 
une forme quelconque. 

Le rédempteur devient ainsi une idée, l’Homme-Dieu 
secourt toutes les insurrections, pourvu qu’elles n'aient 
pas un but impérial, et il attaque le gouvernement avec 


Digitized by Google 



416 LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

d’autant plus de force qu'il le laisse maître de la terre, 
souverain de toutes les vaines pompes de ce monde, ar- 
bitre de la science qu’il méprise dès qu’elle méconnaît 
tous les mystères de la- vie, de la mort, de l’être, du 
néant, du bien, du mal, et en définitive de l’univers, mille 
fois plus vaste que le monde. Ouang-mang avait le tort 
de décréter des honneurs à Confucius, de vénérer un 
philosophe hostile à tout ce qui ne tombait pas sous le 
sens de l’homme, sous l’action de la loi, sous les ordres 
des mandarins; ce n’est plus certes le fait de bonzes qui 
arrivent avec une religion indépendante, aérienne, con- 
çue au milieu des castes de l’Inde, développée, grâce à 
une série de conciles et de discussions officielles que la 
Chine aurait interdits, imposante par une richesse de 
mythes, de poésie, de méditations capables de surprendre 
les savants aussi bien que les ignorants fascinés à leur 
tour, par les cathédrales, les légendes, les processions, 
les lampes, les cloches, les chapelets, les reliques et 
d’innombrables invocations. 

Dès que le bouddhisme pénètre à la Chine et surpasse 
Lao et Ouang-mang, les secousses de la rédemption se 
multiplient et se peuvent comparer aux soupirs des vol- 
cans. A chaque génération, les flammes d’un feu souter- 
rain se dégagent et dévorent une partie de l’ancienne 
société. A peine la nouvelle doctrine arrive en Chine, 
deux frères de l’empereur trament une si vaste conspi- 
ration qu’après leur catastrophe, après le supplice de plus 
de mille victimes, le tribunal suspend les poursuites, de 
crainte de trouver un trop grand nombre de coupables. 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 417 

Que voulaient-ils? Scindés en deux partis à la suite des 
deux princes, les uns professaient la doctrine de Lao et 
desTao-ssé, et par consétpient ils marchaient sur la route 
de Ouang-mang, qui attaquait le vieil empire de vive 
force ; tandis que le second frère de l’empereur, chef de 
l'autre fraction des conjurés, acceptait la nouvelle reli- 
gion et ne se rattachait aux Tao-ssé que parce que les 
premiers ils avaient appelé les bouddhistes. 

En 90, c’est une autre tragédie où l’empereur étoutfe 
encore dans le sang de sa famille un autre éclat de la 
nouvelle religion. Quarante-trois ans plus tard, en 133, le 
bouddhisme prend une nouvelle forme, toute chinoise et 
bâtarde, en opposant aux lettrés des hommes qui ne sont 
pas des hommes, et qui gardent toutes les avenues du 
palais et en connaissent les mystères. Les eunuques, 
étrangers à la science, jaloux des mandarins, favorables 
à tous les caprices du luxe et de la volupté, parmi les- 
quels il faut compter la curiosité tles conversions reli- 
gieuses, cherchent naturellement leur appui dans le boud- 
dhisme, qui s’étend dans la foule et déteste la pédanterie 
oflicielle des employés supérieurs. Au bout de quatorze 
ans, en 14", les lettrés se plaignent déjà de leur dé- 
chéance et ne paraissent plus au palais. En lt>8, l’impé- 
ratrice veut soustraire le jeune empereur à l’influence des 
eunuques; mais tous ses efforts échouent. Quatre ans plus 
lard, les lettrés tombent, au nombre de sept cents, sous 
les coups des eunuques, et trois ans plus tard encore, 
leurs tentatives pour se venger provoquent d’autres exé- 
cutions non moins sanglantes. 

v. 


r 


Digitized by Google 



418 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

Enfin, en 184, la nouvelle religion lève l’étendard de 
la révolte h la suite de Tchang-kio, qui joue le rôle de 
thaumaturge au milieu d’une pestilence. Le peuple se 
précipite sur ses pas, il lui demande des miracles, il suit 
ses ordres à la lettre, en quelques jours il a cinq cents 
disciples, puis dix mille, et alors il annonce que le ciel 
bleu a fait son temps, que le ciel jaune le remplacera et 
que le peuple arrivera à la paix la plus parfaite et au 
comble du bonheur l’année indiquée par les deux carac- 
tères Kia-tsè, qu'il fait placer sur toutes les portes. Ses 
ordres sont si ponctuellement exécutés que les deux ca- 
ractères paraissent immédiatement même sur les portes 
des tribunaux et des temples. Frappé de proscription, il 
lève l’armée de cinq cent mille bonnets jaunes, qu’il 
divise entre scs deux frères, prenant pour lui le titre de 
général du ciel, tandis qu’il leur laisse les titres de géné- 
ral de la terre et de l’humanité. 

Ainsi, l’an 6 de l’ère vulgaire, Ouang-mang porte le 
premier coup à l’unité confucienne. En 70, les Tao-ssés 
reviennent à l’attaque avec la religion de Foé et pénè- 
trent dans le palais impérial, où ils entraînent avec eux 
deux frères de l’empereur; en 186, les nouvelles reli- 
gions menacent l’empire, et à partir de l’insurrection des 
bonnets jaunes, c’est h peine si on peut se faire une idée 
de l’anarchie générale. Dans le midi, Tchang-kiu se pro- 
clame empereur; à l’est, Tchang-chun se déclare géné- 
ralissime. En 190, la succession du trône se fait au 
milieu de batailles livrées dans le palais impérial, au mi- 
lieu d'incendies et de supplices où périssent deux mille 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 419 

eunuques, et l’incroyable va-et-vient des armées, des 
partis, des généraux jette l’empereur à la merci du géné- 
ral Tong-lcho, qui fait transporter la capitale à Si-ngan- 
fou, avec force spoliations, confiscations et rapines, 
déportant tous les habitants de Lo-yang, brûlant le palais 
impérial et presque toute la ville et détruisant deux cents 
villages tout autour. L'empereur parvient à le faire égor- 
ger; mais qu’y gagne-t-il? De tomber sous la tutelle du 
général Tsa-tsao, le plus terrible des dictateurs; de voir 
la Chine se démembrer, et à la mort de ce général, il est 
si atterré qu’il se hâte lui-mêine de renoncer à la cou- 
ronne en faveur de Tsao-pi, fils de Tsao-tsao. La Chine 
se divise alors en trois fractions, en entrant dans l’ère 
que les historiens appellent des trois royaumes : le 
royaume du Nord ou l’État d’Ouei, gouverné par Tsao- 
pi; l’État du llo-nan, où réside la famille des Han, 
presque entièrement dépossédée, et l’État d'Ou, dans le 
midi, livré à lui-même, avec cinq cent vingt villes, cent 
vingt-cinq mille soldats et sa capitale fixée à Nan-king. 

En embrassant une longue série d'événements, on perd 
de vue les détails, mais on comprend mieux le sens gé- 
néral de l’histoire, et si on réfléchit sur les deux cents ans 
qui s’écoulent depuis Ouang-mang, on est amené de vive 
force à attribuer la décomposition de l’empire à celte pre- 
mière protestation du réformateur chinois contre la pro- 
priété illimitée, à la nécessité de la transporter dans le 
monde moral, et de chercher l’égalité des hommes et leur 
inviolabilité par la force d’une libération transmondaine 
qui met en défaut l’autorité de l’empereur. Ni morte ni 


Digitized by C4)Ogle 



420 


LA CHINE DANS LE MONDE MODBBNE 


agonisante, l'ancienne doctrine règne constamment dans 
la loi, dans les tribunaux, dans les écoles; les mandarins 
se comportent toujours comme si personne ne croyait ni 
il Foé ni h Lao et comme si l’univers se trouvait empri- 
sonné dans la légalité du Céleste Empire, auquel les 
génies eux-mêmes étaient tenus d'obéir. Autorisée par la 
science, nécessaire à l’unité de la terre, indispensable 
contre les fédérations qui entouraient la Chine, cette doc- 
trine ne cessa de diriger les armées, et vers l’an 100, le 
général Pan-tchao soumettait encore cinquante royaumes 
(artares, et peu s’en fallut qu’il ne déclarât la guerre aux 
Romains. Son frère, sa soeur comptèrent parmi les pre- 
miers historiens de l’empire; une civilisation assurée, 
une littérature admirée, une industrie raffinée fécondè- 
rent l’antique tradition et ne cessèrent de protéger le 
sens commun dans les hautes régions du gouvernement. 
Mais les multitudes; à la recherche de leur inviolabilité, 
étaient prêtes à tout sacrifier plutôt que de rester sous le 
joug de la propriété, et l’unité des grands propriétaires 
patronnés par les confuciens était perdue à jamais. 

La seconde rédemption se reproduit chez tous les 
peuples, et à commencer par l'Inde, à Bouddha, son 
premier rédempteur, succède bientôt Chrichna, encore un 
être abstrait, un homme idéal, un mythe, la huitième 
et la plus parfaite incarnation de Vichnou. Ici la poésie 
indienne s’embellit , s’humanise s’exalte à la suite de 
Chrichna, et celte fois elle représente Bouddha sous les 
traits de Siva, le dieu du mal, qui avilit la caste des 
guerriers par sa fausse doctrine. Enfin, h partir de "8, 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 421 

quand la seconde rédemption triomphe à Lo-yang et à 
Rome, le brahmanisme régénéré, grâce h la grande in- 
surrection de Calivahana, chasse les Scythes, combat les 
bouddhistes et rétablit la loi traditionnelle des castes. 

En apparence, l'Inde offre le contre-sens de chasser 
ignominieusement Bouddha, son premier rédempteur, 
tandis qu'il devient le second rédempteur de la Chine. 
Comment rachète— il le Céleste Empire, lui qui ne peut 
maintenir son premier essai dans sa patrie? Nous ré- 
pondrons que la Chine n’est pas l’Inde , qu’elle s’en 
sépare par la force d’une contradiction ; que sans castes 
elle peut accueillir Bouddha, l’apôtre de la fraternité 
universelle, et le dispenser de soutenir un combat ma- 
tériel ; mais que, dans le pays des castes, il se trouvait 
condamné à la témérité d’Ouang-itnyig, aux tentatives, 
ou trop désespérées pour triompher, ou trop dissimulées 
pour obtenir des conversions. Malheureusement, nous ne 
pouvons dire ni quelle fut l'action du Bouddhisme aux 
temps de Ouang-mang, ni comment Chrichr.a détermina 
l’insurrection, ni quelles modifications subit la propriété 
ou la pédagogie dans les castes. Le trajet de la Perse 
n’est pas non plus aisé , puisqu’elle nous refuse toute 
espèce de renseignements, et nous sommes pressés d’ar- 
river sur les ttrres des Romains, où le désastre de la pre- 
mière rédemption, avortée avec la chute de Jérusalem, se 
répare par la rédemption chrétienne, qui répond à celle 
de Chrichna dans l’Inde, de Bouddha en Chine. 

Le grand caractère du christianisme n’est-il pas d'évi- 
ter le combat matériel, où échouait le judaïsme? de 


Digitized by Google 


422 LA CHINE DANS LE MONDE MODEENE 

charger Dieu de la tâche d’abattre le gouvernement ro- 
main? de prêcher une fraternité, une communauté toute 
spirituelle, qui ne tient plus aux destinées d’une race, 
d’une nation ou d’un temple? de livrer le monde à César, 
comme le bouddhisme l'abandonne à l’empereur de la 
Chine? de mépriser la justice, les pouvoirs, les dignités 
de l’empire enchaîné aux misérables intérêts de la terre 
et d’ouvrir à l’homme les portes d’une éternité devant 
laquelle le monde est égal au néant? Qu’on fixe l’atten- 
tion sur ce point unique, et ou comprendra toute l'histoire 
du christianisme comparé avec le bouddhisme. 

l! substitue le combat moral au combat matériel, donc 
il paraît après la catastrophe de Jérusalem. Auparavant, 
personne ne le connaît, personne n’en parle, et non-seu- 
lement il est ignoré par la littérature romaine, mais Fla- 
vius Josèphe, historien des Juifs, cet homme si minutieux 
dans sa narration qu'il nous tient au courant de la 
moindre émeute, de la plus faible hérésie de sa patrie, 
garde le silence le plus absolu sur Jésus-Christ et sur les 
apôtres. Ce silence a tellement scandalisé les croyants qu’à 
leur édification on l’a fait cesser par l’interpolation d’un 
passage apocryphe. Mais ici encore la nécessité de faire 
concorder ce passage avec l’esprit général du livre, qui 
l’exclut, a forcé la main du faussaire d’une manière 
bien plus compromettante que le silence. Voici les mots 
attribués à Josèphe : « Ceux qui commencèrent à suivre 
Jésus-Christ ne laissèrent pas de l’aimer par l’ignominie 
de sa mort, et il y a encore une trace de chrétiens, les- 
quels ont leur nom de lui. » Ces paroles, écrites deux géné- 


Digilized by Google 




LE SECOND RÉDEMPTEUR DK LA CHINE 423 

rations après la mort du Rédempteur, démentent assez 
catégoriquement le grand fracas inventé plus tard sur 
ses miracles, sur sa prédication, sur les massacres des 
innocents au moment de sa naissance, sur la terre plon- 
gée dans les ténèbres le jour de sa mort, événements 
qui s'accomplissaient dans l’imagination des fidèles après 
la catastrophe de Jérusalem, à son tour représentée 
comme la juste punition de ses habitants, qui avaient 
méconnu le Messie. 

Semblable à Bouddha, Jésus-Christ n’est donc qu’un 
héros idéal, une idée; au moment où il agit, vers "5, 
il ne parait, pas plus que le rédempteur de l’Asie, mort 
six siècles auparavant. Puisqu’on combat moralement, 
sou absence personnelle est indispensable à la rédemp- 
tion. Si sa mort est plus récente que celle de Bouddha, 
il pourrait être son contemporain, et il l’est par l’origine 
première de sa doctrine, qu’on dit essénienne, et qui 
remonte, certes, aux temps où le rédempteur indien 
n’était encore qu’un philosophe comme Pythagore ou un 
solitaire comme Lao-tsé. En effet, les esséniens, espèce 
de laboureurs, s’interdisaient le commerce, la naviga- 
tion, tout ce qui louchait au luxe et à la corruption des 
capitales. Sans esclaves, sans richesse, il vivaient en 
commun, habillés de blanc, se considérant comme des 
frères et continuant par exception cette communauté 
antérieure à la propriété que Platon avait idéalisée. 

Dans leur isolement spirituel, ils formaient une espèce 
d'ordre religieux, dont les maisons, soumises à des supé- 
rieurs, administrées par des économes, ouvertes à tous 


Digitized by Google 



424 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

les hommes de la secte, hospitalières à tous les vieillards, 
protectrices pour tous les enfants, présentaient l’appa- 
rence des couvents, où la morale monastique veillait au 
maintien de la petite république. N’admettre aucune in- 
novation, ne rien cacher à ceux de la secte, ne pas révéler 
ses mystères aux profanes, ne point parler d’affaires 
mondaines avant le lever du soleil, garder le silence pen- 
dant les repas et la sobriété toujours, tels étaient leurs 
préceptes, au reste mêlés à une foule de rites qui sur- 
chargeaient le judaïsme de pratiques superstitieuses et 
de purifications exagérées. Fidèles à un passé contem- 
porain de l’ère des prophètes et des désolations de Ba- 
bylone, ils avaient des devins destinés ù lire l’avenir dans 
la Bible, et fermes dans leurs résolutions, très-zélés 
pour la liberté, ils ne connaissaient d’autre maître que 
Dieu. 

A ne considérer que la partie vraisemblable de la 
légende, Jésus-Christ donne la couleur du temps à celte 
tradition pédagogique ; il en retourne les débris contre 
la propriété et la famille du régime impérial; il espère 
que Dieu ressuscitera les morts, récompensera ses élus, 
punira les réprouvés, fera tout ce que les exaltés de Jé- 
rusalem tentaient inutilement de faire par le moyen de 
1 insurrection. Puisqu’il n’attaque pas les Romains, ils 
ne demandent nullement sa mort, réclamée au contraire 
par les Juifs indignés de le voir indifférent au sort de la 
patrie; et, si Judas, Sedoc, Jean de Giscala, les si - 
caires, les zélateurs et tous les exaltés de Jérusalem 
l'avaient interpellé, il les aurait réfutés mieux qu’ Agrippa, 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 425 

les pharisiens et tous les sages de la synagogue; il se 
serait moqué de leurs complots; il aurait plaint leur 
fanatisme, déploré leur combat, maudit leur aveuglement. 
A quoi bon défendre une patrie que la fin du monde me- 
naçait? Pourquoi fortifier les institutions judaïques aussi 
corrompues que celles des Césars? Il fallait qu’il filt sacrifié 
par les patriotes; il était le seul homme qui eût raison 
dans la donnée de leur folie. 

A sa mort ses disciples subissent à peu près le même 
sort, par cela seul qu'ils substituent la guerre morale à 
la guerre matérielle. Etienne, frère de Jésus-Christ, est 
lapidé, parce qu’il déclare que sa religion ne s’attache ni 
à la terre de la Judée, ni au temple de Jérusalem. La 
même idée obligeait les apôtres à se réfugier «à Samarie, 
ville rivale où depuis dix siècles toutes les douleurs de 
Sion étaient de véritables joies. Là , ils trouvaient la foi 
qui transporte les montagnes, là paraissaient les hommes 
les plus décidés à l’oubli de Jérusalem, là saint Paul 
devenait l’apôtre des gentils, ce qui lui valait ensuite la 
persécution des Juifs , impatients de le voir crucifié 
comme Jésus-Christ, tandis que le gouverneur romain, 
aussi indulgent que Pilate, penchait à le favoriser. 

f»ans ses luttes contre les hérétiques, la grande préoc- 
cupation de l’Église naissante est encore d’éviter le choc 
avec l’empire. D’où vient la guerre contre Simon le ma- 
gicien? De ce qu’il compare Jérusalem avec Troie, Jého- 
vah avec Jupiter, Ève avec Hélène tombée dans la pros- 
titution ; le magicien s’engageait ainsi dans la voie de 
l’insurrection. D’où vient la haine des apôtres contre 



426 


LA CHINE DANS LE MONDE MODKENK 


Cérinthe? De sa prédication sur l’avenir imminent de 
Jérusalem, sur le millenium qui devait lui livrer la domi- 
nation de la terre, en d’autres termes on le combattait 
parce qu’il marchait droit à la guerre avec la foi dans la 
magie de Simon ou des Tao-ssé. Quand les apôtres sup- 
priment la circoncision, quand ils permettent d'acheter 
les viandes sacrées des païens, quand ils simplitient le 
culte, quand ils le dégagent d’une foule de cérémonies 
gênantes et suranuées, ils ne visent qu’à lui enlever sa 
signification nationale, et le jour delà chute de Jérusalem 
était pour eux un véritable jour de délivrance où ils 
voyaient la ruine de tous leurs ennemis domestiques, l’a- 
néantissement de toutes les hérésies guerrières, la dis- 
parition de celte patrie terrestre qu’on ne pouvait ni 
maudire ni secourir. Alors on pouvait les écouter, leur 
humilité en présence de l’État devenait une nécessité 
universelle, leur guerre aux dieux ranimait toutes les 
espérances perdues, le signe de la croix perdait toute si- 
gnification locale, et Jésus-Christ s’élevait dans la tradition 
chrétienne tout aussi bien que dans la tradition païenne. 

Dans la tradition chrétienne, il dépassait les modestes 
affirmations des apôtres, qui le considéraient comme un 
saint, un juste méconuu, un maitre indécis entre la na- 
ture humaine et son rôle de Messie : sa doctrine, si incer- 
taine dans les lettres de saint Paul, se fixait; ses mi- 
racles, dont on parlait à peine, se multipliaient ; sa vie si 
mal recueillie, si flottante, et comme effacée par sa 
doctrine, devenait accentuée, typique, légendaire ; en un 
mot son humanité disparaissait, sa divinité éclatait dans 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 427 

sa naissance, sa passion, sa mort et sa résurrection. 
Avant la chute de Jérusalem quelques-uns de ses disciples 
l’avaient vu, d'autres ne l’avaient pas vu; mais cette dif- 
férence si capitale , si décisive, s’il avait été le véritable 
Foé d’occident, n’établissait aucune différence parmi eux, 
et personne ne songeait qu’eu le voyant on aurait obtenu 
d’un coup la solution de mille doutes, la preuve de mille 
vérités. Pas un mot sur ce point, on glissait là-dessus 
comme on traverse une montagne dans les rêves; bref, 
pour les apôtres, Jésus-Christ n’était pas un Dieu. Lisez 
au contraire les historiens , postérieurs à la catastrophe 
de Jérusalem, les pères apostoliques Barnabas, Clément, 
Polycarpe, Ignace, Hermas, cette fois Jésus-Christ est 
une incarnation divine, et son apothéose est tellement 
populaire que, par contre-coup, la littérature romaine 
ne peut plus garder le silence méprisant de Tacite et de 
Pline, et Celse, philosophe et médecin, signale au monde 
la nouvelle religion. 

Bien de plus curieux que ce mandarin aux prises avec 
l’homme-dieu, dont il montre la faiblesse avec tant de su- 
périorité et de science. Tout ce qu’on a dit depuis contre le 
christianisme se trouve dans son écrit, aucun libre penseur 
ne saurait le surpasser, il a formulé toutes les objections, 
donné toutes les répliques, signalé tous les pièges de la 
théologie : au point de vue du bon sens, tous les polé- 
mistes, jusqu’au curé Meslier, pourraient se considérer 
comme ses disciples. S’agit-il des préceptes de Jésus- 
Christ? 11 remarque, avec raison, qu’ils n’offrent rien de 
nouveau et qu’il n’y avait aucun besoin d’une descente de 


Digitized by Google 


428 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


Dieu sur la terre pour les connaître. Combattez-vous les 
idoles? dit-il aux chrétiens. Ce combat est bien ancien, 
puisque, d’après Hésiode, s'adresserait choses inanimées, 
c’est parler aux parois. Vantez-vous des prodiges? Toutes 
les religions en vantent : nous opposez-vous votre foi? vous 
rendez impossible toute discussion ; accusez-vous notre 
sagesse de folie? vous etTacez les limites qui sépare la 
folie de la raison. Votre Moïse est un devin qui en impo- 
sait à une horde errante, votre Jésus est le bâtard d’une 
femme forcée de s’enfuir en Égypte, où il apprend, 
comme Moïse, l’art de faire des miracles. Il tremble, il 
a peur, il s'échappe, il se cache, il finit par être trahi 
par les siens, on n'en dirait pas autant d’un voleur, et 
c’est là votre Dieu! Qu’a-t-il donc fait de grand et de 
noble pour confirmer sa divinité? A-t-il méprisé ses en- 
nemis? S’est-il fait un jeu de leurs desseins? S’est-il 
moqué de leurs embûches? S'est-il échappé de leurs 
mains? Vous assurez qu'il ressuscita trois jours après sa 
mort, qu’il montra sur son corps les marques de son sup- 
plice, et sur ses mains les traces des clous de la croix; 
mais toute votre certitude se fonde sur le dire de quel- 
ques femmes fanatiques, de quelques disciples hallucinés, 
ou peut-être même de quelques dupes. 

Eu poursuivant son examen , Celse se demande si 
Jésus-Christ a atteint son but, s’il a converti tout le 
monde, si on croit à sa parole ; mais personne n’y croit, 
on le dirait venu au monde pour nous rendre incrédules. 
Les juifs nient résolûment qu’il soit le messie, les chré- 
tiens l’affirment : n’est-ce pas là la plus extravagante des 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 429 

querelles? Dieu pouvait-il laisser des doutes sur son ap- 
parition, pouvait-il paraître à un moment donné en sor- 
tant de son immobilité éternelle? N’est-ce pas le comble 
de la folie que d’adorer un Dieu jaloux de se faire con- 
naître aux hommes, forcé d’abandonner son trône pour 
descendre parmi nous et pour jouer le rôle d’histrion et 
de malfaiteur incompris? Et pourquoi a-t-il attendu tant 
de siècles avant de se résoudre à sauver les hommes? 
Le célèbre médecin n’épargne pas plus la tradition juive 
que la légende chrétienne ; il se moque du déluge , de 
l’arche, des mille billevesées de la Bible, des enfants nés 
à des personnes hors d'âge d’en avoir, des frères qui se 
dressent des embûches, des mères qui usent de superche- 
rie, des impertinences de Moïse, des menaces des pro- 
phètes, du vieux Jéhovah, tout penaud d'avoir fait le 
inonde, de la fantaisie de son fils de choisir le corps d’un 
homme plutôt que celui d’un singe ou d’un éléphant ou 
des autres races de la création, aussi vouées à la mort que 
la nôtre et à leur tour dans la nécessité d’avoir, un ré- 
dempteur et une résurrection où chaque individu, repre- 
nant son corps probablement volé par le voisin ou en 
lambeaux chez les mille êtres qui ont profité de sa mort, 
ménage au drame de l’univers le plus piquant de tous 
les dénoùments. 

Rien de plus juste : les générations humaines passent 
sans cesse emportées par le souffle de la mort, comme 
les myriades d’insectes qui couvrent la terre ou la mer ! 
Dans cette tourmente de poussière animée , les perspec- 
tives varient plus rapides que le vent, et la pensée court 


Digitized by Google 



430 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


plus folle que la vie : quel rédempteur, quelle rédemp- 
tion à ces fourmilières que nous appelons pompeusement 
des nations! Quelle résurrection à cette race perdue au 
milieu de mille races toutes hostiles les unes aux autres! 
Quelle vérité commune à toutes ces innombrables appa- 
rences qui provoqueraient peut-être un éclat de rire uni- 
versel si le secret de la nature nous était révélé ! 

Mais Celse ne sert qu’à marquer la date de l’avéne- 
menl du Christianisme, et ses objections, purement phi- 
losophiques, ne pouvaient certes le détruire. Il s’agis- 
sait non pas de savoir ce qu’est l’homme en soi ou 
quels sont ses mystérieux rapports avec la création , 
mais de combattre Rome, d’abattre la mythologie, d'é- 
craser les ennemis du genre humain , d’auéantir leur 
gloire inique, leur propriété malfaisante , leur conquête 
armée, et des peuples qui croyaient aux oracles, aux mi- 
racles, aux augures, aux démons, s’attachaient à la 
bonne nouvelle qu’un messie les assistait, qu’il était né 
pour les délivrer, que la cause des hommes était celle de 
Dieu, que les justes n’avaient rien à craindre de César et 
que les dînes des sages n’avaient rien non plus à redou- 
ter de Jupiter. Celse triomphait dans les écoles-, mais dans 
le monde où la mythologie régnait, où la foi était admise 
comme un principe, où l’empereur était un pontife, où 
l’apothéose d’un homme était un événement naturel, où 
l’on prodiguait les adorations à Auguste, à Caligula, à 
Néron, où Yespasien avait failli passera son tour pour un 
messie, où les troupeaux que l’on conduisait journelle- 
ment au capitole pour les immoler à la divinité vivante 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDBMPTEUIl DE LA CHINE 431 

de Domitien obstruaient toutes les rues des alentours, où 
enfin toutes les sectes, toutes les nations attendaient un 
libérateur, la divinité de Jésus-Christ, le merveilleux de 
sa légende, la tradition miraculeuse des juifs qui l’enfan- 
tait, le fanatisme des apôtres, les attentes des croyants 
écartaient d’avance l’argumentation de Celse. Ainsi la foi 
continua son œuvre, les évangiles se multiplièrent et la 
vie typique du rédempteur acquit cette précision de fond 
et cette richesse de détails que l'Église modéra en rédui- 
sant à quatre les cinquante-trois évangiles. 

Ici encore la force des choses dicta aux chrétiens à peu 
près la même légende qu’on trouve chez les bouddhistes. 
D’après Klaproth, les points essentiels de l'histoire sacrée 
de Bouddha sont : 1° son origine de l’empire des dieux; 
2° sa conception divine dans le sein d’une mère mortelle; 
3° sa naissance, sa -croissance; 4° ses progrès dans la 
sagesse; S° son mariage et sa splendeur royale; 6“ sa 
retraite du monde; 7° sa vie d’ermite; 8" son appari- 
tion sous le figuier où, après avoir accompli ses péni- 
tences, il fut reconnu pour le saint par excellence; 9° le 
commencement de sa prédication dans le temple de War- 
nachi (Benarès), où avaient vécu les premiers instituteurs 
du genre humain; 10° ses victoires remportées sur les 
Dews adorateurs du feu; 11° la fin de sa carrière terrestre; 
12° la sépulture de son corps. Ce sont les points essen- 
tiels de la vie de Jésus, qui descend de la race royale de 
David, qui est fils d'une vierge, qui, à neuf ans, dispute 
dans le temple avec les docteurs, et se trouve à son tour 
aux prises avec les Pharisiens, tantôt proclamé roi par la 


Digitized by Google 



432 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


inuliitude, tantôt forcé de se retirer dans la solitude 
et, on définitive, soumis à la mort et mystérieusement 
enseveli. 

Il ne diffère de Foe qu’au point de vue de la liberté 
occidentale, essentiellement tribunitienne, et c’est pour- 
quoi il n’habite pas un palais royal, il n'est pas l'époux 
de la belle Goupa, il n’est pas initié dans l'élude des 
beaux-arts, et, né dans une étable où les mages l'adorent, 
il finit sur la croix, comme Socrate avait fini par la 
ciguë. Les évangélistes, qui rédigent la protestation d’un 
martyr, ne peuvent lui donner ni les trente-deux beautés 
de Foe, ni des enfants heureux, ni la vieillesse d’un oc- 
togénaire qui s’éteint paisiblement. 

Si on compare les miracles et les exploits de Foé 
avec ceux de Jésus-Christ, on trouve une autre diffé- 
rence également réclamée par la nature de l’ennemi qu’ils 
combattent. Foe aux prises avec la science régnante 
remplit le monde de prodiges, et ses croyants en font un 
véritable Dieu supérieur à toutes les forces des mortels ; 
Jésus-Christ, au contraire, ennemi de la mythologie et 
de ses innombrables prodiges, se borne à prêcher la mo- 
rale, ses miracles sont de vraies concessions à la supers- 
tition païenne, sa tradition est une protestation contre la 
fable. Les dogmes de Foé enseignent 1° le néant de la 
vie; 2" le salut par la sience ; 3° la nécessité de la tenta- 
tion, et 4° celle du combat. Ce sont encore les dogmes de 
l’évangile. Le décalogue bouddhique impose de ne pas 
tuer, de ne pas voler, d’être chastes, de ne pas rendre faux 
témoignage, de ne pas mentir, de ne pas jurer, d’éviter 


Digitized by Google 



LE SECOND RÉDEMPTEUR DE LA CHINE 433 

les paroles impies , d'être désintéressé , de ne pas se 
venger, de ne pas se livrer à la superstition. Qui n'y re- 
connaît, à première vue, nos commandements de l’Église? 
Il est inutile de dire que le nombre des douze apôtres de 
Foé, les conciles bouddhiques, la philosophie antérieure 
résumée par le rédempteur chinois, se reproduisent tel- 
lement dans les apôtres de Jésus, les conciles de l’Église, 
le verbe de Jérusalem et nous montrent dans les deux re- 
ligions tant d’assonances rhylbmiques et arithmétiques, 
qu’on ne sait plus comment deux histoires aussi uniformes 
ont pu s’ignorer mutuellement pendant des siècles. 
Enfin les deux religions célèbrent également le célibat; 
toutes deux monacales, elles subordonnent également leur 
respect pour la famille, à leur vénération pour celui qui 
veut y renoncer, et celte dernière assonance, en apparence 
étrange et accidentelle, ne montre que mieux leur but 
identique. N'altaquent-elles pas la propriété accumulée 
antre les mains des riches, et l’esclavage qu'elle crée sur 
les terres des patriciens? Mais d’où vient cette accumula- 
tion? Quel en est l’instrument? c’est la famille patricienne, 
qu'on ne pouvait renverser sans lui opposer sur la terre 
et dans le ciel ia déification de l'individu, abstraction 
faite de toutes ses qualités de pè % re, de fils, d'époux. Dé- 
sormais la nouvelle société devait naitre d’un homme 
qui gardait une indépendance inconnue en repoussant 
toutes les fonctions que la nature impose de vive force à 
chaque génération. 


CHAPITRE III 


LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 


Leseunuqcts paralysent Us lettrés de la Chine. — Les philosophes, 
semblables aux eunuques, paralysent le paganisme de l'Oerident. - 
L insurrection des bounets jaunes reproduite par les grands pères 
de l'Égide, — et par les successeurs anarchiques de Commode. - 
L’empire décomposé b Rome comme en Chine. — La capitale éga- 
lement déplacée dans les deux régions. — La chronologie boud- 
dhique dans le christianisme. — La chronologie chrétienne dans 
l'histoire des Césars. — L'autonomie du mouvement chrétien — 
n'exclut aucunement les guerres internationales qui le lient au mou- 
vement chinois, — par l'entremise de la Perse. 


Toutes les phases du bouddhisme se reproduisent une 
à une dans le christianisme, h commencer par la pre- 
mière, où la nouvelle religion pénètre dans le palais 
impérial au moyen des eunuques. Nous avons vu com- 
ment, de 133 à 172, cette classe d’êtres neutres se sub- 
stituait peu à jieu aux lettrés, les chassait de la cour, les 
sacrifiait par centaines, et neutralisait la loi régnante de 
Confucius. La neutralisation de la loi régnante se reproduit 
en Occident, où la propagande chrétienne attaque les dieux 
d'Homère et de Virgile, et les pontifes qui font l’apothéose 
de Caligula cl de Néron, et ici la philosophie paralyse la 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 435 

mythologie grâce à ses initiés qui (il nous pèse de le 
dire) jouent le rôle des eunuques de Lo-yang. Sans doute 
ils éclairent le inonde ; ils sont représentés sur le trône 
par les Adrien, les Antonin, les Marc-Aurèle, et les juris- 
consultes qu’ils inspirent s’appellent Ulpien, Papinien, les 
demi-dieux du droit; mais croient-ils aux anciens dieux? 
Non. Les attaquent-ils? Non. Donnent-ils raison aux 
chrétiens? Non. Ont-ils le courage de les proscrire? Non. 
Peut-on les comparer aux philosophes de la Chine, si 
catégoriques pour le maintien de l’incrédulité tradition- 
nelle? Non. Aux yeux des païens et des chrétiens, ils 
forment donc une classe neutre, bâtarde, incapable d'ac- 
tion et de réaction, etouvertementaecuséed’impuissanee. 

Cette fois, les chrétiens tentent, «à leur tour, avec 
Justin de pénétrer dans la forteresse sacrée du paga- 
nisme, par la brèche ouverte de la philosophie, et ils ré- 
clament la protection qu’on accorde aux écoles d'Athènes 
et aux prêtresses d’isis. « Quelle est donc notre faute? 
s’écrie Justin. Nous mettons nos biens en commun ; nous 
les prodiguons aux pauvres, nos frères; nous prions pour 
nos ennemis, pour nos persécuteurs ; nous rendons à Cé- 
sar ce qui lui appartient, à Dieu ce qui lui revient. Pour- 
quoi donc serions-nous persécutés? » « Soyez tolérants! 
dit-il aux continuateurs de Celse, aux philosophes de 
l’empire, si vous vous vantez d'avoir découvert avec Pla- 
ton le véritable Dieu; si vous vous moquez des dieux 
qui naissent, qui souffrent, qui luttent, qui meurent, 
souvenez-vous que Jupiter nait, lutte et meurt comme 
Jésus-Christ, et si le dieu de la métaphysique reste un, 


Digitized by Google 



436 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


indivisible et immobile dans toutes les phases de l'uni- 
vers, rien n’altère non plus son unité dans la vie de Jésus- 
Christ, qui reste éternel et mortel, un et triple, créateur et 
rédempteur. » De même que Philon prétendait que tous 
les philosophes avaient été des disciples de Moïse, Justin 
s’efforce de montrer que, si les Égyptiens savent que 
Dieu ne peut se nommer, si Homère et Platon croient à 
la résurrection des corps, si les païens répètent que Ju- 
piter accouche de Minerve, c’est qu’ils imitent le chris- 
tianisme, et il voit la tour de Babel dans la révolte des 
Titans, la prophétie de la rédemption dans les dires de 
la sibylle, le baptême chrétien dans les lustrations, l’eu- 
charistie dans le mystère de Mythra, le sabbat dans les 
fêtes mythologiques et l’Église dans l’assemblée des ini- 
tiés. Suivant lui, tout vient d’une tradition unique, inva- 
riable, surnaturelle, professée «à l’unanimité par les 
fidèles et, quelle que fut la distance des temps et des 
lieux, constamment supérieure aux philosophes, qui va- 
riaient d’une école à l’autre, en reproduisant toutes les 
erreurs, toutes les tyrannies des religions. 

A la phase des eunuques succédait en Chine celle de 
Tchang-kio, du messie suivi par les cinq cent mille bon- 
nets jaunes, d’une effroyable anarchie qui préludait à la 
décomposition de l’empire, et de la décomposition qui 
mettait aux prises le royaume philosophique du Nord 
avec le royaume quasi bouddhique du Midi. Le christia- 
nisme entre à son tour, aux mêmes jours, en J 80 , dans 
la terrible période des grands Pères de l’Eglise. L’es- 
prit qui transporte les bonnets jaunes et les sept sages de 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 437 

la forêt de bambou dicte en Occident des pages d’une 
éloquence incomparable. Irenée ne parait qu’une géné- 
ration après Justin ; mais quelle distance ne le sépare 
pas de son devancier! Sa dialectique dompte une anar- 
chie intellectuelle que Justin ne soupçonnait guère ; de 
tous côtés les païens en déroute imitent les chrétiens ; les 
faux chrétiens égarent le christianisme, l'encombrent de 
fausses divinités, de rédemptions dangereuses, de tenta- 
tives à demi païennes, d’hérésies qui l’entrainent à renou- 
veler l’insurrection de Jérusalem et les transactions avec 
la mythologie, et il rappelle avec l’expérience d’un pon- 
tife et l’habileté d’un philosophe la nécessité d’éviter le 
combat matériel. Suivez, dit-il, la tradition constante 
du christianisme; tout ce qui en sort s’appelle hérésie, et 
quand on connaît son inquiétude secrète de voir ou des 
Eons se substituer au Christ, ou de nouveaux rédemp- 
teurs sortir des temples de Jupiter et d’Apollon, ou la 
divinité de Jésus s’évanouir et laisser à notre charge la 
rédemption, ou des dévotions extravagantes arrêter la 
propagande, soit par la communauté des femmes, soit 
par le célibat absolu, soit par des orgies bacchiques, son 
obstination hiératique acquiert la force de l’héroïsme et 
son argumentation présente les attraits de la poésie. 

A Irenée succède Clément d’Alexandrie, qui parle avec 
l'éloquence des anciens, la sagesse de Socrate et le bon 
sens d’un moderne, et son explication de l’Évangile de 
saint Marc déroute les préventions contre la foi. Grèce à 
ses erreurs, la sagesse des écoles semble s’animer, se 
fortifier et promettre désormais cette récompense à la 


Digitized by Google 


438 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

verlu, celte punition du crime, celte vie à venir, celte 
immortalité de Pâme qu’on demandait inutilement aux 
théories. 

Origène accable de sa dialectique la sagesse des 
païens : « Qui vous autorise, leur demande-t-il, à vous 
taire sur Moïse et sur les prophètes, taudis que vous 
invoquez le témoignage d’Orphée, de Linus, et que vous 
mettez Homère h la tôle des sages? Bannissez-vous nos 
sages de votre énumération parce qu’ils n’ont pas adoré 
des dieux incestueux et cruels? » Ici, Moïse, les pro- 
phètes, le Christ, moins barbares que Jupiter et Neptune, 
triomphent grâce à la morale de tous les dieux de l’Olympe; 
ici les chrétiens, devenus des libres penseurs, se mo- 
quent de tout le passé du genre humain, et de plus trans- 
formés en sophistes, ils retournent contre les païens toutes 
les armes de la raison. Si vous dites, ce sont les paroles 
d’Origène, que Dieu ou le fils de Dieu ne pouvaient 
descendre sur la terre, dès lors vous niez du même coup 
les miracles d'Esculape, d’Hercule, de Jupiter, vous niez 
les apparitions de vos dieux, vous détruisez tous les 
oracles, vous niez l’action de la Providence, vous êtes des 
athées. Et la foule d’applaudir à la déconvenue des 
païens, et lorsqu'ils refusaient de reconnaître Jésus- 
Christ parce qu’il était humble et qu’il mourait sur la 
croix, la réponse était foudroyante : Oui, il n’était ni 
riche, ni philosophe, ni proconsul, ni magistrat ; il nais- 
sait dans la plus profonde obscurité; il snbissait le plus 
ignominieux de tous les supplices, et cependant voyez ce 
qu’il a fait, voyez les conversions qu’il a opérées, les 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 439 

temples désertés, la religion qui change, la philosophie 
qui s'éteint. 

Tertullien, encore plus violent contre l’empire, se 
réjouit de voir que les chrétiens remplissent la capitale, 
les villes, les villages, les châteaux, les armées, 
même le palais, le sénat, le forum; il dit ouver- 
tement que la domination romaine est un vol, que ses 
dieux sont des hontes nationales, ses religions des pro- 
fanations, et il se vante que sa foi n’a ni temples, 
ni images, tandis que les Romains adorent Vénus bles- 
sée au siège de Troie, Mars emprisonné pendant treize 
mois, Jupiter qui échappe à la captivité grâce à Rriarée, 
sans compter qu’ils adorent des hommes divinisés, des 
personnages qui doivent leur apothéose à une flatterie 
stupide. Quant à lui, il prie pour César; mais parce qu’il 
est homme, parce qu’il est un frère, parce qu'il est pré- 
destiné comme tous les mortels à la calamité imminente 
qui doit tout emporter. 

Tels sont les Pères de cette époque, et Cyprien, saint 
Grégoire le Thaumaturge, d'autres font la guerre îi 
l’empire; ils l’attaquent parla ruse, par le déti, par les 
visions, par les miracles; saint Antoine, lui, préfère la 
solitude. Leurs livres montrent, au reste, que leur in- 
fluence s’étend aux momrs, aux usages, aux spectacles; 
ils s’occupent des habits, des jeux, des femmes; ils 
touchent à tout, et leurs attaques contre les nombreux 
hérétiques révèlent encore plus la toute-puissance du 
christianisme; car les hérétiques ne sont encore que des 
juifs, des faux philosophes, des impériaux à demi conver- 


Digitized b Google 



440 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


lis, en transaction avec la foi, en relation avec les fidèles, 
des croyants prêts à demander des emplois, d’après le 
conseil que Celse donnait aux chrétiens, et à couvrir 
sous le voile complaisant de l'allégorie cette mythologie 
que les empereurs eux-mêmes s’efforcent de trans- 
former. 

Tandis que la littérature chrétienne se développe, celle 
de l’empire s’éteint; plus d’historiens distingués, plus 
de poètes capables de rappeler Virgile, Lucain ou 
Juvénal. On reconnaît désormais la force du christia- 
nisme; on le réfute, on le persécute; les peuples en 
retard lui attribuent la décadence de l’empire; des 
empereurs voudraient l’exterminer, et au plus fort de 
la persécution, on voit son ombre dans le palais des 
Césars, qui rêvent une réforme mythologique, un 
avenir miraculeux. Sévère dresse un temple à Apollonius 
de Tyanes, Hélioga baie adore le soleil et veut lui sou- 
mettre tous les dieux, Alexandre place Abraham et Christ 
à côté d’Apollon et d’Orphée. 

Enfin, à partir de 180, la propagande chrétienne pro- 
duit les mêmes effets que la propagande bouddhique. Si 
l’extrême Orient est bouleversé par une guerre effroyable, 
depuis Commode l’Occident ne voit plus les philosophes 
sur le trône, le gouvernement est à la démocratie îles 
camps, ses chefs sont des généraux, des capitaines, des 
aventuriers, parfois des barbares, des bandits, qui se 
succèdent l’épée à la main, et pendant cent ans on compte 
vingt-deux Césars presque tous assassinés. Dans l’ex- 
trême Orient, l’empire se décompose en 220; plus tard, 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 441 

en 263, la grande dynastie des Han disparait ; son dernier 
chef se rend avec son cercueil auprès du roi du Nord 
victorieux, tandis que son fils se tue dans la salle des 
ancêtres, après avoir égorgé sa femme, et le Nord reste 
ainsi à la dynastie des Tçine, fidèle aux philosophes, 
contre le Sud, qui devient la terre des croyants. De même, 
sous Dioclétien, l’empire romain se divise , en 292, dans 
les quatre grandes provinces soumises chacune à une 
capitale nouvelle. Rome n’est plus qu’un centre honori- 
fique sacrifié à l’insurrection des peuples et à la déso- 
béissance passive du christianisme. Nul doute que la foi 
déterminât le grand partage. « Il est difticile, dit Eu- 
sèbe, d’exprimer dignement la grandeur de l’estime et de 
la réputation où la doctrine de la véritable piété que le 
Sauveur est venu enseigner aux hommes était parmi les 
Grecs et les barbares, eide la liberté, du repos dont nous 
jouissions. L’affection que les empereurs portaient à ceux 
de notre religion et l’honneur qu’ils leur faisaient de 
leur donner le gouvernement des provinces sans les obli- 
ger à sacrifier en sont une preuve illustre. Qu'est— il 
besoin de parler de ceux qui étaient dans les cours des 
princes et des princes mêmes qui permettaient à leurs 
officiers de s’acquitter, avec leurs femmes, leurs enfants 
et leurs esclaves, des devoirs de leur religion, de l’exer- 
cer publiquement et en leur présence, et qui les considé- 
raient et les chérissaient plus que tous les autres If » 

Dans leur décomposition, les deux empires de l’ex- 
trême Orient et de l’Occident se transforment également. 
La Chine obtient celte loi du maximum que son premier 


Digitized by Google 



442 LA CHINE DANS LE MONDE MODEHNE 

rédempteur, Ouang-mang, avait inutilement proclamée, 
et l’égalité qu’elle pouvait rêver librement dans le ciel 
descend pour ainsi dire d’ellc-même sur la terre. En 
effet, les Tçine, qui dès 220 régnent dans le Nord et 
visent à s’emparer du Midi, ne sauraient s’avancer sans 
faire des concessions. Aux prises avec le royaume quasi 
bouddhique du Sud et avec ses splendides superstitions, 
ils ne sauraient le subjuguer sans lui accorder sur la 
terre une partie au moins des biens qu’il espère dans le 
ciel, et il en résulte que Vou-ty, en s’emparant enfin du 
Midi en 280, déclare sur-le-champ « que toutes les 
familles libres auront des terres à cultiver, et comme règle 
de recensement des familles des contribuables, il ordonne 
que celles qui comprenaient des individus mâles, ting, 
ou valides payeraient seules l’impôt entier. » Ma-thouan- 
lin, cité par M. Riot, remarque que sous les Han une 
famille de princes tenait sous sa dépendance jusqu’à mille 
familles, tandis que sous les Tçine le maximum fut fixé à 
quarante familles. M. Riot doute de l’exactitude de celte 
observation concernant les esclaves; mais nous n’en 
doutons pas : il est évident que les Tçine posèrent des 
limites à l’esclavage comme à la propriété; on paya 
d’ailleurs les officiers en terres pour les obliger à les 
cultiver; la loi agraire reparut, mais sur le fond mobile 
de la propriété, de la liberté et du travail, comme une 
vraie loi de maximum, ainsi que l’avait rêvé le grand 
usurpateur des premières années de Jésus-Christ. 

Dirons-nous que la réforme de la propriété et de 
l’esclavage ait manqué à l’empire romain? que ses 


Digitized by Google 


LES DATES CHINOISES DANS LE CHBISTIANISME 443 

Galère, ses Décius n’aient cédé la place h des Césars 
plus humains? Les naturalisations, si cruellement refu- 
sées par l’ancienne Rome, étaient depuis prodiguées à 
tel point que les peuples s’en trouvaient accablés et que 
parfois ils auraient voulu retourner à l’esclavage pour se 
délivrer de la responsabilité de la liberté. Enfin , à la 
suite des réformes chinoises, la capitale, déplacée deux 
fois, se fixait en 318 à Nan-king, et sous Constantin, la 
capitale de l’empire était déplacée comme en Orient , et 
Byzance, aussi nouvelle et dans la suite aussi durable 
que Nan-king, fut en Europe la capitale delà rédemption 
chrétienne. 

Nous n’hésitons pas à affirmer que pendant les trois 
premiers siècles de notre ère les dates chinoises expli- 
quent les dates chrétiennes, et les dates chrétiennes ex- 
pliquent celles de l’empire romain. Prenons ces dernières 
isolément, telles qu’on les lit dans les livres classiques : 
muettes et capricieuses, elles montrent d'abord la famille 
d’Auguste livrée à des crimes absurdes; puis, en 66, des 
empereurs qui viennent des provinces, et tout à coup 
éclairés, humains, équitables. A partir de 180 commence 
une série néfaste de Césars, tous voués à la mort ; en 292, 
la décomposition de l’empire semble promettre la paix, 
quand, au bout d’une génération, triomphe cette reli- 
gion dont on n’avait jamais avoué l’existence ni soup- 
çonné la force. Voilà des dates arbitraires, des événe- 
ments sans suite, et à la fin une surprise, un miracle 
historique. Mais qu’on fouille au foud de l'empire, au 
milieu des nations alors vaincues, on découvrira d’abord 


Digitized by Google 



444 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


des légendes qui s’animent, se renouvellent, et promet- 
tent des vengeurs; ou verra un peuple élu qui attend la 
venue du vrai Dieu contre la fausse divinité de l'empe- 
reur, et on aura pendant les premiers soixante ans de 
notre ère l’explosion judaïque qui force l'empire à cher- 
cher son chef hors de Rome dans les légions disséminées 
au milieu des peuples. Encore soixante ans, et la divinité 
de Jésus-Christ est fixée. Dès lors, dans les soixante 
ans qui suivent, de 120 à 180, la mythologie, interdite, 
neutralisée, laisse poindre les empereurs philosophes. 
Mais les chrétiens retournent la philosophie contre les 
païens. Dès lors, la foi s’exalte; les grands Pères de 
l'Église paraissent en 1 80 à la suite d’irenée. On conçoit 
donc qu’à partir de 180 l’empire en déroute commence, 
avec Commode, l'ère des Césars tragiques qui se termine 
par le partage de Dioclétien, par la transformation de 
l’empire, par la véritable résurrection des morts, des 
nations vaincues, toutes fraternisées et victorieuses des 
Romulus, des Brulus, des Caton, des Scipion et des Cé- 
sars païens. 

Tandis que les dates chrétiennes éclairent celles des 
Césars, les dates chinoises éclairent davantage celles du 
christianisme. Le jour où parait Ouang-mang, le grand 
usurpateur communiste de la Chine, Judas se montre 
dans la Judée, qui marche à l’insurrection contre Rome. 
Le jour où le rédempteur chinois est mis en pièces par la 
foule, les Romains exterminent Jérusalem et répriment 
toutes les libertés de l’ancien monde. Quand les Tao-ssé 
appellent à leur secours les bouddhistes et élèvent, en 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 44Ô 

65, le premier temple à Foé, une même pensée suggère 
aux peuples d’Occident de remplacer la propagande guer- 
rière du judaïsme par la propagande paisible du chris- 
tianisme. Le bouddhisme et le christianisme ue cessent 
depuis de marcher de pair; ils subissent les mêmes 
persécutions; ils sont également brutalisés en Chine 
par les lettrés, à Rome par les philosophes. En 180, 
ils agitent également les peuples : en Chine, avec la 
guerre des bonnets jaunes, en Occident; par la prédication 
des Pères de l’Église, mêlée aux séditions armées, à un 
désordre universel qui dure ceut ans. L’anarchie reli- 
gieuse donne la même conséquence au Céleste Empire, 
qui se divise, en 220, dans les trois royaumes, et à l’em- 
pire romain que Dioclétien partage en 292 dans les 
quatre grandes provinces. Enfin, le poids de la propriété 
et de l’esclavage s’allége en même temps dans l’extrême 
Orient et en Europe, et les capitales des deux mondes 
se déplacent presque au même instant pour élever Nan- 
king en 318, et Byzance en 325. 

La grande différence entre les deux empires se réduit à 
ce point unique qu’en Chine on n’abat aucune mytholo- 
gie, les nouvelles religions restent sous le joug de la 
philosophie, et l’empereur ne cesse de régner au nom de 
la raison. En Occident, où la mythologie régnait, une 
nouvelle religion succéda à une religion antérieure, et 
la philosophie resta dans les fers. Mais, bien que dans 
l’extrême Orient Maxence triomphât de Constantin, le 
résultat fut le même dans les deux empires; car en Chine 
le bouddhisme présenta de nouveaux problèmes h la 


Digitized by 


446 LA CHINE DANS LE MONDE MODEBNE 

philosophie de Confucius, et, sans l’obliger à suivre ses 
dogmes, la força à suivre son mouvement. En Europe, le 
christianisme réduisit le nombre des dieux, des miracles, 
des événements surnaturels, et montra une supériorité 
philosophique due à une étincelle de bon sens dérobée 
aux écoles de la Grèce. 

Personne ne contestera, certes, l’autonomie du mou- 
vement chrétien. Aucune relation entre les apôtres chi- 
nois et ceux de l’Europe, nulle communication entre les 
sept sages de la forêt de bambou et les Tertullien, les 
Origène, les Cyprien. En Occident, où ce combat fut 
le plus vaste dont l’histoire ait conservé le souvenir, et 
qui fut livré en présence de théologiens, de philosophes, 
de savants capables d'en noter les moindres détails, les 
peuples agissaient bien d’après leur propre impulsion; 
ils s'insurgeaient, ils s’apaisaient, ils tergiversaient en 
suivant les intérêts du moment; ils professaient les doc- 
trines qu’ils croyaient vraies, ils repoussaient celles qui 
les trompaient. Peu à peu les saints succédaient aux 
dieux, les martyrs aux héros, la Bible et les Évangiles 
aux épopées d’Homère et de Virgile, les fêtes chré- 
tiennes aux fêtes païennes, et les évêques aux pontifes 
des anciennes divinités. A leur tour, depuis Auguste, 
les empereurs subissaient le joug de la nécessité, en 
résolvant administrativement une à une toules les ques- 
tions du jour. Ils ne songeaient d’abord qu’à réprimer 
des séditions, ensuite qu’à dévoyer des superstitions, 
plus tard qu’à désarmer des colères croissantes, plus 
tard encore qu’à teri ifier les peuples : chacun d'eux ne 


Digitized by Google 



LES DATES CHINOISES DANS LE CHRISTIANISME 447 


se préoccupait que de ses prétendants, de ses ennemis, 
mais derrière eux l’Homme-Dieu, poussant les masses, 
conduisait à la décomposition de l'empire, à la procla- 
mation de Constantin, à la malédiction de l'ancien 
monde. Quels missionnaires, quels voyageurs, quels con- 
quérants auraient pu enseigner à Judas, à Christ, à Ter- 
tullien, à Constantin, les rôles de Ouaug-Mang, de Foé, 
des sept sages et des Tçine? Toutefois, tant de ressem- 
blances et de si strictes coïncidences que nous pourrions 
multiplier en passant de la religion aux lois et aux 
mœurs, laissent supposer des nations intermédiaires en- 
gagées dans la même voie, agitées par les mêmes 
idées, livrées aux mêmes révolutions. 

Que l'Inde servît de véhicule aux actions et aux réac- 
tions, on n’en peut douter quand on voit en 200 son 
grand roi Yançacékara et son successeur Tchampaka.Mais 
cette fois, la Perse nous éclaire davantage, car après 
avoir recommencé la série de ses rois vingt-cinq ans 
après Jésus -Christ, quand on arrive à l’ère des conver- 
sions et de l'effervescence, soit en Chine, soit en Occident, 
vers 240, elle est à son tour agitée par sa conversion, 
son effervescence qui détermine l’insurrection nationale 
d’Ardisher, chasse les Parthes, relève le culte de Zo- 
roastre, et fait entendre la voix de Manès, le grand hé- 
résiarque qui remplit le monde de son nom. Voilà donc 
la Perse livrée aux plus grandes agitations politiques et 
religieuses, avec des guerres, des révolutions et des no- 
vateurs de sa foi juste au moment où les multitudes (l'Oc- 
cident sont fascinées par la prédication des grands Pères 


Digitized by C#Oglo 



448 


LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


d’Occidenl, et celles de la Chine par les sages de la forêt 
de bambou. 

Une dernière considération montre la précision de 
l’engrenage qui lie l’Europe à la Chine. La restauration 
persane arrive en 254, et son premier acte est d'abolir 
la fédération des Partîtes et de rétablir l’unité monar- 
chique interrompue depuis 223 avant Jésus-Christ. Or, 
nous avons vu pourquoi la fédération avait interrompu 
la tradition monarchique, et comment la Perse, placée 
entre les deux expansions unitaires de la Chine (249) et 
de Home (t99), se sauvait par le fractionnement sous la 
date moyenne de 223 = - t!l + ':* ■! — \ . Maintenant, puis- 
qu’on 220 après Jésus-Christ, la Chine se décompose de nou- 
veau en trois royaumes, et qu’en 292 Dioclétien di- 
vise l'empire romain en quatre provinces, il faut aussi 
que sous la date moyenne de 256 = ~~ n ^ elle 

revienne à l’ancienne unité de Cyrus pour continuer 
victorieusement ses deux guerres éternelles contre l’Orient 
cl contre l’Occident. Cette date donnée parla mathéma- 
tique de l’histoire et à peine anticipée de deux ans, est la 
date de la grande dynastie des Sassanides, d’Ardisheer, 
qui fait cesser la Parthie, et la nouvelle unité est si 
forte qu’en 312 Shahpoore, couronné dans le sein de 
sa mère, obtient le don unique d’avoir ainsi un règne de 
soixante-neuf ans plus long encore que sa vie. 


Digitized by Google 



CHAPITRE IV 


LES BARBARES EN CHINE 


l.e Bouddhisme chinois détermine l'invasion des Tartares, — qui frac- 
tionnent le nord de l'empire en dix-sept principautés, — et refou- 
lent les empereurs à San kiug. — Réforme confuciennc des deux 
Éiats du midi et du nord. — Mais le p ntife du bouddhisme t'ans- 
porte son siège en Chine. — Conieuu par la loi agraire de 185, — 
il est successivement soutenu au nord par l’impcatrire Hoo-chi, 
— qui oblige les lettrés h di-euier . vec les bonzes, — et au sud, 
par l'empereur Ou-ti, que les grands députent aux moines. — 
Guerres de religion et solution dernière de Sony, — qui rend l'unité à 
la Chine, en soumettant h sa dictature les bonzes et les lettrés. 

(300 — 000) 


Après avoir décomposé l’empire chinois, les nouvelles 
religions travaillent à le détruire, tantôt par l’insurrection, 
tantôt par la désobéissance passive, souvent par la trahi- 
son de l’inertie. Pourquoi le peuple le soutiendrait-il 
contre lesTartares qui lui apportent l’Homme-Dieu? N’at- 
taquent-ils pas l'autorité détestée des mandarins, la cen- 
tralisation odieuse de l’empereur, et celte philosophie qui 
interdit jusqu'à la liberté de réver? Ij faut que l'invasion 
fasse table rase de tout, que l'Homme-Dieu vive dans 

29 


Digitized by Google 



450 LA CHINE DANS LE MONDE MODEBNE 

chaque homme, et que cette superstition, encore à l’état 
nuageux de légende, se fixe avec la solidité du granit. 

On conçoit sa force quand on voit l’exaltation de cette 
époque, les bonzes qui arrivent de l’Inde, et les mi- 
racles qui couvrent d’un voile impénétrable l’amère 
réalité de la vie. C’est le moment où le grand Fo-thou- 
tching efface les limites du possible. Il a plus de cent 
ans, il se nourrit d'air; en communication avec les es- 
prits, il les force d’obéir il ses ordres; rien ne résiste à 
ses enchantements. On raconte que la nuit il ouvre un 
trou dans sa poitrine, et que sa lumière intérieure éclaire 
toute sa maison; par la même ouverture, il retire son 
cœur et ses entrailles, et les plonge dans la rivière pour 
les remettre ensuite purifiés dans son corps. Il explique 
le son des cloches, il connaît les pronostics, il devine 
l’avenir, il ressuscite les morts. Comment s’intéresser au 
gouvernement impérial en présence de pareils hommes, 
tous liés avec les chefs des invasions? On se rue «à leur 
suite, et les solitaires, les bonzes, les magiciens rivali- 
sent d'adresse en prêchant la plus profonde égalité dans 
le ciel. La tête en tourne aux plus liants fonctionnaires 
tout aussi bien qu’aux derniers des paysans. 

Le courant- du fanatisme établi de l’Inde h la Chine 
grossit tellement que de pieux Chinois le remontent et 
visitent les royaumes de la sainte doctrine. L’un d’eux, 
Fa-hian, fait douze cents lieues par terre et plus de 
deux mille par mer, et vers 414 il publie sa relation qui 
donne le tableau fidèle de cette époque. Quelle ardeur! 
que de zèle pour visiter les lieux consacrés par la doc- 



Digitized by Google 


LES BABBABES EX CHINE 


451 


trine nouvelle! que de temples, de tours, de monastères, 
de reliques, de monuments mentionnés par le religieux 
Chinois! Avec lui, on voyage sans cesse dans le pays des 
chimères, avec la narration positive d’un Européen. Ici, 
c’est un temple qui abrite un os du crâne de Foé; là, on 
rencontre son bâton, haut de vingt mètres, dans un étui 
d’où la puissance de tous les humains ne saurait le tirer; 
plus loin, vous voyez une relique encore plus étrange, 
l’ombre qu’a laissée le dieu, ou des statues qui ont été à 
sa rencontre, ou les vestiges d’un escalier qui lui a servi 
pour descendre du ciel après sa mort, et qui s’est immé- 
diatement englouti au fond de la terre à l'exception des 
sept premières marches. Le pot de Foé, c’est-à-dire le 
panier avec lequel il mendiait; son manteau, les em- 
preintes de son pied, très-nombreuses et si merveilleuses 
que l’une d’elles a une largeur toujours proportionnée à 
la pensée de celui qui la regarde; bref, mille objets qui 
échappent au pinceau et qui se moquent effrontément du 
sens commun, se montrent avec l’assurance imperturbable 
que jamais la raison ne parviendra à les détrôuer, et le 
bonze chinois note en même temps avec les plus grands 
soins la situation des royaumes explorés, le nombre de 
leurs couvents, la splendeur de leurs églises, le nom de 
leurs princes, l’habit des moines. Une visite à l’en- 
fer, la descente de Foé du ciel, des règles pour les men- 
diants et les mendiantes, un exposé des hérésies, for- 
ment de son livre un tourbillonnement d’extravagances si 
singulièrement colorées que la nature surpasse l’art, et 
la poésie éclate toute seule avec les surprises du caléido- 


Digitized by Google 



452 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


scope. On voulait une nouvelle Inde en Chine, le même 
nombre de temples, de prodiges, de statues, de reliques, 
de monastères. 

L’empire se décomposait avec une rapidité dont on 
n'avait jamais vu d'exemple. En 206, les peuples du 
kiang proclamaient un empereur; quatre ans plus tard, 
on voyait la rébellion de Tchao-hin; bientôt trois chefs 
Li-té, Li-lieou, Li-hiong, s’insurgeaient en Occident, on 
fondait les royaumes éphémères deTching, Tsieo-chao, 
Tsien-leang, Tsien-yen; dans le palais même de l'euipe- 
pereur, les généraux usurpaient le pouvoir; l’un d’eux 
emprisonnait l’empereur en 300, un autre renouvelait la 
même scène l’année suivante; en 306, un empereur 
mourait empoisonné, la Chine était ouverte aux Tarlares 
établis dans le Chen-si sous le nom de nouveaux Han. 
En 3H, ils enlèvent l’empereur, lui imposent le rôle 
d’échanson, et le tuent après l'avoir avili; en 313, en- 
core un empereur assassiné; en 316, encore un empe- 
reur forcé de tenir le parasol au chef des Han, et ensuite 
égorgé; en 325, un empereur mort de douleur et les ca- 
pitales incendiées, leurs habitants passés au (il de l’épée, 
les tombeaux fouillés, montrent la Chine comme un 
champ de bataille, tandis que les Tartares Yen, établis à 
Pé-king, aspirent déjà à la subjuguer. En un mot, c’est 
l’ère dite des dix— sept principautés, en réalité l’ère des 
hordes errantes, des armées de 1,500,000 combattants, 
des capitales aussitôt peuplées qu'abandonnées, des palais 
nomades oit la vie des princes est exposée comme sur les 
champs de bataille, des rois constamment trahis par 


Digitized by Googl 


LES BARBARES EN CHINE 


453 


leurs généraux, des coups de sabres qui font sauter les 
têtes des princes, des ministres, des gouverneurs, avec 
une telle rapidité, au milieu d un si étrange tourbillonne- 
ment de guerres, de conquêtes, de partages, que la 
géographie de cette époque devient mobile comme les 
flots de la mer. 

Dans son premier moment, elle subit la prépondérance 
des Han fixés à Tchao. Leur génie est Ché-lé; son palais 
est habité par dix mille personnes, sa personne est pro- 
tégée par un régiment de jeunes filles à cheval, une 
foule d’astrologues et de devins lui sert de cortège, et 
le spectacle de sa cour semble répondre aux féeries des 
magiciens. De 350 à 420, l’invasion des Han est acca- 
blée par la nouvelle invasion des Tartares Yen qui se ré- 
pandent dans le Ho-nan et fondent les États de Si-Yen, 
Heou-Léang, Heou-Tsin, Si-Tsin, Heon-Yen; d’autres 
Tartares, les Topa, se précipitent ensuite sur les Yen et 
les dévorent. A chaque flot, c'est une féerie nouvelle. 

Entre la nouvelle décomposition de la Chine et l’an- 
cien fractionnement qui avait porté les États à cent cin- 
quante-cinq, cinq siècles avant Jésus-Christ, il y a toute 
la différence réclamée par la conception de l’Homme- 
Dieu, par son détachement de la terre, par sa force 
toute personnelle , tout indépendante de la patrie. Aussi 
le fédéralisme des Tchéou était fixe; il respectait les 
confins, il se développait par des diètes, des ligues; ses 
surprises ne venaient que d'un excès de fraternité qui 
permettait aux rois de s’arracher les ministres, les sages, 
les philosophes, et le royaume de Lou gardait la double 


Digitized by Google 



454 


LA CHINE DANS LE MONDE MODEBNE 


initiative de la fédération et de la science. Au contraire, 
le nouveau fédéralisme des Tçine n’est pas territorial, 
n’est pas fixe, n’a pas de diètes et il accepte l’initiative 
des Tartares. 

Il n’est pas territorial, disons-nous, car ces princi- 
pautés tiennent plus aux chefs qu’au sol, et leurs prépon- 
dérances personnelles passent rapidement des Han pos- 
térieurs du Clien-si aux Yen du Pé-tche-ly, aux Tsin 
établis dans le Chan-si, aux Topa campés dans la région 
d’Oueï. Ce mouvement est scalaire, capricieux, nomade 
et militaire; ses dynasties passent si vite, que celle des 
Ilia dure à peine une dizaine d’années; ses prépondé- 
rances sont si mobiles que ses États se renouvellent sans 
cesse avec des familles postérieures (les Héou); sa vita- 
lité est si forte que chaque État pousse ses rejetons et se 
ramifie par les St, les Nan, les Pi, c’est-à-dire par les 
sous-États de l’est, du sud, du nord, tels que les Si-yen, 
les Nan-yen, les Pé-yen. Bref, l'individualité est si 
accentuée, que tous ses chefs aspirent à l’empire : les 
Tchao en 308 et en 349, les Yen en 300 et en 383, les 
Tsin en 370, les Hia en 407. L’anarchie atteint la dy- 
nastie régnante elle-même, isolée, réduite à ignorer le 
nom de ses gouverneurs, à laisser ses villes aux pirates. 

Mais la démolition une fois accomplie, tout le nord 
envahi jusqu’au Kiang par les Topa, tout le midi en dé- 
composition sous la domination nominale des Tçine, le 
problème de la Chine retombait de tout son poids sur 
les barbares et sur les rebelles, forcés enfin de se de- 
mander comment ils pouvaient s’organiser, régner et se 


■h 


Digitized by Google 



LES BABBAKKS EN CHINE 


455 


mettre h l'abri, les uns contre de nouvelles invasions, les 
autres contre de nouvelles rébellions. Or, puisque la dé- 
composition venait du bouddhisme essentiellement trans- 
mondain, individuel, anarchique, c’était aux philosophes 
de l’école de Confucius que revenait la tâche de recom- 
poser l’empire, en puisant de nouvelles forces dans les 
abîmes sans fond de la raison. De là, à partir de 419, 
une série de générations qui arrivent sur la scène avec le 
plan arrêté de dompter la foi. 

La plus simple des tentatives consistait à prendre une 
situation heureuse dans l’un des mille accidents de 
guerre intérieure pour faire main basse sur les trônes et 
imposer de vive force la doctrine de Confucius. C’est ce 
que fil Lieou-yu à Nan-king. Cordonnier d’origine, soldat 
de profession, général du Tçine et protecteur de celte 
dynastie, il parvint à dompter les rebelles, et après 
avoir réuni tout le Midi , il fit étrangler l’empereur, 
tombe dans l’imbécillité du bouddhisme, l’anarchie dis- 
parut ainsi sous le rayon de Nan-king soumis à la 
nouvelle dynastie des Song. Par contre-coup, l’anarchie 
disparut également dans le Nord, où l’on aurait pu s’at- 
tendre à un nouvel élan bouddhique, ne fùt-ce qu’en 
haine du Midi. Mais le chef des Topa devait se raffermir 
contre de nouvelles invasions. A moitié nomade, engagé 
dans une fédération intérieure qui subdivisait ses pou- 
voirs, réduit à l’état plutôt de suzerain que de véritable 
roi, borné à percevoir des tributs plutôt que des impôts, 
condamné à consulter les diètes, à ménager les princes, 
il voulait être philosophe pour devenir despote, et il 


»• 


Digitized by Google 



456 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


devait imiter les Chinois pour se les affectionner, pour 
apaiser les vaincus, pour séduire les multitudes, pour se 
faire pardonner son origine, ses conquêtes accomplies, 
ses cdnquétes futures. 

Les deux cours du Sud et du Nord entrèrent donc dans 
la voie des proscriptions violentes. Voici la pétition d’un 
gouverneur à l’empereur du Midi, sous la date de 435 : 
« Il y a déjà quatre cents ans que la secte des Foé s’est 
introduite à la Chine, et s’y est tellement répandue que 
partout, jusque dans les petits villages, on voit des tem- 
ples et des tours dressés b son honneur. » Le gouverneur 
ne cesse de répéter que le nouveau culte est dangereux, 
qu’il détruit les premiers principes de la société, et il 
obtient la destruction de ses édifices, avec l’autorisation 
de se servir de leurs matériaux pour réparer les édifices 
publics. On fonde en même temps des collèges et on 
relève la littérature de l’époque des Han. L’empereur 
du Nord imite à sa manière la cour de Nan king. 
En 444, il se fait instruire par un bonze pendant un 
mois, soir et matin, et une fois bien persuadé de l’ab- 
surdité de sa doctrine, sans lui faire aucun mal, il or- 
donne que quiconque fournirait de quoi vivre aux Ho- 
kang (les bonzes) et aux chamen (les Tao-sséi serait 
puni de mort. La même peine menaça ceux qui auraient 
donné asile aux proscrits. En même temps, on ordonna 
d’envoyer les enfants aux écoles publiques, avec la sanc- 
tion de la peine capitale aux familles qui voudraient s’en 
tenir à leurs propres écoles, évidemment dirigées par des 
bonzes en robe ou défroqués. Les mêmes injonctions se 


Digitized by Google 


IBS BABBAHES EN CHINE 


457 


renouvelaient deux ans plus tard, et toujours dans la 
conviction que les religions avaient perdu l’empire et 
qu’elles avaient été < la cause, disait l’édit, de tous les 
troubles qui avaient désolé l'État et causé la mort d’une 
infinité de sujets. » 

Mais cette tentative brutale pouvait-elle éclairer les 
esprits? La proscription était-elle une solution? Pouvait- 
on faire rentrer dans le néant par ordre supérieur une 
foi qui avait travaillé la Chine depuis quatre siècles? 
Non certes, et une génération après l’avénemenl des 
Song à Nan-king, le bouddhisme prend une revanche 
éclatante. Vers 452, Bouddharma, le vingt-huitième 
pontife de cette religion, quitte l’Indoustau et s'établit 
sur la montague de Song, dans le Ho-nan, au centre de 
la Chine. En apparence, il se borne à fuir les persé- 
cutions de l’Inde, il ne cherche qu’un refuge au haut 
d’une montagne, à l’imitation des plus anciens soli- 
taires; en réalité, il attaque toute la restauration des phi- 
losophes. Si nous ne connaissons ni ses menées ni ses 
plans, nous en voyons les effets à Nan-king, où le prince 
héréditaire tente de s’emparer du pouvoir, avec l’aide 
des Tao-ssé, et bientôt, après de rapides péripéties, les 
empereurs de Nan-king se livrent aux nouvelles reli- 
gions, deviennent fanatiques, soulèvent les haines des 
lettrés, et l’un d’eux pousse la superstition jusqu’à se 
faire moine. Les empereurs du Nord les imitent et de- 
viennent à leur tour disciples de Lao et de Foé; l’un 
d’eux se fait moine, et leur cour, semblable à un miroir, 
reflète toutes les folies de Nan-king, à cette différence 


Digitized by Gonfle 

-à 



458 LA CHINE DÀN3 LE MONDE MODERNE 

près que , dans le Midi, les princes, entourés de révo- 
lutions, menacés par leurs propres superstitions, sont des 
monstres, des bourreaux, des chefs sanguinaires, qu’on 
abat h coups de sabre comme des bêtes fauves; tandis 
que le Nord obéit à des empereurs sages, studieux, ja- 
loux de se montrer plus Chinois que la Chine, s’interdi- 
sant jusqu’à l’usage du vin. Cependant, furieuse ou pai- 
sible, la superstition était la même dans les deux cours, 
et le bouddhisme maléficiait la Chine. 

La génération qui succéda à l'apparition de Boud- 
dharma comprit enfin qu’il fallait renoncer à la violence, 
et, comme on ne revient d’une première erreur que d’une 
manière imparfaite, elle chercha la cause du mal non 
pas dans les idées, non pas dans les problèmes soulevés 
par les religions, mais dans cette partie du monde moral 
qui se rapproche le plus du monde physique, et qu’on 
appelle la politique. Persuadés que les peuples s’égarent 
à la recherche de la rédemption céleste, par cela seul 
que le fléau de l’inégalité les tourmente sur la terre, les 
lettrés se décidèrent à leur accorder une rédemption ter- 
restre, un dédommagement capable de faire oublier Dieu. 
En 485, l’empereur du Nord cessa donc d’imiter la cour 
de Nan-king, et doubla soudainement cette réforme à 
laquelle, deux siècles auparavant , les Tyine avaient dû 
leur étonnante longévité au milieu des plus horribles tra- 
gédies. Il attribua à tout homme de quinze à soixante ans 
40 méou, à chaque femme 20 pour cultiver les céréales, 
et il ajouta 20 méou par feu pour les mûriers et autres 
arbres utiles. Les mineurs, les vieillards et les veuves 


Digitized by Google 



LES BARBARES EN CHINE 


459 


formant un feu à part reçurent la moitié de la portion 
des adultes ; la distribution se fit tous les ans dans le 
premier mois, et on autorisa l’émigration de ceux qui 
restaient sans terre. « La loi , dit Ma-lliuan-lin d’après 
M. Biol, fixa la quantité de terrain que devait posséder 
chaque famille, et le surplus constitua les champs de 
rosée , c’est-à-dire les terres vagues, sans possesseur 
connu, où tombaient les biens des exilés, des criminels 
soumis à la confiscation, des familles qui ne laissaient 
aucun héritier. » Tout le monde dut subir le niveau de la 
loi, les grands, les princes, les parents de l’empereur : 
on ne posséda qu’un lot proportionné au rang dont on 
jouissait. Chaque fonction reçut sa mesure; on n'atténua 
l’application du principe qu’en autorisant les riches à 
vendre l’excédant de leurs terres aux pauvres. 

Par cette réforme, le maximum que Mang avait pro- 
clamé l’an 9 de Jésus-Christ triompha dans tout l’em- 
pire du Nord. Ma-lliuan-lin le conteste. « Ceci, dit-il, 
était bien différent de ce qu’avait fait Ounng-mang lors- 
qu’il déposséda les propriétaires au nom de l’État. » Mais 
la différence n’était que dans la forme, dans l’opportu- 
nité, dans les circonstances, dans les procédés; en atten- 
dant, l’antique propriété autorisée par les Tsin cédait sa 
place à l’utilité publique; le principe d'utilité inauguré 
en 280 pour détruire à moitié les latifundia et l’escla- 
vage de la campagne doublait ses conséquences; et le 
grand usurpateur triomphait grâce aux dévastations tar- 
tares, aux réformes desTçines, aux croyances nouvelles 
et à la science qui les ramenait à la réalité. 



460 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


La réforme se développait avec les études; vers 495, 
on voit les empereurs du Nord adonnés aux sciences 
pour échapper au reproche de barbarie; ils quittent jus- 
qu'à leur nom de Topa pour prendre celui de Yen, plus 
conforme aux dénominations chinoises; ils transportent 
leur capitale à Lo-yang, l’antique capitale de la fédé- 
ration ; ils n'hésitent pas à sacrifier un prince héréditaire, 
insurgé en haine de Lo-yang et des Chinois; on pousse 
la déférence chinoise pour les vieillards jusqu’à instituer 
un banquet où l’empereur les sert, et il est si studieux, 
qu’à cheval ou en chaise il lient toujours un livre à la 
main. 11 résiste ainsi aux religions qui bouillonnent au 
fond de l’empire, au patriarche bouddhiste qui les excite, 
aux légendes, aux miracles qui attaquent le monde réel 
au nom d'un monde imaginaire. 

Cependant l’insuffisance de la réforme saute aux yeux. 
Nous vous parlons du ciel, pouvaient répondre les bonzes, 
et vous nous donnez à manger; nous vous annonçons 
l’Homme-Dieu, si puissant qu’il a désormais converti les 
multitudes, et vous ne cessez de célébrer l’empereur que 
nous respectons. Puisque vous soulagez paternellement 
les peuples, nous les soulagerons avec nos doctrines, 
avec notre fraternité, avec notre empire spirituel et sous 
la direction de notre pontife. Et dès 500 l’esprit mo- 
nacal s’étend; en 516, on porte à cinq cents le nombre 
des couvents. Les solitaires, les anachorètes, les vaga- 
bonds de la superstition organisent leurs légions séden- 
taires avec l’immunité, la vie commune, la règle, le 
noviciat. Ils paraissent avec la tonsure, le nom de reli- 


Digitized by Google 



LES BARBARES EN CHINE 461 

gion, l’habit ecclésiastique et les cinq vœux, où ils s’en- 
gagent jusqu’à s’abstenir de vin et de tuer aucun être 
vivant, et cette fois, les Tao-ssé se groupent à leur tour 
et fondent leurs couvents, et sans qu’on puisse deviner 
leurs menées, les deux sectes, toujours obstinées à sur- 
faire les savants par les ignorants, les princes par les 
eunuques, les hommes par les femmes, ménagent enfin 
de telles surprises à la philosophie, qu'ils l’obligent à 
chercher son salut en discutant leurs dogmes. 

C’est ce qui arrive sous l’impératrice Hou-chi. Sait- 
elle quelle est sa mission? On en peut douter, et d’ail- 
leurs qui connaît les pensées des héros et des héroïnes de 
la Chine? Mais elle croit à Confucius, elle adore Foé; 
d'un esprit inquiet, curieux, impatient de savoir ce qu’on 
ignorera toujours, elle sacrifie au Chang-ti comme si elle 
était un empereur ; elle élève un temple au repos perpé- 
tuel comme si elle croyait à Lao; entourée de bonzes, de 
Tao-ssé eide lettrés, elle veut entendre toutes les sectes, 
tous les avis, et c’est ainsi qu’on entre dans la phase de 
la discussion. Laissons parler les lettrés : puisqu’ils sont 
blessés, c’est à eux de se plaindre. 

«Il y a près de trente ans, dit l’un d'eux, que les 
princes ont transporté la cour dans celte ville (Lo-yang) 
et vous n’y voyez aucune salle élevée à l’honneur des 
ancêtres. Les collèges pour instruire la jeunesse, les mu- 
railles, les portes de la ville, les tribunaux tombent en 
ruines, et la plupart des lieux publics sont inabordables. 
Que diront nos descendants? » C’était, dire : La trans- 
lation à Lo-yang avait été un gage donné à la tradition 


Digitized by Google 



462 


LA CHINE DANS I.E MONDE MODERNE 


de l’empire et à la philosophie de Confucius, mais que 
faites-vous? vous la trahissez, vous transportez le faste 
impérial dans les pagodes et dans les couvents; vous 
délaissez les asiles de la science. Voici une autre récla- 
mation : « Lorsque les princes transportèrent ici leur 
cour, il n’y avait qu’un seul temple dédié h Foé; aujour- 
d’hui on en compte plus de cinq cents. » Les lettrés 
demandaient la destruction de tous les temples élevés h 
l’erreur, et l’impératrice l'accordait, sauf h ne donner 
aucune suite à l’édit. Pourquoi abattre les temples tant 
qu’on n’avait pas démontré la fausseté du dieu qu’on 
adorait ? Et à quoi bon les démolir si, au lendemain, la 
force d’un dieu méconnu pouvait les relever ? 

Le prince d’Oueï, grand vassal de la couronne, enga- 
geait mieux le combat : « 11 n’y a plus d’obéissance filiale, 
disait-il, on ne respecte plus les cinq devoirs, on foide 
aux pieds les cérémonies... Comment peut-on savoir 
mourir, si on ne connaît pas l’art de vivre? » Il se déchaî- 
nait ainsi contre le culte du néant et la religion de la 
mort, et tous les lettrés signalaient le nouveau Dieu 
comme une imposture où l’on adorait un homme qui 
avait quitté sa femme, son père, sa patrie, son royaume 
héréditaire, pour se livrer h de folles rêveries. Mais les 
bonzes lui répondaient en le prenant habilement par la 
silencieuse indulgence de la philosophie de Confucius, qui 
avait laissé passer les esprits, les pronostics et le culte 
des ancêtres. « Votre Dieu, lui disaient-ils, n’est-il pas 
l’esprit par excellence? N’appelez-vous pas esprit les 
âmes des hommes après la mort? Foé n’a été qu’un 


Digitized by Google 


LES BARBARES KN CHINE 


463 


homme comme vous; quel est notre tort si nous l’appe- 
lons esprit? » Pour la première fois les bonzes et les 
lettrés se trouvaient sur le même terrain, les seconds de- 
vaient songer enfin aux esprits, aux Ames, à Dieu que 
leur maître avait oubliés, 'et l’impératrice, charmée de les 
voir humiliés, ordonna au prince de donuer un taël d’or 
à chaque bonze. De plus, elle songea à faire de la doc- 
trine de Lao la religion dominante, et elle envoya cher- 
cher aussi cent soixante volumes de la religion de Foé 
dans les royaumes de Si-yu. 

Aurons-nous une religion dominante à la Chine? C’est 
le problème qui sort de la discussion, et on ne le résout 
nulle part que par la discussion même devenue militante et 
guerrière. Mais quand l’impératrice voulut passer de l’idée 
à l’action et donner la victoire aux religions qui ne l’avaient 
pas remportée, les lettrés se révoltèrent, on surveilla les 
avenues du palais, on espionna les moindres gestes de 
la princesse, on exploita ses faiblesses, on surprit ses 
amours, on l’emprisonna, et h travers une foule de péripé- 
ties on finit par la noyer avec son fils. Bientôt l’empire 
du Nord se scinda dans les deux États d’Oueï d’Orient et 
d’Oueï d’Occidcnt. Dans le premier, les religions exal- 
taient tellement les esprits, qu’en 565, le roi ordonna 
aux bonzes et aux Tao-ssé de vider leurs différends en sa 
présence et, après avoir donné raison aux premiers, il 
commanda aux secoudsdeles suivre, en faisant décapiter 
ceux qui résistaient. Mais l’Etat d’Occident, fidèle à la 
doctrine de Confucius, la réintégra officiellement dans 
ses droits, en 563, en 574 il abolit les livres des sectes, 



464 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


il proscrivit leur culte, il confirma la proscription par la 
peine de mort, et tout le Nord flotta ainsi les armes à la 
main entre la raison et la foi. 

Les deux phases delà discussion, d’abord paisible et 
ensuite militante, étaient tellement dans la situation et si 
supérieures à la volonté des chefs qu'on les voit dans le 
Midi aux mêmes jours avec les mêmes caractères. Pen- 
dant le règne de l’impératrice Hou-chi, l'empereur de 
Nan-King, Ou-ti, n’était ni moins faible, ni moins stu- 
dieux, ni moins affectionné à Confucius, ni moins épris 
de Foé. Entouré de bonzes, il poussait la passion pour la 
vie monacale jusqu’à se réfugier dans un couvent. Les 
grands, un peu plus raisonnables, l’en retiraient, mais 
comment? en tremblant, en le rachetant au poids de l'or. 
Deux ans plus tard, il se réfugiait de nouveau dans un 
couvent et il fallait encore le racheter. On respectait donc 
la liberté des prêtres tout aussi bien que celle des philo- 
sophes; ce respect réciproque suppose qu’on discutait; et 
de quoi pouvait-on discuter, sinon de Foé, de l ame, de 
Dieu, de la famille, de l’état de tout ce qui préoccupait 
l’impératrice du Nord. Ou-ti, disent les Annales, ne man- 
geait jamais ni viande, ni poissons, ni œufs, ni lait, mais 
son horreur pour le sang ue se bornait pas à de stériles 
dévotions, elle touchait à la loi, elle abolissait la peine 
capitale. 

La discussion devenait militante dans le Midi comme 
dans le Nord. Ou-ti était assassiné comme l'impératrice 
Hou-chi. La rébellion sacrifiait son fils, deux autres fils 
périssaient de la main d’un général qui venait d’écraser 


Digitized by Googt 


LES BARBARES EN CHINE 


465 


les rebelles et, tandis que l’empire du Nord se scindait en 
535, celui du Midi passait en 557 des Leang aux Tchin, 
nouvelle dynastie dont l’impuissance, l’indécision, l’inca- 
pacité d’être franchement philosophique comme l’État 
d’Oueï d’Occident ou franchement religieuse comme l’État 
d’Oueï d'Orient, laissaient le Nord maître des destinées 
de la Chine. 

La solution partit donc de l’État d’Oueï d’Occident, 
rendu h la philosophie mais capable de comprendre les 
religions. Soudainement il subjugua l’État rival , lui prit 
trois millions cinq cent mille familles, cinquante villes de 
premier ordre, cent soixante-deux de second ordre et trois 
cent quatre-vingts de troisième ordre; et si nous vou- 
lions imiter les historiens qui bénissent la Providence 
quand elle choisit un homme pour donner la paix à des 
empires agités depuis des siècles, notre thème serait 
certes admirable et nous n’aurions qu’à présenter Souy, 
général de l’empire du Nord réuni, comme l’élu de Dieu, 
qui songe enfin à passer le Kiang et à subjuguer le Midi 
pour rendre la Chine à son unité traditionnelle. Mais 
l’histoire ne passe d’une action à l’autre qu’à travers les 
chaos de la raison d’État. Souy n’est qu’un général, il 
ne s’élève que par le massacre d’une dynastie dégénérée; 
devenu empereur, il étudie Confucius sans se laisser en- 
chaîner parles King, il observe les bonzes sans s’indigner 
et il domine les uns et les autres par une dictature po- 
litique, fondée sur une réforme de la propriété, qui 
double les deux réformes antérieures de 280 et de 485. 
« 11 ordonna, dit M. Biot, que depuis les princes et les 

»o 


Digitized by Google 



466 la chine dans le monde moderne 

hauts fonctionnaires de l’État jusqu'aux hommes du 
peuple, tous les sujets reçussent des terres à cultiver 
contre la taxe personnelle du Ko ou pour le compte de 
l’État. Ces terres furent désignées sous le nom de 
Tching-nie-tien, champs du parfait devoir, ou encore sous 
l’ancien nom de champs de Rosée. La répartition se Ht 
par tête d’individu mâle (ting) complet ou moyen. » 

Cette réforme accomplie et les impôts diminués de la 
moitié, Souy lança trente mille manifestes, passa le Kiang 
h la tête de cinq cent mille hommes, et l'empereur de 
Nan-king, réduit à se cacher dans un puits avec ses 
femmes, fut assassiné par les soldats du Nord. 

Avec le triomphe de Souy il resta établi que la doctrine 
de Confucius continuerait de régner, mais que ses réac- 
tions cesseraient, qu elle laisserait passer tous les rêves 
de la multitude, et qu’il ne fallait pas plus adorer le 
texte des King que les livres de Foé. La résolution du 
conquérant fut si ferme qu'on l'eût dit parfois l'ennemi 
des lettrés, dont il réduisit les collèges de mauière à ne 
donner que sept cents élèves sortants tous les dix ans. 
Cela se conçoit : les lettrés n’ avaient-ils pas été les chefs 
des réactions? N’avaient-ils pas sottement confondu le 
mépris du monde avec l'adoration du néant? la liberté 
de Foé avec l’aveugle respect pour de folles légendes? 
N’avaient-ils pas identifié la cause de la raison avec celle 
desTsin, desllan, des dynasties éteintes? Ils avaient failli 
compromettre la philosophie elle-même en supprimant les 
problèmes que le peuple lui proposait, et quoique le lau- 
gage de Souy ne fût pas le nôtre, il exprimait celle pensée 


Digitized by Googli 


LES BARBARES EN CHINE 


407 


dans la rude admonestation qu’il adressait aux lettrés sup- 
primés. « Je rends il l’État, disait-il, des laboureurs, des 
ouvriers et des commerçants que la facilité de suivre des 
études gratuites lui enlevait chaque année et, au lieu de 
ces demi- lettrés qui n’étaient, pour la plupart, que des 
fainéants orgueilleux et desfrondeurs perpétuels, devenant 
dangereux par leur grand nombre, je leur substitue des 
hommes qui le serviront désormais par des travaux 
utiles. Les Han avaient leurs raisons pour fonder tant de 
collèges, j’ai les miennes pour les détruire. Au surplus, 
je n’empêche personne de se livrer à l’étude. » L’èrc de 
persécution fut ainsi close à jamais. Mais pour arriver à 
constituer cette dictature politique de l'empereur sur tous 
les textes de la philosophie et des religions, il avait fallu 
traverser d'abord les persécutions dictées par la philoso- 
phie en 420, voir ensuite l’opposition du pontife en 
452, revenir à l’attaque par une loi agraire en 485, com- 
parer celte rédemption terrestre avec celle des couvents 
vers 510, passer de la discussion pacifique à des 
guerres de religion vers 554, et assister enfin à la catas- 
trophe de l'État d’Oueï d’ürient et de l’empire du Sud. 


Digitized by Google 



CHAPITRE V 


LES IMEBAllES EN OCCIDENT 


Les barbares arrivent en 378 comme en Chine, — et rendent l’Europe 
plus progressive que Byzance, exceptée de l'invasion. — Ils élèvent 
les patriarches du christianisme b l'époque où le bouddhisme voit 
son pontife en Chine. — Ils transforment les conditions économiques 
de l'Europe b l’époque des nouvelles lois agraires de la Chine, — avec 
la différence constante que l'Occident fait taire la philosophie quand 
la Chine fait taire les religions. — Retard de soixante-douze ans trois 
fois répété en Europe. — Son explication. — Tous les peuples inter- 
médiaires soumis aux dates de la Chine et de l’Europe. 


(378 — 590) 


Nous sommes désormais trop habitués à retrouver les 
événements de l’extrême Orient en Europe pour ne pas 
pressentir qu’après avoir imité la révolution des rédemp- 
teurs, la division de l’empire et le déplacement de la 
capitale, nous verrons la domination romaine fractionnée, 
envahie, insultée dans ses anciens chefs, se renouveler, 
comme en Chine, par des chefs décidés à lui imposer la 
religion de l’ Homme-Dieu. 

En réalité, un jour arrive où les empereurs ne peuvent 


Digitized by Google 



LES BABBABES EN OCCIDENT 469 

plus se défendre, où l’invasion des Tartares se reproduit 
en Europe par les Goths, qui occupent en 378 la Thrace, 
l'Illyrie, la Mésie. En 379, les Franks et les Allemands atta- 
quent la Gaule; bientôt l'empereur Théodose accepte les 
Goths dans l’armée pour résister aux Huns; enfin, vers400, 
Arcadius et Honorius en sont réduits à gouverner les in- 
vasions, à les repousser les unes par les autres, à désigner 
eux-mêmes les provinces où elles doivent se camper. Ce 
sont, dans le palais, les mêmes mœurs qu’en Chine, 
les mêmes généraux, toujours sur le point de trahir l’em- 
pereur ou de pactiser avec les barbares. L’histoire du 
chef des Tsi qui détrônait ses maîtres, du fondateur des 
Leang qui supplantait les Tsi, du premier des Tchin 
massacrant les Leang, enfin de Souy qui s’établissait en 
immolant les Tchin, se reproduit dans celle des Rufin, 
Gainas, Eutrope, Arbasace, Stilicon, Aétius, Boniface, et 
de tous les grands ministres de l'Occident. Le maire du pa- 
lais, cet homme typique, aussi redoutable à l’ennemi qu’à 
son «maître, cette anomalie qui anime et terrifie tous les 
royaumes de l’Occident, depuis l’Italie de Ricimer et 
d’Oreste jusqu’à la Gaule mérovingienne, n’est que la 
copie du dictateur armé des dynasties chinoises, de l'ère 
des invasions. En Europe, comme en Chine, il nomme 
et il détrône, il insulte et il protège les rois et les em- 
pereurs. 

Mais en Chine, les invasions succèdent aux invasions, 
la Tartarie , semblable à un océan , déborde à chaque 
marée sur l’empire en poussant les Han postérieurs sur 
les Tçine, les Tsin sur les Han, les Yen sur les Tsin, les 


Digitized by Google 



470 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


Topa sur les Yen. De même dans l'empire romain : aux 
Goths de Théodose succède , en 40b, le royaume no- 
made d’Alaric, et, plus tard, les Vandales, les Bourgui- 
gnons, les Franks occupent la Gaule vers 404, avec les 
Alains, les Vandales, les Suèves qui font irruption sur 
les terres d'Espagne vers 409. Les Goths de Wallia 
reçoivent la seconde Aquitaine en 4(7, les Vandales 
de Genséric occupent l’Afrique en 438, la formidable 
invasion d’Attila arrive en 453 , les mercenaires , 
ces rois nomades, se répandent partout, et partout les 
derniers arrivés écrasent les premiers venus, les Goths 
accablent les Hérules, les Lombards succèdent aux 
Goths. 

L’invasion s’arrête en Chine en 420, quand la sécu- 
rité même des conquérants l’exige, quand les Tartares 
Topa, maitres d’Oueï, s’établissent dans le Nord et lais- 
sent le Midi à l’empereur chinois; et vers 490 on arrive 
egalement en Occident h la (in des invasions avec les 
Goths établis en Italie, avec Clovis maitre de la France, 
avec l’invasion gothique fixée en Espagne, avec les Van- 
dales campés en Afrique, avec toutes les provinces d’Occi- 
dent soustraites à Byzance. Le point d’arrêt donne enfin 
le même résultat géographique dans le Céleste Empire et 
dans l’empire romain; car le premier, dérobé à l’invasion 
avec la moitié de ses terres, reste ainsi scindé dans 
les deux empires du Nord et du Sud, le second dérobe 
aux barbares Byzance et l’empire d’Orient, en leur lais- 
sant les royaumes d’Occident, qui ne reconnaissent pas 
plus les successeurs de Constantin, que les Tartares de 


Digitized by Google 



DES BARBARES EN OCCIDENT 


471 


l'empire chinois du Nord ne reconnaissaient les empe- 
reurs de Nan-king, proclamés seuls légitimes par les 
chronologies oflicielles. 

Où avons-nous trouvé la force de la Chine? Ce n’est pas 
dans le Midi, qui échappe à l’invasion; ce n’est pas h Nan- 
king où résident les dynasties légitimes; ce n’est pas dans 
la région où survivent les traditions nationales, mais 
dans le Nord, à Lo-^ang, dans l’empire envahi par les 
Tartares, rajeuni par l’invasion; et c’est ce qu’on voit 
également en Europe, où Byzance soustraite aux Barbares 
vieillit h vue d’œil, où l’empire d’Orieut s’immobilise et 
répond assez mal à toutes les attaques, tandis que les 
royaumes d’Europe abandonnés aux Goths, aux Lom- 
bards, aux Franks, aux Germains, reçoivent toutes les 
innovations et présentent la mobilité, la liberté du com- 
pagnonage militaire et la hardiesse de l’Homme-Dieu qui 
porte le défi h toute l’antiquité. 

Ce sont là des rapprochements décisifs, et rien ne 
serait plus facile que de les embellir par la comparaison 
d’Alaric et de Chélé, de Borne deux fois dévastée comme 
Si-Agan-fou et Lo-yang, d’une foule d’épisodes où les 
ressemblances se multiplient. Mais nous préférons porter 
notre attention sur le mouvement intérieur de l’extrême 
Orient et de l’Occident, et au lieu d’insister sur les faits 
de l’invasion, nous devons chercher s’ils étaient dus aux 
mêmes causes, si la religion appelait les Barbares en Eu- 
rope comme en Chine, si cette époque était chez nous, 
comme dans l’extrême Orient, l’ère des saints de Fo-than- 
tching qui lavait son cœur dans la rivière, des ermites qui 



472 LA CHINE DANS LE MONDE MODEENE 

se multipliaient, des pèlerins comme Fa-hian, qui visitaient 
les royaumes bouddhiques, du vingt-huitième patriarche 
du bouddhisme qui abandonnait l'Inde pour fixer son 
siège dans le Ho-nan et d’un patriarcat enfin qui or- 
ganisait l’Église h l’imitation de l’empire et les prêtres 
d’après l’exemple des lettrés. Mais la réponse affirmative 
se trouve dans tous les manuels d’histoire et de religion. 

On saitassez que la propagande chrétienne, essentielle- 
ment hostile à l’empire, naturellement alliée avec tous 
les ennemis de Rome, fraternisait enfin avec les Bar- 
bares. Constantin, le héros du christianisme, admettait 
le premier les Barbares dans l’armée. Théodose qui arra- 
chait le christianisme à la réaction de Julien, leur don- 
nait le premier des provinces. Que de fois les écrivains 
de l’Église ne préfèrent-ils pas ouvertement les Barbares 
aux Romains! Orose ne s'en cache pas, Salvien nous 
apprend que les peuples conquis redoutaient une restau- 
ration de l’empire. Saint Augustin se réjouissait de voir 
Rome saccagée par les Vandales, désertée par les Césars, 
impuissante au milieu de l’anarchie universelle. Rien de 
plus juste que sa joie, car l’invasion frappait les patri- 
ciens, diminuait les latifundia , substituait le servage à 
l’esclavage, et partout les nouveaux maîtres, hostiles h la 
loi romaine, favorisaient même sans le savoir les multitudes 
et dérobaient les municipes h la fiscalité impériale. Enfin 
les Barbares transformaient la propriété par une révolution 
corrélative aux réformes chinoises de 280, de 485 et de 
590, et ils inauguraient un principe de liberté personnelle 
qui supplantait la domination territoriale de l’antiquité. 


•N 


Digitized by Google 



LES BARBARES EN' OCCIDENT 403 

Quanl à la dévotion de Fo-thou-tching ou de Fa-hiau, 
il est difficile de ne pas la reconnaître à cette époque où 
les fidèles fatigués d’attendre le millénium et de s'en te- 
nir à la réalité croient enfin qu’après la mort les âmes 
montent directement au ciel ou tombent dans les abîmes 
de l’enfer sans attendre la fin du monde et le jugement 
dernier. Il en résulte que le christianisme, jadis simple 
révolutionnaire, sans images et tout à la négation du pa- 
ganisme, se livre h l’adoration des martyrs, au culte des 
saints , au patronage de ces demi-dieux qu’il transporte 
dans le ciel et à une foule d’invocations quasi païennes. ' 
Les reliques devenaient des débris magiques d’un monde 
transmondain. C’est par leur présence que les Églises se 
divinisent; à la tête de toutes les ombres de la mort. 
Jésus-Christ monte en rang, et depuis Àthanase et Cyrille, 
personne ne doute plus impunément de sa divinité et on 
vit au milieu d’une foule de miracles issus du commerce 
des morts divinisés avec les fidèles agités par les conciles 
œcuméniques et les guerres de religion. 

Par une conséquence nécessaire, les évêques acquièrent 
l’importance des bonzes chinois sous les Tartares, témoins 
saint Ambroise de Milan , saint Martin de Tours , qui 
parlent en véritables thaumaturges. On voit paraître les 
primats, le sacramentaire du pape Gelaise, et la théo- , 
logie de saint Augustin, dont les polémiques n'ont plus 
le but de saint Irenée, qui chargeait Dieu de renverser 
l’empire romain, mais celui de soumettre le monde à 
l’Église dirigée par les Bouddharmas désormais pro- 
clamés infaillibles. De là ses luttes contre Pélage, qui 


Digitized by Google 



' 414 la chine dans le monde moderne 

détruisait l’autorité de l’Église en proclamant la liberté 
des hommes; de lh ses combats contre les donatisles, 
qui rendaient l’Église impossible en exigeant l’impeeca» 
bilité dans ses chefs. 

Les corrélations ne se bornent pas à la division des 
empires, h l’invasion des Barbares, h l’établissement des 
nouveaux peuples, à la liberté nouvelle fixée en Chine 
avec la loi de 485, en Europe avec les lois gothiques, 
lombardes et germaines, aux réformes proclamées en 
Chine au nom de Confucius qui ne les avait pas soup- 
çonnées, en Europe au nom de Rome qui donnait ses 
formes à la nouvelle religion. Les différences mêmes 
entre les deux extrêmes régions de notre hémisphère 
révèlent encore les coïncidences interverties du mouve- 
ment qui fait triompher en Chine la raison, en Europe la 
foi. Que font les lettrés de la Chine il partir de 420 ? Ils 
s’efforcent de dominer les superstitions, soit qu’ils pros- 
crivent les bonzes, soit qu’en 485 ils supplantent Boud- 
dharma par la loi agraire, soit qu’ils sacrifient l’impé- 
ratrice Hou-chi et son pendant du Midi Ou-ti, soit que 
l’empire du Nord scindé aiguise l’arme de la philosophie 
dans le royaume occidental d’Oueï, soit enfin que Souy 
rende l’unité h l’empire en ordonnant aux lettrés de subs- 
tituer l’usage de la raison à celui de la foree. Or, quel 
est le travail de l’Europe h la même époque? Elle veut 
que le christianisme triomphe de la philosophie, soit que 
Théodose proscrive les philosophes, soit que les papes 
de Rome profitent des invasions pour se soustraire h la 
lumière affaiblie de Byzance, soit que Justinien ferme à 


Digitized by Google 


LES BARBAHE8 EN OCCIDENT 475 

jamais les écoles de la Grèce, et soumette Ulpien, Papi- 
nien, Labeon et les jurisconsultes de l’incrédulité h l'in* 
vocation de la Trinité chrétienne, soit enfin qu’en 590 la 
foi se rassure au milieu des ténèbres du moyen âge. Si 
les ombres d’ilou-cbi, d’Ou-ti, des empereurs dévots, 
si cruellement opprimés par la civilisation chinoise, 
avaient pu errer sur le Tibre, sur la Seine, sur le 
Tage, ils auraient vu se réaliser leurs espérances dé- 
truites à Nan-king et à Lo-yang. Leurs dernières tenta- 
tives échouaient en Chine vers 535, quand le Nord se 
scindait et que le Midi changeait de dynastie, et c'était 
le moment où Justinien abolissait à jamais le règne de la 
raison. 

Quelques dates offrent en Europe un retard de 72 ans 
qui se répète avec une singulière obstination. C’est en 
292 que Dioclétien divise l’empire romain, 72 ans après 
la division de l’empire chinois ; c’est en 378 qu’arrivent 
les premiers Barbares avec les Goths sur les terres de 
l’empire, 72 ans après la première invasion tarlare des 
Han à la Chine; c’est vers 490 que se fixent les Barbares 
en Europe, après le point d'arrêt opposé par l’empire du 
Nord, en 420, aux incursions sur les terres chinoises. Y 
aurait-il réellement un retard de 72 ans ou de deux gé- 
nérations en Occident! Certes, il ne détruirait nullement 
nos comparaisons : rien de plus naturel qu’à une si 
considérable distance, l’équivalence des peuples puisse 
subsister en dépit d’une si faible différence; rien non 
plus n’empêcherait qu’il y eût en Europe un simple dé- 
placement dans les phases des mêmes périodes et que, 


Digitized by Google 



476 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

comme dans l’ère des philosophes Confucius précédait 
Socrate de 75 ans, dans l’ère des conversions à la 
religion de l’Homme-Dieu, le même déplacement pût se 
renouveler. 

Mais il y a mieux, le retard de l’Europe n’est qu’ap- 
parent, et nos phases marchent de pair avec la Chine 
encore plus qu’on ne saurait l’exiger. Car la division de 
l'empire, son invasion et l’établissement des Barbares 
sont des faits extérieurs, politiques, superficiels ; ils at- 
testent le mouvement sans le constituer, ils le servent 
sans en être les véritables causes, et ils dépendent avant 
tout de la sucession des idées qui se manifestent en Europe 
presque aux mêmes jours qu’en Chine. S’agit-il de tourner 
ouvertement l’effervescence des croyances contre le 
gouvernement impérial? dès 180 le mouvement chinois 
éclate d’abord avec les bonnets jaunes jusqu’en 220, 
ensuite avec les hérésies de Nan-king et avec les 
sept sages de la forêt de bambou jusqu’en 285. En 
Europe, depuis Commode, élevé en 180, jusqu’;» Dioclé- 
tien, les croyances suscitent une telle tourmente que, 
pendant cent ans, vingt-deux Césars sont assassinés. Ici 
la Chine aurait à peine une avance de 10 ans, comme à 
l’époque d’Ouang-mang et des premiers rédempteurs 
d’Occident. S’agit-il du triomphe politique des nouvelles 
religions? A partir de 300, la doctrine de Confucius n'a 
plus qu’une influence nominale, et Nan-king devenue 
capitale en 318, signale la décadence de la tradition 
officielle. De même, en Europe, le christianisme triom- 
phe avec Constantin, qui transporte la capitale à Byzance 


Digitized by Google 



LES BARBARES EN OCCIDENT 


477 


en 325. Considérons-nous le renouvellement de b so- 
ciété, qui est la conséquence du triomphe de l’IIomme- 
Dieu? La Chine se renouvelle en 420 par les deux 
empires, en 452 par l’apparition du patriarche Boud- 
dhiste dans le Ho-nan, en 485 par la réforme territo- 
riale de l’empire du Nord, et, aux mêmes jours, l’Europe 
change de mœurs, et nous présente de 400 à 500 la 
nouvelle influence des patriarches de Rome et de By- 
zance. En dernier lieu, examinons-nous l’époque où la 
religion de l’Homme-Dieu modifie la loi souveraine des 
traditions? En Chine, la loi de Confucius change de 500 
à 600 avec l’impératrice Hou-chi, avec la scission du 
Nord et avec la solution de Souy, et c’est de 500 à 600 
qu’on voit le christianisme maître des lois à Byzance 
avec Justinien, et des idées à Borne avec le pontife 
Pélage. 

Le retard de soixante-douze ans sur les trois dates 
des divisions, des invasions et des points d’arrêt dans 
les invasions tient à ce que ces trois événements ne ser- 
vent pas en Chine aux mêmes phases qu’en Europe. Le 
partage de l’empire s’y présente en 220 comme le pre- 
mier effet de l’effervescence, tandis qu’en Europe il est 
le dernier, en 292 ; l’invasion des Barbares s’y montre 
comme le premier résultat de l’avénement politique de 
l’Homme-Dieu, tandis qu’elle concourt en Occident h 
transformer plus tard la société; l’établissement des Bar-^ 
bares transforme la société chinoise, tandis que l’Europe 
l’exploite pour modifier sa loi souveraine. 

Puisque les Chinois utilisent les barbares soixante- 


Digitized by G 


478 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

douze ans avant les Européens, il s’ensuit que, pendant 
ce cycle de trois cents ans, leurs premières phases sont 
ternes, que l'avénement politique du bouddhisme s’y 
montre sans accentuation, sans autonomie, sans héros 
remarquables, sans drames typiques, sans ce mouvement 
admirable qui donne à l'Europe la préparation de Dioclé- 
tien, l'explosion de Constantin, la réaction de Julien, la 
solution de Théodose. Plus tard, la Chine ne se sert plus 
des barbares, qui envahissent l’Europe, et alors c’est 
l’Europe qui présente des phases pâles, interrompues, 
sans discussions régulières et presque sans débat, et au 
contraire la Chine, libre et assurée, s’avance h pas 
comptés, h traversées phases nettement dessinées : celle 
en 420, des proscriptions ; en 452, de Bouddharma ; en 
485, de la réforme territoriale; en 616, de l’impératrice 
superstitieuse; en 535, du combat déterminé du royaume 
d'Oueï d’Occident coutre le royaume d’Oueï d’Orient, et 
en 585, de Souy, qui réunit la Chino. 

Tant d’exactitude dans les corrélations entre la Chine et 
l’Europe nous garantit d’avance qu’elles doivent se re- 
trouver aussi chez tous les peuples intermédiaires. Pour 
la plupart ils sont muets, et nous sommes forcé de les 
deviner d’après nos souvenirs européens ou d’après les 
archives chinoises; mais comment ne pas reconnaître la 
liberté nouvelle chez les Goths, les Suèves, les Vandales, 
les Huns, les Germains de toutes les nuances, lesTartares 
de toutes les hordes? Là nous n’avons pas besoin de 
longues interprétations; là l’intérét des multitudes con- 
quérantes remplace Hutérét douteux des multitudes qui 


Digitized by Google 



LES BARBARES EN OCCIDENT 419 

se laissent conquérir ; là l’invasion constate son équiva- 
lence par le combat , la dépasse par la victoire , et con- 
vertie à l'arianisme, au catholicisme, au bouddhisme, 
elle en résume le travail. 

Ce qu’on dit des barbares s’applique bien plus aisé- 
ment aux nouveaux maîtres de l’Arabie, les Coreischites, 
qui envahissent la Mckke en 445, aux Abyssins, qui l'oc- 
cupent en 825, et quand l’Arabie recouvre sa liberté et 
se fixe avec les Coreischites eu 590, aux temps de Sony 
et de Pélage II, on la trouve convertie, dévote, exaltée, 
dans l'impossibilité de continuer les sacrifices sanglants 
que, grâce à son isolement, elle faisait encore au Dieu 
d’Abraham. Enfin cette fois elle ne croit plus aux trois 
cent soixante divinités secondaires qui entouraient la 
pierre sacrée de la Caba, et ses hommes supérieurs se 
réunissent, jurant de prendre fait et cause pour tout 
homme étranger ou indigène, libre ou esclave, qui éprou- 
vera une injustice. 

En définitive, si nous voulons établir la chaîne de 
l’Europe à la Chine, nous n’avons plus qu’à nous frayer 
un passage à travers la Perse et l’Inde. Or la Perse, déjà 
agitée par Manès à l’époque d’effervescence religieuse 
contre l’unité impériale de Rome et de Lo-yang, voit 
paraître, quand tous les Étals se transforment, Moz- 
dak, qui demande au génie du bien cette libération que 
la Chine et l’Europe imploraient de l’IIomme-Dieu. Et 
puisque l'Homme -Dieu limitait la propriété, par le 
principe opposé de la communauté, soit dans le christia- 
nisme, soit dans le bouddhisme , le prophète de la Perse 



480 


LA CHINE DANS LE MONDE MODBBNK 


déclare la guerre à tous les propriétaires, à toutes les 
familles, h toute la domination des mages, accusée d'ac- 
caparement et de corruption, car suivant lui, Dieu est 
l'unique maître de la terre et les femmes doivent être com- 
munes à tous, comme les champs. Aussi bien qu’aux temps 
de Zoroastre, son dieu fait entendre sa voix au milieu 
du feu sacré que le roi adore ; semblable à la propaga- 
tion de la lumière, sa libération ne connaît pas de limites. 
Mais comment accepter cette démagogie effrénée qui 
accuse jusqu’au bon sens d’être l’œuvre des dews et des 
démons ? Quel roi se résignerait à régner au nom de ces 
barbares indigènes qui bouleversent l’empire? Ne sont- 
ils pas aussi anarchiques que l’impératrice Hou-cbi en 
Chine ou que les philosophes en Occident? Cosroës, élevé 
en 535, immole donc cent mille Mozdakiens, et, tout à 
l’élan de la Perse contre Byzance, il accueille les phi- 
losophes exilés par Justinien, et il proscrit les catho- 
liques protégés par les empereurs de Constantinople. 
C’est ainsi que la Perse s’organise en sens inverse de 
Byzance. 

Enfin l’Inde, dernière région intermédiaire entre la 
Perse et la Chine, vers 452, chasse entièrement les 
bouddhistes, qu’elle avait déjà proscrits quand elle pro- 
clamait Chrichna son véritable rédempteur, d’après la 
loi souveraine des castes, et ses royaumes se trouvent 
ainsi fixés comme les Goths d’Espagne, ou les Lombards 
d’Italie, ou les empereurs de Byzance, ou les rois de Perse. 
Sans l’exil de Bouddharma, le vingt-huitième pontife du 
bouddhisme, elle n’aurait plus été qu’un appendice de la 


Digitized by Google 



I.KS barbares en occident 


481 


Chine ; avec cet exil, elle s’en sépare à jamais et reste au- 
jourd’hui encore, indépendante. Le choc passe comme on 
voit, par action et réaction, des patriarches de Rome h 
ceux de Byzance, aux philosophes de la Perse, aux brah- 
manes de l’Inde, qui renvoient le bouddhisme, dange- 
reux pour eux, h la Chine, leur ennemie. 


ti 


Digitized 



CHAPITRE VI 


LES EMPEREURS- PONTIFES OÈ LA CHINE 


Papauté sauvage dû Kao-tsou. — Papauté philosophique Je Tal-tsoung, 
aussi favorable au* bonzes qu'aux lettrés. — Sagesse de sa femme. 

— Déchaînement révolutionnaire des religions sous l’impératrice 
Wou-héou.— Solution de ning-hoang, téformateur des lois, — fon- 
dateur de la grande académie des Han-liii. — Il renouvelle l'art- 

— Il rétablit la propriété. 


Une fois la Chine réunie sous l’empereur Souy et déci- 
dée à dominer pacifiquement les religions, son travail 
s'applique à fixer les conditions de cette domination. De 
là un nouveau problème à résoudre. Faut- il se fier au 
bon plaisir de l’empereur? Est-ce bien à un soldat, à un 
conquérant, à un Tarlarede régner sur Lao, Foéet Con- 
fucius? Un homme moralement inférieur et élevé par le 
hasard des batailles peut-il rester à la tête de ses supé- 
rieurs? S’il représente toutes les nécessités unitaires de 
l’empire, n’est-il pas évident que sa domination toute 
personnelle donnerait prise aux récriminations des let- 
trés, à l’insurrection spirituelle du patriarche, à de nou- 
velles alliances avec les Tarlares, au renouvellement de 
l’anarchie, de la décomposition et de l’invasion? 


Digitized by Google 



LES EMPEREURS- PONTIFES DE LA CHINE 


483 


I 

» 


t 


Ses- 
U» 
i* 
itf a 

\C* 

jjrl' 

sar 

lire* 

#*' 

Je* 

de** 

rfl#* 1 * 


La Chine repousse donc la dictature deSouy. Civilisée, 
pleine de vie et de force, avec douze cent cinquante-cinq 
villes, huit millions neuf cent mille familles, une indus- 
trie, un luxe qui rappelaient les meilleures époques de 
l'empire, une richesse croissante qui réparait facilement 
les vides de la guerre, son irritation est telle, que Yang- 
ti, la prenant pour l'effet d’une haiue contre l'excessive 
sévérité de Souy, son père, le tue et tente la voie opposée 
des facilitations, en s'efforçant de fonder sa domination 
sur un faste que rien n’égale. Il occupe deux millions 
d’ouvriers à construire son palais de Lo-yang ; quarante 
palais s’élèvent sur la route qui conduit à celte capitale. 
Des lacs artificiels, des collines faites de la main 
de l’homme, des jardins merveilleux s’allient à des 
routes percées dans les montagnes, à une nouvelle 
canalisation, à d'immenses entrepôts de grains où l'on 
voit son intention d’être populaire. Toujours est-il que 
ce faste condamne le peuple à la corvée et y soumet 
jusqu’aux femmes. Les insurrections éclatent; six royau- 
mes reparaissent, comme les revenants de l'ère féo- 
dale, et Yang-ti est étranglé dans son palais. Son suc- 
cesseur boit le poison en priant Foé de ne plus le faire 
renaître empereur, et un général protecteur, Kao-tsou, 
fonde la nouvelle dynastie des Tang, la dynastie des 
empereurs-pontifes. 

Son premier essai ne pouvait être ni plus étrange, ni 
plus malheureux. Persuadé qu’il fallait résoudre le pro- 
blème de la littérature et de la religion, et qu’on devait 
pénétrer au cœur de l’une et de l’autre pour en arracher 


Digitized by Google 


484 


LA CHINE DANS LB MONDE MODERNE 


une idée organique qui élevât l’empereur au-dessus des 
aveugles tâtonnements de Souy et de Yang-ti, il se dit : 
Les bonzes ouvrent les portes aux Tartares; ils ne croient 
ni à la famille, ni à l'empire. Les immunités dont ils 
jouissent font tomber toutes les charges sur le peuple et 
le poussent à la sédition ; ils adorent un dieu qui a dé- 
serté son royaume; ils prêchent une doctrine remplie 
d’erreurs; ils se livrent aux pratiques les plus insensées, 
et nous avons ainsi cent mille bonzes et autant de bon- 
zesses consacrées à la plus absurde fainéantise. Ken- 
voyons-les sur-le-champ ; ordonnons qu’ils se marient 
entre eux, qu’ils forment ainsi cent mille familles et 
qu’ils donnent leurs enfants à l’armée pour nous défendre 
contre les Tartares, et le peuple sera allégé, l’erreur 
utilisée, l’ennemi atterré. Ces idées, qu’on Ut dans les 
réclamations de ses lettrés, reçurent la sanction d’un 
édit ; mais, comme elles ne mariaient la littérature et la 
religion qu'au point de vue de la conscription militaire, 
elles excitèrent une telle effervescence que la sédition 
éclata dans le palais même, parmi les fils de l'empereur, 
lieux d’entre eux, du parti des lettrés, tombèrent sous le 
fer de Taï-tsong, leur frère, favorable aux bonzes. L’em- 
pereur, effrayé, extermina lui-méme les fils de ses deux 
fils sacrifiés ; puis, encore effrayé de sa propre contradic- 
tion, il abdiqua. 

Après cette terrible expérience, on renonça à la vio- 
lence, soit politique, soit militaire, et Taï-lsoung prit les 
rênes de l’empire au nom de la raison, non plus enchaî- 
née aux textes de la loi de Confucius, mais livrée à ses 


Digitized by Google 



LES EMPEREURS— PONTIFES DE LA CHINE 485 

inspirations indépendantes. En vérité, rien n’égale son 
respect pour la tradition officielle, sa déférence pour les 
lettrés, sa vénération pour le grand philosophe de l’em- 
pire ; mais il professé une vénération non moins profonde 
pour Lao-tsé ; il lui dresse un temple ; il le croit toujours 
vivant; il se dit son descendant; il transporte en un mot 
la liberté des solitaires en pleine civilisation. La littéra- 
ture officielle le voit augmenter de dix-huit cents cham- 
bres le collège impérial, chercher les livrer anciens, 
fonder une bibliothèque de deux cent mille volumes, 
ordonner de commenter Confucius, écrire lui-même un 
livre sur l’art de régner; mais il n’est pas moins bien- 
veillant pour la tradition bouddhique, ni moins indulgent 
pour les erreurs du peuple, auquel il laisse ses croyances, 
ses bonzes, ses temples, sa folie de la rédemption, cette 
philosophie de la misère, premier effort de l’intelligence 
vers une véritable libération. Il va sans dire qu'il ré- 
voqua l'édit contre les cent mille bonzes et les cent 
mille bonzesses, qu'il leur permit de rêver à loisir une 
justice plus libre que celle des lois et des tribunaux, 
et content de supprimer les plus dangereux d’entre eux, 
toute sédition s’effaça ou prit l’essor vers les espaces 
imaginaires du ciel. 

Bien plus, en véritable pontife, il transporta la rédemp- 
tion dans les lois, dans le gouvernement, partout; 
immola au Néant les merveilles ruineuses des palais de 
Si-ngan-fou et de Lu-yang, qu’il fit incendier; il donna la 
liberté à six mille femmes consacrées aux voluptés impé- 
riales; il refréna les princes du sang; il renouvela le 


Digitized by Google 



48fi I.A CHINE DVNS LE MONDE MODERNE 

code ; il adoucit la pénalité ; mais ce qui le peint mieux 
encore, c’est qu’il imposa à ses successeurs de ne signer 
aucun arrêt de mort avant d’avoir jeûné pendant trois 
jours, c’est le sentiment paternel avec lequel il visita 
les prisons, c’est la liberté qu’il donna un jour à trois 
cent quatre-vingt-dix condamnés à mort d’aller labourer 
la terre à la condition de se représenter h la tin de l’au- 
tomne pour subir leur peine. Ils revinrent tous; maison 
n’en retint aucun, et il est inutile de dire qu’il fonda une 
foule d’hospices pour les vieillards, les lettrés, les mal- 
heureux; toutes les infirmités du corps et de l’esprit 
reçurent scs bienfaits. Ses réformes s’étendirent h l’ad- 
ministration des provinces, à l’organisation de l’armée; 
il n’oublia ni la musique, ni les rites; il vit que tout 
l’empire devait se transformer , et il obtint les résultats 
promis par les sages à l’antique humilité ; car les Tar- 
tares se soumirent et l’adorèrent comme un bienfaiteur; 
les frontières de l'empire arrivèrent de nouveau jusqu’à 
la mer Caspienne ; la cour reçut encore une fois toutes 
les ambassades de l'Asie, comme aux meilleurs temps 
des Han ; on aurait dit que la Chine n’avait plus de bar- 
rières, et la philosophie transportait sur la terre la frater- 
nité de tous les peuples, que la religion avait fait espérer 
dans le ciel. 

La femme de Taï-tsouug est la première Chinoise qui 
inspire une respectueuse sympathie. D'une modestie 
que nous devons admirer dans son originalité exotique, 
chez elle aucun luxe, aucune jalousie, jamais une rivalité, 
une discorde avec les princesses du palais. Son mari la 


Digitized by Google 



LES EMPEREURS-PONTIFES Ï>E LA CHINE 48T 

consulte sans cesse, mais elle n’aime pas à répondre , 
elle ne donne son avis qu’a contre-cœur : Quand la poule 
chante, au point du jour, disait-elle, il arrive malheur. 
A ses derniers instants, le prince héréditaire, son (ils, 
la visitait et, dans le trouble de sa douleur, il voulait 
que, pour prolonger sa vie, on donnât une amnistie aux 
condamnés et on fit des prières dans les églises. « Non, 
lui répondit celte princesse éclairée, le Tien est l’arbitre 
de la vie et de la mort, et il ne se laisse pas fléchir par 
les prières des hommes. La religion des Tao-ssé et des 
bonzes est remplie de superstitions et d’erreurs, et vous 
devez imiter votre père qui la rejette. Quant à l'amnistie, 
les princes doivent sans doute répandre les bienfaits 
et les grâces, mais sur leurs sujets et non pas sur les cri- 
minels. » Ses derniers mots à l'empereur méritent d’être 
textuellement rapportés. « Inutile à l'État et au peuple, 
lui dit-elle, je vous prie de ne point fatiguer vos sujets, 
ni d’employer leur argent pour m’élever un tombeau. Je 
désire être enterrée comme le peuple. Le bonheur des 
hommes ne consiste pas dans la magnificence de leurs 
tombeaux, mais dans les vertus qu’ils ont pratiquées et 
les exemples qu’ils en laissent après eux. J’ai à vous faire 
une dernière prière, c’est de ne laisser approcher de 
votre personne et de ne mettre dans les charges que des 
sages. Écartez les flatteurs et ceux dont la vertu vous 
sera suspecte. Recevez avec bonté les conseils que des 
sujets fidèles vous donneront et punissez sévèrement ceux 
qui se serviront de vos défauts pour vous égarer. Dimi- 
nuez, autant que les besoins de l’État le permettront, les 


Digitized by Google 



488 


LA CHINE DANS LE MONDE MODEBNB 


impôts. Supprimez toutes ces chasses et ces voyages qui 
coulent des prix immenses et qui surchargent toujours le 
peuple. Je mourrai contente si j’emporte avec moi l’es- 
pérance que Votre Majesté voudra bien se souvenir des 
derniers conseils que mon zèle pour sa gloire me fait lui 
donner. » 

Après sa mort on découvrit un livre qu’elle avait 
composé pour sa propre instruction, sur la vie des reines 
célèbres. L’empereur en ignorait l’existence, et il fondit 
en larmes en lisant cet ouvrage qui la mettait au rang 
des meilleurs écrivains. Il vit que, malgré son amour 
et son admiration pour elle, il n'en avait pas encore connu 
tous les mérites. 

Taï-tsoung vécut toujours comme s’il avait été en pré- 
sence de la postérité ; sa déférence pour le tribunal de 
l’histoire n’eut pas de limites, et il mourut en dictant ses 
conseils h son fils, qui l'assistait dans sa dernière mala- 
die sans toucher à aucune nourriture. A sa mort, l’em- 
pire jouissait de la paix la plus profonde, il n’y avait 
pas cinquante criminels dans les prisons, deux seuls 
méritaient la mort. L'amour qu’il avait inspiré était 
tel, que des princes tartares voulaient se tuer sur 
son tombeau, et, quand on les empêcha de se sa- 
crifier, ils se firent des blessures pour arroser le cercueil 
de leur sang. 

Sous la dynastie des Tang, le pontificat rationnel de 
l’empereur se développe. Par cela seul que la philoso- 
phie de Confucius est engagée à admettre toutes les 
innovations, toutes les découvertes morales qu’elle trou- 


Digitized by Google 



LES EMPEREURS— PONTIFES DE LA CHINE 489 

vers au fond des dogmes nouveaux, les bonzes et les 
Tao-ssé la provoquent sans cesse k un débat permanent 
et organique. Cette opposition que jadis les solitaires 
faisaient du haut des montagnes, ou les bonzes en s'al- 
liant aux Tarlares, maintenant se fait légalement, paisi- 
blement, dans le palais, dans les pagodes, dans les cou- 
vents. C'est aux religions de profiter de la liberté, mais 
c’est aux philosophes de l’empire d’aviser au salut de la 
philosophie continuellement assaillie. Cette lutte se 
montre nettement k la mort de Taï-tsoung, quand l’impé- 
ratrice Wou-héou rèpe plus d’un demi-siècle, de 649 k 
705, et donne libre carrière k la religion de Bouddha : 
peu s’en faut qu’elle ne la rende dominante k l’imitation 
de l’impératrice antérieure qui avait élevé le temple au 
repos perpétuel. Les honneurs qu’elle prodigue k Lao- 
tsé, sa vénération pour la doctrine de ce philosophe, 
l’ordre qu’elle donne d’examiner les élèves sur ses livres 
et de leur conférer les grades tout aussi bien qu’k ceux 
qu’on interroge sur les livres de Confucius, ses amours 
avec le bonze de la grande église de la capitale, qu’elle 
nomme général, le sacrifice qu’elle fait au Chang-ti, en 
font l’impératrice des prêtres. En régnant avec les moyens 
du sacerdoce, elle trompe son mari malade et imbécile; 
elle trompe sou fils qu’elle tient captif, plus tard elle 
trompe le bonze, son amant, et le fait mourir sous le bé- 
ton ; elle dévaste la famille impériale par l’exil, le poison, 
les supplices, elle joue continuellement avec la mort; au 
moindre soupçon, ses ennemis disparaissent, ses minis- 
tres se tuent, elle foudroie ceux qui réclament, ceux 


A 

i 

Digitized by Google 



490 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


qu’on dénonce, et, à ses derniers jours , elle écrase jus- 
qu’aux délateurs qui l’avaient servie, et qui périssent en 
une seule fois au nombre de huit cent cinquante. Sous sa 
domination, on voit plus d’exécutions, dit-on, que sous 
les plus cruels empereurs. Cependant, qu’on ne s’y mé- 
prenne pas, la terreur qu’elle inspire n’est que la terreur 
de la révolution : en effet, le peuple la suit, la famille 
impériale la sert avec un zèle exemplaire, la Chine pros- 
père, la littérature se développe, on multiplie les livres, 
les statues, les colonnes, les bronzes, les monuments, les 
généraux reculent les confins de l’empire, et Wou-héou, 
détrônée à quatre-vingt-un ans, vit encore, après sa chute 
et grâce à son impulsion, le patriarche du bouddhisme 
s’élève et prend, en 705, le titre de maître et de prince 
spirituel de la loi. 

Il est certain que le long règne de cette femme passe 
de l’explosion à la réaction, puisqu’à la fin de sa vie, elle 
sacrifie les mêmes hommes qu’elle avait d’abord pro- 
tégés. Il est également évident que la réaction s'aggrave 
sous une nouvelle impératrice égorgée avec toute sa 
race. Mais sous Ming-hoang la solution est visible, le pon- 
tificat impérial reparaît, et le maître , le prince spirituel 
est l’empereur même qui donne aussi le titre de prince à 
Confucius, dont il place l’image entre celles de Lan et de 
Foé, considérés, non pas comme fondateurs de religion, 
mais comme chefs des deux grandes écoles philosophiques. 
Trois religions, disait-il, font une bonne religion, et ce 
mol, qu’on répète encore aujourd’hui, explique assez 
qu’il pénètre au cœur des dogmes, qu’il en voit la force 


Digitized by Google 


LES EMPEREURS-PONTIFES DE LA CHINE 491 

et le néant et qu’il oblige l’erreur même à conspirer au 
salut de l’empire. 

Il était urgent de fixer le culte de la Raison, de lui 
donner une forme solennelle, d’opposer à la vaste orga- 
nisation des bonzes une sorte d’église philosophique, 
à son tour hiérarchisée, avec des droits certains, une 
autorité supérieure, une influence assurée, et c’est 
ce qu’il fit en fondant l’académie des Han-lin , com- 
posée de quarante membres qui furent les juges suprê- 
mes de la science et de l’art. Il tira de ce corps les 
plus hauts fonctionnaires de l’Etat, et les poètes eux- 
mêmes durent plier sous le joug de cette bureaucratie 
littéraire qui les classa, les numérota, leur donna des prix 
et les força de marcher à pas comptés, d’accord avec 
l'administration. 

Au reste, cette régularité, exigée par la pédanterie tra- 
ditionnelle de l’unité chinoise, n’excluait pas la liberté de 
l’inspiration. Ming-hoangla respectait chez Thou-fou,Li 
tai-pé et Hou-feu-king, les trois plus grands poètes, qui 
refusaient les grades académiques ; il créait le théâtre en 
723, en substituant le drame à la musique religieuse, et 
il protégeait h tel point la musique, qu’en une seule fois 
on voyait arriver dix mille musiciens dans son palais où 
le chant recevait à son tour les règles d’une nouvelle aca- 
démie. On ne trouve plus, à cette époque, cette supersti- 
tion de Confucius, qui accordait aux sons une sorte d'in- 
fluence magique, on ne cherche plus à mettre d’accord 
les symphonies avec les théories, mais l’entente des arts 
et de la politique u’en est pas moins évidente, et on peut 


Digitized by Google 



492 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

dire que le continuateur de Tsai-tsong force la liberté à 
suivre ses préceptes et que, sous lui, les religions 
elles-mêmes doivent être libres et obéir. Ainsi, il 
réduit de douze mille le nombre des bonzes, mais 
il étend en même temps sa tolérance à une foule de 
sectes nouvelles y compris celle du christianisme, qui 
obtient son concours pour l'édification d’une église. Il 
réforme les finances, il refrène le luxe, il abolit l'usage 
d’offrir les plus belles filles à l’empereur, mais il subs- 
titue l’art au faste et il est l’homme le plus équitable 
de l’empire. 

Sa grande réforme fut surtout d’exempter de la taxe 
(Ko) les femmes, les vieillards, les infirmes, les esclaves, 
auxquels La dynastie avait accordé des lots de terre et une 
sorte de loi agraire mêlée à la libre propriété. Les 
taxes trop graves rendaient illusoires les concessions et 
condamnaient le bas peuple à quitter les terres et à 
les livrer aux riches. Grâce aux exemptions de Ming- 
hoang dès 755 sur 52,912,390 recensés 44,700,988 
se trouvaient exemptés de la taxe. Bientôt, au bout 
de cinq ans, les exemptions quadruplèrent. Trois ans 
plus tard toute famille à trois tiug cessa de payer le Yong, 
autre taxe personnelle; six ans plus tard, l'Etat ne 
donna plus de terres à cultiver; en 780 on rétablit la 
libre propriété du temps des Tsin,avec la différence que, 
la civilisation étant transformée, le milieu changé, le 
commerce activé, l'industrie florissante, quelques lois 
générales de pédagogie agricole suffirent à rassurer 
l’empire contre le retour des latifundia et de l’escla- 


Digilized by Google 


LES RMrBRKCRS-PONTIFKS DB LA CHINE 493 

vage. Ming-hoang fit ainsi le premier pas pour sortir 
de cette loi agraire de seconde invention qui avait ré- 
primé les abus de l’ère de la conquête et qui devenait 
désormais inutile après l'admission officielle des deux 
cultes au nom et dans les limites de la liberté et de la 
science. 



Digitized by Google 



CHAPITRE VII 


LES PAPES PARTOUT 


Les papes en Occident s’élèvent à l'époque des Tang. — Saint Gré- 
goire intervertit toutes les réformes de TaMsoung — en soumettant 
la science h la domination de la foi — et la politique ii celle de la 
religion. — Ses successeurs finissent par imposer h l’Europe le joug 
de l'Eglise. — Mahomet reproduit Ta!-tsoung et saint Grégoire en 
Arabie. — Sa supériorité sur les chrétiens de l’Europe et sur les 
mages de la Perse. — Ses conquêtes en Occideut et en Orient. — 
Les temps historiques du Japon commencent avec la séparation des 
deux pouvoirs. — Élévation bouddhique du Seougoun. — Déchéance 
civile du Dalri. — Erreur de M. Klaproth. 


En Chine, l’empereur, interprète unique de la loi ré- 
gnante et parlante, accuse les papes de trahir la patrie, 
d’ouvrir les frontières aux barbares, de prêcher des doc- 
trines dissolvantes, de miner l’autorité dans la famille, 
dans l’Etat, d’attaquer le règne de la raison. S’il lit 
leurs livres, c’est pour s’assurer de la nécessité de les 
proscrire ; s’il ouvre des écoles, c'est pour préserver la 
jeunesse de la contagion du fanatisme; s’il impose la me- 
sure du maximum aux propriétaires, c’est pour que les 
multitudes trouvent l’égalité sur la terre et laissent le 
ciel aux visionnaires. Enfin, les empereurs de la grande 


Digitized by Google 


LRS PAPE8 PARTOUT 


495 


dynastie des Tang se constituent pontifes des trois doc- 
trines pour qu’il n’y ait aucune religion dominante. 

Qu’on suppose en Europe les rôles intervertis, qu’on 
se figure les bonzes maîtres de Rome, chefs des multi- 
tudes, intéressés h protéger l’indépendance fédérale de 
l’Occident contre la domination des Césars de Byzance; 
que, par hypothèse, leurs rois, au lieu de se faire ins- 
truire pendant un mois par un bonze afin de bien con- 
naître la perversité de sa doctrine, suivent silencieuse- 
ment pendant un mois les leçons d’un philosophe pour se 
bien initier aux mystères de son indépendance, qu’on les 
imagine ensuite soudainement prescripteurs des philo- 
sophes et que cette reine Hou-chi, morte tragiquement à 
la Chine, puisse librement favoriser les couvents; que cet 
empereur Ou-ti, si passionné pour la vie monacale, soit 
un roi de Pavie, ou de Paris, ou de Burgos; enfin, qu’on 
donne plein pouvoir au pape contre la science, qu’on le 
rende assez sage pour qu’il ne se confie pas aux miracles 
dans l’instant où il est menacé, en un mot que le Boud- 
dha de Rome s’appelle Pélage II ou saint Grégoire le 
Grand, on aura le monde à l’envers, le monde d'Occident. 

Il commence en 500 sous les Gotlis, il se développe 
avec Bélisaire et Narsès, sous Justinien, proscripteur des 
philosophes, et quand les Lombards s’établissent en 
Italie, saint Grégoire, le grand homme d’Occident, est, 
en 600, le vrai fondateur de ce que nous appelons la 
papauté distincte du patriarcat, de l’apostolat, de l’épis- 
copat, de toutes les fonctions ecclésiastiques antérieures, 
et qui répond au rôle des empereurs-pontifes primitive— 


Digitized by GdOgle 



496 LA CBINB DANS LB MONDE MODERNE 

ment rempli par le chef des Tang. Grégoire le Grand 
subordonne tout à la foi, aux légendes, a la tradition 
chrétieune ; pour lui, le salut de l’Italie, c est le salut des 
croyants; la perre aux Lombards, c’est la guerre à 
l’incrédulité; la fraternité des peuples se fonde sur leur 
conversion au catholicisme ; leurs relations internatio- 
nales deviennent des actes de religion, de propagande, 
des alliances catholiques; ses ambassadeurs sont des mis- 
sionnaires qui propagent la foi, et la foi lui donne de 
l’argent, lui permet de soudoyer ses capitaines, de se- 
courir l'empereur absent, de maintenir son autorité nomi- 
nale sur des terres où il importe de garder sa place 
vide dans l’intérêt de l’Église, à laquelle il intéresse 
l’indépendance des rois. Ennemi de la science jusqu à 
abhorrer la grammaire, il oblige 1 art profane à embellir 
le culte, la musique à rendre théâtrales les cérémonies 
de la messe, et, sous lui, les églises deviennent inviola- 
bles, les monastères indépendants, les évêques, les 
moines se transforment en saints, leuis âmes s'envolent 
au ciel, et saint Benoit s’élève h une hauteur prodigieuse, 
jusqu’il rivaliser avec Jésus-Christ. 

Bans ses livres, le monde réel se couvre de mi- 
racles en tassés les uns sur les autres, pour montrer 
que Dieu prodigue ses grâces visibles aux élus du 
papisme. Ici ce sont des serpents moulant la gai de 
pour guetter des voleurs qui escaladent les murs 
d’un jardin ; là des débiteurs trouvent miraculeusement 
dans leurs poches de quoi payer leurs dettes; ailleurs 
l’eau devient de l’huile dans l’église du vin, dans 


Digitized by Google 



LES I’APES PARTOUT 


497 


les banquets, un solide sur des lacs , où elle soutient les 
pas des cénobites ; une multitude de démons chassés des 
corps qu’ils obsèdent, une foule de revenants qui appor- 
tent des nouvelles de l’autre monde, d’innombrables ma- 
lades guéris sans qu’ils sachent pourquoi, de nombreux 
morts ressuscités après avoir vu le paradis ou l’enfer, en 
un mot tous les miracles de l’Évangile tournés contre les 
incrédules, Goths ou Lombards, et racontés comme s’ils 
eussent été vus ou tout au plus entendus de seconde main, 
forment une poésie bouddhique et taossienne où l’on ne 
sait pas si on doit plus admirer la foi de celui qui ra- 
conte que la docilité de celui qui l’écbule. Voici l'ombre de 
Théodoric pourchassée par les ombres de ses victimes, le 
pape Jean et le patricien Symmaque; voilà une foule 
d’apparitions mystiques, d’esprits frappeurs, de démons 
variés qui assistent à l’agonie des mourants ou se mêlent 
aux discussions des moines pour résoudre tous les cas de 
la théologie contemporaine. Plus de doute, cette fois on 
sait si on peut voir le paradis avant le jugement dernier, 
comment le pécheur descend immédiatement aux enfers 
avant d'étre traduit dans la vallée de Josaphat; on con- 
naît l’enfer, quel feu brûle dans ses bolges, par quel 
artifice il est toujours le même et il inflige des douleurs 
diverses aux damnés, et de quelle manière les bonnes 
œuvres des vivants abrègent les souffrances des âmes en 
peine, comme elles l’ont avoué elles-mêmes à saint Gré- 
goire, en l'engageant ainsi à abolir toute la morale natu- 
relle pour livrer ses peines et ses récompenses à la merci 
des prodiges qu’il faut croire sans les voir. Les miracles 

as 


Digitized by Google 



498 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

ne coûtent rien dans le tombeau, on les multiplie indéfi- 
niment, et tandis que Taï-tsoung meurt en inaugurant le 
règne de la science sur les légendes, saint Grégoire meurt 
en léguant à l'Église le règne de la magie qui transforme 
le baptême eu sacrement, l'ordination en un mystère 
surnaturel, la confession en un tribunal divinisé, le pa- 
radis et l’enfer en régions aussi explorées que des pays 
fréquentés par des voyageurs, et le purgatoire en une 
prison au service du pontife. 

Le parallèle de Grégoire et de Taï-tsong se maintient 
en comparant successivement les empereurs-pontifes de 
la Chine et les pontifès spirituels de Rome. Si le Céleste 
Empire voit l’explosion religieuse de l’impératrice Wou- 
héou, les pontifes de Home se trouvent momentanément 
humiliés par la philosophie byzantine, qui abolit le 
culte des images. Mais quand les Tang donnent le titre 
de prince h Confucius, en haine du patriarche du boud- 
dhisme, les papes se donnent le titre de souverains pon- 
tifes; quand les Tang fondent l’académie des Han-lin, 
qui organise en 723 la domination bureaucratique de la 
philosophie sur les religions nouvelles, et que, de plus 
en plus civilisés, ils soumettent les dogmes aux révisions 
de la science et à l'action du gouvernement, les papes 
soumettent à leur tour la politique à leurs dogmes et 
visent à soustraire le monde à l’empereur. Par leurs 
émissaires, par leurs ambassadeurs dans les cours, ils se 
mêlent à tous les différends, il se mettent au courant des 
prépondérances, ils en connaissent d’avance l’action sca- 
laire, ils en suivent les capricieuses péripéties, ils les 


Digitized by Google 


LUS PATES PARTOUT 


499 


tournent à leur profit, bref, ils font de l’Église une 
puissance, un gouvernement au milieu des gouverne- 
ments, un État dans tous les Etats, et quand on peut 
dire que les empereurs de la Chine ont subjugué les reli- 
gions, les papes de Home subjuguent l'empire en signant 
le grand pacte de Charlemagne avec l’Eglise. 

Par cet acte, ils enlevèrent l’empire aux souverains 
de Byzance, d'héréditaire qu’il était ils le rendirent élec- 
tif et en disposèrent par le sacre. La jurisprudence d'Oe- 
cideul en resta comme ensorcelée. Une fois le sacre 
admis et joint à l’élection , le représentant de l'Homme* 
Dieu tint l'empire à sa merci ; il lui fut impossible de 
céder le pas à celui qui se mettait à ses genoux, qui lui 
tenait l'étrier, qui menait son cheval, qui implorait son 
absolution, qui acceptait ses pénitences. Les juriscon- 
sultes ne purent lui opposer que des chicanes, des vieux 
textes annulés par la loi nouvelle, des considérations 
abstraites sans aucune valeur en présence de la religion 
dominante ou des considérations personnelles qui, en 
invalidant quelques choix, ne faisaient que confirmer son 
droit de choisir. 

Rien ne fut changé dans la politique ; ses lois, ses 
formes, ses institutions restèrent les mêmes; mais, par 
la magie du sacre, uu homme désarmé maîtrisa les rois 
armés : il acquit un Etat sans coup férir ; ses évêques 
devinrent autant de rois dans leurs diocèses; ils eurent 
leur donation de Charlemagne, leurs capitaines, leurs 
franchises; chaque abbaye devint inviolable; il ne resta 
rien en dehors de l'Eglise, qui régna sur Ulpien et sur 


A 

Digitized by Google 



500 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

Papinien, aussi bien que sur la législation des ordalies, et 
qui chargea l'empereur d’exterminer méthodiquement 
tous les ennemis de la foi. Pour que rien ne manquât à 
cette interversion, de 620 à 780, la propriété, qui était 
féodale à la Chine, devint libre, et la propriété, qui était 
libre, devint féodale en Europe. 

Tant de raison en Chine, tant de déraison en Europe 
nous conduisent à nous demander comment subsiste 
l’équivalence des deux traditions. Ne dirait-on pas que 
l’une monte, tandis que l'autre descend? En effet l’équi- 
valence ne subsiste pas : la Chine s’étend, les Tang reçoi- 
vent les hommages de tous les princes de l’Asie; mais l’Eu- 
rope perd l’Afrique, l’Espagne; elle reçoit des outrages de 
toutes les nations qui l’approchent, et si elle survit, c’est 
que le génie de la liberté, après l’avoir assistée en dépit de 
Jupiter et de Vénus, l’assiste encore, bien qu'elle soit sous 
les papes. Toujours est-il qu’elle n’obéit pas à un seul 
chef. Semblable à la république de Sparte, elle en a 
deux: l’un est désarmé, l'autre nominal; le pape ne 
règne que par l’opinion , l’empereur ne règne que dans 
son Etat; le fractionnement protège chaque piince, 
l’apanage nourrit chaque seigneur, la religion rend invio- 
lable tout prêtre, et il se forme un système de libres 
clientèles où tout droit se développe avec une fièvre répu- 
blicaine et des combats tribunitiens. Rien ne s’y fait que 
par les conciles, les diètes, les parlements, et cette liberté 
forme un système unique et subtil où un sacrement mé- 
connu peut engendrer des guerres et des catastrophes. 
Ce n’est pas en Europe qu’un roi supprimerait des mil- 


Digitized by Google 


LES PAPES PARTOUT 


501 


liers de prêtres, sans colère et sans explication, d’après 
les considérations administratives de son conseil ; ce n'est 
pas en Occident que les peuples s’en remettraient à la 
police pour empêcher les guerres de religion. Condam- 
nés à l’inquiétude, à la vigilance, à l'investigation, h la 
révision des dogmes, la fièvre des recherches nous agite, 
et même inutiles, sophistiques, fourvoyées, elles nous 
donnent l'air d'être progressifs en présence des Chinois, 
bien que nous prenions trop souvent notre mobilité, notre 
métaphysique, en un mot, notre liberté pour une véritable 
supériorité. 

Aux jours de Taï-tsong et de saint Grégoire, Maho- 
met paraît en Arabie, et dans un autre monde naguère 
méconnu ou méprisé, il n’est encore qu’un pontife. C’est 
à tort qu'on voudrait le comparer à Jésus-Christ ou à 
Moïse, ou le considérer comme le rédempteur de l’isla- 
misme. Pour le juger, il faut le lire, l’accepter tel qu’il 
se présente lui-même. Et quelle est sa doctrine ? Il n'usurpe 
certes pas le rôle de Moïse, puisqu'il reçoit sa révélation 
et qu'il croit à la Genèse, à Adam, à Noé, à Abraham et 
à sa descendance. Il n’usurpe pas le rôle de Jésus-Christ 
et de rédempteur, puisqu'il le déclare le dernier thauma- 
turge de l’ancien monde, le nouvel Adam du monde nou- 
veau, l’homme auquel aucun autre ne se peut comparer et 
qu’il est loin d’égaler. On ne saurait doue l’exclure de la 
tradition chrétienne, et, comme les chrétiens, il croit à 
la tin du monde, à la résurrection des morts, au juge- 
ment universel, au paradis, h l’enfer, et de plus il gagne 
tout l’espace conquis par l’Eglise de Constantin sur les 


Digitized by Google 



502 LA. CniNK BANS LB MONDE MODERNE 

apôtres, en reléguant l’incendie de la terre et le royaume 
du ciel dans un avenir si lointain qu'il laisse tous ses 
droits à la nature. 

11 n’arrive donc que pour jouer le rôle de Grégoire 1 er 
ou de Taï-tsoung, pour pontifier au milieu de l’Arabie 
contre Rome et la Perse, pour donner h sa patrie l’équi- 
valence qu'exige l’époque nouvelle, et il fonde son Église 
sur les idées proscrites que lui apportent tous les exilés 
de Byzance et d’Ispahan. Les premiers sont des Ariens, 
des Nestoriens, des hommes qui nient la divinité de 
Jésus-Christ et qui réduisent le christianisme h une véri- 
table philosophie, en haine de l’empereur grec et du 
pape romain ; donc, chez lui, le rédempteur n'est pas fils 
d’un dieu qui ne peut avoir ni fils ni filles; il n’est pas 
dieu, car l’Éternel ne peut ni naître, ni mourir, ni passer 
comme le soleil, la lune et les étoiles; il n’est pas l lsaac 
de la rédemption, il ne meurt pas sur la croix, il ne peut 
être ni adoré ni substitué à l’Être suprême, et par con- 
séquent Mahomet nie la mission divine des prêtres, leurs 
sanctifications magiques, les ascensions au ciel, les des- 
centes aux enfers, qu’ils décrètent, et il fait la guerre 
jusqu’aux poètes, aux peintres et aux artistes, de crainte 
de voir l’idolâtrie reparaître à la suite des poèmes, des 
tableaux et des statues. Donc point de sacrements, 
de miracles invisibles entre les mains d’une classe de 
thaumaturges désignés par l’ordination, et consacrés d’une 
manière spéciale il l’attente de la fin du monde, au culte 
de la mort, à l’administration des trésors du ciel; point 
d’avilissements inutiles qui supposent la société corrom- 


Digitized by Google 



IjBS papes pabtout 


503 


pue, la famille suspecte, la science une tentation. Un com- 
mandeur qui est un soldat, voilà toute la papauté des 
Arabes; des apôtres qui sont des généraux, voilà leur 
Église, libre et fédérale comme les nomades de la Bible. 
C’est ainsi qu’ils luttent contre l’Europe. 

D’autres exilés arrivent en Arabie, proscrits non pas 
par les croyants d’Occident, mais par les rois philosophes 
de la Perse, par des mages doué d’un grand bon sens et 
décidés à laisser sa part au génie du mal pour garder 
les faveurs que le génie du bien pouvait leur arracher. 
Disciples de Manès et de Mozdak, ces exilés prêchent le 
communisme poussé à ses dernières limites et mêlé à une 
cosmogonie où les anges naissent, vivent, meurent et 
ressuscitent pour subir comme les hommes leur juge- 
ment dernier. Ici Mahomet ouvre son ciel aux anges de 
la Perse, les accueille par myriades avoc les deux, les 
quatre, les six ailes de leur hiérarchie, et les associo à la 
rédemption de l'homme en donnant à la démocratie de 
Mozdak la régularité de la tradition chrétienne. Il ôte 
à Jésus-Christ la divinité, mais la transmet à l’homme 
qu’il élève au-dessus des esprits dans la personne d'Adam 
adoré par les anges, dans la personne de Salomon servi 
par les génies et dans sa propre personne, que les habi- 
tants du ciel vénèrent en se mettant à genoux devant le 
Coran. L’humanité ainsi divinisée abolit tout droit d’ai— 
ness. 1 , toute distinction entre les patriciens et les plé- 
béiens, en un mot toute l’inégalité léguée par les siècjes 
antérieurs. Dès lors l’islamisme acquiert de telles forces 
que personne ne lui résiste, que la Perse tombe sous sa 


ê 


Digitized by Google 


504 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

domination, que Byzance lui livre Carthage, Jérusalem, 
Alexandrie; qu’au bout d’une génération, en 630, il 
fonde un empire, et qu’au bout d’un siècle, en 743, cet 
empire surpasse par la grandeur celui d’Alexandre. 

Plus tard, vers 750, quand les Tang reviennent à la 
libre propriété et que les papes de Rome achèvent leur 
domination sur la science, grâce à l’appui des Franks, 
les Abassides succèdent aux Ommiades et construisent 
Bagdad pour détrôner Damas. Les conquêtes s’arrêtent, 
mais les Arabes se civilisent soudainement, et on voit 
paraître les kalifes savants, entourés d’artistes, de phi- 
losophes, de mathématiciens, de physiciens, d’archi- 
tectes, d’hommes supérieurs; tout le inonde célèbre Ha- 
roun-al-Raschid aux souvenirs merveilleux et Mamoun, 
que les historiens comparent vaguement à Auguste, à 
Léon X et à Louis XIV, mais qui répond positivement 
en Occident à Charlemagne son contemporain, et dans 
l’extrême Orient à Ming-hoang, fondateur des Han-lin. 

Un dernier synchronisme de l’ère des pontifes fait 
enfin paraître le Japon dans l’histoire avec des dates 
certaines et des événements intelligibles. Avant cette 
époque, les annales de cet empire sont si étrangement 
remplies de détails inutiles et de lacunes décisives qu’on 
ne peut rien deviner; un mélange de précision chinoise 
et d'extravagance indienne empêche d'en connaître les 
actions et les époques. Elles nous apprendront à une heure 
près comment le daïri a puni telle violation du céré- 
monial, mais elles nous laisseront ignorer les guerres, 
les révolutions et les daïris eux-mêmes; elles noteront 


Digitized by Google 



LES PAPES PABTOUT 


505 


religieusement le jour des naissances et des décès, mais 
elles présenteront des règnes moyens de la longueur fa- 
buleuse de soixante-deux ans. A peine nous a-t-il été 
permis de mentionner le Japon vers 1122 avant Jésus- 
Christ, à l’avénement de la dynastie des Tchéou. De- 
puis, on n’entrevoit qu’une légère pulsation politique 
qui laisse soupçonner les relations de l’ile avec la Chine. 
Ainsi vers 660 avant Jésus-Christ, quand la fédération 
chinoise se fixe par la guerre entre les Étals, Zin-mou 
subjugue l’ile.et fixe pour la première fois l’unité poli- 
tique. Au sixième siècle avant l’ère, quand les États de 
la Chine se multiplient jusqu'à 155, le Japon déplace 
(en 548) sa capitale; au moment où les États de la Chine 
se recomposent rapidement en se réduisant à huit, le Ja- 
pon, en 475 avant Jésus-Christ, déplace encore une fois 
sa capitale. Vers l’ère de Foé et de Jésus-Christ paraissent 
les généraux, les segouns, un nouveau pouvoir dans l’É- 
tat; vers l’ère où la Chine et l’empire romain se dé- 
composent encore une fois et déplacent leurs capitales, 
grâce à la rédemption bouddhiste ou chrétienne, le Japon 
montre en 270 le philosophe Wa-nin, l’écriture chinoise, 
et en 315 un daïri d'une sainteté exceptionnelle. 

Mais nous demandons plus de rigueur aux parallèles, et 
nous ne l’obtenons qu’à l'époque des invasions, tartares 
en Chine et germaniques en Europe. Ici le contraste de 
nie avec la Chine s’accentue dans toutes les branches de 
la civilisation, et on voit son gouvernement libre et non 
paternel, avec des familles féodales et non pas nive- 
lées, avec le droit de propriété sans limites et non pas 



f 

Digifeed by Google 



506 LA CHINE DAN8 LE MONDE MODERNE 

enchaîné aux souvenirs de la loi agraire, avec la religion 
pour toute science, sans lettrés reçus au concours, enfin 
avec une idolâtrie de huit millions de génies régis par la 
déesse de la lumière à la place du Chang-ti qui opprime 
tous les esprits et défend de les nommer. Et en 400, le 
daïri, ce personnage divin issu d’une dynastie sans ori- 
gine, sans interruption, constamment adoré comme un 
dieu, perd tout h coup sa fabuleuse longévité, et pendant 
246 ans, les révolutions réduisent ses règnes h la durée 
tragique de 13 ans. Quel est le but de ces révolutions? 
Pourquoi l’ile s’agite-t-elle au moment des conversions 
religieuses, des invasions barbares, des papautés nais- 
santes? Il lui faut son pontife. Aussi, vers 572, le premier 
ministre Moumako introduit le bouddhisme, à l’instant 
où Souy réunit la Chine; en 588, quand Souy triomphe, 
le même ministre tue le daïri, et sous son influence le Ja- 
pon compte quarante-six temples, huit cent seize prêtres, 
cinq cent soixante-neuf religieuses. Enfin, quand la dy- 
nastie des Tang triomphe, vers 621, aux jours de Maho- 
met et de Grégoire 1 er , le bouddhisme est it la cour, le 
daïri n’est plus que le pontife d’une religion discréditée, 
et en 642, le premier ministre Yemici, fils de Moumako, 
fait élever à son père un tombeau pareil à ceux des 
daïri, en y établissant des chants et des danses. Désor- 
mais le premier ministre, appuyé sur une nouvelle reli- 
gion, fait descendre le daïri à l’état de chef nominal 
de l’empire; il lui soiKire toute l’autorité possible 
et le réduit h pontifier en représentant de l’antique 
légalité. 


Digitized by Google 



LES PATES PARTOUT 


501 


Le daïri tenta une réaction , mais l’histoire de cette 
tentative montre que le pouvoir s’était retiré de sa per- 
sonne, et qu’il pouvait parler et penser, sans que son 
bras éternellement paralysé obéit à sa volonté. 

En effet, Irouka, auquel son père Yemici cédait de son 
vivant le ministère, était désormais au-dessus de la loi; 
son palais était un château, il y tenait des armes dans 
tous les appartements, de l’eau partout pour parer aux 
incendies. Irouka ne sortait qu'avec une suite de soldats 
le sabre ü la main ; jamais il ne quittait son sabre et 
longtemps il désespéra les conspirateurs. Enfin ils s’arrê- 
tèrent au projet de le tuer dans la salle même du trône, 
devant le daïri, qui était une femme, tandis qu’elle rece- 
vrait les tributs de San-kan et qu’on lirait la liste des 
dons. On compta sur l’étiquette qui ordonnait h tout le 
monde de quitter les sabres, et on exigea qu’elle fût 
suivie à la rigueur. « C’est à moi, dit Irouka, qu'on en 
veut, et comme on n’ose pas s’en prendre à moi seul, on 
désarme tout le monde. » Aussitôt on ferma les douze 
portes du palais, et on fit apporter une caisse qui conte- 
nait deux sabres, mais personne n'osait s’en servir contre 
le redoutable ministre. La lecture des dons commença, 
et encore aucun homme n’osait se lever, le lecteur même 
tremblait. Irouka lui demanda la cause de son agitation. 
« C’est la daïri qui m’intimide », répondit-il. Mais Na- 
ka-na, chef des conspirateurs, donna enfin le signal et on 
abattit le ministre d’un coup qui lui emporta une jambe. 
On délibéra encore sur son sort en présence de la daïri 
avec toute la solennité du cérémonial, sans que personne 


D 



508 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


bougeât, et quand la daïri sortit, il fut achevé. Cependant 
il fallait aussi saisir son père, l’attaquer dans son châ- 
teau, et l’attaque était tellement impopulaire que nous 
voyons la daïri forcée de se défendre, retranchée dans un 
temple, réduite à s’y fortifier. « La moitié des gens du 
daïri, dit la chronique, était près de prendre le parti de 
Yemici. » 

Le résultat fut que les deux partis durent se résoudre 
à rester eu présence à jamais. Celui du général, avec la 
liberté du bouddhisme et absolument séculier; celui du 
daïri avec la légalité de l’antique religion et un pouvoir 
purement nominal pour respecter la tradition de la 
patrie. Les deux pouvoirs furent ainsi constitués, et 
le pontificat du daïri devint tellement spirituel, telle- 
ment nul, et fut opprimé par de si gênantes formalités, 
que l’abdication imposée au daïri complice de la mort 
d’Irouka devint bientôt l’habitude de presque tous les 
daïris. 

Ainsi s'accomplit cette singulière révolution, qui dis- 
tingua définitivement le seogoun du daïri, l'empereur du 
pontife, le général ou le maire du palais du roi sacré et 
divinisé par l’antique religion. Une cette révolution fût 
utile, on ne peut en douter, car on vit bientôt le cérémo- 
nial renouvelé, la poste instituée, la réforme des finances, 
le recensement de la population. Qu’on dût cette révolu- 
tion au bouddhisme, nul doute encore, puisque, en 651, 
il condamne le daïri il dresser des statues colossales à 
l’Homme-Dieu et à convoquer dans son palais deux mille 
cent religieux et religieuses pour y lire les livres boud- 


Digitized by Google 



LBS PAPBS PARTOUT 


509 


dhiques et tenir des conciles au milieu des. fêtes et des 
illuminations? que ce mouvement vint par un contre-coup 
de Nan-king et de la famille des Tang, il n’y a nul moyen 
de le nier; mais il n’en est pas moins étrange de voir 
cette dernière intervention des papes, qui en Chine et à 
Rome surgissent en dehors du pouvoir civil pour le dimi- 
nuer, tandis qu’au Japon on se sert d’une nouvelle reli- 
gion pour proclamer un empereur et réduire le roi à 
l’état de pontife. 

Klaproht conteste que le daïri et le seogoun soient le 
pape et l’empereur du Japon, et il considère cette distinc- 
tion comme une erreur des voyageurs qui arrivaient avec 
les idées de l’Europe; mais les détails mêmes qu’il 
donne justifient les préventions des voyageurs. Pour- 
quoi, suivant lui, le daïri ne serait-il pas le pontife du 
Japon? Pourquoi le seogoun n’en serait-il pas l’empe- 
reur? Parce que les Japonais n'admettent que l'autorité 
unique du daïri, parce que le seogoun n’est que son pre- 
mier officier, parce que son usurpation est déguisée 
sous l’apparence du plus profond respect, et enfin parce 
qu’elle est une usurpation. Mais une usurpation conti- 
nuelle, incessante, dont les actes marquent les dates de 
l’histoire du Japon, et qui dure des siècles, n’est en défi- 
nitive qu’un pouvoir aussi historique que celui dérobé par 
les papes aux empereurs. Toujours est-il que le daïri 
est miraculeux et le seogoun ne l’est pas; le premier 
est sacré, l’autre profane; le premier règne sur tout, 
l’autre n’exerce qu’une autorité de fait; le premier est 
désarmé, l'autre est armé; le premier consacre et rend 



610 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

inviolables toutes les lois, l’autre les conçoit, les modifie, 
les exécute, les interprète; comment même, en parlant 
de l'Europe, pourrions-nous mieux expliquer la séparation 
des deux pouvoirs de l'Église et de l’Empire? L'empereur 
n’est-il pas l'homme du pontife ? les plus hauts person- 
nages de l’empire ne sont-ils pas tenus de témoigner au 
poutife, aux princes del'Église, aux évéques,aux prêtres, 
et même aux moines, cette déférence que professent les 
dignitaires du seogoun pour ceux du dairi? Toutes les lé- 
gislations européennes pendant le moyen âge ne sont- 
elles pas proclamées sous l’invocation de l'Église. C’est 
ainsi qu'en Occident les deux pouvoirs paraissent, se 
tiennent, s'admettent réciproquement, coexistent, parce 
que le plus iudompté des Gibelins croit à Dieu. C’est 
ainsi qu'au Japon le dairi règne, le seogoun gouverne; 
le premier est le chef spirituel, le second le chef tem- 
porel. Et on aurait tort de comparer le premier à un 
roi, le second h un maire du palais, car un roi exilé 
de sa capitale, et qui laisse tout le pouvoir au maire, un 
roi qui lui permet de fonder des dynasties, de transporter 
le pouvoir d'une dynastie h l'autre pendant une longue 
série de siècles, sans risquer son inviolabilité, n’est ni 
roi ni empereur, mais véritable pontife. La première 
impression des voyageurs qui ont vu au Japon ces deux 
pouvoirs séparés a été plus juste que la science mûrie de 
Klaproth, et sa rectification ne sert tout au plus qu’à 
montrer la différence entre les deux pouvoirs de l'Europe 
et ceux de l’extrême Orient, où le pouvoir spirituel sans 
Église, en dehors de la science, est tombé dans la su- 


Digitized by Google 



LES PAPES PARTOUT 


511 


perstition des génies, et laisse le gouvernement à un 
autre chef dégagé des entraves du dogme. 

Nous avons fixé l'attention sur les quatre papautés 
les plus remarquables, de Grégoire I er , de Mahomet, des 
Tang et du Daïri ; est-il nécessaire d’ajouter que tous 
les peuples intermédiaires subissent la loi des pontifes ? 
qu’indépendants ou conquis, leur fortune les condamne 
à organiser politiquement la rédemption? Pour citer un 
exemple, la Perse s’attardait imprudemment; après avoir 
écrasé les Mozdakien, elle se confiait h une tradition 
épuisée. Eh bien, des mendiants, des mangeurs de lé- 
zards, comme on les appelait à Ispalian, lui posèrent sou- 
dainement l’alternative de se convertir à l'islamisme ou 
de payer un énorme tribut, et, en 638, elle obéissait aux 
kalifes. A Byzance on ne voit pas de pontifes; mais les 
luttes religieuses y disposent de la couronne impériale; 
après Justin II le catholicisme agonisant ne sait plus dé- 
fendre la patrie, ses chefs souverains succombent dans 
le palais impérial, et, en 610, à l’époque de Grégoire et 
de Mahomet, l’hérésie des Monothélites élève la dynastie 
des Héraclides, destinée à tenir tête à l’islamisme et au 
catholicisme. Par Byzance, par l'Arabie, par Ispahan, 
cette fois, la chaîne des guerres qui rallient Rome au 
Japon s’établit si régulièrement que nous pouvons ren- 
voyer aux manuels le lecteur curieux d’en connaître les 
détails. Le combat de Rome contre Byzance est conti- 
nuel et historique, celui de Byzance contre les Arabes 
n’est pas moins connu ; les batailles des Arabes, leurs 
conquêtes eu Perse, la terreur qu’ils répandent dans 


Digitized by Google 



512 LA CHINE BANS LE MONDE MODERNE 

l’Inde et en Tartarie ne sauraient être contestées. Le 
mouvement de l’Inde et de l’Indo-Chine qui se replie 
sur l’empire chinois et accepte le patronage des Tang 
remplit de scènes épisodiques les annales chinoises, 
et, quant aux rapports de la Chine avec le Japon, ils 
sont aussi constants que ceux de la France avec l’An- 
gleterre. 


i 


Digitized by Google 



CHAPITRE VIII 


LES NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET EN EUROPE 


La liberté de rêver aiguise les esprits, — démolit le grossier éclectisme 
deTaug, — renverse leur dynastie — et bientôt cinq dynasties tra- 
giques cherchent de uouveau l’unité au fond d'une réforme philoso- 
phique et religieuse — et la Chine renaît avec les Sotig. — Mêmes 
événements eu Europe, où les Cariovingiens tombent comme les 
Tang, — et tous les Etats se réorganisent vers 960, il l'époque 
des Song, — avec la différence traditionnelle que la Chine perfec- 
tionne la philosophie et l'Europe la religion. — La Perse explique 
encore les corrélations entre l'Occideut et l’cxlréme Orient. 


(755— 1000) 


N’oublions pas que le pontife représente la rédemp- 
tion. Or la rédemption toute spirituelle, toute respec- 
tueuse pour les tyrannies établies, toute transportée 
dans les espaces imaginaires du ciel, inaugure le règne 
de la vérité sur la terre parce qu’elle y assure le droit 
de réver. Les pontifes du Nirvana et de la fraternité 
universelle ne se laissent plus arrêter par aucune considé- 
* ration politique; plus ils s’élèvent dans le ciel, plus leurs 
jugements deviennent libres en présence des rois. Il n’y 
a plus une loi, un précepte, une action, une pensée 

33 


Di< 


514 LA CHINE DANS LE MONDE MODEENE 


qui se dérobe à leurs décisions et à leurs inquisitions 
indéfinies. Si rien n’avait pu arrêter les premiers dis- 
ciples de Confucius quand ils censuraient les gouverne- 
ments au nom de la morale et s’ils les renversaient tous 
par la recherche incendiaire de l’homme le plus digne de 
régner, la magistrature des pontifes constituée pour 
sonder les abîmes de la pensée dans l’intérêt de la 
rédemption considérait désormais les idées comme des 
affaires, les dissidences comme des crimes, et la variété 
des opinions comme une coupable anarchie où elle devait 
porter la lumière de sa casuistique. Au reste, pour elle, 
les meilleures lois de la terre n’étaient que des ébauches, 
les meilleurs juges que les représentants d’une fausse 
justice, la nécessité même de s’en tenir à des lois géné- 
rales, machinalement appliquées à tous les cas sans 
compter les intentions, l’éducation, le scandale, en un 
mot, le salut, se présentait comme une négation du 
règne de la vérité si grossièrement méconnu. 

Quelle que fût la grandeur de Ming-hoang, la seconde 
illustration des empereurs pontifes, en déclarant que trois 
religions n’en faisaient qu’une, il provoquait les bonzes à 
examiner si c’était là vraiment une religion, si Confucius 
s’accordait réellement avec Lao, depuis douze siècles son 
adversaire, si les dogmes bouddhiques étaient en défini- 
tive ceux de Confucius qui les avait proscrits pendant six 
siècles, et à la longue le résultat de cet examen fait au 
jour le jour d’après l'impulsion, tantôt de la curiosité, 
tantôt de la dévotion, parfois de la colère, et surtout de 
ce sourd mécontentement qui est le levier de toutes les 


Digitized by Google 


NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET EN EUROPE 515 

sociétés dans tous les instants de leur existence, condui- 
sit la Chine à la période anarchique qui se développe de 
755 à 960, Nous n’en connaissons pas la discussion reli- 
gieuse, mais nous affirmons qu’elle devait avoir lieu, so 
traduire eu insurrections, s’allier avec les Tartares et ne 
s’arrêter que lorsque la démolition une fois accomplie 
aurait permis h une autre dynastie de refaire l'empire. 
C’est ce qui arriva à travers des désastres analogues à 
ceux qui avaient bouleversé la Chine de 300 à 420, à 
l’époque de la rédemption de Foé et de l’invasion des 
Barbares. 

Limitons-nous à signaler les traces que ce mouvement 
a laissées dans l'histoire exclusivement politique. 

Au faite de sa puissance, l’empire comptait 321 villes 
de premier ordre, 1 ,538 villes de second ordre et une 
population de 53,880,488 habitants, quand tout à coup, 
en 755, la rébellion d’un général lartare frappe de stu- 
peur toutes les provinces. Les gouverneurs se laissent 
arrêter, tuer sans se défendre; Ming-hoang abdique. On 
dirait l’empire à deux doigts de sa perte, et it partir de 
ce moment les rébellions se multiplient et engendrent 
des guerres vastes, sanglantes, perfides, où l’empereur 
demande secours aux Arabes, aux Tartares, à tout le 
monde. Les guerres et les rébellions désolent tellement 
la Chine que sa prospérité s’évanouit, sa population 
diminue, il n’est plus question que de réformer les 
finances et aucune réforme u’aboutit. 

Longtemps encore le gouvernement fonctionne machi- 
nalement, et il consulte avec le plus grand calme les 


Digitized by Google 



516 LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

membres de l’académie sur les causes de sa décadence. 
On ne peut pas dire que la civilisation s'arrête. Dans la 
guerre même de 755, on voit paraître l’artillerie avec 
ses foudres; sans parler d’une foule de ruses, de tours 
de force, de stratagèmes très-ingénieux, sans parler des 
chars à quatre bœufs qu’on renouvelle pour porter le 
désordre dans les rangs de l’ennemi, les raines, les 
soldats de paille, les cavales qui enlèvent les chevaux 
donnent un air théâtral aux combats; mais les Tartares 
s’avancent, le gouvernement chancèle, la dynastie ne 
peut se défendre. 

Les historiens l’accusent de s’entourer d'eunuques qui 
ferment toutes les avenues du palais et le transforment 
en un repaire d’intrigues et de voluptés, et il faut avouer 
que les eunuques dans des harems qui contenaient de 
quatre à cinq mille femmes emprisonnaient la politique 
dans une sphère de méfiances, de jalousies et d’expé- 
dients bien inférieurs aux forces de l’invasion. Mais 
quand la religion soulevait les masses et que le despo- 
tisme des lettrés provoquait les rébellions, à qui se fier, 
si ce n’est à une classe d’hommes que leur sort intéressait 
au sort de la couronne ! Ils excluaient les lettrés, ils sur- 
veillaient les généraux, ils suivaient une sorte de juste- 
milieu entre les religions et la science et ils s’imposaient 
à la cour comme une maladie nécessaire. Ils sentaient 
tellement leur importance qu’ils menaçaient parfois les 
empereurs eux-mêmes pour sauver l’empire, et il en 
résulta, dès 835, une lutte acharnée entre les eunuques et 
les lettrés qui succombèrent enfin avec leurs familles au 


Digitized by Google 



NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET EN EUROPE 517 

nombre de 1,600: ce fut naturellemroent un triomphe 
pour le bouddhisme. 

Bientôt on songea à le supprimer en favorisant le culte 
de Lao. Plus national, plus facile avec le peuple, on le 
tourna contre la religion qu'il avait introduite sept siècles 
auparavant dans l’espoir qu’il pourrait remplacer la doc- 
trine officielle. Sous la direction des Tao-ssé, on détruisit 
4,600 temples dans les villes, 40,000 dans les campa- 
gnes, on congédia 265,000 bonzes des deux sexes relé- 
gués dans la classe du peuple, on confisqua leurs biens, 
et ou fit de la monnaie avec l'or des idoles. La proscrip- 
tion enveloppa toutes les sectes nouvelles et jusqu'à celle 
des chrétiens : on se serait cru aux temps des anciennes 
persécutions. Cependant cette impuissante réaction n’a- 
battit que les temples élevés sans autorisation au sommet 
des montagnes, et le culte des Tao-ssé était si insensé 
qu'au lieu de défendre les empereurs il les empoisonnait 
par des breuvages qui leur promettaient l'immortalité. 
Pour tout dire d'un mot, à partir de 877 ce ne sont que 
des guerres dans le palais contre les eunuques, dans les 
provinces contre les rebelles, partout contre les généraux 
insurgés, contre les prétendants à l’empire, contre les 
capitales qui remuent, contre les royaumes qui décom- 
posent la Chine, et en 905, après un effroyable massacre 
où périssent tous les eunuques, l’empereur se trouve sans 
appui, à la merci d'un général protecteur qui égorge sa 
famille et lui succède dans cinq provinces, tandis que 
les autres provinces forment les cinq royaumes indépen- 
dants de Tsien-cho, Ou, Min, Ou-yuei et Tchéou. 



518 LA CHINE DANS LE MONDE MODEBNE 

Ainsi finit la grande dynastie des'l’ang qui avait donné 
vingt empereurs pontifes, les deux graudes illustrations 
de Tai-tsoung et des Ming-hoang et Vou-héou, la plus 
terrible de toutes les impératrices. Cette fois, la destruc- 
tion étant complète, on pouvait songer ii refaire l'empire 
et à chercher sévèrement si trois religions pouvaient en 
former une seule. Mais que de peines h endurer! que de 
batailles à livrer! que de tentatives avortées avant de 
rendre l’unité h l’empire ! On entre dans la période san- 
glante qu’on appelle des cinq familles postérieures, es- 
pèces de dictatures volantes qui se succèdent dans le 
court intervalle de cinquante-trois ans en marquant les 
pas des empereurs h la recherche de l’unité nationale. 

Puisqu’on a massacré, les eunuques et réformé les 
bouddhistes, la première dynastie des Héou-Léang veut 
imiter les Tang aux beaux jours de leur domination sur 
les trois cultes. Mais cette famille ne peut ni dompter les 
rois indépendants, ni sc faire obéir des gouverneurs, et 
l’anarchie pénètre dans le palais impérial, où l’empereur 
est tué par son fils, le parricide par son frère, et celui-ci, 
subjugué par le roi de Tçine, se donne la mort. 

Le roi de Tçine, d’origine turque, d’éducation tartare, 
voudrait aussi imiter le Tang des anciens temps, et il en 
prend le nom pour annoncer son intention, mais la sédi- 
tion le tue. Son successeur, Ming-tsou, un Tartare, avait 
balayé les écuries impériales : rustique et résolu, sévère 
dans le palais, un sage dans l’empire, il renonce jusqu’à 
la chasse pour ménager les champs du peuple, et bien 
qu’il ne sache ni lire ni écrire, sous son règne on invente 


Digitized by Google 



NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET BN EUROPE 519 

l’imprimerie. Mais à quoi sert la parole sans pensées, la 
sagesse sans idées? Son fils est égorgé avec toute sa 
famille par son frère, et son petit-fils réduit au désespoir 
s'enferme dans son palais avec ses trésors, et il allume 
lui-même l’incendie qui le dévore. 

Le dernier des Tçine tombe sous la tutelle du général 
Kao-tsou, encore un Barbare honnête, humain, résolu; 
mais la trahison était tellement dans les mœurs et dans 
la situation qu'on la devine chez lui sans y songer, t Quoi! 
dit un jour le jeune empereur h la femme de ce général 
qui prenait congé à la fin d’une fête , vous voulez déjà 
partir? Vous allez peut-être, ajouta-t-il en riant, vous 
révolter avec votre mari? » Elle allait, en effet, rejoindre 
son mari, que les Tartarcs, ses alliés, proclamaient em- 
pereur. 

Voilà donc, en 937, avec Kao-tsou, une nouvelle dynas- 
tie tributaire des Tartarcs, obligée de leur céder seize villes 
du Pé-tché-ly, de réprimer ses sujets qui défendent la 
patrie, de donner le titre d'empereur père au roi larlare, 
et bientôt l’infidélité des gouverneurs, le débordement 
des Tartares, la misère, la famine, les impôts, les dilapi- 
dations sont tels que les hommes périssent par milliers, 
et qu’on ne peut compter le nombre des émigrants. 

Enfin la dominatiop tartare des Liao-toung s’établit, 
et ils fondent encore une dynastie de quatre ans au mi- 
lieu des désastres, des rébellions, des insurrections na- 
tionales qui aboutissent en 951 à la dynastie des Tehéou 
postérieurs encore fondée par un général rebelle. 

Encore neuf ans d’anarchie et de fractionnement, et 


Digitized by Gc 



5'20 I.A CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

enfin la lumière paraît. Les Annales remarquent que le 
fondateur de cette dynastie donne le titre de roi à Con- 
fucius, dont il visite le tombeau. C’est le titre que mérite, 
dit-il, l’Instituteur des rois et des empereurs. Son fils 
adoptif, Chi-tsoung, savant et modeste, fait placer dans 
son palais une charrue et un métier de tisserand pour se 
rappeler son origine. Au milieu d’une détresse il ouvre 
les greniers publics et il donne le riz à vil prix et même 
à crédit. On lui fait observer qu’il ne sera pas remboursé. 
« Voulez-vous, répond-il, que je compte avec mon peuple 
et que je le laisse mourir de faim s'il ne peut pas me 
payer? » En ordonnant le dénombrement des temples 
élevés sans autorisation, il en fait démolir 30,000 et n’en 
laisse subsister que 2,684, desservis par 70,000 bonzes 
et autant de bonzesses; en même temps il fait battre 
monnaie avec les idoles d’or et d’argent. Mais suffisait-il 
de donner le titre de roi îi Confucius, de faire largesse 
au peuple, d’abattre les idoles et les pagodes? C’était 
invoquer la philosophie, c’était lui offrir la domination 
de la Chine, lui demander une réforme qui pût faire 
cesser l’anarchie bouddhique et tartare, ce n’était pas 
l’accomplir. 

Elle ne s’accomplit qu’en 960 quand un général pro- 
tecteur et rebelle renverse le fils de Chi-tsoung et fonde 
enfin la grande dyuastie des Song. Sous le nouvel empe- 
reur Tai-tsou, la Chine se pacifie comme par enchante- 
ment, les rois indépendants se soumettent, les généraux 
obéissent, les rebelles disparaissent, l’indulgence de la 
cour désarme tous les ennemis. Plus de tragédies dans 


Digitized by Google 


NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET EN EUROPE 521 

le palais impérial, l’effroyable désordre des finances cesse, 
on allège l'impôt, on rétablit l’unité des mesures, on 
renouvelle le recensement, on fait le cadastre, et le calme 
qui succède à tant de bouleversements est si profond, que 
l’histoire devient insipide à force de simplicité. Elle ne 
parle plus que de vicissitudes vulgaires, et la guerre aux 
Tartares racontée avec une précision désespérante oblige 
à passer de longues pages et à parcourir un labyrinthe 
de marches et de contre-marches, d'ordres multipliés, de 
desseins avortés, de batailles gagnées ou perdues pour 
arriver h cette conclusion invariable que l’empereur 
triomphe et pardonne. Les disgrâces des premiers mi- 
nistres se réduisent à des nominations à des places infé- 
rieures, h des déplacements administratifs. Même la sta- 
tistique montre l’avénement des Song comme une véri- 
table solution, puisque pendant les cinquante-trois ans 
des cinq dynasties la misère, la famine, les impôts, les 
dilapidations ne permettaient pas de compter le nombre 
des émigrants, et sous les Song on comptait déjà en 1013, 
21,976,965 agriculteurs, moins les femmes et les jeunes 
gens au-dessous de vingt ans, les fonctionnaires, les eu- 
nuques, les lettrés, les bonzes et les marins. La popu- 
lation dépassait le chiffre des meilleures époques de 
l’empire. 

D’où venait donc cette pacification, si ce n’est d'une 
idée? Où trouver cette idée, si on ne la cherche pas dans 
la philosophie décidée aux concessions nécessaires pour 
apaiser l’inquiétude des bonzes et destao-ssé? La philo- 
sophie se fit donc deux fois plus libre et plus religieuse 


Di< 



522 LA. CHINE DANS LE MONDE MODKBNE 

pour que les trois cultes pussent vivre ensemble. L’aca- 
démie oes Han-lin, fondée en 723, se développa en 963 
par les sections des lettres, des sciences, des arts et de 
l'histoire. On doubla son influence en lui demandant les 
plus grands fonctionnaires; on abolit l’hérédité dans les 
fonctions du tribunal de l'histoire; on fonda de nou- 
veaux collèges, et toutes ces innovations auraient été bien 
insuffisantes si Taï-tsou n’y avait ajouté les examens pour 
les militaires en mettant tous les grades au concours 
pour que le soldat fût instruit et l’armée civilisée. Son 
palais ouvrit toujours ses quatre portes aux réclamations; 
on n’exécuta aucun arrêt de mort sans la sanction du 
tribunal suprême de l’empire; enfin, loin d’opprimer les 
bouddhistes, Taï-tsou en envoya trois cents dans hindous- 
tan pour les éclairer, et il chargea Vang, versé dans 
les trois religions ne l’empire, de rendre compte du 
voyage. Pour le moment, ces tentatives, ce voyage, cette 
idée de chercher la vérité au fond des trois doctrines ne 
donnèrent pas de conséquences; mais en 994 une grande 
innovation atteste une liberté sans exemple dans les épo- 
ques antérieures, car on appela les notables à la tête des 
villes, tandis qu’auparavant tout était soumis aux hommes 
de l’empereur. Voilà donc la Chine avec l’armée huma- 
nisée et les communes en mouvement. Bientôt les mem- 
bres de l’académie deviennent les examinateurs de l’em- 
pire; pas un grade, pas une place qui ne dépende de ce 
haut tribunal de la science; tout concurrent civil ou mili- 
taire passe par les filières d’une même série de concours où 
la philosophie se rajeunit au milieu des variations reli- 


Digilized by Google 



NOUVEAUX BARBARES EN CI1INE ET EN EUROPE 523 


gieuses. Restera-t-elle stérile? Non, certes, nous verrons 
bientôt son action; en attendant, dans ces doux siècles 
qui conduisent la Cliine du bouddhisme toléré au boud- 
dhisme mélé avec la philosophie de Confucius, tout notre 
hémisphère reproduit le même mouvement avec une pré- 
cision qui a Tunique tort de paraître excessive. 

A commencer par l’Europe, on sait que l’empire bâ- 
tard de Charlemagne n’a donné aucune satisfaction défi- 
nitive aux haines chrétiennes contre l’ancien empire 
romain. Les conciles des évêques, les monastères mul- 
tipliés, les franchises prodiguées, le pouvoir temporel 
octroyé aux papes et aux grands dignitaires de l’Église 
n’ont nullement attaché les peuples à ces cours d’Occi- 
dent qui reproduisaient l’aveugle éclectisme de Ming- 
hoang ou de ses successeurs les plus immédiats. Tandis 
que le catholicisme se surchargeait de légendes et de 
pratiques superstitieuses, les Carlovingiens déclinaient 
rapidement, et l’empire se dissolvait en 87G, une géné- 
ration après le massacre des lettrés chinois. 

La date de 877 marque la dernière agonie des Tang 
au milieu des rébellions multipliées, des guerres mal- 
heureuses, de la misère croissante, de la révolte des pay- 
sans contre l’intolérable dureté des mandarins, de l’anar- 
chie qui arrive bientôt h ses derniers excès mêlée h 
l’invasion des Tartares, et sous la date de 905, après le 
massacre des eunuques, la dynastie succombe. Eh bien ! 
sous la date de 900, les Normands et les Hongrois acca- 
blent l’Europe à moitié bouleversée; le désordre est au 
comble dans tous les États, en Italie comme en France, 


Digitized by Google 



524 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

h Ravie comme à Paris ou en Allemagne. Toute la so- 
ciété est en doute. L’anarchie des cinq dynasties vo- 
lantes et du fractionnement momentané dure en Chine 
de 905 à 960, et c’est encore la durée de l’anarchie euro- 
péenne qui finit, pour l’Italie et l’Allemagne, en 962, 
avec la restauration d’Othon 1 er , pour la France en 980 
avec l’avénement des Capétiens, pour la Pologne en 960 
avec Miczlaky I er qui renverse les idoles, pour le Dane- 
mark en 965 avec les rois pour la première fois baptisés, 
pour l’Angleterre avec la conquête danoise et catholique 
de Canut, pour la Russie en 980 avec Vladimir qui 
réunit tous ses royaumes et les soumet à un nouveau dieu 
emprunté à Byzance, pour la Hongrie vers l’an 1000 
avec saint Étienne qui lui impose la foi catholique et de 
nouvelles lois, pour l’Espagne en 1002 avec la victoire 
de Catanazor qui donne l’élan à la nation contre l'isla- 
misme en déroute, et partout les États, les villes, les 
fiefs se renouvellent aux jours mêmes où les Song don- 
nent la solution du mouvement chinois. 

Le travail de la Chine se montre par l’éclipse de la phi- 
losophie régnante, qui reparaît ensuite plus radieuse que 
jamais en 960; de même le travail de l'Occident, s’ac- 
complissant en sens inverse, se rend sensible par l’éclipse 
de la religion régnante, qui s'efface momentanément pour 
se relever plus forte que jamais sous les Olhon et sous les 
rois la plupart canonisés de l’an 1000. Ainsi, quand sons 
l’éclipse le chef du Céleste-Empire se livre à la dévotion, 
aux Tao-ssé, quand il s’empoisonne avec les breuvages 
qui promettent l’immortalité, quand il tombe eD enfance, 


Digitized by Google 



NOUVEAUX BARBARES EN CHINE ET EN BUROPE 525 

qu’il n’est plus le chef des philosophes, le représentant 
de la science, au contraire la religion de l’Europe faiblit, 
son pontife tombe sous le joug de gens résolus, de ci- 
toyens armés, de patriciennes qui se souviennent confu- 
sément de l’ancienne Rome, et Theodora, Marozia sa fille 
ne craignent plus les miracles, les Béranger, les Hugo, 
les rois d’Italie dominent le saint-siège, les papes eux- 
mêmes finissent par invoquer Jupiter et faire la cour aux 
dames, et tous les historiens remarquent qu’à cette 
époque les saints disparaissent, l’impiété se propage, on 
confie les évêchés aux premiers venus de la clientèle féo- 
dale et jusqu’à des enfants de neuf ans. Mais de même 
que la Chine reprend, en 960, avec la grande dynastie 
des Song, sa forme traditionnelle de l’unité, l'Europe re- 
prend, avec Othon 1 er , sa forme traditionnelle de la fé- 
dération, et elle revient au pacte de Charlemague et de 
l’Église avec l’intention arrêtée de rentrer dans la voie 
de la religion. Tous ses États l’acceptent, le traduisent 
dans leurs traditions, et nous avons trop démontré, dans 
notre Histoire des Révolutions d'Italie, qu’en suivant 
l’histoire italienne on suit celle de l’Europe tout entière, 
pour insister davantage sur cette idée qui simplifie tous les 
parallélismes avec la Chine. 

Les corrélations que nous venons d’indiquer, nous le 
répétons, n’ont que le tort d’être trop exactes et d’arriver 
trop à point nommé; car si tout le monde est disposé à 
accorder des synchronismes en reconnaissant que, partout 
le genre humain étant le même, partout les mêmes causes 
produisent les mêmes effets, il répugne de soumettre 


Digitized by Google 


526 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

deux grandes agglomérations d’hommes à des coïncidences 
d’une précision machinale. 11 semble, d'après les corréla- 
tions de l’ère dont nous parlons, que des fils électriques 
mettent en communication Rome avec Lo-yang et pro- 
duisent dans les deux villes les mêmes mouvements auto- 
matiques. Mais les laits ne laissent aucune liberté à notre 
opinion ; depuis l’apparition de Foé et de Jésus-Christ, 
les antécédents de ces faits n’orit cessé d'être les mêmes, 
et il faut bien permettre aux synchronismes de paraître, 
aux peuples de s’y soumettre, à la chronologie de les en- 
registrer. Ceux qui en doutent ressemblent à ces géolo- 
gues de la renaissance qui attribuaient au hasard ou à 
l’influence des astres, ou à des caprices de la nature les 
poissons qu’ils voyaieut dans les pierres. 

Entre la Chine et l’Europe, la Perse coufirme en tous 
points les synchronismes. Quand les Tang et les Carlo- 
vingiens déchoient, en 870, vous avez la révolte natio- 
nale des Sassanides contre la domination des Arabes; 
quand l’anarchie éclate en Chine, vers 900, vous avez la 
dynastie tartare des Samanidcs, une demi-réaction 
arabe, deux dynasties rivales, les Samanides et les Dile- 
mites, et enfin la solution qui arrive en Chine et en 
Europe l’an 960 se présente pour la Perse en 977 avec 
l’avénement de Subuctageen, seigneur de Ghizné, le pre- 
mier h prendre le titre de sultan; ses guerres saintes 
contre l’idolâtrie des Indous, ses victoires qui le font ap- 
peler le vainqueur de la foi, son tils Mahmout qui lui 
‘ succède en 997 en surpassant sa gloire par une série 
d’exploits, de guerres, de ravages, de conquêtes, rendent 


Digitized by Google 



NOUVEAUX BABBABES EN CHINB ET EN EUBOPE Ô'IT 

h la Perse sa splendeur ancienne avec une signification 
moderne. Essentiellement novateur et profondément na- 
tional, Malimoul rappelle les traditions négligées sans 
livrer le grand progrès de l'islamisme; il saccage les pa- 
godes indiennes sans perdre les trésors qu’elles contien- 
nent; il se livre à la foi sans oublier l’art qui élève des 
mosquées merveilleuses. El la langue se ranime, se dé- 
gage des scories de l'arabe, et si la Perse n’a ni les 
disputes des lettrés chinois ni les luttes théologiques de 
l’Europe, toute à la poésie et à l’action, elle nous montre à 
celte époque les plus grands poètes, et sou Homère, Fir— 
dousi, finit le livre des Rois en 983. 

En passant des Persans aux Arabes, on trouve encore 
la déchéance des Tang et des Carlovingiens en 899, avec 
les sectes nouvelles, avec l'anarchie qu’elles propagent, 
avec leur hostilité contre le sens littéral de l'islamisme, 
surtout avec les Karmathes, dont le chef eutraine à sa 
suite les multitudes eu promettant la liberté aux esclaves 
et en abolissant hardiment une moitié des rites musul- 
mans, le pèlerinage à la Mecque et jusqu’à l’abstention 
du vin. Au moindre de ses gestes, ses séides se poignar- 
dent, se noient, se précipitent du haut des rochers, et 
ce fanatisme contagieux jette l'islamisme dans une crise 
tout à fait analogue à celle de la Chine sous les cinq fa- 
milles postérieures, ou de l’Europe sous les Hongrois et 
les Normands, ou de la Perse déchirée par les Sassanides 
et les Dilemiles. C’est pourquoi, en 908, l’empire de 
Bagdad se scinde dans les deux régions d’Orient et d’Oc- 
cident, les Karmathes surprennent la Mecque, l’islamisme 


Digitized by üAogle 



628 


LA CHINE DANS LE MONDE MODEENK 


perd la Mésopotamie reprise par les Grecs, le Moussoul 
qui proclame sou indépendance, la Perse qui s’affranchit, 
une foule de principautés qui se multiplient, et le kalife, 
réduit h la ville de Bagdad, perd le pouvoir temporel que 
lui enlève l’émir. 

Aucune invasion, mais qu’importe? L’effet est le 
même; tous les émirs sont révoltés ou supplantés, depuis 
Ispahan jusqu’en Espagne, et la solution est la même, 
car le progrès des Song et des Othon se révèle non-seu- 
lement dans les provinces insurgées qui retournent, 
comme l'Espagne, la Sicile, la Sardaigne, la Perse, à 
leurs anciennes traditions, mais dans les provinces fidèles 
à l'islamisme qui se spiritualise et se relève sous la date 
de 972, quand il quitte Bagdad pour transporter son 
siège au Grand Caire. Là se développent les sciences, 
là l’empire fatimitc retrouve les revenus de Mamoun, là 
la philosophie, les arts, l’industrie se raffinent, là enfin 
le croissant vaut la croix. 


Digitized by Google 



CHAPITRE IX 


LES DOCTEURS EN CHINE ET EN EUROPE 


Les miracles chinois de l'an 1000. — Réforme d’Ouang-an-chi dans 
la philosophie et dans la politique. — Réaction de Sse-ma-Kuang. 
— Triomphe ultérieur de la réformation. — Comment Gré- 
goire VII répond en Europe il Ouang-an-chi. — Comment la paix 
des investitures reproduit la solution chinoise. — Comment nos 
scolastiques se trouvent en corrélation avec les commentateurs de 
Confucius de l'ère des Song — et avec les commentateurs arabes de 
la même époque. — Comment le Vieux de la Montagne imite en 
Perse Grégoire VII et Ouang-an-chi. 

(1000 — 1120 ) 


Vers l’an 1000, les événements acquièrent une nou- 
velle signilication, et en concentrant d’abord son attention 
sur la Chine, on voit que les religions transforment pour 
la première fois la doctrine de Confucius. Non contentes 
des avares concessions des premiers empereurs de la dy- 
nastie des Song, elles veulent lire leurs dogmes dans les 
livres mêmes de Confucius pour en extraire le droit de 
fonder une papauté bouddhique. 

Ici il faut peser chaque mot des Annales, car elles nous 
livrent une grande période en quatre temps où les évé- 
nements en apparence les plus accidentels ne sont que 

34 


Digitized by 


530 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

les phases d’un mouvement religieux d’abord et ensuite 
philosophique. 

Dès 1008, un livre descendu du ciel annonce à l’em- 
pereur une longue prospérité, un bonheur sans exemple, 
une ère nouvelle où ses successeurs, au nombre de sept 
cents, régneront heureusement sur la terre. Toute la 
Chine fête cette bonne nouvelle, partout des miracles, 
des fontaines sucrées qui jaillissent du sol, des dragons 
ailés qui paraissent dans l’air, répondent au signal, et 
l’ombre d’un ancêtre sort de son tombeau pour rendre 
visite à l’empereur. Tant de foi demandait sa récom- 
pense, et en effet, en 1013, l’idée de la papauté com- 
mence à poindre avec le bonze Li-li-ou de la Tarlarie 
Tou-fan, qui demande le titre de roi contre son propre 
roi siégeant à Tson-ko-tehing. L’empereur, qui ne veut 
ni l’élever ni l’irriter, le nomme gouverneur honoraire, et 
le bonze oblige aussitôt son roi à quitter la capitale pour 
s’établir à Miao-tchun. A son tour, le roi des Tartares 
Ki-tan nomme princes trois bonzes et confie à trois au- 
tres bonzes l’éducation de ses fils. Enfin les prêtres qui 
conspirent pour régner se réuuissent dans une grande 
assemblée de treize mille quatre-vingt-six bonzes avec 
Tao-ssé et ils forment ainsi un concile évidemment pour 
la conquête du pouvoir temporel. Jamais on n’avait vu 
une aussi grande réunion. 

L’effervescence religieuse aboutit, en 1069, à l’éléva- 
tion d’un grand ministre, Ouang-an-chi, que les lettrés 
accusent d’être Tao-ssé, bouddhiste, d’infiltrer les deux 
religions dans ses livres, d’ouvrir la Chine aux Tartares. 


Digitized by Google 



LES DOCTEUBfi EN CHINE BT BN EUROPE 531 

Fou-pi, Chao-kong, Yang-ké, Fan-ku-si, Tchang-tsai, 
Liu-hoei, Feu-tehen, les plus célèbres philosophes de 
l'empire, surtout See-ma-kuang, se déclarèrent scb enne- 
mis; et cependant il triompha sans s’inquiéter des cri- 
tiques, et il monta au faite des honneurs en laissant une 
école qui ne cessa de le suivre et qui nous force à le con- 
sidérer comme l'homme le plus important du onzième 
siècle. 

Quel a été donc eou rôle? Quelle a été sa mission? 
D’après les Annales et d’après sa biographie insérée 
dans les Mémoire t concernant la Chine , c'est un phi- 
losophe qui soulève les colères des philosophes, qui est 
ministre réformateur et presque aussi célèbre que Ouang- 
uiang, le rédempteur chinois; il tente la fusion des trois 
cultes par une idée capable d’élever l’empire au-dessus de 
la trop naïve morale de Confucius, surprise par les 
sectes. 

Il renouvelle d’abord la doetrine en commentant les 
livres canoniques, par les 24 livres de son dictionnaire, où 
il expose un système complet imposé à toutes les écoles. 
On se fait une idée de ce système par les paroles que son 
Inventeur adressait à l’empereur, livré à des abstinences 
à propos d’une calamité publique. « Hé quoi ! seigneur, 
lui dit-il, voulez-vous changer le cours ordinaire des évé- 
nements ou voulez-vous que la nature s’impose pour vous 
plaire de nouvelles lois? Les malheurs qui arrivent sur la 
terre ont des causes fixes et déterminées, qui font qu’ils 
arrivent naturellement. Les tremblements de terre, les sé- 
cheresses, Les inondations et les autres accidents pareils 


Di< 


532 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


n’ont aucune liaison avec les actions des hommes; ils 
arrivent quand ils doivent arriver. Revenez à votre pre- 
mier genre de vie, ne vous affligez pas inutilement. » 
Suivant nous, le réformateur arrachait aux doctrines re- 
ligieuses de Lao et de Foé la théorie du vide ; il montrait 
le néant dans le ciel, et il rassurait ainsi l’incrédulité de 
Confucius en l’initiant aux mystères d’une métaphysique 
supérieure. 

En politique, les réformes de Ouaug-an-chi, si forte- 
ment discutées, se réduisaient à trois : 

1° Au printemps, il avançait aux laboureurs les grains 
pour ensemencer la terre, et ceux-ci à la fin de l’automne 
les rendaient sans aucun intérêt. On avait beau dire que 
le ministre encourageait ainsi les paresseux par une inu- 
tile prodigalité; loin de là, il rendait impossible le pa- 
tronage usurier que les riches se permettaient en profitant 
de la liberté d’acheter et de vendre les champs nouvelle- 
ment octroyée par les Tang. 11 respectait la propriété, 
mais il en proscrivait l’abus. 

2° Il rétablissait les tribunaux du temps des Tchéou qui, 
d’après les Annales, avaient « une inspection immédiate 
sur les ventes et sur les achats de toutes les choses qui 
sont pour l’usage de la vie. Ces tribunaux mettaient 
chaque jour le prix aux denrées et aux marchandises. Ils 
imposaient des droits qui n’étaient payés que par les 
riches, et dont, par conséquent, les pauvres étaient 
exemptés. L’argent qu’ou retirait de ces droits était mis 
en réserve dans les épargnes du souverain, qui en faisait 
la distribution aux vieillards sans soutien, aux pauvres, 


Digltized by Google 



LES DOCTEURS BN CHINE ET EN EUROPE 533 

aux ouvriers qui manquaient de travail et à tous ceux 
qu’on jugeait être dans le besoin. » Quoique anciens, ces 
tribunaux, après l’introduction de la propriété, avaient 
un sens moderne, car ils mitigeaient, non plus l’antique 
féodalité, mais le monopole des riches. 

3° La dernière réforme introduisit le numéraire de 
l’État en enlevant aux particuliers la faculté de battre 
monnaie. Les lettrés refusaient de reconnaître l’utilité de 
celle innovation; mais quelle justice pouvait-on attendre 
des partis? N'avons-nous pas vu les lettrés obstinés à 
défendre les plus impuissantes dominations et laisser 
aux sectaires, aux casse-cous de toutes les nuances chi- 
noises le rôle d’initier le peuple aux plus indispensables 
réformes ? 

La manière avec laquelle Ouang-an-chi accomplit ses 
réformes et le ton de son administration répondent h la 
force de sa conception. De l’école de Lao, il ne frappe 
que des coups décisifs, il ne se sert que des hommes 
nouveaux; rapide dans l’exécution de ses projets, il les 
réalise avec une impitoyable vigueur, et les ennemis qui 
lui reprochent ces qualités et qui auraient préféré des 
hommes h transactions, respectueux pour les droits ac- 
quis, incertains dans leur action et à la merci d’une bu- 
reaucratie routinière, nous obligent sans le savoir h le 
comparer h Hoang-ti, à Fan-tchin, à Li-ssé, aux chefs 
les plus célèbres de la Chine. 

Les propriétaires, les usuriers se déchaînaient contre 
sa personne, et pour donner h l’empereur une idée des 
résultats de son administration, ils lui envoyaient un ta- 


Digitized by Google 



534 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

bleau qui représentait les paysans sur le point, les uns 
de se pendre, les autres de s’enfuir, d’expirer sous le 
bâton, d’agoniser dans la cangue. Mais la Chine qui, 
en 1014, comptait à peine 9,985,710 familles payant 
tribut, en donnait en 1083 jusqu’il 17,211,713. L’in- 
dustrie prospérait, la religion devenait de la science. 

11 n’eût pas été naturel que la réforme d’Ouang-an- 
chi échappât à une réaction, et en 1086, au moment des 
déroutes essuyées en présence des Tartares, le nouveau 
ministre Sse-ma-kuang annula ses institutions, révoqua 
ses fonctionnaires et abolit ses doctrines. Jusqu’à quel 
point revint-il en arrière? Accabla-t-il le peuple d’impôts! 
Rendit-il aux riches la liberté de l’usure? Rétablit-il 
dans les écoles le stupide respect des anciens pour l'em- 
pereur? Exigea-t-il qu’il fût supérieur aux esprits, aux 
revenants, aux demi-dieux de l’air et des tombeaux ? Ou 
accepta-t-il seulement une moitié de la réforme pour en 
supprimer l’autre moitié? Donna-t-il une autre direction 
au courant en lui frayant une nouvelle route? L’ancienne 
philosophie se ranima-t-elle entre ses mains? On ne sau- 
rait le dire; on sait seulement par les Annales que, savant 
et lettré comme son adversaire , il entreprit â son tour 
une vaste réforme; ses amis le déclaraient d'un esprit 
étendu comme le ciel, profond comme la terre ; et à son 
tour, minutieux, scolastique, il opposa thèse h thèse, 
proposition à proposition sur le texte inviolable des livres 
sacrés, avec défense aux examinateurs de proposer aux 
candidats des thèmes empruntés aux livres de Lao-tsé, 
de Thuang-tsé et même des auteurs récents Chi-tseu et 


Digitized by Google 



LES DOCTEURS EN CHINE ET EN EUROPE 535 

Han-tsé, de la secte de Foé. Il fut donc le chef d’une 
réaction savante, qui mit aux prises, pendant quelques 
années, les lettrés et les novateurs, les mandarins et les 
bonzes : il y eut une sorte de débat mêlé de des- 
titutions alternées, d'exils très-indulgents bientôt annu- 
lés, tant qu’enftn on arriva en 1102 au triomphe de la 
réforme de Ouang-an-chi et à la dégradation de plus de 
six cents familles jetées dans la classe du peuple et dé- 
clarées incapables de tout emploi. En 1107, on admit le 
réformateur dans le miao de Confucius; six ans plus 
tard, des lettres patentes autorisaient les Tao-ssé à se 
fixer dans les villes; leurs monastères se régularisaient, 
ils formaient une hiérarchie de trente-six degrés sou- 
mise à trois magiciens supérieurs, et ils ouvraient des 
écoles, ils recueillaient leurs légendes; bref ils imitaient 
le bouddhisme prêts à le combattre. Ce fut l’âge d'or de la 
magie, tandis qu’en même temps Lao-tsé redevint philo- 
sophe pour les plus éclairés de ses disciples. Ainsi finit 
celte période qui a sa préparation dans les féeries du 
règne de Tchin-tsoung (1008-1044), son explosion dans 
la réforme de Ouang-an-chi (1044-1086), sa réaction 
dans le ministère de Sse-ma-kuang (1086-1002), et sa 
solution qui entrainait les Tao-ssé à quitter leurs retraites 
et h modifier aussi la doctrine de leur chef (1102-1126). 
Peu de périodes se dessinent avec autant de précision. 

Cette époque se reproduit en Europe avec scs quatre 
temps mais renversée, parce qu’en Occident c’est la 
science qui proteste tandis que la foi règne toujours. 
Ainsi, quand vers l’an mil l’empire chiuois voit tant 


536 I, A CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

de prodiges, comme si le ciel devait descendre sur 
la terre, au contraire les croyants de l'Europe cessent 
d'attendre la fin du monde et la venue de Jésus-Christ, 
et ils s’attachent à la terre pour la soustraire à la domi- 
nation de l’empereur. Si les Song accordent une liberté 
auparavant inconnue en nommant les notables des villes 
et des villages, l’Église propage dans tous les Étals 
de l’Europe les franchises des communes qui déchirent 
le réseau de la féodalité : partout les tribunaux ecclésias- 
tiques supplantent ceux des comtes et des marquis. 

La Chine arrive en 1069 à l’explosion de Ouang-an- 
chi, le ministre athée, l’ami du peuple, le grand com- 
mentateur de Confucius ; l’Europe arrive en môme temps 
à ce que nous appelons la révolution des évéques et au 
pontificat de Grégoire VII, et en 1077 l’empereur est à 
ses pieds dans le château de Canosse où, pendant trois 
jours, il attend dans la cour, nu-pieds, au milieu de la 
neige, son absolution. • Point de jeûnes, dit le ministre 
chinois à son empereur, point de vaines cérémonies; ne 
fatiguez pas le ciel par vos prières; le monde, sourd à 
votre voix, suit son cours naturel, et vous ne devez de- 
mander conseil qu’à votre raison. » Au contraire, chez 
nous l’Église recommande les jeûnes extravagants, les 
folles macérations, les excès de la flagellation qu’on in- 
troduit à cette époque éminemment sacerdotale et tout à 
fait digne de saint Damien, de Pierre de Feu, de Domi- 
nique le Cuirassé, des saints qui se donnent jusqu'à quinze 
cents coups par jour, des moines qui expient sur leur dos 
les péchés de ceux qui les payent. Tout cède au règne de 


Digitized by Google 



LES DOCTEURS EN CHINE ET EN EUROPE 537 

la légende, aux évêques arrachés à la nomination impé- 
riale, aux prêtres que le célibat sépare définitivement 
des familles laïques. 

Continuons. La réforme d'Ouang-an-chi rencontre 
en 108-i la réaction d’un lettré étroit et savant, qui veut 
séparer le peuple de la science. Dirons-nous que la réac- 
tion de la philosophie manque aux pontifes romains? 
Après son explosion, Grégoire VII ne meurt-il pas en 
exil? L’empereur Henri IV ne remporte-t-il pas des vic- 
toires? Son fils Henri V n’emprisonne-t-il pas le pape 
Pascal II? Que d’évéques impériaux tournés contre les 
évêques du saint-siège! Or la guerre des investitures 
n’est ni plus ni moins la guerre des docteurs chinois 
contre le réformateur de l’empire, avec les mêmes dis- 
cussions, les mêmes destitutions alternées, la même im- 
portance pour la première fois accordée à des opinions 
théologiques dans le gouvernement du monde. 

Enfiu, à la solution chinoise répond encore la solution 
de l’Europe; car, si en 1107 l’image d’Ouang-an-chi 
figure dans les temples à côté de celle de Confucius, si 
à cette époque la domination de la science est pleine et 
entière, si elle est assez sûre d’elle-mème pour per- 
mettre aux Tao-ssé de se réorganiser sans redouter 
leur magie, le résultat de la guerre des investitures, 
fixé en 1122, donne à l’Eglise toutes ses élections, 
arrache aux rois l’antique ingérence dans les matières 
religieuses; les évêques régnent dans les villes; et 
tous les peuples demandent à se grouper sous leur juri- 
diction pour se dérober aux rudes étreintes d’une raison 


Digitized by Google 



538 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

barbare et féodale. La Chine obtenait des distributions 
de terres, l'anticipation des grains pour les semailles, 
l’uniforimté des monnaies et la suppression des usures. 
C'est aussi ce qu'obtient l’Europe sous les formes de la 
liberté ; car les riches qui partent pour la croisade ven- 
dent leurs châteaux et leurs terres il bas prix; les bour- 
geois en profitent, les pauvres s’acquittent de leurs dettes 
en prenant la croix, et les serfs deviennent libres dans 
le camp des croisés. 

Une dernière corrélation et la plus décisive. En 
Chine, les religions obtiennent enfin de se faire étudier 
par les lettrés, et cette étude du néant tourne à l’avan- 
tage de la science : en Europe, la philosophie obtient 
enfin de faire lire ses textes oubliés, ses auteurs de l’an- 
cien monde, et qui en profite? La religion, qui prend la 
philosophie h son service. C’est ainsi que commence la 
scolastique, qu’on interroge Aristote pour comprendre la 
Trinité, qu’on se souvient de Platon pour expliquer 
l'Eucharistie, qu’on ranime l'ancienne logique pour diri- 
ger les discussions sur la Bible, qu’on s’efforce d’être 
méthodique pour résoudre les innombrables contradic- 
tions de la tradition chrétienne; de là un débat quasi 
scientifique, des plaidoiries quasi libres, où l’on oppose 
thèse à thèse, texte h texte pour interpréter les livres 
sacrés d’après les philosophes de l’antiquité. Que si 
aucun homme d'Occident n’a l’élévation du réformateur 
chinois et de ses adeptes, si aucun antipape ou anti- 
évêque ne peut se comparer à Ssé-ma-kuang et à ses 
amis, s’ils sont tous dans l’ignorance de leur propre passé, 


Digitized by Google 


I.ES DOCTEURS EN CHINE HT RN EUROPE 539 

dans l’impossibilité de se faire une idée nette des anciens 
philosophes, il faut avouer que les leçons de Roscelin, 
les disputes de Guillaume de Champeaux, le sic et non 
d’Abailard, la scolastique qui parait, ses premiers essais 
pour commenter la Trinité et l’Eucharistie d’après la 
théorie des idées, les débats des nominalistes et des 
réalistes, les premières critiques des livres saints sous la 
forme de problèmes, de doutes h résoudre, de recherches 
à faire, ressemblent aux commentaires sur les King du 
ministre chinois et aux critiques sur le Chou-king, qui se 
multiplient sous les Song. On cite à la Chine Kin-hou, 
qui élève une foule de doutes sous forme de problèmes, 
et qu’on appelle assemble-nuages ; on cite Tchou-tsé, 
qui d’un ton caressant pousse encore plus loin les fouilles 
dans la tradition confucienne et la décrédite sous pré- 
texte de la mieux étudier. Eh bien, l’Europe lisait aux 
mêmes jours les quatre labyrinthes de France et les 
docteurs qui ébranlaient tous les dogmes dans l’idée de 
les expliquer. 

Les docteurs paraissent également dans les régions 
entre l’Europe et la Chine, et pour parler des Arabes, 
qui occupent presque tout l’espace intermédiaire, quelle 
est l’époque de leurs philosophes? Avicenne meurt en 
1036, Algazel en 1127, Tophail en 1190, Averroès en 
1217. Ce sont les dates de la réforme d’Ouang-an-chi 
ou de Roscelin, de Sse-ma-kuang et d’Abailard, et la 
forme du commentaire est la même h Bagdad comme h 
Nan-king et h Paris. Cette agitation philosophique reste- 
t-elle sans conséquences pour l'islamisme? Elle sépare 


Digitized by Google 



540 LA CHINE DANS LE MONDE MODKHNE 

tellement les deux pouvoirs que partout les émirs sup- 
plantant les kalifes et qu’on voit le fractionnement dans 
le Kerman en 1040, à Alep en 1078, à Rouin en 1084, 
à Damas en 1095. 

La Perse, toujours exacte dans ses corrélations avec 
Rome et la Chine, obéit à la nouvelle époque en 1033, 
avec l'inauguration de la nouvelle dynastie des Seljou- 
eides, avec la domination tartarc qu’elle accepte pour 
échapper aux kalifes, avec un nouveau régime fédéral 
qui lui permet d’étre riche et heureuse, et la secte des 
Assassins, qui élève en 1065 le redoutable pontifient du 
Vieillard 1 de la Montagne, montre assez que, dans sa force 
traditionnelle, cette terre trouve des moyens pour résis- 
ter à des rois habitués à n’admettre aucune discussion. 

Il serait facile de citer une foule de guerres et de con- 
quêtes soumises aux dates de la Chine et de l'Europe; 
mais, dans les Annales du Japon, la lutte des deux pou- 
voirs est indiquée avec des paroles qu’on dirait copiées 
des chroniques d’Allemagne ou de la Chine. Les voici : 
« 1083. Ce fut la première fois qu’un fils du daïri devint 
prêtre... C'est depuis ce temps qu’on a commencé à bâtir 
des temples superbes, pour lesquels on dépensa des 
sommes énormes. » Remarquons en passant que c'est 
l’époque où l’Europe élève ses grandes cathédrales. Sous 
la date de 1113, on trouve au Japon « des querelles, des 
• combats entre les prêtres des différents temples. » Us re- 
produisaient à leur manière la grande guerre des inves- 
titures ou celle d'Ouang-an-chi et de Ssé-ma-kuang. 


Digitized by Google 



CHAPITRE X 


LA GUERRE DES DEUX POUVOIRS CHEZ TOUS LES PEUPLES 


I.a scission des docteurs chinois détermine la demi-invasion des Kin, 
et l’invasion complète des Mongols , qui organisent le nouveau sys- 
tème tartaro-chinois. — Fondation de Pé-kiiig, capitale des deux 
empires. — Ce sont les mêmes phénomènes en Europe, — où tous 
les États se scindent par les guelfes et les gibelins. 


( 1128 — 1270 ) 


En 1126, le bouddhisme, qui avait fait admettre une 
partie de sa doctrine dans les commentaires des King et 
forcé les lettrés à méditer sur le néant, ne se résigna 
plus à rester sous le joug des mandarins. Puisqu'ils 
disaient que trois religions n’en font qu’une, les bonzes 
ne devaient-ils pas répéter h leur tour ce mot pour subor- 
donner b leur chef, à leur hiérarchie, à leurs conciles cette 
morale de Confucius qui tenait si bien dans les parties 
subalternes de leur système? 

D’après cette donnée, on comprend aisément les nou- 
veaux événements qui se présentent avec l’apparence du 
hasard. L’empereur Hoeï-tsoung se trouvait aux prises 
avec les Tartares du royaume de Liao-toung, et ce n’était 


Digitized by Google 



542 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

là que l’un des mille épisodes de la guerre contre les 
éternels ennemis de l’empire. Faible, incapable de les 
vaincre, il appelait à son secours d’autres Tartares, dits 
Jeou-tchi et que nous appellerons Kin, du nom de leur 
dynastie, et ce n’était encore qu’un nouvel incident de 
cette guerre où l’on jetait si souvent des Tartares contre 
d’autres Tartares. Les succès rapides et décisifs des Kin 
autorisaient l’empereur à se féliciter de leur alliance, qui 
le délivrait à jamais des Jeou-chi, et jusqu'ici rien en- 
core de bien remarquable. Mais bientôt les Kin se tour- 
nent contre l’empire, et ils envahissent les provinces du 
nord; ils forcent l’empereur à une paix ignominieuse, le 
voyant révolté ils le chargent de chaînes et l’envoient en 
Tartarie. Ils s’étendent dans le Ho-nan, prennent la 
capitale et emmènent encore le nouvel empereur avec 
ses femmes. De H 27 à 1162, l’empereur, réfugié à 
Nan-king et ensuite à Houng-tchéou, subit toutes les 
humiliations, se déclare vassal de l'invasion ; ses traités 
sont si honteux que les gouverneurs refusent de les pu- 
blier; on n’ose plus ni bouger ni remuer, et l’histoire ne 
s’occupe plus que des Kin établis dans cinq capitales, 
dont Caï-ngan-fou, de quinze cents mille habitants, de- 
vient l’entrepôt de toutes les richesses de l’Orient. 

Dirons-nous encore que les Kin s'avancaient au ha- 
sard? que leurs victoires étaient accidentelles? que les 
armées chinoises se débandaient sans cause ? ou que leurs 
généraux, entourés de rebelles, devenaient des traîtres 
sans aucun motif? Yao et Chun n’auraient pas mauqué 
d'attribuer les désastres à leur propre faute, à une détail- 


Digitized by Google 



GUERRE DBS DEUX POUVOIRS CHEZ LES PEUPLES 543 

lance de la doctrine officielle, à la sinistre agitation des 
magiciens, et dès 1126, l'empereur lui-même ne manque 
pas de les imputer aux disciples de Ouang-an-chi, dont il 
se bâte de révoquer la réforme. Mais quel fut l’effet de 
cette révocation? Précisément de doubler les déroules, 
de provoquer de nouvelles rébellions, de donner libre 
accès à l’invasion, bref de jeter le peuple sous la domi- 
nation des Tartares, les amis naturels de sa religion. Les 
Kin n’eurent qu’à prendre les mesures indispensables 
pour éviter les séditions ; ils n’eurent qu'à masquer leur 
infériorité numérique eu obligeant les Chinois à s’habiller 
comme eux , et la Chine se vit ainsi divisée eu deux em- 
pires, l’un actif, remuant, tartare, à demi féodal et prêt à 
toutes les aventures de la pensée et de la foi ; l’autre 
hébété dans sa légitimité, exposé à toutes les attaques 
et aussi incapable de maintenir l’orthodoxie de Confu- 
cius que de se livrer à l'hétérodoxie du bouddhisme. 

Pendant un demi-siècle, les Annales ne parlent que de 
batailles entre les deux empires, sans faire aucune men- 
tion ni des bonzes, ni des Tao-ssé, ni des novateurs, ni 
des lettrés; on dirait que la réforme des Ouang-an-chi 
est oubliée jusqu'à faire oublier ses adversaires. Mais en 
1178 on lit que l’un des censeurs de l'empire, Siei- 
kouo-yen, < voulant établir la paix entre les lettrés et 
(ce sont les paroles des Annales) imposer un ternie aux 
querelles qui s’étaient perpétuées entre les partisans de 
Cbin-tsé et ceux de Ouang-an-chi, supplia l'empereur de 
défendre dans tout l'empire les livres de l’un et de l’autre, 
et de punir sévèrement ceux qui refuseraient d'obéir ». 



544 LA CHINE DANS LE MONDE MODEENE 

Les deux partis étaient donc aux prises; loin de céder 
le pas à la guerre, ils en étaient l’âme, cl la réclamation 
désespérée du censeur montrait plutôt son effroi que la 
possibilité d’arrêter une discussion où les deux prin- 
cipes de la foi et de la science se disputaient les emplois, 
les fonctions, les édits, tout le gouvernement de l’empire. 
Les Annales ne parlent que des oscillations des deux 
partis, et en les prenant à la lettre, on dirait qu’ils se 
battent toujours pour Ouang-an-chi ou pour ses adver- 
saires, sans se modifier, sans se développer. Mais, si on 
prenait à la lettre les notations des chroniques sur la 
guerre civile de tous les pays, on croirait également 
qu’elles parlent toujours de luttes stationnaires, de vic- 
toires alternées, qui représentent de vaines ondulations 
entre des factions invariables. Les drapeaux restent les 
mêmes, soit qu’ils partent, soit qu’ils reviennent; mais 
les idées peuvent-elles ne pas se transformer sous la 
pression de la guerre civile? C’est ainsi qu’en 1190 la 
vieille guerre des Ouang-an-chi et de Ssé-roa-kuang 
semble la même qu’en 1080, mais quelle différence dans 
les sentiments ! quelle force dans les haines des partis 
désormais implacables! «La guerre continuelle, disent 
les Anuales, qui divisait les lettrés jetait la plus profonde 
terreur parmi les patriotes ; elle était si forte qu’elle me- 
naçait de perdre l’empire. » Jamais on n’aurait pu appli- 
quer ces mots aux débats pacifiques de l’ère antérieure. 
Lieou-kouang demandait il l’empereur de fixer une doc- 
trine, car on ne savait plus à quoi s’en tenir. « Je n’au- 
rais jamais soupçonné, disait-il, qu’on pût voir des partis 


Digitized by Google 



GUERRE DES DEUX POUVOIRS CHEZ LES PEUPLES 545 

aussi formidables. * Mais comment fixer une doctrine par 
ordre supérieur? En 1204, on laisse pleine liberté à tout 
le monde, à la condition de se taire. Ici encore comment 
obtenir le silence quand la guerre était dans les idées? 
Comment demander au mutisme de dissimuler une scis- 
sion qui divisait la Chine en deux empires? 

Un jour, l’empereur, obstiné dans l’idée de refouler 
les Kin, les vit menacés sur les derrières par les Tartares 
Mongols, déjà maîtres de la Tartarie et décidés à cher- 
cher de nouvelles conquêtes. Il s'allia avec eux ; mais, 
loin de réparer ses désastres, il remplaça sans le savoir 
la demi-invasion des Kin par une invasion complète, et 
cette fois, il n’est pas même permis de douter que le hasard 
des batailles ne soit enchaîné au développement naturel 
de la guerre entre les deux principes de l’empire. 

Considérons-nous les Mongols ? Ils étaient saus doute 
barbares et dévastateurs; mais, sous Gengis-khan, ils 
avaient déjà répandu la terreur depuis la Russie jusqu’à 
l’Arabie, depuis l’Arabie jusqu’aux dernières extrémités 
de l’Asie. Ils marchaient, ils vivaient en combattant, se 
campaient indifféremment dans les déserts et au milieu 
des villes les plus somptueuses; toujours sous les 
tentes ou sur des chariots, leur capitale ne cessait d’étre 
un campement. En apparence, ils s’avançaient avec 
l’insouciance de la matière inanimée méprisant la vie et 
la mort. Mais, sous les dehors les plus sauvages, ils 
savaient tout comprendre, tout évaluer*, ils régnaient 
ici sur l'anarchie des Polonais, là sur le schisme des 
Russes, ailleurs sur le croissant de Mahomet, sur les 

35 


Digitized by Google 



è4Û La chinb dans lë MOnbE moDehNB 

dieux de i’Inde, et ils disposaient de toutes les forces 
d’une pensée équivalente aux plus hautes civilisations de 
l’époque. Une fois en Chine, sous la direction de Koü- 
bilaf-khan, ils marchent contre les Kin avec les Chinois, 
auxquels ils empruntent les inventions les plus raffinées 
de la guerre; ils ajoutent à la flèche, h la lance, à la 
mine le secours de la bombe et du canon, si bien que 
l’immense Caï-ngan-fou, deux fois assiégée parles fils dü 
désert et par les mandarins de l’empire, tombe enfin avec 
la dynastie des Kin, dont les derniers représentants se 
jettent au milieu des flammes qui dévorent leur palais. On 
le voit, les Mongols ne s’avançaient pas au hasard, leur 
force était aussi intelligente que jadis celle d’Hoang-ti ou 
d’Alexandre. 

Que si nous considérons les Chinois, il n'est rien de plus 
évident que leur haine contre les Song, leur aspiration vers 
Une plus libre domination, quoi qu’elle pût leur coûter. 
Ce sont eux qui engagent les Mongols à dompter les Kin, 
à pénétrer dans toutes les provinces, h s’étendre h l'aide 
des séditions, et en trente ans, la grande dynastie des 
Song est vaincue sur tous les points de l’empire; son 
dernier chef finit sa vie dans les déserts de la Tartarie; 
l’un de ses frères, réfugié sur la flotte avec la cour, 
meurt sur la côte de Kuaug-tong à l’dge de douze ans; 
le dernier empereur, qui avait dix-huit ans, vaincu dans 
un combat maritime, se précipite dans les flots avec sa 
mère, et les restes de la flotte, brisée par les orages, 
sombrent, comme si tous les éléments conspiraient désor- 
mais pour détruire celte dynastie. 


Digitized by Google 


guerhe des deux pouvoirs chez les peuples 541 

Mais ce serait la plus étrange des erreurs que de re- 
garder la conquête mongole accomplie en 1279 comme 
la (in de la guerre. Appelée par la sédition, invoquée 
contre la philosophie officielle et la domination des man- 
darins, elle fut un véritable interrègne. La guerre fut 
excitée d’abord par la géographie de l’empire, celt 
fois tartare et chinoise, en sorte que deux vastes ré- 
gions aux mœurs les plus opposées et constamment enne- 
mies depuis la plus haute antiquité, se trouvèrent obli- 
gées de coexister. La guerre s’introduisit ensuite dans le 
gouvernement même, à la fois tartare par la force, la dé- 
cision, la religion, et chinois par les rites, la tradition, 
la civilisation. A peine victorieux, Koubilaï-Khan voulut 
que les terres fussent cultivées et rendues fi leurs an- 
ciens possesseurs; qu’on veillât fi la sûreté des artisans 
et des ouvriers; qu'on établit et qu'on multipliât les 
écoles, et les impôts allégés, la pénalité mitigée, de 
nouveaux travaux publics, une nouvelle canalisation , le 
montrèrent encore plus favorable que les Song au parti 
des mandarins. Toute la Tartarie continua donc sa vie 
nomade comme si le meilleur des Khan régnait, tandis 
que la Chine prospéra comme si elle obéissait au meil- 
leur des empereurs. La guerre se vit enfin confirmée par 
la nouvelle capitale de Pé-king, qui surgit sur les confins 
de la Tartarie cl de la Chine. Sa triple enceinte aux pé- 
riphères concentriques et d’une étendue démesurée abrita 
en même temps les nomades avec leurs troupeaux et les 
ouvriers occupés de leurs travaux, les uns et les autres 
sous la surveillance du gouvernement sis au centre 


Digitized by Google 



548 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

avec ses dicastères qui entouraient le palais impérial aux 
coupoles d'or et d'argent. Enfin la civilisation imposée 
aux jeunes Mongols, les usages tartares imposés aux Chi- 
nois et les deux races mélées dans tous les tribunaux 
produisirent une fermentation que jamais les Song n’au- 
raient pu concevoir, mais que la liberté nouvelle rendit 
poétique. On ouvrit d’ailleurs les frontières à tous les 
cultes; le bonze français, le marchand de Venise, le 
mufti de l’islamisme, les savants de l'Asie accoururent à 
la cour de Pé-king, qui réclama désormais le privilège de 
représenter le genre humain. 

Les événements postérieurs h la paix des investitures 
présentent une telle corrélation avec ceux de la Chine 
qu’on peut en rendre compte avec les expressions mêmes 
dont se servent les annalistes chinois pour parler de leur 
patrie. Cette discussion théologique sur les investitures, 
ces premiers débats sur la scolastique du temps d'Abai- 
lard et des premières croisades, ces premières luttes 
entre les deux principes enfermés dans le cercle d'un 
même système, ces excommunications et destitutions qui 
semblaient finir en 1123 avec la paix des investitures, 
ces Guelfes et ces Gibelins d’Allemagne et d’Italie qui 
paraissaient morts avec Grégoire VII ou relégués dans la 
haute diplomatie de la fédération germanique, s’étendent 
peu à peu, s’enveniment, renouvellent plus violente que 
jamais la guerre entre le pape et l’empereur, entre 
Alexandre III et Frédéric Barberousse, entre le saint- 
siège et Frédéric II; dans chaque ville italienne les ci- 
toyens sont aux prises avec les évêques, avec les chAte- 


Digitized by Google 



QUERRE DES DEUX POUVOIRS CHEZ LES PEUPLES 549 

lains de la campagne, qu’on déporte dans la ville, 
transformée bientôt en un champ de bataille, et lesGuelfcs 
et les Gibelins déchirent ensuite toute la péninsule. L'Al- 
lemagne s'engage dans la même anarchie quand l'empe- 
reur Albert tombe sous les coups de son neveu, la France 
quand Philippe le Bel sacrifie les templiers ; tous les rois 
l’imitent eu combattant ouvertement le saint-siège, qui 
les menace à son tour par autant de prétendants qu'il y a 
d'États, et partout la guerre est sanglante; pas un 
royaume ne s’y soustrait. 

Faites revivre un docteur du onzième siècle au moment 
où Frédéric. Barberousse dévaste les villes italiennes, et 
combat les Guelfes de Bavière toujours amis des pontifes, 
que dirait-il ? Jamais, dirait-il, je n'aurais imaginé que nos 
querelles auraient pu se renouveler si fortes, se perpé- 
tuer avec tant d’obstination et créer des partis aussi for- 
midables; elles menacent de bouleverser toute la chré- 
tienté. Et si vous lui rendez la vie encore une fois pour 
le faire assister aux massacres des Guelfes et des Gibelins, 
à la mort des templiers, aux tragédies anglaises, fla- 
mandes ou allemandes de cette époque, où le sang coule 
dans tous les villages, son étonnement augmentera et ses 
plus sinistres prévisions seront bien surpassées. Ce sont 
les sentiments avec lesquelles les lettrés, les censeurs, les 
académiciens jugeaient la scission entre les deux doc- 
trines chinoises. Faible en 1126, violente en 1178, ter- 
rible eu 1200, elle aboutissait a l’empire partagé entre 
les tartares Kin et l’empereur légitime. 

La scission s’étend en Chine et en Europe aux mêmes 


Digitized by Google 



550 LA CBINB DANS LE MONDE MODEBNB 

jours; ainsi quand les Kin commencent en 1126 cette 
invasion tartare, religieuse et libérale qui enlève a l'em- 
pereur une moitié de ses sujets, l'Europe se divise à son 
tour par la lutte des consuls contre les évéques, des rois 
contre le pape, de l'empereur Frédéric J ,r contre 
Alexandre III. La lutte chinoise prend une teinte encore 
plus sombre quand, en 1208, lesXhinois s’allient avec la 
nouvelle invasion des Mongols pour écraser les Kin 
campés dans l’immense Caï-ngan-fou, qui donne neuf 
cent mille victimes à la peste pendant le plus épouvan- 
table des sièges. I)e même en Europe la lutte double de 
férocité vers 1215, la date fatale des Uberti et des Buon- 
delmonti, des familles rivales dans les villes italiennes, 
de Frédéric II en Allemagne, des pastoraux en France, 
Enfin les calamités sont encore doublées quand, en 
1234, les Mongols, victorieux des Kin, se tournent 
contre les Chinois qu’ils secouraient, et cette guerro, tou- 
jours civile, toujours religieuse, devient organique en 
1279, quand la Tartarie et la Chine forment un système 
unique qui met aux prises les lettrés avec les bonzes, Or 
il arrive également en Europe que la guerre civile des 
Uberti et des Buondelmonti, et des familles rivales dans 
les villes de l'Italie, des Flandres, do l’Allemagne, se tra- 
duit en massacres et donne enfin les expulsions guelfes et 
gibelines et la catastrophe des templiers. 

Par la guerre civile le parti régnant de chaque État 
entraine le parti opposant de l’État voisin, et la chaîne 
des batailles traverse rapidement tout l’ancien hémi- 
sphère. Si les Franks voulaient les croisades, Byzance 


Digitized by Google 



GUERRE DBS DEUX POUVOIRS CHEZ DES PEUPLES 551 

devait les combattre; si les croiség enlevaient Jérusa- 
1er», les Musulmans devaient les en chasser; si l'isla» 
misme faiblissait, les Tartares l'attaquaient; si les Tar- 
tares triomphaient en Occident, comment n’auraient-ils 
pas régné sur la Chine? C’est ainsi que nous voyons, en 
1181, à Byzance, le massacre des Franks, on 1203 l’in- 
vasion des Vénitiens et des Franks, bientôt l'anarchie, 
puis deux dynasties rivales qui se disputent l'empire, 
Plus loin nous voyons, en 1 171, Saladin qui rassemble 
les forces de l’islamisme, en 1219 Aléadin d’Iconium, 
le type des émirs révoltés, et si la Chine arrive au 
grand interrègne des Tartares en 1279, l'Europe au 
grand interrègne de l’empire en 1250, le grand inter- 
règne des Arabes commence en 1238 avec la fin des Ka- 
lifes. Le grand interrègne se fixe pour la Perse, en 1264, 
avec les Tartares de Gengis-Khan; et les Tartares maîtres 
de l'Inde, de Bagdad, d’Ispahan, de Moscou, de Sa- 
markand et de Pé-king, font passer lt> niveau sur tous 
les peuples. 

Le Japon leur échappe, mais se dérobe-t-il à la 
nécessité de la guerre civile entre les deux pouvoirs? 
Puisque le bouddhisme minait le gouvernement chinois, 
il s'étendait davantage au Japon, il engageait les Japonais 
à s’insurger contre le Mikado, chef de la religion anté- 
rieure; dès lors, l’antique querelle entre les prêtres indi- 
gènes se transformait en une guerre de religion. En effet, 
nous trouvons dans les Annales du Japon qu’en H 55 la 
guerre civile éclata : « Ce fut chose curieuse, disent 
ces Annales, de voir que le père se battait contre son 


Digitized by Google 



552 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

fils, un parent contre l’autre, et beaucoup de seigneurs 
coutre leurs sujets. > En H 81, Minamolo-no-Yori-Masa 
se propose la destruction de la famille Feike, dévouée à 
l’antique religion, en 1192 cette famille succombe, et 
quelle est l’issue de ce combat? C’est encore un grand 
interrègne, car Jori-tomo victorieux fonde la première 
dynastie des Segoun, cette fois plus séparés que jamais 
du Mikado. 


Digitized by GoogI 



CHAPITRE XI 


LA LIBERTÉ DES YEN 


Progrès de la scission chinoise. — Le Dalallama maître du Thibet. — 
Grand interrègne chinois, — son théAtre, — ses romans, — sa 
science, — ses ondulations politiques, — tandis que l'Europe toit le 
grand interrègne de l'Allemagne, — l'anarchie italienne, — et la 
Divine Comédie, de Dante Alighieri. 

(1279—1368) 


En Europe la papauté décline et faillit se perdre au 
milieu de l’anarchie guelfe et gibeline; c’est donc une 
raison pour qu’elle s’élève à la Chine et qu’elle profite de 
l’anarchie pour se dessiner en présence de l’empereur. 
Aussi sous la dynastie des Yen le grand Lama se déclare 
supérieur aux mortels, chef des lettrés, l’homme le plus 
vertueux, le plus éclairé, le plus pénétrant, le roi des 
rois, le maître de l’empereur, le fils du ciel d’Occident. 
Des rois de la sagesse l’entourent chacun avec le titre de 
l’un de ses départements imaginaires, et il est toujours le 
même homme, qui conserve la même religion en émigrant 
de corps en corps, depuis Bouddha jusqu’il Pa-sse-pa, le 
premier h recevoir la donation du Thibet et à réunir ainsi 


Digitized by Google 



554 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

dans cette région mystérieuse de prêtres et de miracles 
le double pouvoir temporel et spirituel. On réimprime 
tous les livres bouddhiques, on cherche à asseoir la do- 
mination universelle des Tartares sur la fraternité reli- 
gieuse que la nouvelle papauté exalte, et même quand 
Koubilaï-khan s'avance le fer à la main, même quand il 
veut ajouter h la conquête de la Chine celle du Japon : 
« Obéissez, écrit-il à l'empereur de cette île de l’extrême 
Orient, les sages que nous vénérons disent que tous les 
hommes sont frères, et que le monde est composé d'une 
seule famille; il faut que tous les peuples soient unis 
dans l'intérêt des bonnes lois. » 

En remarquant que l’empereur régnait non-seulement 
sur la Tartarie et sur la Chine, mais sur les Russies, la 
Perse, l’Assvrie et une foule de régions intermédiaires, 
et que partout les princes tartares ne décidaient rien sans 
le consulter, on comprendra que le bouddhisme aurait 
écrasé la doctrine de Confucius, si sa domination toute 
fédérale, insouciante des vieilles traditions, ondoyante, 
mobile, à moitié nomade, et bénévole par politique, n’a- 
vait accordé aux lettrés, sans même y songer, toute la li- 
berté qui l'animait. Peu importait aux Tartares qu’on 
donnât raison plutôt à Ouang-an-chi qu'à Sse-ma- 
Kuang, pour eux les mandarins valaient les lamas, 
pourvu que leur opposition n’arrivât pas jusqu'à la ré" 
bellion. 

La liberté pénétrait dans les mœurs, et, pour ne parler 
que du point décisif, des femmes dans les drames de celte 
époque, elles sortent de l’appartement intérieur, les sou- 


Digitized by Google 



LA LIB2BTÉ DES YEN 


855 


tirettes font des commissions, les dames reçoivent quel» 
quefois, d'autres fois elles vont au temple, on les voit 
dans les rues, sur les bords des fleuves, sur les routes, 
elles arrivent en foule sur les places publiques au moment 
des exécutions. Les courtisanes savantes paraissent et se 
distinguent de celles « qui vendent publiquement leur 
sourire et courent après la volupté » ; les jeunes fdles ne 
sont admises dans leur société qu’à la condition d'étre 
jolies, de connaître le chant, la danse, la flûte, la gui' 
tare, l’histoire de la Chine et la philosophie de Lao-tsé, 
Quand elles savent bien danser au son du sen-koang et 
chanter à demi-voix nu son des castagnettes de cantrel, 
elles deviennent femmes libres, séparées des femmes or- 
dinaires qui restent dans la dépendance du père, du 
maître, du mari ou du fds. 

C’est surtout la littérature qui montre la liberté de 
cette époque. Le merveilleux le plus effronté s’y déve- 
loppe sans souci d’aucun obstacle : vous y voyez les dix- 
huit enfers des Tao-ssé, les métempsycoses bouddhiques, 
les songes mêlés à la réalité, des pontifes de Lao qui se 
promènent dans les nuages et descendent dans les abîmes 
sans cesser d'habiter leur couvent, des esprits qui errent, 
prennent toutes les formes, jouissent de toutes les délices 
et ne cessent pas d’être des hommes, des femmes, de 
vivre sur la terre désormais confondue avec le ciel. Ce- 
pendant, prenez-y garde, ne vous fiez pas aveuglément 
à ces prodiges, l’ombre de la liberté les suit dans leur 
course effrénée, l'incrédulité du mandarin les tourne en 
ridicule, et on les raconte avec trop de sans-façon pour 


Digitized by Google 



556 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


qu’on y croie. Que de féeries dans l'histoire des rivages 
de Chi-naï-ngan ! Mais aussi quelle joyeuse dérision des 
bonzes, des mandarins, des Tao-ssé, des ministres, des 
grands, de la cour, peut-être même de l'empereur! 
L’un des héros Kao-ballon, un vaurien roué de coups 
par l'autorité compétente, devient ministre; mais com- 
ment? A cause de sa profession de valet. Son maitre le 
cède à un prince qui lui accorde sa faveur en le voyant 
donner un admirable coup de pied h un ballon; le prince, 
nommé empereur, le transforme en un personnage poli- 
tique, sans empêcher que sa qualité primitive de vaurien 
le jette dans une nouvelle série d'aventures, et tantôt 
mandarin, tantôt brigand, quelquefois assassin, une fois 
moine et toujours débauché, il traverse tous les vices de 
l’anarchie chinoise. 

D'après les pièces bouddhiques, les animaux; parlent, 
les dieux descendent sur la terre, les hommes montent 
au ciel, toutes les régions se confondent. On voit des 
hommes dont le sommeil d’un instant dure cent ans, des 
hommes qui se réveillent heureux de se reposer des dé- 
lices dont ils ont joui avec les immortelles, des démons, 
des sorciers qui réalisent tous les caprices de l'imagina- 
tion. Mais ici encore l’allégorie, la critique, l’intention 
philosophique ne cessent de se montrer. Lisez le songe 
de Lin-thang-pin, à qui Dieu envoie le maitre de la doc- 
trine pour lui offrir les douceurs du néant pendant dix- 
huit ans. Il s’en moque, il veut vivre, il ne veut pas de 
dix-huit ans de sommeil; mais une série de péripéties 
l’oblige à prononcer dix-huit fois le vœu qu’il refusait, et 


Digitized by Google 


LA LIBBRTÉ DBS YEN 


557 


de le déclarer dix-huit fois au maitre qui lui apparaît sous 
dix-huit formes diverses. Le prodige le plus curieux est 
le mal d’amour. Un bachelier enlève une jeune fille 
et la garde longtemps. Enfin, reçu aux examens, devenu 
moniteur du gouvernement, il se présente à la mère 
pour lui faire ses excuses. — De quoi? demande-t-elle. 
— De vous avoir enlevé votre fille. — Mais vous n’avez 
rien enlevé. — Mais si ! — Mais non ! — La voici toute 
voilée qui attend votre pardon. — Entrez donc, voyez 
ma fille qui n’a cessé d’étre malade. Mais tout s'explique 
parce que le bachelier n’avait enlevé que la partie intel- 
ligente de l’âme, dont le corps était resté avec la mère, 
animé par la partie végétative. L’âme intelligente se 
précipita sur-le-champ dans le corps, la partie végétative 
guérit aussitôt, et en définitive le moniteur jouit d’une 
femme au complet. 

L’histoire, la théologie, les connaissances utiles, les 
traductions qui mettent en commun les idées de tous les 
peuples acquièrent sous les Yen un développement inouï. 
Préoccupés de gouverner le monde, ils font appei à tous 
les étrangers, à toutes les traditions, à toutes les reli- 
gions; ils fondent un collège pour les Turcs occidentaux, 
en donnant ainsi l'hospitalité à l'islamisme ; ils se pro- 
curent les livres de l'Inde, les font traduire, et bien 
que ces traductions soient autant de scandales pour les 
Chinois, ils ne manquent pas d’en profiter. Enfin, nous 
devons à cette époque les Annales qui nous servent de 
guide, et l’encyclopédie de Ma-thuan-lin, où tous les orien- 
talistes ont puisé à pleines mains; ce sont les deux ou- 


Digitized by Google 



558 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

vrages sans lesquels nous n’aurions pu deviner les révo- 
lutions sociales de la Chine. 

Placée entre la papauté lamaïqtte et la tradition impé- 
riale pendant l’ère des Yen, la Chine suit les vastes on- 
dulations de la guerre civile. 

1* D’abord le lamaïsme triomphe, et, en 1281 , il livre 
aux flammes tous les ouvrages des Tao-ssé, que les Song 
avalent protégés. Six ans plus tard, les lamas s’emparent 
de tous les palais de la dynastie déchue. En 1289, ils 
obtiennent d’autres faveurs; bientôt ils se livrent h une 
rapacité effrénée, et, en 1291, l’un d’eux profane les 
tombeaux des Song pour en extraire les richesses. Em- 
prisonné par les autorités chinoises, il en est quitte, 
grôce h l’empereur, pour rendre les trésors enlevés. 

2° Au contraire, sous Tchlng-hong, successeur de 
Khoubilaï-khan, la fortune se déclare pour la tradition 
chinoise, et le flot remonte en sens inverse. Les mi- 
nistres détournent la reine mère d’un pèlerinage au Thi- 
bet, ils insistent sur la nécessité de recenser les bonzes, 
de réduire leurs exemptions, de défendre aux riches de 
s’inscrire dans les couvents pour se soustraire au fisc, et 
se proposent de faire acheter la permission de se livrer à 
la vie monastique. Les sermons des lettrés recommencent, 
leur influence se relève, et, en 1299, ou réduit tellement 
le nombre des moines, que dans la seule province de 
Kiang-nan on en supprime cinq cent mille. 

3° En 1307, sous le nouvel empereur (Ou-tsong), les 
lamas tentent de regagner de vive force le terrain perdu. 
L’un d'eux, qui venait du Thibet, entre dans un tribunal 


Digitized by Google 



La Liberté des Yen 


559 


e! roue de coups le juge qui rendait un arrêt contre lui 
en faveur d’un homme du peuple, h propos d’un im- 
meuble. Un disciple de ce lama refuse de céder le pas î» 
une princesse du sang, la renverse de sa voiture et la 
souffleté h l'instant où elle veut se relever. Loin de le pu- 
nir, l’empereur ordonne de couper la main qui aurait 
frappé un lama d’Occident et la langue assez hardie pour 
prononcer des injures contre des hommes aussi véné- 
rables. Bientôt leur insolence arrive à tel point, qu’en 
1809 ils couspirent contre l’empereur; quatre ans plus 
lard, dans le Chen-si, ils donnent la liberté aux prison- 
niers, ils se livrent à mille désordres, cl les esclaves en- 
hardis par eux tuent leurs maîtres, les femmes tuent leurs 
maris. 

4° C’est ce qui décide l’empereur Gin-tsong à faire un 
pas vers la tradition chinoise, en admettant les Chinois 
dans la moitié des fonctions. On réglementa le doctorat, 
on rétablit la hiérarchie des mandarins, désormais si 
avilie, que dans la rue on ne les distinguait plus du 
peuple; on rétablit également les grands inspecteurs et 
les censeurs, dont le premier acte fut de sacrifier un mi- 
nistre. 

5* Mais la réaction donna de nouveau une insurrec- 
tion dans le district de Si-ngan-fou, mie tragédie dans le 
palais impérial, et les lamas parcouraient la Chine en 
princes, se logeant impudemment dans les hôtels, dans 
les maisons, s’imposant aux populations. Encore dépos- 
sédés et confinés par ordre supérieur dans le Thibet, le 
grand lama tenait eu échec tous les mandarins ; il détrô- 


Digitized by Google 



560 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

naît la Iradition officielle. Uuand, en 1329, on l’appela à 
la cour, il n’y a pas d'honneur qu’on ne lui prodiguât; 
les grands lui présentaient à boire sans qu’il daignât les 
regarder, et l’histoire mentionne comme un acte de cou- 
rage le mot du président du collège impérial, qui lui pré- 
senta à son tour la coupe en lui disant : « Vous êtes dis- 
ciple de Foé et maître de tous les bonzes, et je suis 
disciple de Confucius et maître de tous les lettrés; Confu- 
cius n’est pas moins illustre que Foé, et pourtant entre 
nous il n’est pas nécessaire de faire tant de façons. » Le 
pontife sourit, se leva et reçut debout la coupe que le 
président lui présenta dans la môme position. 

Telle était la Chine pendant le grand interrègne des 
Tartares, et le grand interrègne que nous avons vu com- 
mencer en même temps dans le système européen pré- 
sente les mômes luttes entre la tradition pontificale et 
celle de l’empire. En Italie, de 1230 à 1311, pas une 
ville, pas un village qui ne soit livré aux expulsions al- 
ternées des Guelfes et des Gibelins, aux massacres hé- 
roïques où l’on rasait une moitié des palais; c’était le 
moment où Charles d’Anjou chassait Mainfoy du royaume 
de Naples, et où les vêpres siciliennes éclataient contre 
les Français, maîtres de la Sicile. La Bavière et l’Au- 
triche se disputaient la couronne impériale en Allemagne, 
la France voyait la catastrophe des templiers, les scis- 
sions des Valois et des Angevins, de la Jacquerie et des 
chevaliers, des bons et des mauvais Français; l’Angleterre, 
celle du parlement et du roi. Les villes flamandes se dé- 
chiraient comme les villes italiennes, et Pierre le Cruel 


Dlgitized by Google 


LA LIBERTÉ DES YEN 561 

de Castille, Charles le Mauvais de Navarre, les deux 
actes de la tragédie d’Inès de Castro, d’abord égorgée, 
ensuite couronnée reine de Portugal ; les convulsions des 
royaumes Scandinaves, la Hongrie et la Pologne boule- 
versées par le pape, propageaient si bien l'anarchie, qu’é- 
tendue à la Russie elle engageait les Tartares maîtres de 
la Chine h s’avancer et h régner en véritables suzerains 
de la guerre civile en Russie, en Hongrie et en Pologne. 
Cette fois les partis se croisaient nettement d’un État à 
l’autre, la chaîne des guerres traversait librement tous les 
confins, depuis Paris jusqu’à Pé-king, et cet usage des 
Tartares, qui établissaient partout des juges étrangers 
pour vider les différends des naturels désormais inca- 
pables de se gouverner eux-mêmes, s’étendait dans toute 
l'Europe, depuis l’Italie, où chaque ville se livrait à des 
podestats choisis hors de ses propres confins, jusqu’à 
saint Louis, juge des différends entre le roi d’Angleterre 
et ses lords, jusqu’au roi d’Angleterre, juge des préten- 
dants à la couronne d'Écosse, et Rodolphe de Habsbourg 
n’était lui-même que le médiateur de toutes les querelles 
germaniques. 

Nous avons dit qu’à celte époque la poésie chinoise 
se surpassait, et nous pourrions ajouter que sou progrès 
éclatait sur la scène. Auparavant réduite à des farces, 
à des drames burlesques, à des comédies bornées au 
nombre rhythmique de cinq personnages, sous les Yen 
elle se développait avec une fécondité, une verve, une 
variété que rien ne laissait prévoir; ses comédies de ca- 
ractère, ses pièces à intrigue, ses drames mythologiques, 

sa 


Digitized by Google 



562 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

judiciaires, historiques, domestiques surprennent par 
les tableaux féeriques, les situations inattendues, les 
éclairs éblouissants qu’ils arrachent au chaos antipoé- 
tique des mœurs tartares et chinoises. On peut voir chez 
Bazin, Julien, Davis, Paulhier, l’histoire de cette explosion 
théâtrale, qui est le meilleur commentaire de la domi- 
nation mongole. Là parait l’Orphelin de la Chine qui 
provoque le génie de Voltaire; là les Tao-ssé étaient 
leurs friponneries philosophiques; là les déesses des pru- 
niers, des cerisiers, des pêchers tombent du ciel et se 
méleut aux mortels dont elles deviennent amoureuses, 
quitte à les abandonner quand la destinée les rappelle 
dans leur patrie olympienne; là le mandarin, entouré de 
pesants hallebardiers et de génies invisibles, règne sur les 
morts et sur les vivants, et devant lui les plats parlent, 
les objets inanimés dénoncent les coupables, les reve- 
nants sortent de leur tombeau pour déposer leur témoi- 
gnage; là enfin, en dépit de tous les rêves, l’autorité de 
la raison et le sens commun conspirent contre toutes les 
légendes de l’Asie, rassemblées par le système tartaro- 
chinois. Mais quelle est en Europe la forme de la poésie, 
auparavant si grossière? C’est encore la forme du théâtre 
pris dans sa liberté la plus illimitée, c’est la forme de 
la Divine Comédie qui se dégage des mystères reli- 
gieux et transporte ses héros dans les trois régions de la 
mort; c’est l'épopée de Dante qui revise les faux juge- 
ments de la terre avec la liberté des Tartares, avec la 
colère de Teu-ngo, qu'un juge stupide avait condamnée à 
une mort injuste, avec la satire du roman des rivages j 


Diqitized by Gt | 



LA LIBERTÉ DES VEN 


563 


qui se moquait des pontifes et des empereurs; enfin avec 
la métaphysique des docteurs, où le néant de l’extrême 
Orient répondait à la sainte impiété des quatre labyrin- 
thes de France. Que si la différence est profonde entre les 
pièces chinoises et la Divine Comédie, si le génie des 
races, les mœurs traditionnelles, la variété des formes 
nous empêchent d’insister sur un rapprochement où le 
sujet se dérobe à l’analyse, il est cependant certain que 
la lutte des deux pouvoirs et le conflit de toutes les idées 
donnent les mêmes tons âpres, sauvages et amers 
aux poètes de l’extrême Orient et à ceux de l’extrême 
Occident. 


1 


Digitized by Google 


CHAPITRE XII 


LÀ RENAISSANCE 


La seigneurie des Ming dompte la scission chinoise, grâce h son im- 
partialité — due il sa philosophie de la nature. — Comment elle pro- 
tège les bonzes et les lettrés. — Comment elle surmonte la réaction 
pour régner sur la Tartarie et sur 1a Chine. — L'impartialité des 
Ming chez les seigneurs de l'Italie et les rois de l'Europe, — qui 
domptent les Guelfes et les Gibelins, — et qui surmontent tous la 
plus violente des réactions. — Pétrarque et Boccace préoccupés de 
la forme littéraire et imitateurs des anciens, — comme leurs con- 
temporains de la Chine qui écrivent les Deux Cousines et les 
Deux jeunes Filles lettrées. — La seigneurie en Perse avec Ta- 
merlan , — et h Constantinople avec les sultans. 


( 1400 ) 


L’histoire officielle de la Chine s’arrête à la fin des 
Yen, et nous laisse ensuite sans guide, à la merci des 
compilateurs, des missionnaires et des voyageurs qui 
nous transmettent leurs notes. Mais ces notes ne sau- 
raient nous suffire. Que ce soit la faute des écrivains ou 
plutôt celle du sujet, l’histoire des Ming qui succèdent 
aux Yen, et des Manlcheoux qui succèdent aux Ming, est 
vide et sans accentuation ; les guerres, les batailles, les 
succès, les revers s’y montrent sans suite; et si, dans une 


Digitized by Google 



LA RENAISSANCE 


565 


histoire aussi simple que celle de la Chine, on n'a pas 
ces événements angulaires, ces éclairs décisifs qui 
expliquent le mouvement, h quoi nous servent les narra- 
tions épisodiques? Quant h savoir que l'on livre des ba- 
tailles aux Tartares, ou que dans telle année une pro- 
vince s’insurge ou qu’une famine emporte quelque cent 
mille habitants, ou qu’un tremblement de terre cause 
d'effroyables dégâts, ou que l’empereur récompense les 
hommes de mérite ou renouvelle le cens, ou diminue ou 
augmente les impôts, c’est là une science aussi peu ins- 
tructive que les homélies morales des lettrés ou les 
pompes habituelles de la cour. 

Nos remarques seront donc très-courtes, et nous nous 
bornerons à observer que le grand interrègne des Mon- 
gols, et cette guerre civile organisée entre les lettrés et 
les bonzes, cèdent la place à une domination aussi supé- 
rieure à Foé qu’à Confucius. La transition du grand in- 
terrègne à la nouvelle domination dure de 1332 à 1368, 
sans qu’aucune loi se modifie, sans que l’on sorte des li- 
mites d’une simple préparation. L’empereur ne songe 
qu’à s’amuser, à s’entourer de bonzes, à s’entretenir 
avec les seize jeunes filles qu’il appelle ses esprits cé- 
lestes, à se procurer des meubles somptueux, des navires 
fastueux. En attendant, des hommes sans nom se trou- 
vent tout à coup à la tète de la foule, dans le Kouang- 
tong, dans le Ho-nan, dans le Fou-kien, dans le Hou- 
kouang. Partout des bandes errantes, des devins, des 
chefs déterminés surprennent les gouverneurs et fati- 
guent les généraux; dans le Pé-tché-ly, un messie s’an- 


Digitized by Google 



566 


LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


nonce comme le Foé Millé et entraîne à sa suite cent mille 
hommes, qu’on appelle les bonnets rouges; on voit un 
anti-empereur, les masses s’exaltent, la détresse double 
l'exaspération, et neuf cent mille habitants, qui en 1351 
meurent de faim dans la seule province du Chen-si, en- 
traînent avec eux la monarchie dans le tombeau. 

Le sens de la nouvelle dynastie des Ming se comprend 
par Tthéou, son fondateur. Fils d’un laboureur, il re- 
présente la volonté du peuple ; ancien moine, il est initié 
aux mystères de la fraternité universelle ; soldat, il lui a 
donné un sens nouveau et l’a rendue militante; enfin, 
devenu empereur, il accepte également l’ancienne Chine 
et les réformes bouddhiques; il se rend supérieur aux 
généraux tartares et aux insurrections aveuglément natio- 
nales; il prend une situation mitoyenne dans tous les 
conflits de la guerre civile, et tous les chefs se soumet- 
tent si bien qu’en 1368 sa dynastie est reconnue par tout 
le monde. Chassés de la Chine, les Mongols perdent 
leur ascendant sur la Tartarie, et ils laissent aux 
Ming le Thibet, le Lao-toung et une foule d’autres 
régions. 

Le fondateur de la nouvelle dynastie prodigue les en- 
couragements à la littérature nationale, les anciennes cé- 
rémonies reparaissent dans leur éclat, Confucius rede- 
vient le Dieu de la Chine, les poètes, les philosophes 
entrent dans l’ère de la littérature, décidée à con- 
cilier les lamas avec les mandarins. En effet, les 
Ming respectent le dalaï-lama encore plus que les Mon- 
gols; ils . lui donnent les nouveaux titres de roi de la 


Digitized by Google 



LR RENAISSANCR 


567 


précieuse doctrine, de précepteur de T empereur, de 
Dieu vivant resplendissant comme les flammes d'un 
incendie. On tient donc h la fraternité qu'il représente, 
h la morale propagée par les livres bouddhiques, à l’as- 
sociation de tous les peuples de l'Asie qui ont tourné les 
regards vers la Chine , et on accueille le débordement de 
légendes que les Mongols avaient traînées à leur suite. Il 
reste cependant bien entendu que la fraternité, la mora- 
lité, l'association, les légendes doivent être interprétées 
par les philosophes, car, s’ils s’oublient, l'effervescence 
populaire tournerait h la folie. De là la philosophie ra- 
jeunie en 1400 par la secte de Yu-hian qui détrône le 
Chang-ti de Confucius et le néant de Foé en proclamant 
le Taï-ky, l’être insaisissable qui engendre la matière 
subtile (Yang) et la matière grossière (Yu), les deux élé- 
ments du ciel, de la terre, de l’homme et de tous les êtres. 
Tel est le résultat auquel aboutit le travail de la philosophie 
inaugurée en 1070 sous les Song, à l’époque de Ouang- 
an-chi. Alors Tchéou-ssé etTching-ssé dénaturaient les 
livres cauoniques par une scolastique athée. En 11 KO, 
Tchéou-hi développait l'athéisme, et sous les Ming, qua- 
rante-deux docteurs formaient enfin la grande collection 
de philosophie naturelle qui, sous le titre Sing-li-ta-yuen, 
résumait la pensée de la nouvelle époque. Une substance 
inintelligente, inanimée, amie des faits positifs et des 
sciences physiques, se substitua ainsi à l'indécise doc- 
trine des anciens et réfuta les doctrines de Lao et de 
Foé sur un ton de plaisanterie et de précision inattendue. 
On laissa donc les fables à la fouie, on prêcha la vérité 


Digitized by Google 



568 LA OHTNB DANS LB MONDB MODERNE 

dans les écoles par ordre du gouvernement; elle régna 
dans les tribunaux, les académies, les fonctions, et l'em- 
pire fut encore une fois sous la raison dominante, avec 
des mandarins munis de pleins pouvoirs pour traiter les 
idoles comme ils l’entendaient. 

Après la préparation de 1332, sous les Mongols, et 
l’explosion de 1368, qui fixait la dynastie des Ming, il 
faut remarquer la réaction qui en 1403 arrache la capi- 
tale à Nan-king et la rétablit à Pé-king. C'est bien une 
réaction, car Nan-king était la ville de l’ancienne civili- 
sation, le centre des anciens rois d’Ou, le foyer de la lit- 
térature nationale, l’ennemie naturelle de la domination 
tartare. Or, ceux qui rêvaient encore la liberté de la 
guerre civile et une domination qui associ.1t la Tartarie 
avec la Chine tournaient les regards vers Pé-king, où le 
prince Yen, nommé gouverneur, finissait par lever le 
drapeau de la rébellion contre le jeune Kien-ven-ti, son 
neveu. Trop naturelle, la rébellion s’étendit avec la féro- 
cité rapide des Tartares; son triomphe fut complet; on 
extermina tous les partisans de l'empereur, sans épar- 
gner leurs familles; et comme la mort et les tortures ne 
suffisaient pas ;t rassurer l'usurpateur, il voulut éterniser 
la réaction en fondant un tribunal pour chercher les par- 
tisans de l’empereur détrôné. Ses coups portaient égale- 
ment sur les bonzes et sur les lettrés, et les victimes 
périssaient par milliers. 

Cependant l'idée de la conciliation sur laquelle la 
dynastie se fondait se raffermissait au milieu des persé- 
cutions, car ces bonzes proscrits, ces lettrés menacés de 


Digitized by Google 


LA EENAISSANCE 


569 


mort par le tribunal permanent de Pé-king, ces repré- 
sentants des deux grands partis qui s'étaient combattus 
depuis l'an 1000 se coalisèrent étroitement. Les prêtres 
prêtèrent leur robe aux philosophes confuciens pour les 
dérober h la police impériale; les confuciens serrèrent la 
main des moines, et la coalition fut si générale, si res- 
pectée par le peuple, que l’empereur détrôné erra pen- 
dant quarante et un ans, déguisé en bonze, sans qu’il fut 
possible de le découvrir. Enfin un jour, en lisant des vers 
qui faisaient allusion à sa vie errante, il se trahit; mais 
une génération s’était écoulée, les temps avaient changé 
encore une fois; on vivait désormais dans la phase des 
solutions. L'usurpateur avait accepté la conciliation des 
partis, protégé la philosophie qui les amnistiait, embelli 
Pé-king, qui conservait tous les progrès des Mongols 
et acceptait ceux des Ming, et l'empereur fugitif put finir 
sa vie dans un palais qu’on lui donna pour prison. 

11 n’y a pas une circonstance de celte époque chinoise 
qu’on ne retrouve à grands traits dans notre histoire. 

1° D'abord l’impartialité des Ming, également favo- 
rables au clergé et aux lettrés, se montre chez les sei- 
gneurs de l’Italie, qui font cesser la scission guelfe et 
gibeline en trahissant les deux sectes à Milan, à Florence, 
à Naples, partout, en sorte que les États de la renaissance 
se dérobent aussi bien à l’anarchie du moyen âge qu’à la 
domination du pape et de l’empereur. L’empereur lui- 
même, depuis Charles IV, imite les seigneurs d’Italie et 
se reconstitue avec la bulle d’or, comme un roi d’Alle- 
magne, supérieur à la guerre des partis. En France, 


Digitized by Google 



570 


LA CHINE DANS LE MONDE MODKKNB 


Louis XI règne comme les Médicis à Florence, ou les 
Aragonais h Naples, ou la maison de Luxembourg en Al- 
lemagne, et il supprime à jamais l’anarchie des barons et 
la scission de la Bourgogne. L’Espagne marche vers sa 
concentration avec la Castille, la Russie s’arrache h l’é- 
tieinte des Tartares et h la liberté de Novogorod avec 
les grands princes de Moscou; enfin, pour ne pas répéter 
ici la longue analyse que nous avons donnée de la pacifi- 
cation de toutes les seigneuries de l’Italie et de l'Europe, 
il suffira de dire que le pape Iui-méme cesse d’être 
guelfe ou gibelin, qu’il apaise les fureurs des deux partis 
au centre de l’Italie, qu’il rentre à Rome à la suite d’un 
concile de paix et qu’il ne consacre plus sa mission que 
par les miracles des arts. 

2° Quand la guerre des partis cesse, les scissions 
territoriales finissent en même temps, et ce triomphe de 
Pé-king, qui se rétablit pour rendre à la Chine la domi- 
nation de la Tartarie, à laquelle Nan-king ne pouvait as- 
pirer, se reproduit dans presque tous les Étals d’Italie, 
alors encore à la tête de l’Europe. C’est h l'époque des 
Ming que Pavie cède la place h Milan, Pise à Florence, 
Palerme h Naples, Chambéry h Turin ; h cette époque, 
l’Église reprend sa capitale en dépit d’Avignon, l'empire 
se fixe h Vienne en dépit de Prague, le grand Prince 
siège définitivement à Moscou sans plus craindre la riva- 
lité des Russies, l’Espagne cherche sa capitale, et toutes 
les anciennes capitales doublent d’importance, car les 
centres secondaires se trouvent dans l’impossibilité de 
garder leurs franchises avec la force d’une tradition 


Digitized by Google 



LA RENAISSANCE 511 

guelfe ou gibeline. Les solutions géographiques de l’Ita- 
lie et des autres États de l’Europe se font exactement 
vers 1408, à l'époque où l’usurpateur Yen sacrifie Nan- 
king; elles donnent lieu h des guerres analogues h celles 
de la Chine, et les solutions ne sont pas moins ration- 
nelles et durables. 

8° Les quatre temps de la période chinoise qui, en 
1332, décompose la dynastie mongole, en 1368 pro- 
clame les Ming, en 1403 revient à la barbarie tartare, et 
une génération plus tard se résout dans une pacification 
complète, se reproduisent avec les mêmes accentuations 
dans tous les États de l’Europe. L’Italie montre d’abord les 
seigneuries à peine ébauchées vers 1311 avec les familles 
qui exploitent la déroute de l'empereur, ensuite les seigneu- 
ries compromises par les insurrections plébéiennes et les 
rébellions des mercenaires; plus lard, vers 1400, la réac- 
tion militaire des condottieri, maîtres dans tous les États, 
et enfin, vers 1430, la solution qui établit les Sforza à 
Milan, les Aragonais è Naples, les Médicis à Florence. 
De même, nous trouvons en Allemagne d’abord la sei- 
gneurie de Charles IV, ensuite l’insurrection des Hus- 
sites, plus tard un empereur militaire, Sigismond de 
Hongrie, et enfin la maison d'Autriche qui fixe la solu- 
tion germanique. En France, la seigneurie s’élève avec 
Charles V, se décompose par la lutte des Armagnacs et 
des Bourguignons, se rétablit avec la Pucelle d’Orléans 
et se fixe par la grande solution de Louis XL L’An- 
gleterre passe h travers la brillante domination d’É- 
douard III, la crise de Wiclef, qui commence en 1381 


Digitized by Google 



572 LA CHINE DANS LE MONDE MODBHNB 

avec les insurrections plébéiennes, et après la guerre 
des Deux Roses et la tyrannie de Richard III, on arrive 
au port avec les Tudors. En Espagne, ce sont les Trans- 
tainare qui créent la seigneurie; Alvarez de Luna dé- 
termine la crise, et Ferdinand et Isabelle la résolvent en 
réunissant tous les États et en chassant les Maures de 
Grenade. Les quatre temps de la Pologne finissent avec 
Edwige, qui donne sa main au chef de la Lithuanie; les 
quatre temps de la Hongrie portent le nom de Louis I er , 
de Harvat, le chef des plébéiens; de Sigismond, le roi 
condottiere, et de Mathias Huniade, qui arrive en 1457. 
La Russie finit enfin ses quatre temps seize ans plus tard. 

4° Les Ming dominent la grande antinomie de l’ère 
antérieure, en vénérant en même temps les bonzes et 
les lettrés, le daï-lama et Confucius; leur littérature est 
assez forte pour leur permettre une déférence, une tolé- 
rance qui aurait renversé vingt fois les Song et les Mon- 
gols. C’est aussi ce qui arrive en Europe, où les rnis 
acceptent toute la tradition religieuse depuis Abraham 
jusqu’à Grégoire VII avec une déférence qui manquait 
certes à Henri IV d’Allemagne, à Philippe le Bel, à 
Henri II d’Angleterre, aux princes, aux poêles de 
l’époque antérieure. Aucun roi du quinzième siècle ne 
songe à maudire d’après Dante les successeurs de saint 
Pierre, ou à les emprisonner, ou à nommer des antipapes, 
et en même temps on accepte toute la tradition proscrite 
par l’Église, toute la philosophie de Socrate jusqu’aux 
dernières écoles d’Athènes et d'Alexandrie, toutes les 
hardiesses païennes que les scolastiques avaient condam- 


Digitized by Google 



LA RENAISSANCE 


573 


nées ou oubliées. Les tendances littéraires des Ming se 
trouvent chez Pétrarque et Boccace. Ainsi qu’on lise 
le roman chinois des Deux Cousines, on y verra la 
grande préoccupation de la forme, les lettrés dans l’im- 
possibilité d’échanger deux mots sans s’engager à faire 
des vers, à disserter longuement sur le mérite des poètes, 
sur l’art de composer, d’imager le style, de cadencer les 
idées. Qu’on lise les Deux jeunes filles lettrées, il ne 
s’agit que d’admirer le génie de ces deux héroïnes de la 
plume, l'empereur ne vit que pour les protéger; les man- 
darins, les lettrés, les bacheliers affluent des provinces 
les plus lointaines pour leur demander des vers; l'extase 
littéraire est telle qu’elle se passe d’intrigue, qu’elle ne 
demande ni événements, ni dénoûments, ni péripéties, 
et que tout le roman se réduit à une symétrie de paral- 
lèles encadrées dans les lignes monarchiques de la tra- 
dition chinoise. N’est-ce pas la même préoccupation en 
Europe? Pouvait-on se réunir à cette époque sans faire 
des sonnets, sans débiter des harangues cicéroniennes ? 
Quels événements trouvons-nous dans les chansons de 
Pétrarque? Ce sont là des pièces sur des riens, des 
beautés pour ainsi dire vagues, qui ne tiennent à aucune 
invention. De même le Décaméron de Boccace n’est pas 
un roman, ou c’est un roman dont l’unique but des héros 
est de se réunir pour se livrer aux ravissements de la 
narration. Bien plus, Pétrarque et Boccace se dévouent 
aux recherches sur la littérature gréco-romaine avec toute 
la passion des Chinois de cette époque pour la grande litté- 
rature des Han, contemporains des Grecs et des Ro- 


Digitized by Google 



514 LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

mains. En haine des Tartares, qui avaient si longtemps 
bouleversé l’empire, les Chinois auraient voulu vivre, 
penser, écrire comme aux temps de Ming-ti, et de même 
Pétrarque et Boccace voulaient être des Romains, des 
Athéniens, des Spartiates, et ils méprisaient jusqu'à leur 
langue pour créer une sorte de renaissance latine au dé- 
triment des langues vulgaires dues h l’iuvasion des bar- 
bares. 

Celte renaissance produisait en Occident les mêmes 
résultats que dans l'extrême Orient. Lit on perdait toute 
la verve de l’ère Mongole, l’étude remplaçait l'inspira- 
tion, une agréable pédanterie effaçait les hardiesses na- 
turelles de la barbarie, et en Europe également personne 
n’égalait Dante en Italie, ou les épopées chevale- 
resques en France, ou les vieilles traditions de l’Es- 
pagne et de l’Allemagne. 11 y avait en même temps pro- 
grès et décadence. 

5° Par une dernière corrélation, la Chine et l’Europe 
s’étendent également, l’une au point de vue unitaire, 
l’autre au point de vue fédéral. La première, raffermie 
par les Ming, subjugue enfin les Tartares, et l’extrême 
Orient forme ainsi un système unique sous l’invocation 
de Confucius; l’Europe envoie ses navigateurs à la re- 
cherche de nouvelles terres, visite l’Afrique, connaît 
l’Inde et découvre l’Amérique, dont elle s’empare au 
nom du pape. 

Les nations intermédiaires acceptent l'ère des Ming 
chinois, et des rois de l’Europe, encore plus facile- 
ment qu’elles n'avaient accepté la période antérieure. 


Digitized by Google 



LA RENAISSANCE 


5T5 


Ainsi, chez les Turcs, vous avez les phases de l’apaisement 
des sectes et de la liquidation territoriale aux mêmes 
dates qu'en Chine et en Europe. Ne voit-on pas que Ba- 
jazet est un seigneur? Comment douter de sa puissance? 
Mais aussi , comment douter de la catastrophe qui , 
en 1385, le jette aux pieds de Tamerlan, tandis que son 
royaume se traîne à travers les tragédies? Voilà une ca- 
tastrophe analogue à celle de la France, aux temps des 
ducs de Bourgogne*, de l'Italie, quand le duché de Milan 
et le royaume de Naples se décomposent vers 1400; de 
l'Allemagne, à la merci des Hussites; de l’Angleterre, 
de la Hongrie, déchirées par la guerre civile. Bientôt la 
crise finit, Amurath II parait, et en 1431 Mahomet 11 
règne sur deux empires, subjugue quatorze royaumes, 
soumet deux cents villes, et il transporte sa capitale à 
Byzance, qui tombe sous sa domination parce qu’elle ne 
ne pouvait surmonter sa propre crise. 

En Perse, Tamerlan répond à Bajazet, aux Sforza, 
aux Ducs de Bourgogne, aux aventuriers militaires de la 
crise géographique qui bouleverse tous les États, tandis 
que ses successeurs répondent à leur tour aux solutions 
des sultans de Constantinople, des papes de Rome, de 
Louis XI en France, des Tudor chez les Anglais, des 
grands princes de Moscou. On pourrait demander des 
explications plus catégoriques sur les Turcs, les Persans, 
les Tartares; mais à présent que nous arrivons à la lin 
de nos explorations sur la chaîne des guerres à travers 
notre hémisphère, nous découvrons enfin pourquoi dès 
les premiers temps les points lumineux étaient cons- 



576 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

laminent aux deux extrémités, si bien que nous pou- 
vions comparer la Chine avec l’Égypte ou avec la Grèee, 
tandis que les peuples intermédiaires se dérobaient à 
l’histoire. C’est qu’ils ne parlaient pas ; ils n’écrivaient 
pas plus leurs mémoires du temps des Romains que de 
notre temps, et si nous étions réduits aux vagues indica- 
tions de leurs batailles et de leurs conquêtes, nous n’au- 
rions jamais pu déterminer les périodes si nettes dans la 
conscience de l’Européen, si précises dans les procès- 
verbaux de la Chine. 


Digitized by Google 



CHAPITRE XIII 


LES TARTARES MANTCHROUX ET LES PROTESTANTS 

d'allemagne 


Révolution lamalque des Mantcheoux. — Influence croissante du Dalaï- 
lama. — Les catholiques en parlent trop légèrement. — Ses renais- 
sances comparées h l'infaillibilité héréditaire de nos pontifes. — 
Ressemblance frappaute entre Kbang-bi et Louis XIV. 

(IMS) 

Les Tartares Mantcheoux interrompent en 1618 l’heu- 
reuse béatitude des Chinois et déterminent une nouvelle 
révolution dans l'histoire de l’empire qu’ils envahissent. 
C’est là presque une partie de l’histoire contemporaine, 
et certes nous ne manquons ni de renseignements ni 
de relations, d’autant plus que cette époque est explo- 
rée par nos missionnaires, et que pouvant ajouter leurs 
études à toutes les données chinoises, nous connais- 
sons le passé de la Chine grâce à leurs travaux. Ce- 
pendant nous devons avouer notre ignorance au point 
de vue des idées ; nous perdons tout à coup l’assurance 
que nous avions conquise depuis les Tsin et les Han, jus- 
qu'à la dernière translation de la capitale à Pé-king. 

37 


Digitized by Google 



518 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

Comment se fait-il qu’en approchant de notre temps, et au 
milieu d’innombrables détails, le fil nous manque? La 
Chine devient-elle incompréhensible parce que son tribunal 
de l’histoire cesse de la dominer du haut du palais im- 
périal? Est-ce que les détails, les épisodes, les faits se- 
condaires ou notre faiblesse nous cachent le mouvement 
général? Si nous pouvions répondre, le fil conducteur 
serait découvert, mais nous nous bornons à constater que, 
cette fois, nous ne connaissons plus les Chinois, parce 
que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Notre 
ère n’est pas close, nous ne pouvons pas la définir comme 
ççlle des Grecs ou des Roinaius, dont ou sait non-seule- 
ment comment ils se séparent de leurs devanciers, mais 
aussi quelle différence les sépare de leurs successeurs. 

Réduit à remarquer l’accentuation politique de la nou- 
velle période des Mantcheoux, nous dirons d’abord que 
leur invasion ne fut encore qu’une révolution. Elle dura 
trente et un ans, de 1818 à 1849, le temps d’une phase 
politique. La Chine l'attendait et lui frayait la route en 
délaissant son gouvernement. D’après Semedo, dès les 
premières attaques, le président môme du conseil de la 
guerre déclarait que les impôts étaient écrasants, la mi- 
sère profonde, la disette meurtrière, et que la cour per- 
sécutait les mandarins les plus fidèles. Quant aux Tar- 
tares, iis comprenaient si bien qu’ils venaient en amis, 
que leur khan avait envoyé secrètement son fils en Chine 
pour lui faire donner une éducation nationale. Devenu 
roi, son fils défendait de maltraiter ceux qui se ren- 
daient, de violer les femmes, d’immoler les prisonniers, 


Digitized by Google 



LES TARTARKS MANTCIIEOLX ET LES PROTESTANTS 519 

de raser les maisons, et il ordonnait même de tuer les 
soldats qui donnaient la mort sans nécessité. 

Enfin comment résiste la Chine? à quoi se réduisent 
ses efforts? quelles sont les insurrections impériales 
contre les Mantchcoux? Ce sont de nouvelles formes de 
la rébellion contre l'empereur, des grandes levées eu 
masse sous deschefs qui se proclament empereurs; d’abord 
il y en a huit, ensuite deux, Tchang-hien et Li-tsé-ching. 
Ce dernier occupe le Ho-nan, leChen-si, le Pé-tché-ly; 
il entre h l’é-king; dévastateur, cruel, avare, il marche 
avec l’incendie des capitales, avec l’inondation du fleuve 
Jaune qu’il déchaîne, avec des armées de quatre cent 
mille fantassins et de six cent mille cavaliers, véri- 
tables ouvriers de la mort. Mais il passe comme un mé- 
téore, sans que même on sache comment il finit, et le 
général le plus fidèle à l’empereur légitime, Ou-san- 
koui, se trouve forcé d’invoquer lui-même les Mant- 
cheoux contre l’anarchie. Les deux derniers chefs de la 
résistance nationale, Lou et Tchang-ou, luttent entre 
eux en présence de l’invasion, et le dernier Ming explique 
lui-même son sort quand, assailli dans son palais, réduit 
à chercher un refuge dans ses jardins au moment de se 
pendre avec sa famille, il écrit avec son sang : « Les 
mandarins ont été des traîtres h l’empereur; ils sont 
tous dignes de mort; ce serait justice d’exécuter cet 
arrêt. » Enfin, quel fut le dernier défenseur des man- 
darins? un général qui massacra dix mille bonzes, 
quatre cent mille femmes, six cent mille hommes 
dans la seule province de Sse-tchuen , où il abattit les 


Digitized by Google 



580 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

maisons et fit de la terre un désert. Les horreurs qu’il 
commit en s'efforçant de refouler les Tartares dépas- 
saient toutes les limites, et tandis que les insurrections 
étaient folles, les chefs aveugles, les peuples épouvantés, 
les Mantcheoux, loin de s’imposer royalement par un 
mouvement partant d’en haut, dès 1636 restaient 
sans khan pendant huit ans, dirigés par le seul conseil 
des frères du chef décédé; chez eux, aucune dissidence; 
ils ne nommaient un empereur qu’en arrivant à Pé-king, 
et encore cet empereur n’avait que sept ans ; la conquête 
s’accomplissait à leur insu, réduite à un changement de 
dynastie. 

Les Mantcheoux laissèrent la Chine à scs mœurs, à 
ses traditions, à ses examens, à ses concours, surtout à 
sa langue, en défendant d’apprendre le lartare sans une 
permission expresse. On confirma les fonctionnaires in- 
digènes dans leurs places, avec la seule différence qu’on 
doubla les présidences pour admettre les Tartares, et qu’on 
sacrifia les derniers restes de la centralisation bâtarde de 
Nau-king. L’obligation de se raser la tête et de s’ha- 
biller à la tartare détruisit la distinction des deux em- 
pires d’après l’exemple introduit par les Kin et les 
Mongols. 

Mais le principe qui distingua les Thsing des Ming fut 
de laisser passer la liberté religieuse, d’ouvrir les fron- 
tières aux bonzes de toutes les nations et même 5 ceux de 
l’Europe, de placer les étrangers dans les hauts emplois, 
sans distinction de race ou de religion. Le dalaïlama 
acquit une nouvelle importance; vers (675, il créa des 


Digitized by Google 



LES TAHTABE9 MANTCHEOUX ET LES PROTESTANTS 581 

princes; vers 1690, ou le voit médiateur entre Gal- 
datli, chef des Eleutb, et la cour de Pé-king; d'un côté, 
il favorise sous main les insurrections des Tartares; d'un 
autre côté, il affecte de favoriser les intérêts de l'empire. 
On l'entoure d’une telle vénération, qu’il n’adinet pas 
même en sa présence les envoyés de l’etppereur, obligés 
de rester au pied d’une haute tour et de le contempler 
d'en bas, sans même pouvoir s’assurer si c’est bien le 
pontife qui parait devant eux au milieu des nuages. Khang- 
bis'en plaint amèrement. « On a mystifié, dit-il, ses mes- 
sagers, on leur a montré un faux pape; on lui a caché 
pendant seize ans la mort du grand lama; pendant cet 
intervalle, on a favorisé la rébellion des Eleutb, maîtres 
de douze cents villes; le Tipa, qu’il a élevé lui-même et 
créé roi du Thibet, c’est-à-dire premier ministre du 
pontife, le trompe et joue, à la tête de son consistoire, 
une indigne comédie. » A la vérité, le Tipa s’excuse, il 
a éprouvé des diflicultés énormes pour découvrir le corps 
dans lequel l’âme du grand lama avait transmigré, et ces 
transmigrations donnent ensuite lieu aux plus singulières 
discussions. Car enfin le nouveau-né ne se souvieut nulle- 
ment de ses vies antérieures , et il arrive que parfois le 
Tipa voit le pape renaître dans un enfant du Thibet, 
tandis que l’empereur croit l’apercevoir dans un prince 
du sang. 

La difficulté de saisir l’idée dominante qui substitue 
les Manlcheoux aux Ming se représente quand nous vou- 
lons comparer la Chine de celle époque avec l’Europe. 
Nous en sommes réduits à nous attacher au point le plus 


Digitized by Google 



582 LA CHINE DANS LE MONDE MODEKNK 

saillant de notre histoire, la paix de Westphalie, signée 
l’année même où les Mantcheoux triomphent en Chine. 
Il parait que cette invasion étendait davantage la pa- 
pauté tartare, précisément parce que la nôtre déclinait 
de plus en plus, et il est certain que la liberté ration- 
nelle conquise par nos protestants ne coûtait pas moins 
de combats et de massacres que celle de la foi chez les 
Mantcheoux. Si on compte les victimes de l'inquisition 
catholique, des proscriptions françaises et de la Saint- 
Barthélemy, des explosions et des réactions anglaises, ger- 
maniques, slaves et Scandinaves, si l’on suit pas h pas ce 
terrible drame aux sanglantes apparitions de Henri VIII, 
de Philippe II, de la reine Marie, de Catherine de Mé- 
dicis et de Wallenstein, on retrouvera, sous les formes 
du fractionnement européen, ces hécatombes que les 
généraux, les prétendants et les empereurs de la Chine 
décrétaient rapidement en frappant en masse des popu- 
lations entières. Les fureurs étaient les mêmes aux mêmes 
jours, h la Chine pendant les trente et un ans de la 
guerre des Mantcheoux et en Europe pendant la guerre 
des Trente ans; il s'agissait également de conquérir uu 
progrès de liberté et de fraternité, là contre l'implacable 
philosophie des mandarins, ici contre l’élégante mytho- 
logie de Léon X. Et de même que la Chine se dérobait à 
l'absolutisme des Ming, l’Europe du Nord repoussait la 
domination pontificale. 

Mais si nous devons plaindre la Chine en la voyant 
si facile à recevoir les oracles du grand lama , il ne faut 
pas non plus oublier qu’elle ne cesse de tout soumettre 


Digitized by Google 



LES TARTARBS MANTCHEOUX ET LES PROTESTANTS 583 

à la domination de la philosophie, et que, d’ailleurs, on 
ne doit pas trop s’exagérer son infériorité, même au 
point de vue des religions. S'il est aisé de railler le pon- 
tife de Lassa et ses perpétuelles résurrections, il ne se- 
rait pas moins facile aux bouddhistes de se moquer du 
Saint-Esprit, qui rend infaillibles tous nos pontifes. Dis- 
tinguons-nous dans nos papes les deux personnes du 
chef de l’Église et de l’individu livré aux faiblesses des 
mortels ? C’est ce que distinguent les bouddhistes dans 
le grand lama, auquel ils donnent une éducation, une 
instruction, un enseignement qui supposent la plus pro- 
fonde séparation entre la personne physique et son au- 
torité divine. Si la comédie religieuse par laquelle on 
cherche son esprit quand il meurt donne lieu à des sup- 
positions assez compromettantes sur la sainteté et la sin- 
cérité du consistoire de Lassa , comment choisit-on le 
successeur de Saint-Pierre? Par des conclaves où l’in- 
trigue règne, où les raisons les plus grossièrement poli- 
tiques décident de l’élection, où les rois, les reines, les 
émeutes forcent la main des cardinaux; et si, malgré 
tout, Dieu atteint son but à Rome, pourquoi le man- 
querait-il au Thibet ? 

A la vérité, nos théologiens opposent aux bouddhistes 
de plus graves chicanes, en les accusant de placer leur 
salut dans le néant, de professer l'athéisme, de n'avoir 
aucune notion de Dieu, et de se plonger dans des ténèbres 
si exceptionnelles qu’on peutà peine se faire une idée de 
leur aveuglement. Conçoit-on une nation de Spinozistes? 
Était-il possible de donner uq démenti plus fdcheux à 


Digitized by Google 



584 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

ceux d’entre nos philosophes qui ont si bien démontré 
l'impossibilité de ne pas accepter leur théodicée, sur 
laquelle ils ne peuvent cependant pas s’accorder entre 
eux depuis des siècles? Mais le Chinois ne rougit pas 
d’exister et de marcher avec quatre cent millions d’hom- 
mes au rebours de l'Europe; la mythologie n’a pu germer 
dans son esprit, et n’ayant pas suivi Homère, il est naturel 
qu’il ne se soucie guère de Platon : les dieux de l'Olympe 
n’ont pas frayé la route chez lui à un dieu personnel, ami 
de la prière. Au reste, le bouddhiste n’accepte que trop 
la dose de miracles requise pour constituer une religion 
riche en temples, en couvents, en reliques, en céré- 
monies de toute nature ; la seule différence qui le sépare 
de nous se réduit à une interversion par laquelle il adore 
en définitive ce que nous dédaignons, et il dédaigne ce 
que nous adorons. 11 adore la nature que nous aban- 
donnons à ses aveugles lois; il la croit sainte et magique, 
la peuple d’innombrables divinités, la charge non-seu- 
lement de nous donner la vie, mais de nous donner des 
renaissances indéfinies proportionnées à nos mérites. 
S’élève-t-il au-dessus de la nature, il voit le néant, cette 
chose suprême qu’on définit par la négation de tout ce 
ce qui existe, et qui pourrait bien être le vide pour le 
philosophe, quoiqu’il soit le Rédempteur pour le croyant. 
Au contraire, pour nous, c’est la nature qui est morte, 
inerte, égale au néant, et nous plaçons la plénitude de la 
raison et l’exubérance de la personnalité dans l’Être 
suprême. 

Si on tenait à multiplier les rapprochements, après 


Digitized by Google 



LES TARTABES MANTCIIEOUX ET LES PROTESTANTS 585 

l’invasion des Manteheoux nous rencontrons un phéno- 
mène bizarre; ou dirait que Louis XIV trouve son sosie 
h Pé-king, où l’empereur Khang-hi arrive encore mineur 
sur le trône, règne pendant soixante et un aus, jusqu’en 
1723, et protège les sciences à tel point, que les savants 
de l’Europe accueillis à sa cour réforment l'astronomie, 
renouvellent l’artillerie, étalent toutes leurs merveiîles 
devant des mandarins empressés de les imiter. Si on 
poussait plus loin la comparaison entre les deux souve- 
rains, on la tournerait à l’avantage de Khang-hi, plus 
éclairé et moins orgueilleux, et aussi favorable aux chré- 
tiens que Louis XIV était intolérant pour les huguenots. 
Nous pourrions dire enfin que Kang-hi est le pendant de 
Pierre I er de Russie, de Frédéric 1 er de Prusse, des rois 
qui imitent Louis XIV, et les missionnaires en le célé- 
brant le comparent eux-mémes à leur modèle d’Occident. 
Rossuet lui-méme aurait loué sa fermeté contre les pré- 
tentions du Tliibet , admirablement combinée avec son 
profond respect pour la religion bouddhique. Si Louis XIV 
supprimait les colonels qui n'avaient jamais vu leur régi- 
ment, Khang-hi chassait quatre mille eunuques de son pa- 
lais, et si le roi français se vantait d'avoir passé le Rhin, 
l’empereur de la Chine domptait la longue rébellion des 
Eleuth, ce qui le rendait maître de la Tartarie, celte 
Allemagne de l’Asie. Mais ce n'est pas sur des rappro- 
chements aussi superficiels que se fondent nos parallé- 
lismes; nous les avons toujours étudiés dans le mou- 
vement historique, aux intervalles signalés par des 
révolutions politiques, et le long règne de Khang-hi, con- 


Digitized by Google 



580 


LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 


temporain de Louis XIV, serait un hasard, une ironie 
accidentelle, si la prospérité des deux régions, l'ordre 
qui règne dans l'une comme dans l'autre, la régularité 
du gouvernement partout également progressif, ne lais- 
saient entrevoir des ressemblances plus essentielles con- 
firmées par la prospérité des arts, des sciences, de l’in- 
dustrie, du commerce, enfin de la police, qui arrive en 
Chine et eu Europe à la même conséquence, d'expulser 
les jésuites d'après des considérations qui sont les mêmes 
à Pé-king et à Paris. 


Digitized by Google 



CHAPITRE XIV 


LA PERIODE ACTUELLE EN CHINE ET EN EUROPE 


L’extrême Orient et l'Occident perdent tut mêmes jours la tranquil- 
lité des anciens temps, — l’un grâce il une révolution religieuse, — 
l'autre grâce il une révolution philosophique, — dont le résultat 
dans les deux régions est de doubler également la population et 
l’instruction publique. — Sagesse économique, militaire et politique 
des Chinois. — Ils parlent, Ils pensent comme nous. — Pourquoi, 
après nous avoir devancés, sont-ils en retard? — Si ce retard est 
un danger pour eux. — On peut dire qu'ils se trouvent comme 
nous entre les deux feux de l’Amérique et de la Russie. 


( 1790 } 


La comparaison cnlrc l'extrême Orient et l’Europe 
touche à sa fin ; nous sommes désormais dans les ténèbres 
inséparables de tout mouvement contemporain. Mais dans 
la période actuelle, la Chine et l’Europe perdent encore 
leur tranquillité aux mêmes jours. Dans le Céleste Empire 
après des règnes longs, paisibles et réguliers, aux der- 
niers moments de Kien-loung, vers H90, éclatent les 
rébellions du Sse-tchouan, du Chen-si et du Hou-kuang. 
En 1790, sous le règne de Kia-king, les sociétés secrètes 
se multiplient pour demander l’expulsion des Tartares, 



588 LA. CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

et à les juger par les noms de Triade et de Raison 
céleste qu’elles prennent, elles se proposent de proclamer 
une nouvelle religion. Bientôt elles sont si menaçantes 
qu’en 1803 l'uue d’elles envahit le palais impérial. Une 
rébellion éclate dans le Chan-toung grâce à la société de 
Pé-lian-kiao, dirigée par un chef qui s’intitule le triple 
empereur du ciel, de la terre et des hommes; d’autres 
rébellions se montrent ailleurs, et on n’en vient à bout 
que par uu mélange de cruauté et de lâcheté, ici tortu- 
rant les personnes, là gagnant les chefs à prix d’argent, 
et en 1814, le poignard d’un régicide cherche encore le 
cœur de Kia-king. Sous Tao-kuang, qui arrive en 1821, 
l’agitation continue avec des rébellions partielles, et le 
gouvernement se corrompt par la vente des charges, 
scandaleuse violation dans la tradition chinoise. 

Après cette pénible préparation, on arrive en 1850, 
avec l’avénement de Hien-foung, à l’insurrection du 
Kouang-si, qui fait sept cents milles en dix-huit mois et 
arrive à Nan-king en 1883, à Chang-hai en 1855, sans 
compter qu’elle menace Pé-king. Cette fois, Houng-sieou- 
siuen, son prophète, combat ouvertement le bouddhisme, 
la doctrine desTao-sséet la philosophie de Confucius, et 
proclame la religion de la paix universelle. Il est difficile 
de connaître au juste ses dogmes : nous aurions devant 
nous les livres publiés par les Tao-ping qu’en Europe nous 
ne saurions en apprécier la portée ni deviner s’ils con- 
tiennent de folles extravagances ou des légendes desti- 
nées à régir l’empire. Le prophète chinois n’est pas, 
certes, dans la tradition nationale, quoiqu’il prétende 


Digitized by Google 



LA PÉRIODE ACTUELLE EN CHINE ET EN EUROPE 589 

continuer les Ming; il n'est pas musulman, quoiqu’il 
marche comme un kalife entouré de femmes; il n’est pas 
non plus chrétien, bien qu’il cite l’Ancien et le Nouveau 
Testament. 11 parait qu’il donne une compagne à Jého- 
vah, une épouse céleste à Jésus-Christ, et qu’il s’an- 
nonce comme un autre Messie, ou mieux, auraient dit 
nos millénaires du moyen âge, comme le Saint-Esprit 
révélateur de l’Évangile éternel. Cela seul est sûr que la 
nouvelle insurrection présente tous les caractères des 
explosions chinoises. Elle est religieuse, croyante, exal- 
tée comme celle des bonnets jaunes ou des bonnets 
rouges; elle est fédérale comme les crises antérieures de 
Lao et de Foé; elle obéit à plusieurs chefs ou rois aux 
prises entre eux, comme jadis les princes de l’ère des 
Tchéou ou des trois royaumes, ou des cinq familles anté- 
rieures et postérieures; elle prodigue son sang; elle 
sème la désolation partout; elle déplace les centres 
comme auraient pu le faire les Tsin ou les Souy; elle 
crée eu même temps une liberté quasi européenne, tan- 
dis que, sous Kia-king, cinq personnes ne pouvaient se 
réunir sans tomber sous le coup des édits contre les 
sociétés secrètes. 

Cependant, depuis sept ans, la Chine semble entrée 
dans la phase d’une réaction savante, grâce aux effprts de 
la cour et h la mort de Hien-fong, le jouet des rebelles. 
Sans doute l’expédition anglo-française a servi à rassurer 
le gouvernement impérial ; mais au moment de son arrivée 
les Taï-ping étaient déjà en déroute, et on avouera 
d’ailleurs qu’elle n’allait pas en Chine pour offrir ses 


Digitized by Google 



590 LA CHINE DANS I.E MONDE MODERNE 

hommages à l'empereur ou sa protection aux habitants 
de Pé-king. Au reste, la grande querelle n’est nullement 
vidée; les provinces du centre ne sont pas soumises, et 
on peut dire qu’il y a encore en ce moment deux em- 
pires, l’un tartare et philosophique, l'autre national et 
religieux. 

Mais cette période a déjà donné de merveilleux résul- 
tats, puisque aujourd’hui elle montre la population plus 
que doublée par le chiffre de 536,904,300 habitants, 
tandis que la Chine de *812 en comptait 361,693,179, 
et celle de 1737 arrivait à peine il 190,348,328. L'émi- 
gration chinoise déploie son activité dans tous les ports 
de l’Asie, dans tous les archipels de l’océan Pacifique, et 
la Californie elle-même reçoit le surcroît de cette prodi- 
gieuse midtiplication de vivants. Comment l'expliquer, 
sinon par un incontestable progrès dans la science, l’in- 
dustrie, le commerce et toutes les branches de la civilisa- 
tion? Les lois chinoises se transforment h tel point qne 
M. le comte d’Eskayrak, pendant son horrible captivité, 
n’a vu aucune trace du vieux code mantchcoux, et l'ins- 
truction chinoise fait des progrès si rapides qu'on voit des 
écoles dans tous les villages et que presque partout les 
hommes du peuple savent écrire leur nom. 

En revenant pour la dernière fois à l’Europe, nous 
voyons avec suprise que, de 1789 au moment actuel,, 
nous avons encore marché comme la Chine. Comme la' 
Chine, nous avons perdu la paix du vieux temps vers 
1790; comme en Chine, tout a changé chez nous, les 
lois, les mœurs, les idées. Le résultat arithmétique de 


Digitized by Google 



LA PÉRIODE ACTUELLE EN CHINE ET EN EUROPE 591 

ce changement a doublé la population chez nous comme 
dans le Céleste Empire. Si la Chine a multiplié ses écoles, 
les nôtres se multiplient à leur tour, et si nos révolution- 
naires sont incrédules, ennemis des superstitions et au 
besoin athées ou sceptiques, tandis que les révolution- 
naires chinois sont crédules et mystiques, cette diffé- 
rence n’est encore que l’ancienne différence entre les 
révolutionnaires de l’Occident, tous 11 la suite de So- 
crate , des stoïciens , tous hérétiques et incroyants 
relativement à la religion dominante du paganisme ou 
du christianisme, tandis que, dans l’extrême Orient, les 
insurrections sont constamment à la suite desTao-ssé, 
des bonzes, des lamas, des messies, qui protestent contre 
la raison régnante de la philosophie impériale. 

Nul doute que nos bourgeois n’aiment par-dessus tout 
l’Europe comme aux temps de Louis XIV ; mais ceux de 
Pé-king préfèrent la Chine comme aux temps de Khang-hi. 
Que peuvent-ils envier à Paris? La liberté des cultes? Us 
l’ont proclamée quand nous fondions la papauté. Les 
grandes révolutions? Ils ont les Taï-ping qui prêchent la 
fraternité universelle. Nos économistes leur enseigneront- 
ils la liberté du commerce? Us la pratiquent depuis la plus 
haute antiquité. Fondons-nous des banques? Us ont les 
argentiers, les billets de circulation, le papier-monnaie 
portant intérêt. Vantez-vous les monts-de-piété, les hô- 
pitaux, les hospices, les sociétés philanthropiques? Vous 
ne faites que copier la Chine. Avons-nous des chemins de 
fer? Le Chinois en parle et ses bateaux à vapeur na- 
viguent sur le Kiang et sur le fleuve Jaune. Sommes- 


Digitized by Google 


592 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

nous heureux de suivre les modes de Paris? Il se fait 
habiller par les tailleurs de Sou-tchéou. Avons-nous des 
jardins d’hiver comme l’Italie, où les merveilles des arts 
embellissent un printemps éternel? Il se rend à Nan- 
king, la ville de la musique, des poètes, des chanteurs, 
des astrologues, des devins, le paradis de la Chine. 

L’administration chinoise ne demande que deux ou trois 
francs par sujet, tandis que nos impôts en exigent de qua- 
rante à cinquante. Elle n'entretient pas le dixième de nos 
fonctionnaires; son armée de neuf cent quatre-vingt-cinq 
mille hommes n'arrive pas au quart de nos armées nour- 
ries pour s'entre-tuer, et tandis que l’effroyable gaspil- 
lage de notre administration s’évanouit en Chine, la 
morale publique y est si rigide qu’un seul gardien con- 
duit le prisonnier à sa destination, dut-il traverser l’em- 
pire pour porter sa tête sur l’échafaud. Les romans, les 
comédies d’il y a six siècles nous apprennent, ainsi que 
les dernières relations de nos voyageurs, que la sentinelle 
du prisonnier peut rester au besoin en arrière d'un mille, 
certaine qu’il ne trouvera ni secours, ni aide, ni com- 
plices pour s’évader : la malédiction universelle l’isole 
comme si l’eau et le feu le fuyaient. La piété filiale y est 
d’ailleurs si forte qu'elle a créé l’épouvantable fraude de 
se vendre en prenant la place des condamnés h mort 
pour subvenir h la misère des parents. 

Même nos conversations sur la politique courante sont 
celles du chinois : comme le Russe il ignore ce qui se 
passe dans l'empire; comme l’Italien, il est trompé parles 
victoires imaginaires de la Gazette impériale; comme l’Eu- 


Digitized by Google 



LA PÉH10DK ACTUELLE EN CHINE BT EN EUHOPE 593 

ropéen, il maudit les exécutions sanglantes de ses vice- 
rois, et il répète contre Yé, qui faisait décapiter 
soixante-dix mille hommes en une seule année dans la 
seule province de Kuang-toung, les malédictions du Na- 
politain contre les Bourbons, du Polonais contre les 
Russes, de l’Italien contre les Autrichiens. Il a ses 
guerres de nationalité, ses subnationalités à demi 
éteintes de la Corée, de la Cochinchine, qui se réveillent 
à chaque révolution, ses capitales incendiaires, ses mon- 
tagnes réservées aux rebelles ; et enfin tout ce qu'on dit 
en Europe contre les révolutionnaires, accusés d’igno- 
rance, de vandalisme, de férocité, se répète en Chine 
contre les Taï-ping ou les Triades qui désolaient Nan- 
king et Chang-haï, et qu'on disait des bacheliers man- 
qués, des brigands, des assassins , si bien que les Chinois 
n’hésitaient pas à solliciter contre eux le secours des 
barbares d’Occident, comme s’ils avaient été des Pari- 
siens de 1814, impatients de voir arriver les Cosaques. 

Cette fois, la chaine des guerres qui relie Paris à Péking 
n’est plus un mystère, en dépit des peuples muets qui 
nous en dérobent les détails peut-être les plus décisifs. 
Nous arrivons désormais à la Chine directement par la 
Russie, qui s’étend silencieusement jusqu’à toucher la 
grande muraille; par les Anglais, maitres de cent mil- 
lions d’indiens en contact avec le Céleste Empire ; par 
la propagande chrétienne, si forte que, depuis deux 
siècles, elle provoque de nombreuses persécutions et se 
laisse enfin intervertir par le messie des Taï-ping, et 
non-seulement la Russie , l’Angleterre et notre propre 

38 


Digitized by Google 



594 LA CHINE DANS LE MONDE MODERNE 

religion nous conduisent à la Cliiue, mais l'Amérique, 
qui répond à la Révolution française d’un manière si 
éclatante, par un essor si rapide, par une populatiou si 
excédante et par tant de merveilles, envoie des marins si 
hardis, si heureux dans tous les ports de l'extrême 
Orient, qu’en voulaut descendre aux particularités , il 
serait plus naturel de faire le tour du monde en partant 
de l'Union américaine que des côtes de l’Angleterre ou 
de la France, 

Ainsi la Chine étale sur la longue liste de ses dynas- 
ties toutes les révolutions de l'Europe. Ses philosophes 
paraissent au temps de Pylhagore, ses conquérants aux 
temps d'Alexandre et des Romains, ses rédempteurs aux 
jours de Jésus-Christ, ses barbares quand les Goths et les 
Vandales arrivent en Occident, ses empereurs-pontifes 
quand Grégoire le Grand foude la papauté, ses docteurs 
h l’époque d’Abailard et de saint Thomas, son meilleur 
théâtre quand ou lit la Divine Comédie , ses poètes 
agréables, sa renaissance et l’élude de son antiquité 
dans les périodes du Pétrarque, du Boccacc, de nos lati- 
nistes, de nos hellénistes, entin ses dernières révolutions 
politiques et religieuses portent les dates des traités de 
Westphalie et de la révolution française. 

Pendant les deux premiers tiers de sa carrière, la 
Chine devance d’une génération l'Occident et justifie 
ainsi le mot ex oriente Ittx. Lao vient trente aus avant 
Pylhagore, Foé peut-être une phase avant Jésus-Christ; 
il y a la même anticipation dans la conversion au boud- 
dhisme qui prédède les conversions au christianisme. 


Digitized by Google 



LA PERIODE ACTUELLE EN CHINE ET EN EUROPE 595 

Avec les papes, le retard de l’Europe disparait, et les 
deux régions marchent de niveau avec uno telle préci- 
sion qu'en 600, en 960, en 1250, en 1400, les coïnci- 
dences des révolutions géographiques et politiques tien- 
nent du prodige. Quand enfin on dépasse l’au 1400, la 
Chine est en retard peut-être d’un intervalle de trente 
ans, en sorte que, si au commencement les régies de la 
uarration nous imposaient d’expliquer l’Europe par la 
Chine, Socrate par Confucius, les Romains par les Tsin, 
dans les temps modernes et surtout dans le moment 
actuel, l’est plutôt l’Europe qui rend compte de la 
Chine. 

Ce retard de la Chine, cette accélération de l’Europe 
sont dus au génie de notre race, qui travaille enfin sur 
les données de l'expérience et se dérobe à la domination 
do la mythologie chrétienne, Le bon sens chinois nous 
surpassait tant que nos religions gaspillaient nos forces 
et nous jetaient à la conquête tantôt de la toison d’or, tan- 
tôt de Jérusalem ; alors Confucius battait les Évangélistes, 
les mandarins étaieut supérieurs aux évêques, et notre 
plus grand soin était d'enchaîner et de persécuter nos 
inventeurs et nos hommes de génie. Mais les données de 
la renaissance, de la réfonnation et de la Révolution 
française rendent le bon seus à nos rois, h nos tribuns, à 
nos chefs ; ils ne sont plus aliénés daus l’Église ou du 
moins ils sont eu voie de guérison. Dés lors ils devien- 
nent à peu près des mandarins ; dés lors la supériorité 
de notre race nous rend plus rapides que les lettrés de 
la Chine. De là l’artillerie, qui uous donne le nouveau 


Digitized by Google 



596 LA CHINE BANS LE MONDE MODEBNE 

monde et reste stérile entre les mains des Chinois ; de là 
notre exploration du globe et notre domination sur toutes 
les côtes , tandis que les Chinois n’arrivent pas en Eu- 
rope, voyagent sur nos navires, et s'étendent en es- 
claves, en travailleurs, eu ouvriers, sans aspirer à au- 
cune conquête. 

Au reste, les anticipations et les retards de la Chine 
sur l’Europe ne dépassent jamais l’intervalle de deux 
générations. En effet, deux phases de retard n’exposent 
qu’à une déroute, à la perte d'une province, à des 
désastres momentanés. On peut les souffrir. Si un 
peuple nous devance dans la première phase des prépa- 
rations, il n’obtient aucun avantage; ses lois, son gou- 
vernement, sa religion ne changent pas, et puisque son 
esprit seul se modifie, c’est une raison pour son gouver- 
nement de se bien tenir avec ses voisins aussi attardés 
que lui. L’explosion seule peut devenir agressive en haine 
du gouvernement qu’elle détruit et des alliés qui le sou- 
tenaient; mais en contradiction avec la tradition tuté- 
laire de l’État, elle ne peut donner que des victoires 
éphémères. Dans la troisième phase de la réaction, les 
retards ne sont pas non plus mortels, car la réaction pa- 
ralyse toutes les forces du peuple élu qui retombe de 
nouveau sous un gouvernement intéressé à fraterniser 
avec les peuples attardés. A demi républicain dans les 
monarchies, il perd toutes les ressources de l'absolutisme; 
à demi monarchique dans les républiques, il perd toutes 
les ressources de la liberté. Mais, dans la quatrième phase 
des solutions, la révolution identifiée avec la tradition 


Digitized by Google 


LA PÉRIODE ACTUELLE EN CHINE ET EN EUROPE 597 

conduit aux conquêtes faciles et durables, et c’est alors 
que les Sainnites, les Étrusques, les Grecs tombent sous 
les Romains, les sept royaumes du Céleste Empire sous 
les Tsin, les Grecs sous les Macédoniens, une foule de 
peuples sous les Arabes de Mahomet ou les Tartares de 
Gengis-khan. 

On s’explique donc que la Chine ne présente ni retards 
ni accélérations bien considérables. Deux fois elle semble 
gagner soixante-douze ans sur l’Europe, quand Confucius 
parait soixante-quinze ans avant Socrate, et quand, en 
220 de Jésus-Christ, son unité se décompose, soixante- 
douze ans avant la division de l'empire romain ; mais 
nous avons vu comment ces retards se compensaient aux 
temps de Socrate par le déplacement d’une phase, aux 
temps de Dioclétien par le travail de l’Europe, qui chan- 
geait de religion. 

Constamment unitaire en présence de l’Europe, qui est 
constamment fédérale, la Chine ne compte que sept cents 
ans exceptionnellement fr